Littérature québécoise








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Esprit des lois pour condamner un pareil gouvernement. Il les invitait à se joindre aux autres colonies, à défendre leurs droits communs, à envoyer des délégués au second congrès, qui s’ouvrirait à Philadelphie, en mai l’année suivante. « Saisissez, disait-il, l’occasion que la Providence elle-même vous présente. Osez être libres. Nous connaissons trop bien les sentiments généreux qui distinguent votre nation pour croire que la différence de religion vous détourne de faire alliance et amitié avec nous. Vous n’ignorez pas qu’il est de la nature de la liberté d’élever au-dessus de toute faiblesse ceux que son amour unit pour la même cause. Les cantons suisses fournissent une preuve mémorable de cette vérité : ils sont composés de catholiques et de protestants, et cependant ils jouissent d’une paix parfaite ; grâce à cette concorde, qui constitue et maintient leur liberté, ils sont en état de défier et même de détruire tout tyran qui voudrait la leur ravir. »

L’invitation du Congrès fut envoyée à un riche négociant de Montréal, nommé Cazeau. C’était un homme influent, non seulement parmi les Canadiens, mais aussi parmi les sauvages, à cause de l’étendue de son commerce et du nombre de ses employés. Cazeau, qui était Français de naissance et qui avait éprouvé de grandes injustices de la part du gouvernement anglais, embrassa avec ardeur le parti des colonies insurgées. Aussitôt qu’il eût reçu leur lettre des mains de Thomas Walker, autre marchand de Montréal, qui avait pris sur lui de représenter le Canada à Philadelphie, il la fit répandre dans tout le pays. [Au reste, les Anglais du Canada s’étaient déjà empressés de faire traduire cette lettre et de la mettre en circulation. Plusieurs marchands parcouraient nos campagnes apparemment pour vendre du blé mais en réalité pour exciter les Canadiens à la révolte. Même quelques Anglais allèrent jusqu’à barbouiller de noir un buste du roi George III, sur une place publique de Montréal. (Carleton to Dartmouth, March 13, May 15th 1775)]. Quoique cette lettre reflétât la véritable pensée du Congrès américain touchant le Canada, elle ne put détruire entièrement l’effet de la résolution que celui-ci avait adoptée contre le catholicisme. Dans leur juste défiance, la plupart des meilleurs amis de la cause de la liberté restèrent indifférents ou refusèrent de prendre part à la révolution qui commençait. Beaucoup d’autres Canadiens, gagnés par la loi de 1774, déclarèrent qu’ils resteraient fidèles à l’Angleterre et tinrent parole. Ainsi une seule idée de proscription, mise au jour avec légèreté, fut cause que la confédération américaine voit aujourd’hui la puissance de son ancienne métropole se consolider dans le Nord, pour peser peut-être sur elle, un jour.

Carleton, promu major général et chevalier du Bain en récompense de ses services, revint au mois d’octobre 1774, et inaugura la nouvelle constitution. Il composa le Conseil législatif de vingt-trois membres, dont le tiers environ étaient catholiques. Ce Conseil siégea deux ou trois fois et fut prorogé. Plusieurs Canadiens furent élevés aux charges publiques, qui avaient été occupées jusqu’alors exclusivement par des Anglais ou par des Suisses, excepté celles de grand voyer et de secrétaire français, pour lesquelles il fallait des hommes versés dans la langue et les usages du pays. Le régime féodal fut conservé, et les séminaires furent reconnus suivant les règles de leur fondation (Instructions royales du 3 janvier 1775).

À peine le gouverneur avait-il eu le temps de se faire rendre compte de l’état du pays, dont il avait été absent plusieurs années, et de prendre les mesures rendues nécessaires par l’Acte de 1774 que son attention fut appelée sur les frontières et sur la propagande que les Américains faisaient en Canada, où leur adresse avait pénétré par plusieurs voies à la fois.

