Université de Toulouse-Le Mirail Département des Sciences du Langage








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2-LE VOCALISME DU GASCON « NOIR » : DESCRIPTION :



L’opposition entre gascon oriental et gascon occidental définie, reste à préciser ce qu’est le gascon « noir », son aire d’expansion et, in fine, son vocalisme qui est le thème majeur de cette étude.
2-1-Le gascon du littoral des Landes, dit gascon « noir » :
2-1-1-Définition du gascon « noir » :
On appelle communément « parler noir » la variété de gascon du littoral landais, entre le Bassin d’Arcachon et Biarritz139. Allières s’amuse a nous donner la phrase-type que les voisins des Landais « noirs » utilisent pour se moquer d’eux :  <la pelha de la hemna qu’es nega>, « la robe de la femme est noire », dont l’équivalent « clair » est théoriquement . Le trait marquant qui la définit est donc la réalisation systématique des  accentués en , 140 ou . Or, en matière de phonétique acoustique, les voyelles d’avant ont précisément un timbre aigu ou clair141, même si celles de la classe moyenne labiopalatale sont par définition plus sombres142. Faute de mieux, puisque « gascon maritime » est trop large, nous avons choisi de conserver ici cette appellation populaire. Il s’agit donc d’une espèce de gascon occidental « extrême », pour reprendre le mot de Robert Lafont, du double point de vue géographique et linguistique.
Nous avons vérifié sur le terrain que seuls les locuteurs « noirs » qui sont à la limite du gascon « clair » ont une conscience, très relative, de la particularité de leur phonétique, sans qu’ils puissent cependant expliquer à quoi cela correspond exactement. Ils savent d’ailleurs que ce sont leurs voisins du gascon « clair » qui appellent leur parler parlar negue. Les autres n’ont pas de mot spécial pour désigner leur dialecte et ne connaissent pas, sauf exception et sans savoir ce que cela signifie, la dénomination de « parler noir ». C’est généralement dans les communes limitrophes que les habitants ont un mot pour désigner le parler de leurs voisins. Voici, du nord au sud, ce que nous avons pu observer143 :
Les habitants d’Audenge et de Biganos disent de ceux de Mios qu’ils parlent negue alors que ces derniers ne savent pas ce que cela signifie. Il est d’ailleurs un proverbe du Buch selon lequel « los Dengins parlan fin, los Miòs parlan gròs »144. Les habitants de Saint-Léger-de-Balson savent que ceux de Villandraut disent d’eux qu’ils parlent negue tout comme ceux de Saint-Symphorien, venant de ceux de Bazas. Les habitants de Guillos disent la même chose de ceux de Louchats. Les gens de Bourrideys disent de leurs voisins de Cazalis qu’ils parlent fin et ces derniers disent d’eux qu’ils parlent negue. Nos informateurs de Callen nous ont déclaré que les habitants de Labrit et de Brocas disent d’eux qu’ils parlent negue et ceux de Luxey que la même chose venait de Lencouacq et de Labrit. Les habitants de Luglon disent de ceux de Garein qu’ils parlent men quand ces derniers disent d’eux qu’ils parlent negue. Ce sont des remarques similaires qui furent faites à Millardet auquel ceux de Garein dirent que ceux de Luglon étaient los mons et ces derniers que ceux de Garein étaient los mens145. À Arengosse et à Ygos on dit des gens de Geloux, de Saint-Martin-d’Oney et de Garein qu’ils parlent ma he quand ces derniers disent des premiers qu’ils parlent negue. Notre informateur de Sindères a entendu dire par des Montois et des Gersois qu’il parlait negue mais ne sait pas ce que cela signifie. Nos informateurs de Morcenx, Saint-Julien-en-Born, Saint-Magne, Salles, le Barp, Gastes et Lugos ont également entendu dire qu’ils parlaient negue mais sont incapables d’expliquer ce que cela signifie. Un des informateurs de Commensacq nous a déclaré que des « Médocains » lui avaient dit qu’il parlait negue. La grand-mère de notre informatrice de Sore, qui n’était pas originaire de la commune, disait de ses habitants qu’ils parlaient negue. Notre informateur d’Aureilhan s’est entendu dire qu’il parlait negue par des habitants de Sore, celui d’Ychoux à Morcenx et, à Arjuzanx, on dit de ceux d’Ousse qu’ils parlent ma he. Ces dernières remarques semblent confirmer que les locuteurs « noirs » n’ont généralement aucune idée de ce dont il s’agit.
2-1-2-Aréologie du gascon « noir » :
Dans le chapitre qu’il consacre à la prononciation du gascon de la Grande Lande146, Arnaudin établit les limites suivantes pour ce qu’il appelle le « grand-landais » : Escource, Mimizan, Biscarrosse, Sanguinet, Belin, Beliet, Mano, Argelouse, Sore, Callen, Luxey, Sabres, Luglon. Cette délimitation ne concerne que ce qu’il considère comme son dialecte propre et ne recouvre pas la totalité de l’aire du gascon « noir ». Luchaire écrit des « patois » au nord et à l’ouest d’une ligne Anglet-Bayonne-Labrit qu’ils connaissent l’emploi de [eu] et il donne le gascon du Labourd comme étant landais147. Les cartes 2080 et 2158 de l’A.L.G. présentent une image assez précise de son aire148. Le point 683, qui était présenté comme « noir » dans les volumes I à III, ne l’est pas ou plus et c’est également le cas de 682. Les manuscrits d’Édouard Bourciez149, l’atlas de Millardet150 (carte n°6) et l’enquête que nous avons menée sur le terrain entre 1990 et 1992151 nous permettent de tracer ses limites avec plus de netteté. Les communes de Lahonce et Urcuit, qui sont généralement considérées comme bascophones, sont parfois données comme étant du gascon « noir ». Il s’agit d’un phénomène essentiellement landais puisque la quasi totalité de son territoire se situe au cœur du massif forestier des Landes de Gascogne. Le sud du département de la Gironde, toute la partie littorale de celui des Landes et la région du Bas-Adour, dans les Pyrénées-Atlantiques, sont concernés. Il s’agit d’un phénomène qui n’est certainement pas anecdotique, puisqu’il occupe un territoire de cent cinquante kilomètres du nord au sud et environ cinquante kilomètres d’ouest en est. Lalanne152 parle d’une frontière extrêmement précise. Ses limites, telles que les reprend la carte n° 7, sont les suivantes :





