Littérature québécoise








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Livre douzième



Chapitre premier



L’armée américaine devant Québec

1775-1776


Lorsque le gouverneur Carleton rentra à Québec (19 novembre 1775), la cause anglaise en Canada pouvait paraître désespérée. [Aussi bien, les Américains attendaient de moment en moment la nouvelle de leur conquête qu’ils croyaient certaine]. La capitale était à peu près le seul endroit qui reconnût encore la suprématie de la métropole. Le clergé, les seigneurs et la plupart des gens de loi étaient toujours dévoués à l’Angleterre ; mais ils étaient dispersés dans les villes et les campagnes, et comme perdus dans la foule. Cependant leur influence était assez grande pour qu’ils pussent espérer de diriger plus tard la volonté populaire, quoique, pour le moment, les royalistes hors de Québec fussent réduits au silence.

Québec ne contenait, en 1775, qu’une population de cinq mille âmes. La garnison se composait [au milieu de novembre, d’environ treize cents hommes, dont trois cents Canadiens.] C’était un mélange de soldats, de miliciens et de matelots, abondamment pourvus de munitions de guerre et de bouche. Les fortifications avaient été considérablement augmentées depuis la dernière guerre, et l’on n’avait pas cessé d’y travailler depuis le commencement des hostilités. Du côté de la campagne, les murailles étaient garnies de mortiers et de canons ; vers la rivière Saint-Charles et le fleuve, il y avait, sur le bord du cap, au-dessus de la basse ville, des palissades et des murs hérissés de grosse artillerie. La basse ville était défendue au milieu, par des batteries placées sur les quais, et aux deux extrémités, par des barricades. Au bout de la rue Champlain, sous la citadelle qu’on a bâtie depuis, il y avait deux barrières, à quelque distance l’une de l’autre, avec du canon, pour clore le sentier étroit entre le pied de la falaise et le fleuve. À l’autre extrémité de la basse ville, les rues Saint-Pierre et Sault-au-Matelot étaient fermées par une barricade aboutissant à un quai, lequel était couvert d’artillerie. À cent toises de là, une autre barrière se dressait dans la vieille rue Sault-au-Matelot, seule et étroite issue entre le cap et la rivière Saint-Charles pour communiquer du quartier du Palais à la basse ville. Plus de cent cinquante bouches à feu étaient en batterie dans la ville haute et dans la basse aux premiers jours de décembre (1775). Si les assiégeants avaient été plus nombreux, il aurait fallu une garnison de sept ou huit mille hommes ; mais celle que possédait la ville était plus que suffisante pour repousser les forces de l’ennemi. En effet, les Américains furent presque toujours moins nombreux que la garnison ; et on ne sait ce qui étonne davantage dans ce siège, ou de la hardiesse inconsidérée de Montgomery, ou de la prudence craintive du gouverneur Carleton.

Le colonel Arnold ne fut pas plus tôt renforcé des premières troupes de Montgomery que, sans attendre ce général, qui marchait plus lentement, il reparut devant Québec avec [huit cents Américains et les deux cents Canadiens] du colonel James Livingston. La fidélité des classes supérieures à la cause métropolitaine laissait ces Canadiens sans chefs, de sorte qu’ils se trouvaient conduits par des étrangers. Ayant rejoint son armée, Montgomery investit la ville, et fit occuper, dans les environs, Beauport, la Canardière, et Sainte-Foye, où il établit son quartier général. Il y a lieu de croire que son projet n’était pas de pousser le siège dans les formes et d’entrer par la brèche, car il n’avait ni ingénieurs ni grosse artillerie pour une pareille opération. Son but était plutôt de tâcher d’enlever Québec par un coup de main ; et les batteries qu’il fit élever à Saint-Roch et sur le chemin Saint-Louis, à sept cents verges des murailles, ne devaient servir qu’à couvrir son camp et à voiler son dessein. (Montgomery to Schuyler, Dec, 18th, 1775).