Les grands noms de liberté et d’indépendance nationale ont toujours ému les âmes nobles et généreuses : le citoyen policé de Paris, le pâtre grossier de la Suisse, sentent de la même manière à cet égard. L’adresse du Congrès fit sensation parmi les Canadiens de la campagne, et parmi les Anglais des villes. Ces derniers, n’espérant plus dominer exclusivement songèrent pour la plupart à se faire révolutionnaires. La situation du gouverneur Carleton devint très difficile. Heureusement pour lui, le clergé et la noblesse avaient été inviolablement attachés à l’Angleterre par la confirmation de la tenure seigneuriale et de la dîme, deux institutions qu’ils ne pouvaient espérer conserver, dans le mouvement niveleur d’une révolution ; et avec ces deux classes marchait la bourgeoisie des villes, peu riche et peu nombreuse.

Par la crainte d’exposer leur religion et leur nationalité, en entrant dans une confédération à la fois anglaise et protestante, crainte qui n’était pas chimérique puisque cette confédération achève de noyer les Français à la Louisiane, le clergé et les seigneurs résolurent de s’opposer à toutes ces entreprises pour conserver leur pays à l’Angleterre monarchique, située à mille lieues d’eux, et à cause de cela même moins menaçante pour l’existence de leurs institutions.

Instruit des sentiments des Canadiens, le gouverneur put croire que la majorité de la population serait entraînée par l’exemple des classes supérieures et par l’estime qu’elle lui portait à lui-même ; que, si elle n’était pas entièrement opposée aux colonies américaines, elle désirait au moins demeurer dans la neutralité. Plusieurs seigneurs avaient promis à Carleton de conduire contre les rebelles leurs censitaires ; mais ils ne tardèrent pas à voir qu’ils avaient promis plus qu’ils ne pouvaient tenir. Lorsqu’ils voulurent assembler ces censitaires pour leur expliquer la situation des choses dans les colonies anglaises, et ce que le gouvernement attendait d’eux, quelques-uns seulement se présentèrent ; le plus grand nombre déclara qu’il ne porterait pas les armes contre les Américains. « Nous nous montrerons, disait-on, de loyaux et fidèles sujets par une conduite paisible et par notre soumission au gouvernement sous lequel nous nous trouvons ; mais nous resterons neutres dans la lutte actuelle. » Quelques jeunes seigneurs zélés voulurent user de menaces ; on leur fit comprendre que cette conduite les exposait à des dangers, et ils s’enfuirent dans les villes.

Cependant les événements devenaient plus graves chaque jour dans les provinces insurgées, et, loin d’aller attaquer les Américains chez eux, comme il l’eût peut-être fait si les Canadiens eussent montré de la bonne volonté, le gouverneur se vit tout à coup menacé d’une invasion. Le sang avait déjà coulé, le 19 avril 1775, à Lexington et à Concord, dans le Massachusetts ; les troupes royales y avaient perdu [deux cent soixante et treize hommes.] Les rebelles couraient partout aux armes, et s’emparaient des vivres, des arsenaux et des forts. Les colonels américains Ethan Allen et Benedict Arnold avaient surpris (10 mai) Ticonderoga, et y avaient trouvé [plus de cent canons ;] c’était un trophée précieux. Le colonel Seth Warner emporta dans le même temps Crown Point, et acheva de rendre les insurgents maîtres du lac Champlain dès les premières hostilités et sans qu’ils eussent perdu un homme. Le fort Saint-Jean, sur la rivière Richelieu, tomba aussi en leur pouvoir (17 mai) ; [mais après l’avoir pillé et fait douze prisonniers, ils se retirèrent.]

Un second Congrès se réunit à Philadelphie le 10 mai 1775. Voyant la mère-patrie résolue à faire triompher sa politique par la force, il prit des mesures énergiques pour lui résister. Le ministère anglais avait dissous le Parlement afin de consulter le peuple de la Grande-Bretagne. Les nouvelles Chambres répondirent au discours du trône qu’elles soutiendraient le roi dans ses efforts, pour maintenir la suprématie de la législature métropolitaine. [Au surplus, elles interdirent aussitôt tout commerce et toute communication avec les colonies rebelles]. Un mot outrageant sur le courage guerrier des Américains fut prononcé. On proposait de porter à dix mille hommes disciplinés la petite armée du général Gage à Boston. « Son armée est suffisante, dit un ministre, pour faire rentrer dans le devoir de lâches colons. » Franklin, après avoir tâché ou feint de ramener l’Angleterre à quelque disposition plus pacifique, revint dans sa patrie, où il prêta encore le secours de ses lumières à ses concitoyens. Peu après, les généraux sir William Howe, John Burgoyne et sir Henry Clinton arrivèrent d’Europe avec des troupes.