- Biscarrosse, Sanguinet, Mios (et Lacanau-de-Mios), Le Barp, Saint-Magne, Louchats, Saint-Symphorien, Saint-Léger-de-Balson, Bourrideys, Callen, Luxey, Sabres, Luglon, Ygos-Saint-Saturnin, Ousse-Suzan, Saint-Yaguen, Carcarès-Sainte-Croix, Carcen-Ponson, Bégaar, Audon, Onard, Vicq-d’Auribat, Saint-Jean-de-Lier, Gousse, Préchacq-les-Bains, Téthieu, Saint-Vincent-de-Paul, Saint-Paul-lès-Dax, Mées, Tercis-les-Bains, Oeyreluy, Seyresse, Saint-Pandelon, Saugnacq-et-Cambran, Bénesse-lès-Dax, Gaas, Cagnote, Saint-Lon-les-Mines, Port-de-Lanne, Sainte-Marie-de-Gosse, Guiche, Urt, Saint-Barthélemy, Saint-Martin-de-Seignanx, Tarnos, Bayonne, Saint-Pierre-d’Irube153, Bassussary, Anglet et Biarritz.
L’A.L.G. et l’enquête Bourciez mettent en lumière que sept communes sont hésitantes. Il ressort de l’étude des manuscrits de Bourciez qu’au nord-est de notre aire Louchats, Saint-Symphorien, Saint-Léger-de-Balson, Bourrideys et Callen parlaient « clair » ou hésitaient en 1895. Plus au sud, la même remarque s’applique à Tartas. Cent ans plus tard notre enquête, menée auprès de locuteurs natifs des lieux, montre que ces communes, hors Tartas, sont dans la zone du gascon « noir » 154 ; c’est également ce qu’affirme l’A.L.G. pour Saint-Symphorien, apportant quelques nuances pour Tartas où certains informateurs sont originaires, ou bien issus de familles originaires de la zone « noire », comme Carcarès-Sainte-Croix ou Begaar, ce qui explique le vocalisme « noir » de certaines cartes concernant ce point d’enquête. Pour la délimitation du gascon « noir » dans ces communes, nous nous fions plus à notre enquête de terrain et surtout à l’atlas de Millardet, qui est aussi le fruit d’une minutieuse enquête de terrain, qu’à Bourciez. En effet, ce sont les instituteurs qui ont rédigé, sous la dictée d’un locuteur, les versions de chaque commune, qu’ils envoyaient ensuite à Édouard Bourciez. Les informations n’ont donc pas été directement recueillies par le professeur. Certains textes sont également l’œuvre personnelle de ces mêmes instituteurs, qui n’étaient pas forcément originaires de la commune ou dont l’informateur local n’était pas natif du lieu. À ce propos, il est intéressant de lire les remarques de Lalanne au sujet de son informateur de Saint-Symphorien155, un certain Lapeyre, qui lui déclare : « Il y a soixante ans (nous sommes à la fin des années quarante du XXe siècle, ce qui nous replace vers 1890), on n’entendait que é ». Cette déclaration semble corroborer les observations faites par Bourciez. Nous pensons cependant que Louchats, Saint-Symphorien, Saint-Léger-de-Balson et Bourrideys ont toujours été dans la zone du gascon « noir » et que les données recueillies par les instituteurs étaient erronées. Quant à Tartas, c’est vraisemblablement Millardet qui a raison en donnant cette commune comme « claire », ce qu’elle est d’ailleurs aujourd’hui. Nous le suivons également en ce qui concerne Saint-Yaguen et Carcarès-Sainte-Croix qui doivent être considérées comme « noires », contrairement aux données de l’enquête Bourciez. Il donne également le hameau de Bat Harière, dans la commune de Luxey, comme faisant partie de la zone « claire ». Ce fait n’est pas tellement étonnant quand on sait qu’il se situe à l’extrême sud du territoire communal. Ses habitants sont plus proches du Sen et de Labrit que de leur propre chef-lieu et se rendent plus facilement à Labrit qu’au bourg de Luxey. Enfin, l’enquête de

