Littérature québécoise








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Mgr Camille Roy
Propos canadiens




BeQ

Mgr Camille Roy

(1870-1943)

Propos canadiens

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 200 : version 1.01

Ordonné prêtre, Camille Roy poursuit ses études à Paris, puis enseigne la philosophie et la littérature au Séminaire de Québec, et à l’Université Laval, dont il sera recteur pendant plusieurs années. Il a écrit de nombreux livres, notamment de critique littéraire. En 1925, il est couronné par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. On a dit souvent que son approche était trop complaisante, mais il a le mérite d’avoir aimé cette littérature et d’être à l’origine du discours critique au Québec.

Propos canadiens

Édition de référence :

Imprimerie de l’Action sociale, Québec, 1912.

À ma vieille mère

qui me berça au « vieux hangar »

filialement

je dédie ces pages.

Avant-propos


Les Propos que nous offrons aux lecteurs sont des fragments d’une conversation que plus d’une fois nous avons reprise avec le public.

Dans ces causeries toutes simples, presque familières, que des directeurs de journaux et de revues ont complaisamment provoquées, nous avons traité bien des sujets, graves ou légers, que d’ordinaire nous dictait l’actualité. Dans chacun de ces sujets nous avons essayé de faire entrer quelques pensées utiles, dont l’intérêt put dépasser l’occasion opportune qui les avait suggérées. Et c’est pourquoi nous avons voulu ici les grouper, pour qu’ils puissent y donner encore quelque profitable enseignement.

En commençant les articles de quinzaine que pendant plusieurs mois nous avons publiés dans le Soleil, sous la signature d’un pseudonyme qui, paraît-il, ne fut mystérieux pour personne, nous écrivions :

« Les Propos du Samedi seront avec tous ceux qui voudront nous lire un échange très simple, et cordial, d’impressions, d’idées, de souvenirs, d’espérances, de joies et de tristesses, selon que le soir où il les faudra tenir, il y aura lieu d’être confiants, heureux ou chagrins. »

Ce sont ces idées, ces souvenirs, ces impressions, ces espérances, ces causes de joie ou de tristesse, que nous rapportons aux lecteurs. Nous y avons ajouté d’autres entretiens où se sont exprimés d’autres pensées et d’autres sentiments. Un égal désir d’être à la fois agréable et utile les inspira toujours.

Nous nous flattons d’avoir mis souvent dans ces pages destinées au grand public le meilleur de notre pensée sacerdotale, notre plus franc patriotisme, la plus chaude émotion de notre âme canadienne-française.

Propos de morale, propos rustiques, propos scolaires, propos patriotiques, propos littéraires : puisse le lecteur ouvrir à tous ces divers propos son esprit bienveillant !

C. R.

Propos rustiques



Le vieux hangar


Je n’aime pas les maisons neuves :

Leur visage est indifférent.

Les anciennes ont l’air de veuves

Qui se souviennent en pleurant.

(Sully Prudhomme.)

« Pourquoi donc ne reviennent-ils pas ?... Quatre mois sont passés, et ma porte est restée close et mon seuil inviolé. Peut-être je n’abriterai plus leur joie et leur vie... »

Ainsi pensait, sous le front détérioré de son vieux toit, un vieux hangar. Et il s’attristait de penser ces choses : et la lumière tiède et blonde de nos soleils d’octobre qui enveloppait ses larges pans et faisait briller ses fenêtres, donnait à ses réflexions plus de regrets et plus de mélancolie. Il se sentait mourir comme toutes les choses que l’automne a flétries, comme la tige grêle de houblon qui languissait maintenant sur sa façade, comme les longues herbes jaunies qui avaient poussé à travers les pierres de son solage. Et parce qu’il se sentait mourir, toutes les tristesses de la nature le faisaient rêveur et désolé.

Depuis que juin avait ramené la saison chaude, il attendait les hôtes qui chaque année venaient se réfugier en lui, l’animer et l’égayer. Et voici que pour la première fois depuis plus de cinquante ans, il était resté vide, et solitaire. Il ne pouvait en son cerveau de poutres et d’entraits s’expliquer un tel abandon, un pareil délaissement. Aussi le vieux hangar était-il bien triste dans la lumière tiède et blonde de nos soleils d’octobre.