Le Congrès fit mettre promptement en défense toutes les provinces. Il ordonna de bloquer l’armée anglaise à Boston, et de former « une armée continentale », dont le commandement en chef fut donné au général George Washington. Il envoya en même temps aux Canadiens (29 mai) une nouvelle lettre [qui portait en tête les mots suivants : Lettre adressée aux habitants opprimés de la province de Québec de la part du Congrès général de l’Amérique septentrionale, tenu à Philadelphie ; elle était signée du nom du président Jean Hancock. Une autre lettre rédigée dans le même sens était destinée aux Anglais du Canada. La première] démontrait à nos compatriotes la tendance pernicieuse de l’Acte de 1774, et leur expliquait les motifs de la prise de Ticonderoga et de Crown Point, devenue nécessaire au succès de la cause commune.

Pendant que le Congrès siégeait encore, une bataille se livrait, le 17 juin 1775, à Bunker-Hill, éminence avoisinant Boston, où le général Gage n’emporta qu’au troisième assaut les retranchements des insurgés, dont les forces étaient inférieures de moitié. Cette affaire, la plus sanglante et la mieux disputée de toute la guerre, remplit les Américains de confiance en eux-mêmes, les vengea des insultes du Parlement britannique, et apprit aux troupes royales à respecter leur courage. Le colonel Arnold proposa d’envahir le Canada ; il promettait qu’avec deux mille hommes on le prendrait. Le Congrès, craignant une attaque de ce côté, jugea que le meilleur moyen pour la prévenir était de faire marcher une armée sur Québec par le lac Champlain. Cette audacieuse entreprise rendrait la guerre offensive. Le Congrès était d’autant plus porté à en accueillir le projet qu’on disait que les Canadiens, à part la noblesse et le clergé, étaient mécontents du nouvel ordre de choses, et que les insurgents seraient reçus par eux plutôt en libérateurs qu’en ennemis.

Le général Philip Schuyler avait été choisi pour commander l’armée du Nord. Il devait faire occuper d’abord Saint-Jean, Montréal et quelques autres points importants, pourvu cependant que cette agression ne rendît point hostiles les habitants. Le Congrès prévoyait que le gouverneur Carleton sortirait de Québec, avec ses troupes pour aller défendre la frontière au lac Champlain. La conquête de Québec devenait alors facile, puisqu’il n’était pas probable que l’Angleterre secourût cette ville avant l’hiver, c’est-à-dire avant que la navigation du Saint-Laurent fût arrêtée par les glaces. Si cette conjecture se réalisait, fût-ce en partie, le général ferait faire une tentative sur Québec, en détachant un corps qui pénétrerait en Canada par les rivières Kennebec et Chaudière. Si l’attaque ne réussissait point, du moins obligeait-elle Carleton à rebrousser chemin pour protéger sa capitale, ce qui laisserait sa frontière ouverte aux troupes américaines. Suivant ce plan d’opérations, le général Schuyler et le brigadier Richard Montgomery débarquèrent sous le fort Saint-Jean, le 12 septembre 1775, avec [environ quinze cents hommes.] La place était bien gardée. Après quelques petits désavantages, que leur fit éprouver une bande de sauvages commandée par MM. de Lorimier, ils se retirèrent à l’île aux Noix. En entrant dans le pays, Schuyler avait adressé une proclamation (5 septembre) aux Canadiens pour leur annoncer qu’ils étaient uniquement destinés à agir contre l’armée royale, et qu’ils respecteraient leurs personnes, leurs biens, leurs libertés et leurs autels. Cette proclamation courut dans les campagnes.

