Danser les possibles de l'âge








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date de publication14.04.2017
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Danser les possibles de l'âge

Marie-France ROY Association Résonnance

Emilie MARTIN-SINGH d'après un entretien réalisé par Patrick RAILLARD

Au-delà de l'âge, la danse selon Marie-France ROY s'inscrit dans une démarche et une réflexion sur le rapport entre les générations. Elle conjugue les âges pour faire prendre sens aux gestuelles singulières. La danse, qui prend corps à chaque âge, incarne ainsi tous les possibles. Notre rencontre avec cette chorégraphe audacieuse est de ces moments rares et précieux qui donnent à la réalité intergénérationnelle ses lettres de noblesse. Lumière sur une démarche qui fait la part belle à la poésie de l’existence.

IK : Le concept de l'intergénérationnel est aujourd'hui très en vogue, comment votre démarche se caractérise au coeur de ce mouvement de société?

Marie-France ROY : Ma démarche est avant tout une démarche artistique et je crois que c'est dans cette démarche là que je puise la force du propos intergénérationnel, et non l'inverse. Je ne cherche pas à rallier à tout prix un propos sur les générations au sein de mes projets de création, mais à créer des pièces chorégraphiques qui composent avec tous les possibles de l'âge et des corps. Aujourd'hui, je trouve qu'il existe une forme d'hypocrisie dans le fait d'installer de façon quasi systématique des crèches près des maisons de retraite... Et après? Ces décisions ne nourrissent pas toujours un véritable projet. L'intergénérationnel ne se décrète pas, il se vit, et le concept a besoin d’un projet aux bases solides et à la démarche exigeante pour opérer. Je travaille avec des personnes âgées de sept à soixante-dix neuf ans. Je leur propose de danser ensemble et de s'inscrire dans une démarche de création, donc de représentation. Au quotidien, il n'est pas toujours évident pour une personne âgée, d'oser affronter le regard des autres, regard qui la renvoie inévitablement à l'image qu'elle a d'elle même, parfois peu valorisante. S'inscrire dans un projet chorégraphique, c'est un défi lancé à l'avancée dans l'âge, mais c'est aussi aller à la rencontre de l'autre, grâce à l'expression de soi. La danse dans un contexte intergénérationnel est un art qui invite chacun à composer avec son corps, son histoire, et à vivre les différences dans l'harmonie.

IK : Pour vous, l'intergénérationnel n'est donc pas seulement une question de mixité des âges?

Marie-France ROY : Effectivement. Pour les seniors, il est bien sûr question des conséquences de l'avancée dans l'âge, nos capacités physiques étant différentes à vingt ans ou à soixante-dix ans; mais c'est aussi une question de rencontre entre toutes les personnalités d'un groupe. Chacun vit son âge d'une façon qui lui est propre, car chacun réagit différemment aux aléas de la vie. Et ce qui m'intéresse, c'est l'écriture commune à naître dans la création, et ce que cela implique pour tous comme cheminement individuel. Par le mouvement, je souhaite que chacun puisse se révéler et s'exprimer, au-delà des contraintes liées à l'âge. Mon travail de chorégraphe s’accompagne d’un important travail de pédagogie à mener. Il est indispensable d’être attentif aux doutes des danseurs, afin de réussir à puiser le meilleur d’eux-mêmes naturellement. Beaucoup de personnes, en vieillissant, pensent ne plus pouvoir prendre le risque de vivre de nouvelles expériences. Au sein de ma démarche chorégraphique, je les conduis pas à pas dans une forme de redécouverte d’eux-mêmes. La prise de confiance est une étape clé pour faire aboutir le projet intergénérationnel. La rencontre avec l’autre suppose l’affirmation de soi. Avançant moi même dans l'âge, je prends d'ailleurs mieux conscience de certains aspects de ma démarche, notamment des enjeux de l'intergénérationnel. L'âge peut être une clé de lecture ou de vie lors de certaines étapes ou de certaines expériences, même s'il suscite parfois de la crainte. Sur cette question, la danse est à la fois révélatrice et consolatrice: l'âge influe sur les capacités de mouvement, mais l'assumer, c'est mieux vivre le geste et lui donner tout son sens.

IK : Avec les capacités physiques propres à chaque génération, peut-on vraiment parler d'égalité au sein d'un groupe intergénérationnel?