* * *

Savez-vous bien, d’ailleurs, ce que c’est qu’un vieux hangar ? et quels souvenirs il enferme ? et quelle place très large il tient et il occupe dans la vie de nos braves habitants ?

Le hangar, n’en déplaise à tous les dictionnaires, et le lexique franco-canadien que prépare et publie la Société du Parler français devra tenir compte de cette acception, c’est le « cottage », le chalet ou la maison de campagne du cultivateur. C’est dans cette originale et fraîche demeure qu’il va passer la belle saison, et qu’il fait sa villégiature.

À la campagne, voyez-vous, dès que le soleil recommence la fête de la nature, et que la prairie est bien verte, dès que les pommiers fleurissent et que les oiseaux sont revenus chanter sur les toits, il faut changer de résidence. La maison où l’on a passé l’hiver, et que l’on s’est appliqué à faire chaude et confortable, paraît à l’homme des champs beaucoup trop fermée ; elle lui devient insupportable, une sorte de quatrième étage où l’on manque d’air, où l’on étouffe et où l’on s’ennuie. Il faut donc en sortir, comme on sort d’une ville pour aller aux plages lointaines et rafraîchissantes. Il faut sortir de cette maison urbaine pour aller habiter la villa champêtre. Et l’on en sort donc, hommes, femmes et enfants... et l’on s’en va au hangar.

Or, le hangar, – le vieux du moins, – est toujours complètement séparé, détaché de la maison ; il est, à proprement parler, la maison d’en face, et distant de vingt ou trente pas de la maison principale. C’est donc, pour y aller, un long voyage qu’il faut entreprendre, et c’est aussi une promenade que l’on doit recommencer tous les jours. Parce que le hangar ne peut offrir à ses hôtes un logement convenable pour la nuit, on a soin dès le matin de retenir à la maison sa chambre et son lit, où l’on retourne le soir dormir.

Et c’est pourquoi, pendant l’été, le cultivateur est un véritable touriste qui chaque matin se rend à sa maison de campagne, et qui ne se lasse pas de se replonger chaque jour avec délices dans la vie simple et rustique de son chalet.

Là, il ne s’entoure que de ce qui est nécessaire à l’existence. D’ordinaire, l’intérieur du hangar, – du moins la partie qui est destinée au logement d’été, et qui en hiver devient l’atelier, la boutique où travaillent les hommes, – est tout d’une seule pièce, très large, spacieuse, au centre de laquelle s’élève la cheminée monumentale, faites de pierres brutes, blanchies à la chaux. Adossé à cette cheminée, et communiquant avec elle, s’étale et s’écrase le four où l’on cuit le pain de ménage. Et c’est pourquoi très souvent le hangar s’appelle aussi le fournil. Autour de cette pièce unique, non lambrissée, et qui laisse voir la charpente rugueuse de tout l’édifice, vous n’apercevez que les chaises droites, les berceuses, la table où l’on mange, le buffet où l’on garde la vaisselle, le banc à longues pattes sur lequel est placée et se recueille la chaudière pleine d’eau fraîche ; au-dessus de la chaudière, suspendue à un clou qui est obliquement planté dans le mur, brille la grande tasse de fer blanc. À côté du four se dresse l’escalier à jour et à pic qui monte au grenier ; plus loin, vers l’arrière, surgit la pompe de cèdre avec sa rigide brimbale ; près de la fenêtre, sur une petite table, le « panier à ouvrage », et, tout à côté, le rouet que fait ronronner grand’mère ; enfin, dans un coin, au fond, le métier sur lequel pédalent en chantant les filles robustes et joyeuses du logis. Sur les murs non tapissés, entre les chapeaux de paille et les blouses qui sont accrochés à des clous solides, quelques images dévotes, ou des portraits de personnages très sympathiques que l’on a découpés dans le journal d’hier.

C’est dans ce milieu très modeste, et dans ce décor peu dispendieux que le cultivateur transporte et installe, en été, sa petite famille ; c’est là que tous vont oublier pour un temps la vie presque solennelle, et toutes les féminines exigences qu’après le ménage du printemps on vous impose à la maison.