Aux premières nouvelles d’une invasion prochaine, Carleton avait envoyé des troupes vers le lac Champlain. Il n’y avait alors dans le pays que deux régiments réguliers, qui comptaient à peine six cents hommes. Les habitants du bas de la province, indifférents à ce qui se passait, restaient tranquilles ; ceux du haut, plus rapprochés du théâtre des événements, paraissaient avoir une inclination du côté de la révolution ; mais pourtant, par les motifs que nous avons déjà exposés, ils désiraient garder aussi la neutralité. Quant aux Anglais, que l’on mettait en balance avec les Canadiens et qui l’emportaient lorsqu’il s’agissait des faveurs de la métropole, ils ne comptaient point dans la lutte actuelle, à cause de leur petit nombre ; la plupart, au reste, tenaient ouvertement ou secrètement pour le Congrès, et le pouvoir n’ignorait pas leurs conciliabules à Québec et à Montréal. [Toutefois, certains d’entre eux se hasardèrent à communiquer avec les rebelles et refusèrent de prendre les armes du côté de l’Angleterre].

Tel était l’état des esprits lorsque le gouverneur proclama la loi martiale le 9 juin 1775, et appela la milice pour repousser l’invasion et maintenir la paix intérieure. Cette mesure inattendue, et encore sans exemple en Canada, produisit le plus mauvais effet. Quelques paroisses, ayant été menacées de contrainte par le jeune La Corne, se mirent même en défense, au passage de Lachenaye. En préjugeant les opinions, en proférant des menaces, on alarma les indifférents, et l’on força ceux qui s’étaient compromis à se déclarer. Le secours du clergé fut invoqué. L’évêque de Québec, Mgr Briand, avait déjà, le 22 mai 1775, adressé un mandement aux catholiques pour les exhorter à servir la cause de l’Angleterre. Il s’efforçait de montrer que leur religion n’avait rien à attendre des puritains et des indépendants, s’ils se livraient à eux. [« Une troupe de sujets révoltés contre leur légitime souverain, déclarait le prélat, qui est en même temps le nôtre, vient de faire une irruption dans cette province, moins dans l’espérance de s’y pouvoir soutenir que dans la vue de nous entraîner dans leur révolte, ou au moins de nous engager à ne pas nous opposer à leur pernicieux dessein. La bonté singulière et la douceur avec laquelle nous avons été gouvernés de la part de Sa Très Gracieuse Majesté le roi George III, depuis que, par le sort des armes, nous avons été soumis à son empire, les faveurs récentes dont il vient de nous combler, en nous rendant l’usage de nos lois, le libre exercice de notre religion, et en nous faisant participer à tous les privilèges et avantages des sujets britanniques, suffiraient sans doute pour exciter votre reconnaissance et votre zèle à soutenir les intérêts de la couronne et de la Grande-Bretagne. Mais des motifs encore plus pressants doivent parler à votre cœur pour le moment présent. Vos serments, votre religion, vous imposent une obligation indispensable de défendre de tout votre pouvoir votre patrie et votre vie. Fermez donc, chers Canadiens, les oreilles, et n’écoutez pas les séditieux qui cherchent à vous rendre malheureux, et à étouffer dans vos cœurs les sentiments de soumission à vos légitimes supérieurs que l’éducation et la religion y avaient gravés. Portez-vous avec joie à tout ce qui vous sera commandé de la part d’un gouverneur bienfaisant, qui n’a d’autres vues que vos intérêts et votre bonheur. Il ne s’agit pas de porter la guerre dans les provinces éloignées : on vous demande seulement un coup de main pour repousser l’ennemi, et empêcher l’invasion dont cette province est menacée. La voix de la religion et celle de vos intérêts se trouvent ici réunies, et nous assurent de votre zèle à défendre nos frontières et nos possessions. »] Ces vérités furent développées par Mgr Briand, [avec encore plus de chaleur et d’insistance], dans un nouveau et long mandement publié en 1776. Ni la proclamation, ni le mandement ne purent faire sortir les habitants de leur indifférence.