Marie-France ROY : C'est la complémentarité qui est intéressante. Des capacités physiques différentes apportent autant de variantes possibles dans les gestuelles, l'interprétation des consignes... Chaque pas, chaque saut sera interprété différemment par un enfant, un adolescent, un jeune adulte ou une personne âgée. Parfois, un saut ou une course peut être seulement suggéré. Les gestes possèdent alors une réalité singulière qui donne de suite toute la poésie au propos : les corps se répondent en harmonie. Tout le projet est là, trouver une qualité d'être ensemble dans le mouvement ou les déplacements, c’est prendre en compte les différences. Cela passe par des moments d'improvisation, des travaux en petits groupes autonomes, avant de croiser les trouvailles gestuelles de chacun, de couper, de lier, de réécrire et surtout de trouver un équilibre qui permet à chacun de se sentir valoriser, selon son propre niveau technique et ses possibilités physiques. Au delà des prouesses techniques, le travail de présence sur scène est essentiel pour chaque danseur et la conscience d’être là, dans toute sa singularité, nécessite avant tout un climat de confiance parmi les danseurs. Il n'est surtout pas question de faire s'affronter les capacités de chacun, mais d'harmoniser les rythmes et les déplacements de l'ensemble, parfois dans l'immobilité ou le seul contact entre un enfant et une mamie, grâce à l’échange d’un regard... Je travaille souvent les duos et j'aime jouer sur les oppositions de qualité de mouvement, entre toutes les générations, voire entre personnes d'une même génération. Parfois aussi, les personnes de même âge expriment le besoin de se retrouver ensemble à certains moments de la pièce pour transmettre une expression qui leur est propre. Mais de manière générale, pour mettre en valeur chacun, il est nécessaire de ne pas mettre systématiquement en avant l'âge des danseurs, mais plutôt la nature du geste de chacun. Par exemple dans le spectacle "Derrière la porte", chacun devait trouver deux phrases qui commençaient par "Derrière la porte, il y a...", l'une légère et l'autre d'une teneur plus grave. Les phrases ont ensuite été interprétées dans l'espace par tous, avec les portes du décor. Cette mise en mots, puis en espace, s'est construite avec chaque génération. L'apport de chaque enfant, adolescent, adulte, ou personne âgée qui dialogue avec l'interprétation de l'autre s'enrichie sans cesse.

IK: Vous semblez affirmer que la danse est à la portée de tous. L'âge n'est donc pas inévitablement un facteur de risque ou de difficulté?

Marie-France ROY: J'ai coutume de dire qu'une danse est en chacun de nous et qu'elle ne demande qu'à naître. Chaque être est porteur d'une gestuelle qui lui est propre et cela indépendamment de ses capacités techniques. La danse naît lorsque le geste fait sens pour celui qui le vit, le mouvement devient une véritable forme d'expression. Le respect des corps âgés est inscrit dans cette démarche même d'écriture chorégraphique. Il est question pour chacun de savoir écouter son corps, et donc ses limites, et de ne pas les franchir. La virtuosité est ailleurs que dans la technique ou le dynamisme d'un corps jeune. Il n’est d’ailleurs pas rare que les clichés soient sacrément bousculés. Certaines personnes plus âgées sont encore en forme à la fin d’une journée de travail, alors que des adolescents ou de jeunes adultes relâchent leur attention bien plus tôt et bien plus fréquemment que leurs aînés.

IK : Votre démarche de travail appelle à l'écriture collective des générations. En quoi peut-on parler d'une forme de mémoire collective intergénérationnelle ?

Marie-France ROY : Il est d'abord question d'un vécu de groupe, d'un être ensemble au-delà du cadre de la danse. Une création en résidence est aussi la définition d'un espace de vie commun pour quelques longues journées d'aventure à partager. Puis il y a le vécu artistique, le temps de la création, la notion de représentation... Tous mes spectacles d’intergénération durent entre 30 et 45 minutes, et représentent respectivement entre 50 et 75 heures de préparation. Il n'est pas question d'y travailler les mémoires individuelles en tant que telles, le passé ou les souvenirs de chacun n'y ont pas directement leur place, mais les spectacles intègrent naturellement l'expérience collective globale de la création. Les échanges quotidiens de la résidence nourrissent la démarche artistique, l'inspirent. Car si je ne souhaite pas entrer dans le domaine des histoires personnelles, mon rôle est de développer un projet humain et artistique en créant une mémoire vivante. L'apport de chaque génération et la rencontre entre les générations donnent le la. C'est à partir de ce vécu que la construction ensemble devient possible. Et cette construction, c'est la promesse d’une empreinte, un nouveau repère important pour faire exister le groupe et faire fonctionner la démarche, la projeter dans l'avenir. Revenir sur les expériences individuelles du passé reviendrait à empiéter sur le domaine de l’intime sans servir essentiellement la démarche.

IK : Artistiquement, comment vous définiriez cette expérience collective?

