Au fil de sa biographie s’inscrivent ses œuvres








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Elle est là”

(1978)
Drame
Une idée, dont la nature n’est jamais précisée, est emprisonnée dans la tête d’une femme, nommée F, et apparaît comme une menace, une atteinte insupportable à ce qui est, pour quelqu'un d'autre, la vérité. Trois hommes de son entourage (H1, H2, H3) tentent de la lui extirper. H2, qui n'hésite pas à prendre le public à partie, obsédé par cette opinion divergente qu’il devine tapie dans l’esprit de sa collègue, ne supporte pas qu’elle nie la sienne, qu’elle les nie, lui et sa liberté. Il a besoin qu’elle reconnaisse son idée ou, du moins, qu’elle lui offre la possibilité d’une discussion, d’un combat d’idées. Mais elle refuse d’en débattre, et s’enferme dans le silence.

Commentaire
Ce duel entre deux «porteurs» d'idées, celles-ci étant considérées comme des entités quasi vivantes qui ne demandent qu’à grandir, qu’il faut protéger ou détruire, est incroyablement ténu et abstrait. Ce drame microscopique de la vie courante, portant sur un petit travers, pourrait se passer en un dixième de seconde : F n’a même pas ouvert la bouche que H2 a tout de suite ressenti son désaccord ; sa mauvaise sensation ne dure qu’un court instant, mais, plutôt que de passer par-dessus, comme dans la vie normale, il ouvre ce moment-là : il veut obtenir non seulement «l’abjuration» mais aussi «la conversion» de celle qui ne pense pas comme lui, et qui s’enferme dans une vérité, la sienne, qu’elle croit seule valable, réflexe humain dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences fâcheuses.

Comme tout se détraque rapidement, une action dramatique véritable se développe : péripéties, retournements, suspense, dans une progression qui n'est traduite que par le langage, en un dialogue resserré, dense, tendu et survolté. Et les individus avaient beau n’être désignés que par des coordonnées, être mis à la porte, il revinrent par la fenêtre, I'autrice insistant sur la relation qui les unit ou les oppose.

Ce drame fascinant et très fouillé est intime. Mais il a des résonances universelles et lourdes de sens. Sont montrés la manie de tout enfermer dans les mots, le retrait de chacun dans sa vérité (comme le disait Pirandello), l'intolérance intellectuelle, l’intégrisme, le germe totalitaire qui se cache dans l'attachement à une idée qu'on tient pour la vérité. Nathalie Sarraute indiqua : «Ma pièce est une défense de la liberté de penser. On peut être du côté de mon personnage féminin ou, au contraire, lui donner tort de refuser la discussion, puisque les idées doivent être débattues librement, au grand jour». La pièce montre finalement l'immense solitude des êtres. Nous sommes fondamentalement seuls et, en même temps, nous avons besoin des autres pour être reconnus. Il y a toujours ce double mouvement de désir et de répulsion entre les humains dans l’oeuvre de Sarraute.
En 1980, Claude Régy créa la pièce au théâtre d’Orsay.

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En 1978, Simone Benmussa réalisa un film, production du Centre Georges Pompidou et des éditions Gallimard, ‘’Portrait de Nathalie Sarraute’’, avec Nathalie Sarraute, Juliet Berto et Erika Kralik, qui fut sélectionné dans la section "Perspectives du cinéma français" du Festival de Cannes de 1978.

Nathalie Sarraute abandonna la rédaction continue de ses romans, pour composer :

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L’usage de la parole”