Millardet laisse apparaître quelques rares hésitations  à Labrit et à Vert. En ce qui concerne Pouillon (683), Lalanne156 affirme qu’on y parlait « noir » à la fin du XIXe siècle. Ceci va contre l’atlas de Gilliéron et donc contre les observations d’Edmont157, mais aussi contre les manuscrits de Bourciez, que Lalanne semble ignorer, et qui donnent cette commune comme « claire » en 1895. C’est également en contradiction avec notre propre expérience. L’hésitation de l’A.L.G. à ce sujet, entre les volumes I, II, III (Lalanne étant enquêteur) et les suivants est troublante, car tous les informateurs étaient natifs du lieu. Les points d’enquête que nous venons d’évoquer ont-ils été gagnés par le gascon « noir » où bien ce dernier a-t-il finalement résisté à la progression du gascon « clair »? Nous ajouterons ici la délimitation que donne Édouard Bourciez en 1895158 et qui correspond assez exactement à la nôtre : Biarritz, Bayonne et « tous les villages gascons qui se trouvent autour de Bayonne », Urt, Guiche, Hastingues, Port-de-Lanne, Saint-Étienne-d’Orthe, Saint-Lon, Cagnotte, Gaas, Bénesse-les-Dax, Heugas, Oeyreluy, Mées, Saint-Vincent-de-Paul, Thétieu, Gousse, Saint-Jean-de-Lier, Onard, Audon, Bégaar, Lesgor, Carcen-Ponson, Beylongue, Ousse-Susan, Ygos-Saint-Saturnin, Geloux ( ?) 159, Sabres, Callen, Luxey, Sore, Saint-Symphorien (seulement le bourg160), Le Tuzan, Hostens, Saint-Magne, Le Barp, Salles, Mios ( ?)161 et Sanguinet. Ronjat donne à peu près les mêmes limites, avec moins de précisions et quelques différences, dont Dax, qui est placé par erreur à l’intérieur de la zone « noire »162. Les gros bourgs et les petites villes situés à la périphérie de l’aire « noire » semblent hésiter. Ainsi Saint-Symphorien et encore plus Tartas qui connaît une situation où le « noir » l’emporte dans les villages limitrophes alors que le centre urbain répugne à cette langue rurale et vraisemblablement dénuée de tout prestige. L’hésitation qui en résulte correspond-elle à une tentative d’abandon de ce qui est considéré comme vulgaire ou à une poussée du vocalisme « noir » ? Les pages de l’enquête manuscrite d’Édouard Bourciez concernant Saint-Symphorien et les communes limitrophes sont assez révélatrices. En effet, les villages de Louchats, Saint-Léger-de-Balson, Bourrideys et Callen illustrent parfaitement cette hésitation et donnent l’impression d’une population campagnarde cherchant à copier le vocalisme « clair » des communes voisines. Tartas connaît le même phénomène et Dax, encerclée au nord et au sud par des communes rurales possédant le vocalisme « noir », ressemble à un coin enfoncé dans l’aire maritime sous la pression de la Chalosse. La seule ville de quelque importance qui n’ait pas succombé au vocalisme « clair » est Bayonne, peut-être du fait de l’importante immigration landaise qui a longtemps perduré et de sa situation géographique particulière, adossée à l’océan et assise sur le Pays basque.
L’aire du gascon « noir », au-delà de la mutation  > , est très homogène163. Cependant, du nord au sud, plusieurs zones se dessinent164. La plus septentrionale est constituée par les communes girondines, représentées dans l’A.L.G. par les points 653, 653O et 664N. Cette aire a pour caractéristique principale de se situer en dehors de la zone de gasconnité maximale à laquelle appartient le reste du gascon « noir ». La plus méridionale, autours des points 681S, 681SE, 690 et 690E semble influencée par les dialectes du Béarn et de la Chalosse. Quant aux quelques réalisations palatales - - -, on les rencontre aux points 690, 691E, 681SE, 653, 653O, 664N et 682N pour l’aire du gascon « noir », c’est-à-dire dans les communes qui sont en contact avec le gascon « clair ». S’agit-il d’une conquête « noire » ou bien de la progression du vocalisme occidental « clair » ?
2-2-Le système vocalique du gascon « noir » :
Le gascon « noir » possède-t-il vraiment un système vocalique particulier et cohérent se manifestant par une véritable économie des systèmes vocaliques, communs par ailleurs au gascon et à l’occitan ? Avons nous affaire à un changement structural ou ne s’agit-il que de faits ponctuels et isolés ? Ce sont les axes centraux de cette recherche qui a pour objectif d’apporter quelques éléments de réponse par une étude fine du système vocalique dans laquelle seront successivement traités les cas des voyelles antérieures et postérieures dans leurs positions toniques, prétoniques et posttoniques.