Toutefois, ce n’était pas chose facile que de surprendre une ville fermée, défendue par une garnison vigilante. Désireux de couronner par une action d’éclat les succès qui marquaient ses armes depuis son entrée dans le pays, Montgomery méprisait les difficultés de son entreprise. Mais il fallait du temps pour attendre l’occasion ; et, outre l’insuffisance de ses forces, il manquait d’argent et de vivres. Ses soldats, mal vêtus et peu accoutumés au climat rigoureux du Canada, furent bientôt en proie à la petite vérole, qui continua de les décimer tout l’hiver. La division se mit entre Arnold et ses officiers, et ce fut un autre obstacle à vaincre.

Les Canadiens, que le papier-monnaie du gouvernement avait ruinés dans la guerre précédente, refusaient de recevoir celui du Congrès, et les habitants des campagnes qui s’étaient montrés les plus zélés pour la cause de l’indépendance, commençaient à se refroidir. D’ailleurs l’instinct populaire, toujours sensible à l’honneur national, se trouvait blessé du rôle presque humiliant que jouaient les Canadiens. Ceux-ci s’apercevaient que les Américains s’emparaient peu à peu de l’autorité ; qu’ils décidaient de tout sans presque les consulter ; qu’ils nommaient les officiers, convoquaient les assemblées publiques, etc., sans demander leur consentement. Plusieurs commencèrent alors à regarder comme une faute d’avoir laissé entrer dans le pays et se répandre au milieu d’eux des troupes en armes, à la merci desquelles ils se voyaient déjà. C’était là, en effet, une de ces erreurs qu’on ne tarde jamais à regretter. Ces réflexions les remplissaient d’une inquiétude à laquelle se mêlait un peu de honte. Les hommes opposés au Congrès en profitèrent habilement. L’apparence déguenillée des troupes d’Arnold, leur petit nombre, la conduite arbitraire de quelques-uns de leurs officiers, le moindre fait devenait pour eux un sujet de critique ou de sarcasme, qu’ils tournaient contre les congréganistes ; c’est ainsi qu’ils nommaient les Canadiens favorables aux idées du Congrès. La prudence de Montgomery contribua beaucoup, tant qu’il vécut, à empêcher l’explosion des sentiments d’hostilité chez le peuple. On se disait tout bas qu’il vaut mieux obéir à des compatriotes, quelle que soit la forme du gouvernement, que d’être redevable de sa liberté aux étrangers. Montgomery avait l’adresse de ménager les différentes classes, et surtout de ne point alarmer les intérêts fondés sur des privilèges et par là plus susceptibles. Connaissant le sentiment intime de ces privilégiés, il leur montrait de grands égards ; et, comme s’il eût ignoré les efforts du clergé pour neutraliser les effets de la propagande révolutionnaire, il fit respecter partout la religion et ses ministres. Il promettait le libre exercice des cultes et la protection des biens religieux. Il assurait qu’une convention provinciale, composée de représentants librement élus, serait convoquée pour établir la forme de gouvernement la plus convenable au pays (12 novembre 1775). Le peuple avait d’abord été séduit par cette déclaration mais les hautes classes s’étaient agitées, et elles avaient persuadé aux habitants que tout cela n’était qu’un leurre de dupes, auquel ils se repentiraient d’avoir ajouté foi.

Pour arrêter la défection, Montgomery ne vit bientôt plus d’autre moyen que la prise de Québec et la destruction du foyer de royalisme qui s’y était conservé. Aussi se prépara-t-il à tenter l’escalade à la première nuit favorable. Celle du 30 au 31 décembre parut propice : elle était fort obscure, et il tombait une neige épaisse, poussée par un grand vent, dont le bruit empêchait de rien entendre de loin. Les troupes furent haranguées par leur général avant de marcher à l’assaut. Elles faisaient environ mille hommes effectifs. Avec de pareilles forces, Montgomery ne pouvait plus en effet réussir que par surprise ; mais déjà, depuis plusieurs jours, des déserteurs avertissaient le gouverneur de ses préparatifs, et tous les postes de Québec avaient redoublé de vigilance. [Ajoutons que le gouverneur Carleton s’était refusé à entrer en pourparlers avec le général américain].