(1980)
Recueil de dix textes
Ils ont pour titres des paroles convenues (‘’Ich sterbe’’ [des mots allemands qui signifient : «Je meurs» et qui furent prononcés par Tchékhov juste avant de mourir], ‘’Le mot Amour’’) ou banales (‘’Mon petit’’, ‘’Ne me parlez pas de ça’’, ‘’À très bientôt’’, ‘’Et pourquoi pas?’’, ‘’Je ne comprends pas’’, ‘’Eh bien quoi, c'est un dingue...’’) qui déclenchaient en elle, et chez le lecteur qu'elle entraîne dans son jeu, des ondes vertigineuses, infinies ; qui pouvaient, dans certaines conditions, provoquer des perturbations invisibles. Elle indiqua : «Ce ne sont là, vous le voyez, que quelques légers remous, quelques brèves ondulations captées parmi toutes celles, sans nombre, que ces mots produisent. Si certains d'entre vous trouvent ce jeu distrayant, ils peuvent - il y faut de la patience et du temps - s'amuser à en déceler d'autres. Ils pourront en tout cas être sûrs de ne pas se tromper, tout ce qu'ils apercevront est bien là, en chacun de nous : des cercles qui vont s'élargissant quand lancés si loin et avec une telle force tombent en nous et nous ébranlent de fond en comble


Commentaire
Pour cet ouvrage, dont le titre primitif fut ‘’Voici des mots’’, Nathalie Sarraute reprit, en la développant, la forme des ‘’Tropismes’’.

Attribuant aux mots un rôle essentiel, voulant déjouer les pièges de ce langage qui nous constitue, elle continuait d’évoquer cet «autre monde furtif, apeuré, tremblant», qui est celui de «la sous-conversation» ; de montrer que la parole est «I'arme quotidienne, insidieuse et très efficace, d'innombrables petits crimes». Brutalisant des expressions figées, les analysant en libérant toute la puissance explosive de chacun des mots qui les composent, elle voulait révéler le non-dit, le non-avoué (ou avouable), détecter ces réactions imperceptibles produites en nous par les lieux communs, les expressions les plus courantes, traquer «cette parcelle de réalité encore inconnue» qui est, selon elle, Ie fondement du psychisme humain ; et, parallèlement, dénoncer I'inadéquate grossièreté du langage «installé» pour «capter» I'ondoiement de cette réalité complexe et «marécageuse», soulever «la plaque de ciment» des conventions et des clichés.

Chacun de ces textes a été suscité par certaines paroles qui lui ont paru particulièrement riches en potentialités insoupçonnées, soit parce que l'impact de ces paroles reste méconnu, soit parce qu'il est enseveli sous un amoncellement de représentations convenues, comme lorsqu'elles touchent aux thèmes éternels de l'amour et de la mort. Dans l'un et l'autre cas, le lecteur assiste ou, mieux, est appelé à prendre part aux diverses actions dramatiques qui sont ici mises au jour et se déploient.
En 1986, au Festival d'Avignon, ‘’L'usage de la parole’’ fit l'objet d’une lecture-spectacle dirigée par Michel Dumoulin.

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En 1981, Nathalie Sarraute enregistra sa lecture, avec Madeleine Renaud, de ‘’Tropismes’’ et de ‘’L'usage de la parole’’.

Elle publia :

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‘’Pour un oui ou pour un non’’

(1982)
Pièce radiophonique
H1, un homme comblé, socialement, professionnellement, familialement, un homme à qui tout réussit, rend visite à H2, un vieil ami perdu de vue depuis longtemps, dans l’intention de comprendre cet éloignement. H2 est un artiste raté, poète ou peintre, dont la sensibilité est à fleur de peau. Or, un jour, quelques années plus tôt, à propos de son travail, H1 s’était exclamé : «C’est bien ça !». Ils ont une discussion franche et ouverte, mais le rappel de ces mots dégrade rapidement l'atmosphère chaleureuse de leur tête-à-tête. Pour H2, ce sont des mots malheureux, qui furent prononcés sur un ton où il crut déceler, à tort ou à raison, une nuance infinitésimale de condescendance, le compliment étant transformé en moquerie, mots par lesquels il s’est senti blessé, qui lui ont fait remettre en cause l'estime affectueuse qu'ils semblaient partager, l’ont fait rompre, selon H1, «pour un oui ou pour un non». Faisant appel à un couple inconnu en guise de jury improvisé, chacun, retraçant la scène du «litige» initial, formule son accusation et sa défense devant ces gens absolument étrangers au débat, qui restent perplexes, et les abandonnent rapidement. Cette mise au point, anodine apparemment, les conduit à se remettre personnellement et mutuellement en question, dans la mesure où ils en viennent à opposer deux systèmes de valeurs incompatibles. L'un représente en effet les valeurs sûres, solides, socialement reconnues (le mariage réussi, la paternité, l'épanouissement professionnel), tandis que l'autre (célibataire, non fixé professionnellement) représente I'instabilité, le choix de l'incertitude. Le premier craint vaguement de s'aventurer dans le monde du second ; le second étouffe dans celui du premier. L'apparente futilité de leur rupture disparaît : ce n'est pas «pour un oui ou pour un non» que leur amitié bascule, mais pour une incompatibilité profonde, une mise en danger mutuelle, presque une hostilité, qu'ils mettent au jour en évoquant le passé, en décortiquant leur relation.