2-2-1-Les voyelles toniques :
2-2-1-1-Les voyelles antérieures :
Nous nous intéresserons ici aux changements qui ont affecté, en gascon « noir », les voyelles primitives ēĕ, œ, īĭ, æ, āă. Nous savons que, lors de la mutation vocalique du IIIe siècle165, les voyelles brèves du latin se sont ouvertes et que toutes les autres se sont fermées. Cette évolution, qui est à la base du vocalisme roman occidental commun, donne le schéma suivant pour les voyelles antérieures :
ī>i ē, œ, ĭ >e ĕ, æ> ā,ă>a
2-2-1-1-1-Le cas des ,ē, œ et ĭ primitifs :
2-2-1-1-1-1-Mutation vers :
Si, en occitan,  tonique du latin tardif s’est moins altéré que  166, il a connu un tout autre sort en gascon « noir » où il a été labialisé en  et parfois en . Malgré l’existence d’un phénomène semblable en catalan des Baléares167, cette mutation semble n’avoir lieu avec la même intensité nulle part ailleurs sur le territoire roman. C’est ce que dit en substance Édouard Bourciez168 dans un article consacré à l’étude du son  landais. Il ajoute également que c’est la transformation qui s’est opérée sous l’accent qui est la plus intéressante.
La carte 2158 de l’A.L.G. présente les réalisations de ce  tonique en gascon « noir » et leur aréologie. Trois réalisations sont possibles qui vont du degré semi-fermé labiopalatal au degré semi-ouvert  en passant par le degré moyen . Une étude approfondie de cette carte fait apparaître un pourcentage majoritaire de la réalisation semi-ouverte avec 45% des occurrences, suivi de 39% pour la réalisation moyenne et enfin 16% pour la réalisation semi-fermée. Luchaire169 dit de cette voyelle qu’elle est réalisée comme le [eu] français de jeu et que ce son, qui répugne généralement aux méridionaux, se retrouve dans les dialectes maritimes, de Biarritz au Bassin d’Arcachon. Bourciez énonce que la réalisation du phonème landais est un «  fermé », c’est-à-dire 170. Il cite également Ducéré, Pédegert, Luchaire et Arnaudin qui donnent pour équivalent de ce son le français peu, jeu et vareuse. Mais il n’oublie pas l’abbé Foix qui, pour Soustons, cite œuvre et bœuf. Il note que ses propres observations lui ont fait entendre cette même réalisation « ouverte » à Cap-Breton (sic). Il conclut cependant que, provenant de « l’ancien é », le « oe fermé » domine dans les Landes.
Séguy esquisse une étude171 et donne des résultats sensiblement différents en se fondant sur le point d’enquête A.L.G. 680S, où il trouve 60% de , 36% de  et 4% de 172. Or la carte 2158, publiée huit ans plus tard dans le volume VI de l’A.L.G., fait apparaître 58% de  contre 38% de  et 4% de  au même point d’enquête. La réalisation majoritaire est donc, comme pour douze points sur les vingt et un de la zone considérée, la palatale arrondie semi-ouverte . Le timbre  n’est majoritaire que sur sept points d’enquête et  sur seulement deux. Le commentaire de la carte A.L.G. 2158 précise que la réalisation du phonème  accentué semble conditionnée par sa position dans le mot, en syllabe ouverte ou fermée, intérieure ou finale, et que  se rencontre souvent en syllabe finale ouverte. Mais le rédacteur ajoute que l’étude détaillée reste à faire.
Ce sont donc ces compléments nécessaires à la compréhension de ce phénomène propre au gascon « noir » qui constituent le point d’ancrage de nos investigations, menées à partir des cartes lexicales173 citées en référence174. Il ressort de notre étude que la réalisation de ce phonème, présenté comme étant  par Séguy175, est bien conditionnée par la position de la syllabe à laquelle il appartient. Ainsi les réalisations , majoritaires et , minoritaires, apparaissent indifféremment dans des syllabes pénultièmes accentuées, où la voyelle peut être libre ou entravée, mais encore dans des syllabes finales accentuées où la voyelle est entravée. Les syllabes finales accentuées où la voyelle est libre voient quasi systématiquement cette dernière prendre le timbre palatal arrondi semi-fermé . Les lexèmes présentant cette dernière configuration étant les moins nombreux, il est tout à fait normal que cette réalisation soit peu représentée :
-Syllabe finale ouverte accentuée (mot monosyllabique) :