C’est au hangar que travaillent les femmes pendant que les hommes sont à labourer, à couper les foins ou à moissonner. Le soir, tout le monde se rassemble autour de la grande cheminée, où l’on cause sans feu, sans lampe, ni chandelle, à moins que l’on aime mieux s’asseoir aux fenêtres, ou devant la porte pour respirer le parfum des champs, et compter là-haut, voir scintiller et filer les étoiles.

Quand octobre arrive, et fait siffler le nord-est à travers les planches minces du mur en charpente, on s’attarde encore dans le vieux fournil ; on ne se presse pas de le quitter, et l’on veut jouir des derniers effluves chauds du soleil. Mais alors, le soir, on ferme les portes et les fenêtres pour empêcher l’air trop frais d’entrer, et l’on soupe le visage sous la lampe. Et quand ce dernier repas est fini, et que la vaisselle est bien lavée, on se reforme en groupe autour d’un large panier, ou d’une manne remplie de pieds de fèves ou d’épis de blé d’Inde, et chacun, patiemment, écale ou égrène avec une attention variée et distraite. On entend, à travers les gais propos et les histoires pour rire, tomber au fond des plats de fer blanc la musique sèche et monotone des grains qui jaillissent et s’échappent des doigts de l’artiste rustique. Et parfois aussi, à travers les fentes du plancher mal ajusté, on entend chanter et pousser son cri aigu le grillon qui annonce la venue de l’automne.

Quand on a épuisé toute la joie de cette vie libre et peu cérémonieuse ; quand on a donné au vieux hangar de suffisantes preuves d’attachement, quand surtout on y a grelotté pendant une suite de plusieurs jours, on retourne à la maison si bonne, si hospitalière et si chaude ; on y refait le nid des affections familiales, et l’on s’y enferme pour les longs mois d’hiver.

* * *

Donc, il y avait l’autre jour un vieux hangar qui s’ennuyait beaucoup, et qui s’attristait à mourir pendant que le baignait encore et le réchauffait doucement la tiède et blonde lumière de nos soleils d’octobre.

Que voulez-vous ? Il n’avait pu remarquer, à cause de ses fenêtres et de ses yeux restés fermés, qu’une autre construction s’était élevée en face de lui, fraîche et ouverte comme lui, mais plus petite que lui, une « cuisine », comme ils disent maintenant, bourgeoisement et prosaïquement, et qui s’était blottie tout près de la maison, qui s’était collée à ses flancs, qui avait soudé son existence à la sienne, afin de s’assurer davantage ses bonnes grâces, et de supplanter plus sûrement le vieux et pitoyable hangar. Il n’avait donc pu voir cet autre logis, ce rival prétentieux, blanchi d’une première couche de chaux, à la mine neuve et banale, indifférent et insignifiant comme toutes les choses qui n’ont pas d’histoire. Et parce qu’il ne pouvait pas voir, le vieux hangar ne pouvait comprendre, et il se tourmentait donc, et il s’affligeait.

Il s’affligeait, le vieux hangar ! Et ceux qui connaissent son histoire savent bien pourquoi il y avait tant de chagrins dans cette âme de hangar. Dans l’âme de ce bon et doux vieux, il y avait tant de souvenirs ! Il avait été si intimement mêlé à la vie de la famille qui maintenant paraissait le dédaigner ! Et la joie avait si longtemps couru en rires sonores le long de ses poutres noircies, autour des pierres vieilles du foyer, au bord des fenêtres ouvertes, et sous les grands larmiers où nichent les hirondelles !

Vingt berceaux avaient tour à tour, sur son pavé inégal, roulé leurs cadences, et il les avait si tendrement portés ! Et il avait autour d’eux si amoureusement répandu et fait voltiger et flotter l’âme familiale !

Il avait pendant les longues soirées d’été entendu raconter tant de choses, écouter tant de divers propos et gardé tant de confidences. L’histoire de tous ceux-là qu’il avait vus grandir, et hélas ! tour à tour franchir son seuil et s’éloigner, n’était-elle pas aussi son histoire ? Et quand, d’ailleurs, tous ceux-là partaient, il savait bien qu’ils reviendraient bientôt, et qu’ils restaient attachés et rivés à son rude foyer par la chaîne d’or des pieuses souvenances. Et quand chaque année les absents retournaient à ce foyer, de la colline voisine où ils le pouvaient apercevoir, ils saluaient déjà le vieux logis, et il leur semblait qu’alors celui-ci s’enveloppait, pour les mieux accueillir, d’une atmosphère de joie, que ses fenêtres avaient de bons regards, et qu’il dilatait, jusqu’à la rompre, sa façade vieillie et penchée.