Or, finalement, la situation s’inverse, et met H1 dans la situation de H2.
Commentaire
Le texte si intelligent de cette pièce est habilement ciselé, mais l'analyse de l’intonation à peine sensible des mots «C’est bien ça» I'enrichit d'une multiplicité de sens qui se superposent comme les éléments d'une pyramide, dont ils seraient le sommet affleurant, venant troubler Ia surface d'une amitié apparemment sereine. L'introduction du couple étranger obéit moins sans doute à une nécessité d'ordre dramatique (qui serait de rompre le duel, mais elle le renforce, le précipite au contraire, catalyse les sentiments des personnages principaux) qu'à une unité thématique de l'œuvre ; elle oppose en effet ce couple, définitivement rivé à I'apparence des choses et aux opinions toutes faites, à ceux qui en viennent à atteindre I'en-deçà du langage, à n'en retenir que les failles qu'il révèle, par où s'engouffrent tous ces mouvements équivoques qui composent un être et ses relations à autrui. Ces personnages, seuls les mots les construisent. Au fil de leur analyse de ces trois mots si banals et des échos intérieurs qu’ils ont suscités, les deux amis se révélent l’un à l’autre en pleine lumière mais sur un mode pointilliste, jamais linéaire, à l’image de la complexité de la pensée et de l’individu. Dans cette relation intime, le duel des mots à fleuret moucheté met en jeu bien plus qu’une blessure d’orgueil.
La pièce, souvent montée, a connu quelques belles mises en scène, au fil desquelles le texte semble évoluer, s’adapter aux comédiens qui l’interprètent, pourvu qu’on ne veuille pas lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit. Il existe ainsi quelques duos de H1 / H2, tous différents qui nourrissent les personnages de papier. C’est aussi la preuve de la dimension universelle de la pièce.

En 1984, elle fut créée à New York par Simone Benmussa sous le titre ‘’For no good reason’’.

En 1986, elle la présenta à Paris, au Théâtre du Rond-Point, avec Sami Frey et Jean-François Balmer, qui interprétaient alternativement les deux rôles. Elle la reprit en 1998.

La même saison 98-99, Jacques Lassalle la monta, avec Hughes Quester et Jean-Damien Barbin, et la reprit l’année suivante.

Entre-temps on avait pu voir le film de Jacques Doillon, tourné en 1988 et maintes fois diffusé, avec Jean-Louis Trintignant (H1) et André Dussolier (H2).

En 2007, à Paris, la pièce a été mise en scène par Léonie Simaga, avec Andrzej Seweryn, Laurent Natrella et Catherine Salviat. Léonie Simaga prit la pièce au pied de la lettre et avec justesse, sembla interpréter Sarraute à rebours de son parti pris d’abstraction : elle mit de la chair et de l’humeur dans ses mots et, immanquablement, les acteurs furent tentés de réintroduire de la psychologie, de l’histoire, du social, ne serait-ce que par la façon dont ils étaient habillés, bourgeois ou bohème. Andrzej Seweryn (H1) joua des silences, si importants chez Nathalie Sarraute, imposa la force tranquille des certitudes de H1 jusqu’à ce qu’à son tour il lâche la rampe face à celui qui l’accusait. Laurent Natrella (H2) présenta tous les attributs de l’artiste maudit, écorché vif, avec son jean et son pull en grosse laine, le cheveu un peu long en boucles folles, son comportement nerveux, les yeux écarquillés d’incrédulité devant les arguments de H1.