Montgomery divisa ses troupes en quatre corps. Le premier, composé des Canadiens conduits par Livingston, devait faire une fausse attaque vers la porte Saint-Jean, et le deuxième, sous le major Brown, inquiéter la citadelle. Pendant que la garnison, attentive aux mouvements de ces deux divisions, serait occupée à la défense de la haute ville, les deux autres corps, chargés de la véritable attaque, pénétreraient dans la basse ville, et de là dans la haute, que les Américains croyaient ouverte de ce côté. Arnold avait ordre de marcher, avec six cents hommes venus du faubourg Saint-Roch, aux barricades et aux batteries du Sault-au-Matelot. Montgomery s’était réservé la plus forte colonne pour enlever les barrières de Près-de-Ville, et entrer dans la place par la rue Champlain. À deux heures du matin, toutes ces troupes étaient réunies ; les unes avaient mis sur leurs chapeaux de petites branches de pruche pour se reconnaître au milieu des ennemis ; les autres, des écriteaux avec ces mots : « La liberté ou la mort. » Elles allèrent se placer aux différents postes qui leur étaient assignés. Montgomery descendit la côte du Foulon, et s’avança avec sa colonne, en suivant le rivage, jusqu’à l’Anse-des-Mères, où il s’arrêta pour donner le signal à toutes les colonnes de se porter à l’attaque. Il était près de quatre heures et demie du matin. Deux fusées furent lancées ; et aussitôt après, les sentinelles de la ville donnèrent l’alarme. En arrivant à leur poste, les troupes chargées de défendre les remparts du côté de la campagne essuyèrent une vive fusillade ; elles y répondirent avec ardeur.

Montgomery s’était remis en mouvement à la tête de trois cents hommes, qui formaient une colonne étendue. Le sentier sinueux par où elle cheminait, pratiqué entre le fleuve et un rocher perpendiculaire, était à peine assez large pour laisser passer un soldat à la fois ; il était en outre embarrassé de glaçons que la marée y avait accumulés, et de la neige qui tombait. Montgomery atteignit néanmoins la première barrière de Près-de-Ville, et la franchit sans difficulté ; mais il y avait à la seconde une batterie masquée de sept canons et une garde de cinquante hommes, sous le commandement du capitaine Louis Chabot. Les artilleurs, rangés près de leurs pièces chargées à mitraille, attendaient, la mèche allumée, l’apparition de l’ennemi. Le général américain fut surpris en voyant ce poste si bien préparé. Il s’arrêta un instant comme pour se consulter avec ceux qui le suivaient, puis tous ensemble ils s’élancèrent vers la barricade. Lorsqu’ils n’en furent qu’à quelques pas, le capitaine Chabot commanda de faire feu. Des cris et des gémissements suivirent cette décharge terrible. Montgomery, ses deux aides de camp, plusieurs officiers et soldats étaient tombés. Le colonel Donald Campbell, qui prit la conduite de la colonne, voyant la confusion et la frayeur de ses gens, sans tenter de donner l’assaut à la barrière, sans même tirer un coup de fusil, ordonna la retraite qui fut une véritable fuite.

En ce moment, Arnold, après avoir traversé Saint-Roch et le Palais s’avançait pour forcer la barricade élevée dans la vieille rue Sault-au-Matelot. En passant sous le rempart de la haute ville, d’où l’on faisait un feu plongeant, il eut la jambe fracassée. Le capitaine Daniel Morgan, ancien perruquier de Québec, officier plein de bravoure, vint le remplacer. Il s’avança droit vers la barrière et s’en empara. Dans cette attaque il ne perdit qu’un seul homme, le Canadien qui lui servait de guide, et dont la mort l’obligea de suspendre sa marche jusqu’au jour. Le lieutenant-colonel Christopher Green et le reste de la colonne le rejoignirent au moment où une scène singulière se passait au milieu de ses soldats. Une partie des citoyens de la ville, réveillés par le bruit des tambours et le son des cloches, accouraient au poste du Sault-au-Matelot, où ils devaient se rassembler en cas d’attaque, ils y trouvèrent les Américains, qui leur présentèrent la main en criant : Vive la liberté ! Quelques-uns s’échappèrent, les autres furent retenus prisonniers.