Et eux, en le revoyant, ils se sentaient aussi rajeunir et redevenir enfants. Chaque pierre du chemin, chaque arbre, chaque fleur du jardin, l’herbe verte qui s’allonge en tapis à l’un des bouts de la maison, la barrière qui a fini par rester toujours ouverte à force d’avoir laissé passer, la courte montée bordée de petits érables qui ont toujours mal poussé, et le sable rouge répandu devant la porte, toutes ces choses, banales pour l’étranger, leur étaient familières, leur rapportaient des parfums et des parcelles de vie, et les faisaient entrer peu à peu et pénétrer dans les souvenirs qu’évoquait à leur mémoire la seule image du vieux fournil.

C’est sur ce long perron que leurs yeux avides avaient si souvent fouillé la route, regardé la mer, le beau fleuve, large et gris, qui apporte jusqu’au hangar le bruit de ses flots. Assis sur les genoux paternels, que de fois, tout enfants, ils avaient compté du doigt les vaisseaux qui ouvraient au vent du large leurs toiles blanches ! Dans ce temps-là, il en passait par centaines, toutes voiles déployées, et le port de Québec était un grand nid d’où sortaient à tire-d’aile les oiseaux des mers.

Mais ici surtout, dans cette pièce large, nue, vaste, et qui n’eut jamais pour ornements que la vie et la joie de ses hôtes, ils se souvenaient d’avoir vécu les heures premières et les plus aimées de la vie. Il leur semblait entendre encore les vieux et bruyants refrains qui avaient amusé leur enfance. Les plus petits se revoyaient sauter sur les genoux des plus grands : car c’est tout un peuple de frères qui avait habité sous ce toit, et qui chaque été faisait éclater et chanter sa jeunesse sous le plafond discret du vieux hangar ! Que de récits on avait racontés là, le soir, dans l’ombre transparente, sous l’œil d’une mère bonne qui ne se lassait pas de les entendre ! Que de contes on y avait inventés, qui tour à tour égayaient ou terrifiaient les âmes crédules ! Et que de chansons de collège, mêlées aux ballades et aux romances, y avaient jeté vers la nuit leurs gammes légères et sonores !

Et puis, le vieux hangar n’éveillait jamais en la mémoire le rappel de douloureux souvenirs. Il avait si bien gardé les vies qu’on lui confiait ! N’est-ce pas lui qui, il y a juste quatre années écoulées, fixait à son front des guirlandes et sur son toit des drapeaux, pour célébrer à sa façon cinquante ans de l’union bénie et féconde de ses doux maîtres ? Non ! jamais avant le premier mois, si funèbre, de cette année 1905, qui le met lui-même en deuil de sa propre joie, il n’avait vu passer près de son seuil d’autre tombe que celles où l’on endort les petits anges qui vont au ciel !...

* * *

Il fut donc longtemps heureux, le vieux hangar ! Et c’est pourquoi de se sentir pour la première fois abandonné, vide, sans vie, fut pour lui le sujet d’une amère tristesse. Ces délaissements présagent toujours la ruine et la fin prochaines. Les vieilles maisons qui ne peuvent plus servir, croulent bientôt sous le poids de leur vétusté, et l’on en fait des fagots qui vont réchauffer d’autres foyers. Et quand s’en vont en fumée bleue les débris des vieilles maisons, c’est tout l’essaim des souvenirs qui s’en échappe et qui revient longtemps errer autour des toits nouveaux.

C’est donc tout cela, c’est l’exil de son âme et de sa joie que pressentait l’autre jour le vieux hangar. Et il avait raison de se tourmenter et de s’affliger, quand pourtant, à cette heure de midi, l’enveloppait encore dans une molle caresse la lumière tiède et blonde de nos soleils d’octobre.

Octobre 1905.
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