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En 1982, Nathalie Sarraute reçut le grand prix national des lettres.

À l’exemple de Claude Simon, qui avait en 1989 publié ‘’L’acacia’’, elle qui, jusqu’à présent, n’avait rien dit sur elle-même, abandonna la fiction au profit du vécu et des matériaux de la mémoire, en écrivant :

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Enfance”

(1983)
Autobiographie de 270 pages
Une écrivaine vieillissante, reconnue, parvenue au terme d'une oeuvre importante et de sa vie, s'apprête à «évoquer des souvenirs d'enfance», à retrouver l’enfant qu’elle fut entre deux et douze ans. Elle se livre aux interrogations d'un interlocuteur anonyme : «- Alors vraiment tu vas faire ça? “Évoquer tes souvenirs d'enfance"...Comme ces mots te gênent, tu ne les aimes pas. Mais reconnais que ce sont les seuls mots qui conviennent. Tu veux "évoquer tes souvenirs"...il n'y a pas à tortiller, c'est bien ça. - Oui, je n'y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi... »

Dès les premières pages, le ton est donné : «C'est encore tout vacillant, aucun mot écrit, aucune parole ne l'ont encore touché, il me semble que ça palpite faiblement... hors des mots... comme toujours... des petits bouts de quelque chose d'encore vivant... je voudrais, avant qu'ils disparaissent...» Ce récit de son enfance reste informel, discontinu, incomplet, et tente de saisir, d'éclaircir, loin des «beaux souvenirs d'enfance», les sensations les plus importantes, les moments clés. Elle tente de saisir des bribes de souvenirs et d'émotions, qui firent la substance d'une enfance peu commune.

Se juxtaposent ainsi toute une série de scènes courtes, d'impressions retrouvées grâce au dialogue avec cet interlocuteur omniprésent, qui recomposent les onze premières années de la narratrice, dont on ne connaît ni le nom (seulement le surnom que lui donnait son père : «Tachok»), ni la date de naissance (on apprend incidemment, vers la fin du livre, qu'elle avait huit ans et demi en février 1909), ni la profession exacte de son père (on se doute qu’il possédait une entreprise à Ivanovo, en Russie), ni pourquoi ses parents se sont séparés, ni même les causes précises de leur exil en France (bien que des motifs politiques soient suggérés). Cependant, on comprend que cette enfance a été déchirée entre deux pays et deux langues (la France et la Russie tsariste), deux familles (celle que formait son père avec sa seconde femme, Véra, et leur bébé, Hélène, surnommée Lili ; et sa mère dès lors qu’elle choisit, après son divorce, de laisser l'enfant à son père, pour rester en Russie avec son second mari, Kolia). Ainsi :

- Les souvenirs de la Russie, à Ivanovo ou à Saint-Pétersbourg sont confus. Elle a tout oublié de son séjour chez ses grands-parents du fait du ton sur lequel son père, pourtant un homme toujours très aimant, leur a parlé lors de leur arrivée : «On dirait que ce moment-là, tellement violent, a pris d’emblée le dessus sur tous les autres, lui seul est resté

- Elle se souvient cependant que, alors qu’elle était malade, sa mère lui lisait distraitement des contes, et se plaignait du temps perdu.

- Au cours d'une promenade dans la campagne, sa mère lui montre un poteau électrique, et la met en garde : «Si tu touches à cela tu meurs...» Effrayée mais fascinée, la petite fille touche le poteau et, se croyant morte, se précipite dans les bras de sa mère.