Dès le point du jour, la colonne ennemie occupa toutes les maisons, depuis la barrière qu’elle avait enlevée jusqu’à la seconde, qui était placée à environ deux cents pas plus loin. Une poignée de Canadiens s’était jetée en avant, et disputa le terrain avec beaucoup d’obstination. Les assaillants crièrent plusieurs fois, en nommant les citoyens de la ville : « Amis, êtes-vous là ? » Arrivés près de la dernière barrière, ils dressèrent des échelles pour la franchir mais le feu de ses défenseurs devint si meurtrier qu’ils furent forcés de reculer et de se réfugier dans les maisons. Alors un milicien, nommé Charland, aussi robuste qu’intrépide, s’avança à travers les balles et tira les échelles en dedans de la barricade. Cette barrière était défendue par la compagnie du capitaine Alexandre Dumas, engagée dans ce moment avec les Américains, qui la fusillaient par les fenêtres des maisons. Dumas vit bientôt arriver pour le soutenir les Canadiens du capitaine Marcoux, des artilleurs et des fantassins anglais.

Le gouverneur Carleton, ayant appris la retraite de la colonne qui avait attaqué Près-de-Ville, et voyant par leurs manœuvres que les troupes qui avaient menacé la porte Saint-Jean et le cap aux Diamants n’avaient pas voulu faire un assaut sérieux, réunit ses principales forces au Sault-au-Matelot. Il ordonna au capitaine Laws de sortir de la haute ville par la porte du Palais, avec deux cents hommes, de gagner la vieille rue Sault-au-Matelot et d’attaquer les ennemis en queue. Les capitaines MacDougall, Fraser et Hamilton devaient l’appuyer avec leurs compagnies. Laws entra dans une maison où plusieurs officiers américains tenaient conseil. À sa vue ils mirent l’épée à la main ; Laws leur dit qu’il était à la tête d’un gros détachement, et qu’ils seraient tous massacrés s’ils ne se rendaient pas sur-le-champ ; ce qu’ils firent après s’être assurés qu’il était en effet suivi de cinq cents hommes.

Le major Nairne et le capitaine Dambourgès étaient allés avec un détachement au secours des troupes qui défendaient la basse ville. Ils résolurent de prendre l’offensive et d’attaquer les maisons occupées par l’ennemi. Aussitôt Dambourgès et les Canadiens sautèrent hors des barricades et allèrent planter les échelles contre la première de ces maisons, qui fut enlevée. Le major Nairne en fit autant de son côté. Ces deux officiers les reprirent ainsi les unes après les autres. Les Américains se trouvaient alors assaillis de toutes parts. Refoulés en tête, abordés vivement en queue, cernés par des forces supérieures, ayant leur ligne de retrait coupée, ils prolongèrent en vain leur résistance ; il fallut poser les armes. Toute la colonne d’Arnold se rendit prisonnière ; et le gouverneur, profitant de sa victoire, fit enlever la batterie de Saint-Roch, qui n’avait pas cessé de tirer sur la ville pendant l’attaque.

Le feu avait été très vif au Sault-au-Matelot et l’on croyait y avoir subi de grandes pertes ; mais elles se trouvèrent réduites à peu de choses. Celles des Américains furent considérables en prisonniers. [En effet, ils eurent trente hommes tués, quarante-deux blessés, et trois cent quatre-vingt-deux faits prisonniers ; tandis que les Anglais et les Canadiens comptèrent seulement trois morts et deux blessés]. Au surplus la mort de Montgomery était irréparable. On trouva son corps à moitié enseveli sous la neige, avec douze autres cadavres, à une petite distance de la barrière par où il avait voulu pénétrer dans la ville. Les officiers de son armée qui étaient prisonniers, ayant reconnu son épée entre les mains d’un officier de la garnison, ne purent retenir leurs larmes. Le gouverneur le fit enterrer dans la ville avec les honneurs militaires, voulant rendre hommage à la mémoire d’un capitaine qui s’était distingué par sa modération et son humanité. Les restes du général américain devaient être rendus en 1818 à sa famille.

Après cet échec, qui les avait beaucoup affaiblis, les assiégeants, pour continuer le blocus de la ville, s’en éloignèrent de deux à trois milles. Leur position, devenait extrêmement difficile. Atteints par les maladies, dépourvus de vivres, et perdant tous les jours la sympathie des Canadiens, ils voyaient peu à peu s’évanouir leurs dernières espérances. (Rapport de Carleton, 1775-1776).