Voyant que la population restait sourde à ses appels, le gouverneur tenta de lever un corps de volontaires. Il offrit des avantages : chaque soldat recevrait deux cents arpents de terre ; cinquante de plus, s’il était marié, et cinquante pour chacun de ses enfants ; son engagement cesserait avec la guerre ; et les terres ainsi données seraient exemptes de toutes charges pendant vingt ans. Ces offres eurent peu de succès. Alors Carleton envoya des émissaires chez les sauvages ; il s’adressa spécialement aux Iroquois. Quinze années de paix avaient fortifié la confédération iroquoise, qui reprenait son ascendant sur les autres tribus : son exemple pouvait entraîner ces dernières et procurer à la Grande-Bretagne d’utiles auxiliaires. Mais il fallait de puissants moyens de séduction pour gagner les Cantons. Ils regardaient cette lutte civile comme une expiation des maux que les Européens leur avaient fait souffrir. « Voilà, disaient les vieillards, la guerre allumée entre les hommes de la même nation : ils se disputent les champs qu’ils nous ont ravis. Pourquoi prendrions-nous parti dans leurs querelles, et quel ami, – quel ennemi aurions-nous à choisir ? Quand les hommes rouges se font la guerre, les hommes blancs ne laissent-ils pas leurs tribus s’affaiblir et se détruire les unes les autres ? Ils attendent que la terre, humectée de notre sang, ait perdu ses habitants pour la saisir. Laissons-les, à leur tour, épuiser leurs forces et s’anéantir ; nous recouvrerons, quand ils ne seront plus, les forêts, les montagnes, les lacs, qui ont appartenu à nos ancêtres. »

Cazeau leur avait fait dire par ses émissaires, pour les empêcher d’embrasser le parti de l’Angleterre : « C’est une guerre de frères ; après la réconciliation vous resteriez ennemis des uns et des autres. » Mais le colonel Guy Johnson, parent de sir William Johnson qu’il remplaçait, M. de Saint-Luc et le major Campbell, son gendre, les travaillaient dans un sens opposé, et ils se firent surtout écouter des jeunes gens. Campbell prodigua les présents ; l’or fit son effet. La plupart des chefs s’obligèrent à prendre les armes le printemps suivant, aux premières feuilles. Le gouverneur, étant monté à Montréal, vit arriver alors [trois cents Iroquois qui s’assemblèrent avec deux ou trois cents autres sauvages domiciliés. On tint un grand conseil.] L’officier qui commandait les Iroquois parla de la nécessité de mettre tout de suite en campagne les sauvages, peu accoutumés à rester dans l’inaction lorsqu’ils avaient les armes à la main. Carleton répondit qu’il ne pouvait encore rien entreprendre parce que ses forces étaient insuffisantes ; que la province dépendait de la milice pour sa défense ; qu’il espérait en réunir bientôt un corps assez considérable et qu’on amusât les sauvages, en attendant qu’il fût possible de les conduire dans les provinces en révolte.

Le gouverneur voulait aller au secours de Saint-Jean avec quelques milices des campagnes, des Trois-Rivières et de Montréal ; mais on a vu qu’il devait peu s’attendre à trouver les habitants en bonne disposition. Les paroisses de la rivière Richelieu, ne pouvant demeurer davantage dans l’indifférence et déjà comme emportées par le torrent, se déclaraient pour les rebelles ; elles avaient même envoyé des émissaires aux autres paroisses pour les engager à ne point se porter contre ceux qui venaient les délivrer de l’oppression britannique. Presque tout le district des Trois-Rivières refusa de marcher à l’appel du gouverneur. Les royalistes, au nombre de quelques centaines, se rendirent à Montréal ; mais, s’étant aperçus que le gouverneur paraissait douter de leur fidélité, la plupart s’en retournèrent chez eux. Les habitants de Chambly se joignirent aux insurgés américains conduits par les majors Brown et James Livingston, que Montgomery, devenu commandant en chef, avait détachés pour enlever le fort qu’il y avait dans ce village. La maladie venait de forcer le général Schuyler à rentrer à Albany. Le fort fut lâchement rendu, après un jour et demi de siège, par le major Stopford, quoique les murailles n’eussent pas été endommagées, que la garnison, de quatre-vingt-deux hommes, n’en eût pas perdu un seul et qu’elle fût abondamment pourvue de munitions (18 octobre 1775). Stopford livra ses armes, ses drapeaux aux vainqueurs, qui trouvèrent dans le fort dix-sept bouches à feu et une grande quantité de poudre dont ils manquaient. Cette conquête les mit en état de faire plus vigoureusement le siège de Saint-Jean. Chambly tombé, ses habitants allèrent renforcer l’armée américaine. Ainsi cette guerre, par la division des Canadiens, commençait à prendre le caractère d’une guerre civile. Une partie des habitants de la campagne avait épousé la cause des insurgés ou exprimait des vœux pour son succès ; le reste voulait rester neutre. Seuls le clergé et les seigneurs, avec le gros de la bourgeoisie des villes, demeuraient franchement attachés à l’Angleterre, et leur influence réussit à maintenir la majorité des Canadiens dans la neutralité jusqu’à la fin. Aussi l’on peut dire que le clergé fut, à cette époque, le véritable sauveur des intérêts de la métropole dans la colonie. (Journal de Sanguinet. Journal de Badeaux. Carleton to Dartmouth, June 7, September 21, November 3rd, 1775, Mémoires du curé Poirlier).