- Elle fait l'épreuve du sentiment douloureux de la culpabilité radicale lorsque sa mère, qu'elle avait comparée, non sans provocation, à sa poupée, lui rétorque : «Un enfant qui aime sa mère ne trouve personne plus beau qu'elle.» Elle reste alors figée, définie, exclue : elle n'est pas «une enfant qui aime sa mère».

- Sa mère lui ment pour lui cacher qu’on va lui enlever les amygdales.

- Elle refuse de lui dire comment naissent les enfants.

- Elle trouve refuge dans l'étude à l'école communale, étant sauvée par la lecture et le goût de l'étude, éprouvant une fascination pour les mots qui la pousse à brutaliser des expressions figées, à les analyser en libérant toute la puissance explosive de chacun des mots qui les composent, découvrant le pouvoir des mots pour conjurer «la solitude, [...] le désespoir» devant l'instabilité de sentiments inexprimés : «Quelque chose d'infiniment fragile, que j'ai à peine osé percevoir, je craignais de le faire disparaître... quelque chose m'a effleurée, m'a caressée, s'est effacé». Elle nous parle longuement de sa première rédaction, concentrant le suspens du récit sur I'importance cruciale que devait revêtir à ses yeux la note obtenue... sans jamais nous dire, en fin de compte, quelle fut cette note.
- Ayant entendu une domestique se plaindre de la mesquinerie de sa mère, qui lui sert toujours de bas morceaux, durant tout un repas, elle l’observe, essayant le plus longtemps possible d'éviter de laisser se formuler clairement dans son esprit I'expression «maman est avare».

- Lorsque sa mère, qui se fait de plus en plus lointaine et de plus en plus distante, ayant avec elle des relations presque indifférentes, lui dit, en désignant son beau-père : «Femme et mari sont un même parti», le proverbe aussitôt reprend vie et I'agresse : elle se sent exclue, corps étranger au milieu d'un couple qui n'a que faire d'elle.

- Dans un hôtel en Suisse, où elle est avec son père, avec une sorte de malin plaisir, elle donne un coup de ciseaux dans la soie bleue d’un fauteuil, et subit un interdit exprimé en allemand.

- Dans cet hôtel ou un autre, en vacances avec son père, elle mâche ses aliments interminablement, comme le lui a connseillé sa mère.

- À Paris, à son père qui est venue la voir, elle demande s’il l’aime, et il est gêné.

- Elle commet des maladresses au manège.

- Elle fait une récitation : «Cher petit oreiller…».

- Elle se livre à des singeries enfantines.

- Rue Boissonade, elle est avec sa mère et Kolia. Elle écoute les contes qu’elle lui dit avec l’impression qu’elle les dit pour un autre.

- Elle se réjouit que son père, qui est attentionné à son égard, ait dû s’établir à Paris.

- Elle fait la connaissance de Véra, que sa mère lui interdit d’appeler Maman-Véra, jeune femme sympathique, qui entame avec elle une valse folle et amicale, fait avec elle du vélo au Bois.

- La mère de Véra, Alexandra Karlovna, qu’elle considère comme sa grand-mère, sa «babouchka», l’initie au piano et aux classiques français et russes.

- Véra, prête à tout pour défendre sa fille, se conduit avec Tachok en marâtre, se montre d’une froideur souvent perfide, la relègue dans une pièce peu éclairée, et, à propos du domicile paternel, lui lance crûment : «Ce n'est pas ta maison».

- Elle se revoit au Luxembourg avec la bonne qui sent le vinaigre.
La narration s’arrête au moment où elle entre en sixième, où elle doit prendre le tramway toute seule : «Soyez gentil, c’est la première fois que la petite prend le tramway toute seule, rappelez-lui de descendre au coin du boulevard Saint-Germain…» Elle dit à son interlocuteur : «Rassure-toi, j’ai fini, je ne t’entraînerai pas plus loin… - Pourquoi maintenant tout à coup, quand tu n’as pas craint de venir jusqu’ici? - Je ne sais pas très bien… je n’en ai plus envie… je voudrais aller ailleurs…»