Quoique le gouverneur Carleton eût encore la supériorité numérique, il résolut de rester sur la défensive jusqu’à l’arrivée des secours qu’il avait demandés à l’Angleterre. Il craignait beaucoup plus les idées que les armes des Américains, qui furent maîtres du pays encore quelque temps. La lutte désormais, allait pourtant se continuer plutôt entre les militaires des deux partis qu’entre les royalistes et le Congrès. Le peuple, vers la fin de l’hiver, voulait abandonner entièrement la lutte et garder la neutralité ; il exigea dans les campagnes que le parti royaliste se tînt tranquille. Le 25 mars (1776), M. Louis de Beaujeu, ayant rassemblé trois cent cinquante hommes dans les paroisses de la rive droite du Saint-Laurent, en aval de Québec, à dessein d’aller secourir cette ville, aussitôt d’autres Canadiens marchèrent contre lui avec un détachement américain, surprirent son avant-garde, tuèrent ou blessèrent plusieurs hommes et auraient massacré le reste sans les officiers qui les en empêchèrent. M. de Beaujeu ne jugea pas à propos d’aller plus loin après cette manifestation du sentiment populaire, et il renvoya ses gens.

Cependant, le général Schuyler, sur la frontière, avait été informé par Arnold de l’échec éprouvé devant Québec et de la mort de Montgomery. Il demanda au Congrès de la manière la plus pressante un renfort de trois mille hommes, ajoutant qu’il ne fallait rien retrancher de ce nombre, si l’on voulait réparer les pertes déjà essuyées. Washington, qui ne pouvait détacher autant de soldats de son armée, engagea le Massachusetts, le Connecticut et le New Hampshire à envoyer chacun un régiment au Canada. Comme le papier américain avait peu ou point de cours dans ce pays, le Congrès y fit passer du numéraire ; il ordonna aussi de lever un autre corps de Canadiens, qu’on placerait sous les ordres du colonel Moses Hazen, ancien officier de Wolfe.

Le Congrès adressa une nouvelle proclamation aux Canadiens (24 janvier 1776). « Tel est le sort des choses humaines, disait-il : les meilleures causes sont exposées aux vicissitudes de la fortune. Mais le courage des âmes généreuses qui sont éclairées par le soleil de la liberté grandit avec les obstacles. Huit bataillons se lèvent pour voler au secours de votre province ; si elle a besoin d’autres renforts, on les lui fournira. » Le Congrès les priait encore une fois de prendre part à la glorieuse conquête de l’indépendance. Il leur conseillait de former des associations de paroisses, et d’élire des députés, tant pour composer une assemblée provinciale que pour les représenter au Congrès. Les Canadiens, refroidis de plus en plus, obéissaient à l’influence calme mais efficace du clergé et d’une bourgeoisie dévouée à la monarchie. Ils entendirent ces paroles avec une indifférence qui marquait le changement opéré dans leurs idées depuis l’automne ; et ils ne sortirent point de leur inaction.

Instruites de ce qui se passait, les provinces insurgées résolurent d’envoyer en Canada, pour ranimer le zèle expirant de la population, trois commissaires distingués par leurs lumières et leur patriotisme. Le célèbre Benjamin Franklin, Samuel Chase, autre membre éminent du Congrès, et Charles Carroll furent choisis. Ce dernier fut prié d’engager son frère, le P. John Carroll, qui devint le premier archevêque de Baltimore à les accompagner pour agir auprès du clergé catholique. Ils devaient représenter aux Canadiens qu’en portant ses armes chez eux, la confédération voulait faire échouer les projets de la Cour de Londres contre leurs communes libertés, prévenir les machinations du gouverneur Carleton et donner aux Canadiens, que les Anglo-Américains regardaient comme des frères, les moyens d’assurer leur indépendance. Les intérêts des deux pays étaient inséparables ; si les confédérés obtenaient, comme ils n’en doutaient pas, la reconnaissance entière de leurs droits, les Canadiens auraient pleine liberté de partager avec eux les bienfaits de l’indépendance et de se donner la forme de gouvernement qu’ils croiraient la plus propre à leur bonheur ; le désir du Congrès était d’admettre leur province dans l’Union sur le même pied que les autres, et il garantissait à toutes des lois douces et équitables, avec les différences locales qui pourraient être agréables à chacune d’elles.