Marie-France ROY : La danse est liée à l'écoute de l'autre et de ses propres sensations, c'est une mise en mouvement des sensations. Chacun doit pouvoir développer sa propre gestuelle, loin de la finalité technique, même s'il doit composer avec les contraintes de temps et d'espace. Les mouvements sont parfois très écrits, je transmets une variation au groupe que j'utilise comme telle, ou comme prétexte à une autre étape de recherche, comme base d'une gestuelle à s'approprier. Il est question de développer la conscience corporelle de chaque danseur, c'est-à-dire de donner les clés nécessaires à chacun pour affiner ses sensations et donner à voir le mouvement habité, conscient et pétri de sensibilité. C'est un chemin intérieur que chacun doit parcourir pour s'inscrire ensuite dans l'espace et la démarche commune d'écriture. Cela nécessite parfois des étapes techniques pour guider le mouvement: comment de l’épaule je fais passer le mouvement à la main? Comment je mobilise mon bras sans mobiliser mon épaule ? Comment je mobilise mes jambes sans mobiliser mon bassin?… Une autre méthode de travail possible lors des ateliers, consiste pour chacun en la réalisation d’un court enchaînement avec quelques consignes, comme des verbes d'action ou une direction qu'il interprète. C'est ce qui me sert de base pour créer ensuite une écriture commune. J’invite beaucoup les danseurs à être autonomes et à prendre des notes. Je les prépare à gérer les trous de mémoire sur scène, car de leur jeu dépend celui des autres. Mais lorsque l'étape de la création lumière est passée, que l'on enchaîne les filages, je prends moi aussi confiance, je leur donne les derniers repères pour fixer le travail et les rassurer. Vient ensuite le temps de la représentation, je crois à l’énergie de l’échange avec le public pour renforcer leurs qualités d'interprétation.

IK : Diriez-vous que la danse est une forme de poésie des âges ?

Marie-France ROY : C'est en tout cas celle des corps, mais elle ne s’affranchie pas pour autant du réel, elle compose avec. Chaque corps qui danse est porteur d'une forme poétique. De notre corps physique se dégagent tous les possibles avec la danse. Le corps sensible se nourri des rencontres, des contacts avec d'autres corps, des limites propres à chacun. Et le potentiel poétique de chaque personne, quelque soit son âge, est porté par ces expériences. Au contact de l'inconnu, les corps s'apprivoisent, se délient, s'affirment. Un certain nombre de personnes âgées ressentent cela comme une forme de libération par le mouvement, l'exploration d'un nouveau langage.

IK : D'après vous, que recherchent les personnes issues de différentes générations dans leur participation à un spectacle de danse intergénérationnel ?

Marie-France ROY : Souvent les adultes, en majorité des femmes mères de famille, viennent trouver une activité pour se recentrer, en participant souvent à l'expérience avec leurs enfants. A l'inverse, beaucoup de mes jeunes mamies viennent chercher une activité qui les dynamise. Les liens entre elles et les enfants sont en général très nourris affectivement. Il me semble important de préciser que la démarche est ouverte à tous les niveaux techniques et que chacun vient satisfaire son plaisir de danser. Même si l'aventure humaine les rattrape vite, elle nourrie leur désir de danser encore et de progresser. L'expérience de la préparation du spectacle est jalonnée de moments d'émotions: du rire, des larmes, de la tendresse... Cela représente pour tous un grand voyage, crée de nombreux souvenirs et des liens forts entre les participants. Cela donne lieu aussi parfois à des retrouvailles à l'occasion de fêtes ou de repas. Nombreuses sont les personnes qui participent depuis des années aux spectacles et des amitiés sont nées, souvent au sein d'une même génération. Malgré les années d'expérience, je suis toujours touchée par la qualité de la présence et de la gestuelle de chacun. Il n’y a pas de virtuosité mais il y a quelque chose de juste, une fluidité… Je suis exigeante avec les danseurs, je ne souhaite pas présenter un travail complaisant sur les relations entre les générations, mais véritablement inscrire chacun dans une expérience artistique aboutie.

Lors des spectacles, je partage avec le public de vives émotions. Ceux qui ne connaissent pas la danse côtoient les « initiés » et ils découvrent ensemble, une autre forme de représentation.
Pour conclure

La représentation incarne l’aboutissement du travail et l’heure à partir de laquelle la pièce ne m’appartient plus vraiment. Lors de cette étape, je me sens passeur et riche d’une aventure dont l’empreinte m’autorise à me tourner vers l’avenir, vers de nouveaux projets. Et puisque les corps des danseurs se souviennent et en redemandent à la fin de chaque aventure, l’avenir se fait promesse de nouveaux voyages pour les aînés. Et la danse puisse embellir longtemps encore le crépuscule de leur vie.

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