Le gouverneur persistait dans sa résolution de secourir Saint-Jean, où la moitié de la garnison n’avait que des baraques en planches pour se mettre à couvert. Le fort était la clef de cette frontière. Il envoya l’ordre au lieutenant-colonel Maclean, qui commandait à Québec, d’aller avec des milices à Sorel, où lui-même le rejoindrait. Cet officier arriva au rendez-vous [avec des réguliers et trois cent cinquante Canadiens lesquels] se mirent aussitôt à déserter. Le gouverneur, de son côté, avait sous lui [neuf cents miliciens, cent trente réguliers et quatre-vingts sauvages ;] mais, au lieu de descendre en bateaux à Sorel, il entreprit de s’y rendre par terre en traversant d’abord à Longueuil, sur la rive droite du Saint-Laurent. En débarquant, il se vit en présence de [trois cents Américains du Vermont, commandés par le colonel Seth Warner et] avantageusement postés. Déjà, il faisait signe d’aborder, lorsque la crainte de voir passer son monde à l’ennemi, l’arrêta. Il se retira promptement, après avoir essuyé des coups de fusil et de canon, et sacrifié quelques hommes, qui avaient sauté à terre (30 octobre 1775)

Le lieutenant-colonel Maclean devait courir dans le même temps au fort Saint-Jean ; il s’avança jusqu’à Saint-Denis ; mais, trouvant partout les ponts rompus et les paroisses soulevées, il regagna Sorel, où ses gens, gagnés par les émissaires de Chambly, l’abandonnèrent presque tous ; ce qui l’obligea de se retirer au plus vite à Québec, après avoir enlevé les armes et la poudre qu’il y avait à Sorel et aux Trois-Rivières. Le fort Saint-Jean, n’espérant plus être secouru, se rendit après quarante-cinq jours de siège. La garnison, [au nombre de six cent quatre-vingt-huit hommes,] demeura prisonnière ; le vainqueur permit aux officiers de conserver leurs épées (3 novembre) (Journal d’Antoine Foucher).

Les succès inattendus qui avaient couronné jusque-là leur cause, coûtèrent aux Américains à peine quelques soldats, en comptant même ceux qu’ils perdirent à la Longue-Pointe, une lieue au-dessous de Montréal, dans une tentative faite par le colonel Ethan Allen et le major Brown pour surprendre cette ville, où ils avaient des intelligences. Cette marche hardie manqua faute d’ensemble dans les mouvements. Le 24 septembre au soir, Allen seul put passer [à la Longue-Pointe, à la tête de cent cinquante hommes.] Rencontré par le major Carden, sorti de Montréal avec trois cents volontaires canadiens et trente miliciens anglais ; il fut cerné, battu et fait prisonnier avec trente-cinq autres (25 septembre 1775). Il est à noter qu’une trentaine de marchands anglais seulement voulurent marcher ; les autres refusèrent. « C’est là, dit le royaliste Sanguinet, que l’on reconnut le plus ouvertement les traîtres. »