On lit dans les dernières lignes : ««Quand je regarde ce qui s'offre à moi maintenant, je vois comme un énorme espace très encombré, bien éclairé... Je ne pourrais plus m'efforcer de faire surgir quelques moments, quelques mouvements qui me semblent encore intacts, assez forts pour se dégager de cette couche protectrice qui les conserve, de ces épaisseurs blanchâtres, molles, ouatées, qui se défont, qui disparaissent avec I'enfance...»
Analyse
Intérêt de l’action
Le titre choisi s’inspire d’une tradition littéraire russe marquée par ‘’Enfance’’ de Tolstoï en 1852 et ‘’Enfance’’ de Gorki en 1913.
Mais ce livre est une autobiographie originale à plus d'un titre. Nathalie Sarraute se situa aux antipodes de I'autobiographie mythique (Chateaubriand, de Gaulle, Malraux) par laquelle I'auteur réorganise sa vie a posteriori pour y établir un ordre, une harmonie rêvés. Ici, on n’a pas de repères sûrs (nom de lieux, de rues, de personnes, dates). Des pans entiers de cette enfance unique, où les mots et les sensations prirent parfois une importance démesurée, d’où l'innocence semble absente, s'enfoncent dans l'ombre où la narratrice tient à les laisser dormir, par peur de les trahir.

Elle se situa tout aussi loin de la confession (Rousseau, Green), moins rigide et moins spectaculaire, mais qui propose également la transcription par les mots d'un passé lisse, tissé d'anecdotes qui ne se dérobent pas à la mémoire de I'auteur.

Elle refusa toute concession à ces formes consacrées, même si son livre est de facture plus classique que ses précédents. Elle rejeta toute anecdote gratuite. Elle prit un recul immédiat par rapport à son récit, recul jalonnant l'oeuvre, la structurant véritablement.

Elle voulut en finir aussi avec I'enfance stéréotypée et préfabriquée qui affleure dès qu’on évoque Oliver Twist ou David Copperfield, n'hésita pas à mettre en pièces (détachées) I'image toute faite de la petite fille sage livrée aux tourments d'un monde sans pitié. Les souvenirs qu'elle nous livra sont comme lacérés par l'écriture ; elle les découpa à coups de mots très durs, de mots tranchants.
Même si, à première vue, ‘’Enfance’’ semble aller à l’encontre des recherches antérieures de l’écrivaine, qui étaient fondées sur l’exploration des «tropismes», si le souvenir d’enfance peut apparaître comme du déjà nommé, du «tout cuit», si le récit d’un destin accompli semble tout à fait étranger à celle qui s’était toujours penchée sur ce qui va advenir, sur la réalité encore inconnue, sur «le bouillonnement confus où nos actes et nos pensées s’élaborent», si la rédaction d’une autobiographie peut être vue comme un renoncement, une mise à la retraite, en fait, celle-ci, où il n'y a pas à proprement parler d'histoire à suivre, si ce n'est celle de la naissance de ce livre qui suit les sursauts de la mémoire, renvoie sans doute davantage à I'ensemble de son oeuvre qu'aux autobiographies traditionnelles. Les limites de celles-ci furent bouleversées par différents moyens. Nathalie Sarraute définit ainsi son projet : «J’ai eu envie, simplement, de faire revivre quelques instants qui étaient généralement animés de ces mouvements que je cherche toujours à saisir, parce que c’est eux seuls qui donnent un certain rythme, un certain mouvement à mon écriture et qui me donnent l’impression qu’elle vit, qu’elle respire. […] Aujourd’hui comme hier à l’école communale, je n’aime pas ces étalages de soi-même et je n’ai pas l’impression qu’avec “Enfance” je me suis laissée aller. Comme dans “Tropismes”, ce sont plutôt des moments, des formes de sensibilité. Je n’ai pas essayé d’écrire l’histoire de ma vie parce qu’elle n’avait pas d’intérêt d’un point de vue littéraire, et qu’un tel récit ne m’aurait pas permis de conserver un certain rythme dans la forme qui m’est nécessaire.»
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