Les commissaires étaient chargés d’annoncer aussi que la France n’embrasserait point la cause de la Grande-Bretagne ; que tout au contraire il y avait raison de croire que son intérêt, comme son inclination, lui conseillait d’être en bons rapports avec l’Amérique ; que les insurgents tenaient pour sacré le principe de la liberté de conscience ; qu’ils promettaient solennellement au peuple canadien le libre exercice de la religion catholique ; au clergé, la jouissance pleine et entière de ses biens ; que la direction de tout ce qui concernait l’Église et ses ministres serait laissée aux Canadiens et à la législature qu’ils voudraient se donner, pourvu que tous les autres chrétiens pussent également remplir des charges publiques, exercer les mêmes droits civils et politiques, et professer leur culte, sans avoir à payer de dîme ni de taxe au clergé catholique. Enfin les commissaires devaient presser les Canadiens de former des assemblées, d’établir une presse libre et d’organiser un nouveau gouvernement en union avec ceux des provinces voisines.

Les commissaires arrivèrent à Montréal le 29 avril (1776). Franklin en repartit le 11 mai, peu de jours après la levée du siège de Québec ; le P. Carroll le suivit le lendemain. Franklin n’avait pas été longtemps en Canada sans voir que tous ses efforts seraient inutiles : les Canadiens se rappelaient avec quelle ardeur il avait engagé l’Angleterre à entreprendre la conquête de leur pays, vingt ans auparavant. Le Congrès avait commis une faute en l’envoyant vers eux, puisque son nom devait plutôt réveiller dans les cœurs des souvenirs d’hostilité et de vengeance que des sentiments de sympathie et d’union.

La mission de ces agents, on vient de le voir, était de gagner les Canadiens à la révolution. S’ils ne pouvaient les rallier entièrement à sa cause, ils devaient tâcher d’obtenir au moins leur neutralité, afin de faciliter l’occupation militaire de leur pays, et pour que l’on pût s’y maintenir, même malgré eux, si cela devenait nécessaire.

Pendant que Franklin s’adressait au peuple canadien, le P. Carroll, en sa qualité d’ecclésiastique, visitait une partie des membres du clergé de Montréal et des campagnes. Il eut encore moins de succès que Franklin. Vainement voulut-il employer les raisons qui pouvaient avoir quelque poids dans leur esprit ; ils surent en trouver d’autres pour y répondre. Ils lui firent observer que la Grande-Bretagne remplissait les stipulations des traités ; que le gouvernement couvrait maintenant de sa protection les anciennes lois et coutumes, et laissait subsister l’organisation judiciaire et les formes de procédure françaises avec une attention scrupuleuse, qui lui méritait leur respect et leur gratitude. Carroll répliqua en citant les déclarations du Congrès : si les Canadiens se réunissaient aux provinces insurgées leur culte et les biens des ordres religieux seraient respectés, et les catholiques au lieu d’être simplement tolérés, comme ils l’étaient par l’Angleterre, auraient tous les mêmes droits que les membres des autres religions. « Quant à cela, dirent les prêtres canadiens, le gouvernement britannique ne nous laisse rien à désirer : tous les monastères jouissent de leurs biens ; les missions fleurissent, et l’autorité va jusqu’à rendre les honneurs militaires à nos cérémonies religieuses. Suivant le principe que la fidélité est due à la protection, le clergé ne peut enseigner la doctrine que la neutralité est compatible avec les devoirs envers le gouvernement établi. » On rappela à Carroll que la religion catholique n’avait encore jamais été admise dans telles et telles provinces ; que les prêtres en étaient exclus sous des peines très sévères, et que les missionnaires envoyés chez leurs sauvages étaient traités avec rigueur et cruauté. On n’était pas persuadé que toutes ces vexations fussent l’œuvre exclusive du gouvernement royal, d’autant que, quand il s’agissait des catholiques, les colons américains n’étaient jamais bien prompts à faire respecter le droit sacré de la conscience. Enfin, il y avait de singulières contradictions entre l’adresse du Congrès au peuple de l’Angleterre (du 21 octobre 1774) et celle au peuple du Canada (26 octobre). L’Acte de Québec ne faisait que confirmer ce droit de conscience, en garantissant aux Canadiens le libre exercice de leur religion, la jouissance de leurs biens religieux, et en les dispensant du serment du
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