Durant le combat, le gouverneur Carleton et le brigadier général Richard Prescott, commandant à Montréal, se tenaient dans la cour des casernes de la ville, avec le reste des troupes, le sac sur le dos, prêts à s’embarquer pour Québec si les royalistes étaient défaits. Cette victoire, néanmoins, retarda peu le départ du gouverneur ; car Montgomery ne fut pas plus tôt maître de Saint-Jean, qu’il poussa ses troupes en avant vers Montréal, Sorel et les Trois-Rivières. La défection des habitants et la retraite du lieutenant-colonel Maclean laissaient Carleton presque sans défenseurs ; [il partit pour Québec avec cent trente officiers et soldats sur onze bâtiments, dont trois étaient armés en guerre (11 novembre).] Arrêté par les vents contraires devant La Valtrie, à dix lieues seulement de Montréal, il fut obligé de se déguiser en villageois et de monter sur la berge à rames d’un caboteur nommé Bouchette, pour s’échapper dans la nuit. Il ne resta que quelques heures aux Trois-Rivières, où il parut en fugitif, comme Maclean peu de jours auparavant, et en repartit au moment où les ennemis allaient y entrer (Carleton to Darmouth, Nov. 20th, 1775).

Tandis que le gouverneur fuyait, Montréal avait ouvert ses portes à Montgomery, devant qui les faubourgs proclamèrent (12 novembre) leur sympathie pour la cause de la révolution.

La ville des Trois-Rivières, n’ayant ni soldats, ni munitions, suivit l’exemple de Montréal (20 novembre). Elle demanda au général américain de ne pas la traiter durement. Montgomery répondit qu’il était fâché d’avoir causé aux habitants des craintes pour leurs propriétés ; qu’il était venu pour conserver, non pour détruire ; et que, si la Providence continuait à favoriser ses armes, il espérait que cette province, bientôt plus heureuse, jouirait d’un gouvernement libre. Une partie de la population anglaise se joignit aux insurgents, et les Canadiens ralliés à la révolution désarmèrent les royalistes de cette petite ville.

Les Américains descendaient vers Québec dans la flottille même qui avait suivi le gouverneur jusqu’à La Valtrie et qu’ils avaient prise avec le brigadier Prescott sans coup férir. Ils se réunirent aux troupes du colonel Arnold à la Pointe-aux-Trembles. Arnold, qui trahit plus tard la cause de sa patrie, avait été marchand de chevaux. Il tenait de la nature un corps robuste, un esprit ardent, un cœur inaccessible à la crainte. Dans les circonstances difficiles où il s’était trouvé, il avait acquis une certaine connaissance des hommes qui compensait chez lui le défaut d’éducation. Une grande réputation de courage et de talents militaires le fit choisir par Washington pour commander le corps qui devait se détacher de l’armée devant Boston, et pénétrer par les rivières Kennebec et Chaudière jusqu’à Québec. Ses instructions, du 14 septembre 1775, semblables à celles que Montgomery avait reçues, lui défendaient de troubler la tranquillité des Canadiens ou de blesser leurs préjugés ; elles lui ordonnaient de respecter leur religion, de payer libéralement toutes les choses dont il pourrait avoir besoin, et de punir avec rigueur les soldats qui commettraient des désordres. [Au reste, Washington lui avait en même temps remis une proclamation adressée au peuple du Canada, qui était rédigée en anglais et en français. Arnold partit de Cambridge, dans le Massachusetts, le 11 septembre (1775), avec onze cents hommes et gagna Fort Western (Augusta) dans le Maine.] Il mit six semaines pour passer les Alleghanys et se rendre [à la Pointe-Lévis, où il arriva le 8 novembre avec cinq cent dix hommes seulement]. Il traversa le fleuve Saint-Laurent à l’Anse-au-Foulon, la nuit, et par le même escarpement que Wolfe avait gravi seize ans auparavant, et parut, le 14, dans les plaines d’Abraham, sous les murs de la ville. Obligé de cheminer à travers un pays complètement désert et de suivre des rivières pleines de rapides et de dangers, lesquelles lui traçaient le chemin, il n’avait pu franchir tous les obstacles qu’en sacrifiant une partie de son bagage, et en se réduisant à vivre quelquefois de fruits sauvages et de feuilles d’arbre. Rendu à la rivière Dead, vers la fin d’octobre, il avait renvoyé les malades et tous ceux qui ne se sentaient pas la force ou le courage d’aller plus loin. Trop faible pour attaquer seul Québec, il remonta la rive gauche du fleuve pendant vingt milles, jusqu’à la Pointe-aux-Trembles, afin d’opérer sa jonction avec le général Montgomery. Quoique les deux corps réunis ne formassent qu’environ huit cents hommes, ils investirent la ville dans les premiers jours de décembre.