vēna(m) >  $$ < vea , « veine, racine ».
-Syllabe finale fermée accentuée (mot monosyllabique) :

 :  $$  « veines » (dans le sens de racines). (Carte A.L.G. 486)
-Syllabe pénultième ouverte accentuée (mot dissyllabique) :

tēla(m) >  $$$ < tela > , « toile ». (Carte A.L.G. 1404)

-Syllabe pénultième fermée accentuée (mot dissyllabique) :

vĭrĭdis >  $$$ < (verd)/verda > , « verte ». (Carte A.L.G. 1090)
-Syllabe pénultième ouverte accentuée (mot trissyllabique ou plus) :

portena :  $$$$ , « clôture, barrière ». (Carte A.L.G. 232)
-Syllabe pénultième fermée accentuée (mot trissyllabique ou plus) :

capĭstru(m) >  $$$$ < cabestre > , « chevêtre(licol) ». (Carte A.L.G. 1164)
Par conséquent ,  d’un côté et  de l’autre sont en distribution complémentaire puisque ce dernier son ne se rencontre normalement qu’en syllabe finale accentuée. Notons ici que la distribution de ces phones labiopalataux est sensiblement différente de ceux que connaît le français où ils sont en opposition176. Ces trois timbres ne sont pas en opposition puisqu’ils n’ont pas de fonction distinctive l’un par rapport à l’autre et restent de simples variantes combinatoires. Les rares exceptions à la règle, que nous allons maintenant étudier, n’en font pas pour autant, nous semble-t-il, des variantes libres. Le contexte consonantique semble donc ne jouer aucun rôle, comme le souligne Bourciez dès 1895177.
Sur la majeure partie de l’aire concernant les vingt et un points d’enquête de la zone du gascon « noir », les règles que nous venons d’énoncer paraissent ne pas s’appliquer totalement. Tout d’abord les points 672, et surtout 682, semblent réaliser majoritairement 178 le phonème , ce qui est très étonnant car en contradiction avec les données des autres cartes de l’A.L.G. et notre propre expérience de locuteur familier du gascon de la région de Parentis-en-Born (Landes). Notre enquête personnelle179 ne corrobore en effet aucun de ces points. En étudiant les cartes de l’A.L.G., nous constatons que ces  sont en fait généralement issus du système verbal, infinitifs des verbes de classe IIb180 , conditionnels181, de certains verbes comme  < véder >, « voir » ;  < recéber >, « recevoir » ; () < conéixer > , « connaître », ou de lexèmes très isolés. Nous citerons l’exemple de < plen >  , « plein »182, peut-être par analogie avec le féminin < plea >  , « pleine ». L’atlas de Millardet183 révèle que la commune de Luxey, numérotée 40, donne très souvent cette réalisation  en position accentuée. Mais la présence de cette réalisation semi-fermée peut aussi avoir une autre explication184. De plus, d’autres points d’enquête semblent n’avoir pas totalement procédé à la labialisation  des ē, œ et ĭ primitifs. Ainsi 653O, 653, 664N, 664 au nord-est et 682, 680S , 681N, 681S, 690, 690E, 681SE au sud, conservent quelques réalisations en  et surtout 185. Ces réalisations non labialisées des voyelles primitives concernent un peu le lexique mais surtout le vocalisme du radical des verbes de classe II et III186 :  < créder , « croire » ;  < véder >, « voir » ;  < dromir >, « dormir » ; < bastir, « bâtir ». Ces écarts sont les plus nombreux au sud (Tartas, Tarnos, Anglet, Saint-Martin-de-Hinx et Urt) et au nord-est (Saint-Symphorien et Luxey)187.
Dans la version mimizanaise qu’il donne de la parabole de l’enfant prodigue, Luchaire note /eu/ le phonème landais188. Jean Passy y voit un timbre intermédiaire , entre /oé/ et /oè /, que nous notons respectivement ,  et 189. Séguy, dans son article190 comme dans l’AL.G., a choisi de transcrire cette évolution labiopalatale par , et que nous avons choisi de noter  pour représenter le degré moyen d’aperture de ladite série. Bianchi et Viaut191 choisissent également ce degré d’aperture moyen comme phonème. Rohlfs192, qui évoque brièvement le sujet, n’est pas très précis quant à sa transcription et le note simplement ë, tout comme Lalanne193 dans ses trois positions prétonique, tonique et posttonique. Allières ne nous éclaire guère plus qui utilise ö194. Or, notre étude de l’A.L.G., nos observations sur le terrain195 ainsi que notre pratique personnelle du gascon « noir » nous incitent à croire qu’il faudrait peut-être lui préférer , représentant le degré le plus ouvert de cette série. De plus, ce son est immédiatement voisin du timbre semi-ouvert non arrondi , avec lequel il est en opposition. Ce choix permet ainsi d’équilibrer le système vocalique « noir » en plaçant les trois timbres palatal, labiopalatal et vélaire ,  et  sur le même degré d’aperture. Le postulat de la phonologie historique, selon lequel tout système phonologique tend à devenir le plus harmonieux possible, paraît donc vérifié pour le gascon « noir » qui présente un système vocalique parfaitement symétrique196. Nous sommes ici en accord avec Ronjat197 qui donne . Nous devons préciser que lorsque Arnaudin cite peu, meute ou vareuse198 comme équivalents français de ce timbre, il ne faut pas conclure qu’on a affaire à la réalisation semi-fermée. Il s’agit plutôt de la réalisation semi-ouverte, normale ici, au cœur de la Gascogne, qui explique la confusion de la part du folkloriste de Labouheyre qui devait dire  et pas . C’est l’avis de Passy pour lequel Arnaudin, parlant un français gasconisant, est incapable de porter un jugement objectif sur la phonétique de sa langue199. Dans les pages concernant la graphie et la lecture du gascon, Boisgontier donne les mots français peur, leur et beurre pour décrire le timbre du E tonique landais et critique sévèrement Arnaudin qui avait choisi eu pour transcrire ce son200. Enfin, c’est la réalisation semi-ouverte qui apparaît très nettement et majoritairement dans l’atlas de Millardet.
Bien entendu, nous n’oublions pas que Séguy énonce qu’on ne peut choisir comme phonème un timbre qui ne se présente pas dans une proportion nettement majoritaire201. C’est le cas de la réalisation  qui, malgré ses 45% sur l’ensemble des vingt et un points d’enquête de la zone du gascon « noir », est concurrencé par  avec 39%. Théoriquement, ni l’un ni l’autre ne devraient être érigés au rang de phonème. Cependant, nous observons que sur les douze points d’enquête où il est majoritaire, le timbre  l’est avec 57% des réalisations, suivi par  avec 31% et par  avec 12%. Nous proposons donc que  serve de phonème, même s’il n’est pas moyen dans cette série. Nous admettons néanmoins une zone de dispersion, somme toute assez limitée, ayant pour réalisations  et . Mais nous devons préciser que le choix de  serait tout aussi justifié.
Tableau détaillé des réalisations phonétiques du  roman