Le gouverneur Carleton y était rentré le 19 novembre, après avoir manqué une troisième fois d’être pris à la Pointe-aux-Trembles, où il avait voulu mettre pied à terre. Il n’avait eu que le temps de se dérober aux troupes d’Arnold qui y arrivaient alors. Il trouva la ville partagée en deux camps, et fort indécise sur le parti à prendre. Il y avait eu déjà plusieurs assemblées publiques. Le 13 novembre, il s’en était tenu une dans la chapelle du palais épiscopal, pour discuter la question de savoir si l’on devait se défendre. Comme elle délibérait, le colonel Maclean arriva à Québec. Il entra dans la chapelle et trouva un nommé Williams, premier signataire de la pétition que les marchands anglais avaient envoyée au roi l’année précédente, qui cherchait, du haut de la chaire où il était monté, à persuader aux habitants de livrer la ville à l’armée du Congrès ; le colonel Maclean le fit descendre, dissuada l’assemblée de suivre un si lâche conseil et la congédia. Le bruit courait que les citoyens anglais avaient préparé une capitulation (Mémoire de Berthelot).

Aussitôt que le gouverneur fut revenu à Québec, il fit tout ce qu’il put pour mettre la place en état de soutenir un siège, et pour engager les citoyens à rester fidèles au roi. Il assembla la milice bourgeoise et en parcourut les rangs, commençant par les Canadiens, auxquels il demanda s’ils étaient résolus à se défendre en bons et loyaux sujets ; tous répondirent affirmativement par des acclamations. Les miliciens anglais en firent autant. Mais, comme il restait bien des gens mal disposés, ou qui désiraient le succès de la révolution, le gouverneur ordonna, le 22 novembre (1775), à tous ceux qui ne voulaient point prendre les armes de sortir de la ville. Nombre de marchands anglais, Adam Lymburner, le plus notable, à leur tête, se retirèrent dans l’île d’Orléans, à Charlesbourg et dans d’autres campagnes, attendant le résultat de la lutte pour crier : Vive le roi ! ou Vive la Ligue !

Bibliographie


Sources. Documents relating to the Constitutional History of Canada, vol. I, déjà cité. Hansard, Parliamentary Debates, London... – Sir H. Cavendish, Debates of the House of Commons... on the bill for making more effectual provision for the Government of the Province of Quebec, London, 1839. – W. Knox, The justice and policy of the late Act of Parliament for making more effectual provision for the Government of the Province of Quebec, asserted and proved, London, 1774. An Account of the Proceedings of the British and other Protestant inhabitants of the Province of Quebec, 1775 ; Additional Papers concerning the Province of Quebec, 1776. – Journals of the Continental Congress, edit by W. C. Ford and G. Hunt, Washington, 1904. – Journal de Sanguinet ; Journal de Badeaux ; Mémoire du curé Poirlier ; Mémoire d’Amable Berthelot, tous publiés par l’abbé H. Verreau, L’invasion du Canada, annotés par J. Viger, Montréal, 1873. – Journal tenu pendant le siège du fort Saint-Jean, par un de ses défenseurs (Antoine Foucher), dans Mémoires de la Soc. litt. et hist. de Québec. – Ouvrages à consulter. Aux ouvrages mentionnés dans la bibliographie du chapitre sur les colonies anglaises, on joindra : J. H. Smith, Our Struggle for the Fourteenth Colony : Canada and the American Revolution, New-York, 1907. – Bancroft, History of the United States, 15th ed. Boston, 1855. – C. H. Van Tyne, « Influence of the Clergy and of Religious and Sectarian forces on the American Revolution », American Historical Review, 1913. – V. Coffin, The Province of Quebec and the early American Revolution, Madison, 1896 ; du même, The Quebec Act and the American Revolution, Report Am. Hist. Assoc. New-York, 1894. (L’auteur soutient que cette loi fut nuisible aux intérêts britanniques). – J. H. Smith, Arnold’s March from Cambridge to Quebec, New-York, 1903. – Sir Thomas Chapais, Cours d’histoire du Canada. – R. Coupland, The Quebec Act : A study in statesmanship, Oxford, 1925. – C. H. Metzger, The Quebec Act : A primary cause of the American Revolution, New-York, 1936.
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