Réalisation

Pt d’enquête



 nombre de réalisations


réalisations exprimées en %


 nombre de réalisations


 réalisations exprimées en %


 nombre de réalisations


réalisations

exprimées en %

653

Hostens

29

22



72


56


28


22

653 O


Salles

64


57


42


37


7


6


664

Luxey

42


42


27


27


32


32

664 N


St-Symphorien

38


35


71


65


0


0


672

Parentis-en-Born

30


28


35


32


43


40

672 NO


Biscarrosse

20


19


48


45


38


36


674

Sabres

23


20


93


79


0


0

674 N


Moustey

55


54


33


33


13


13

674 O


Luë

27


24


93


79


1


1


680

Mézos

83


61


25


19


27


20

680 N


Mimizan

49


46


34


32


23


22

680 S


Castets

87


58


56


38


6


4


682

Tartas

48

35

22

16

66

49

682N

Ygos-St-Saturnin

70

52

31

23

33

25

681

Soustons

83


56


34


51


10


14

681 N


Vielle-St-Girons

110


87


16


13


0


0

681 S


Tarnos

35


56


28


44


0


0

681 SE


St-Martin-de-Hinx

38


56

29

43

1

1

683 N


St-Vincent-de-Paul

60

34

70

40

44

25

690

Anglet

88


57


41


26


26


17

690 E


Urt

38


29


93


71


0


0

% moyen





Moyenne des occurrences 53

45%

Moyenne de occurrences 47

39%

Moyenne des occurrences 19

16%
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