Littérature québécoise








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Livre onzième



Chapitre premier



Régime militaire – Abolition et rétablissement des anciennes lois

1760-1771


Les Canadiens, qui n’avaient pas quitté l’armée après le siège de Québec, l’abandonnèrent tout à fait après la capitulation de Montréal, et la paix la plus profonde régna bientôt dans toute la province. À peine se serait-on aperçu que l’on sortait d’une longue et sanglante guerre, sans les affreuses dévastations qui avaient été commises, surtout dans le gouvernement de Québec, où il ne restait plus que des ruines et des cendres. Ce beau pays avait été occupé deux ans par des armées ennemies ; la capitale avait été assiégée deux fois, bombardée et presque anéantie ; les environs, qui avaient servi de théâtre à trois batailles, portaient toutes les traces d’une lutte acharnée. Les habitants ruinés, décimés par tant de combats, ne songèrent plus qu’à se réfugier sur leurs terres pour réparer leurs pertes ; et, s’isolant de leurs nouveaux maîtres, ils se livrèrent entièrement à l’agriculture.

Les vainqueurs, de leur côté, prirent des mesures pour conserver leur précieuse conquête. Le général Amherst choisit les troupes qui devaient en avoir la garde, et renvoya le reste dans les autres colonies ou en Europe. Il partagea le Canada en trois départements ou gouvernements militaires, correspondant aux anciennes divisions du territoire, et les mit sous la loi martiale (22 septembre 1760). Le général James Murray fut placé à Québec, le général Thomas Gage, à Montréal, et le colonel Ralph Burton, aux Trois-Rivières, et afin de se faire comprendre des habitants, ils prirent pour secrétaires des Suisses français : Louis Gramahé à Québec ; J. Bruyères aux Trois-Rivières et G. Maturin à Montréal. Amherst comme gouverneur général laissa ses instructions à ces gouverneurs particuliers, et se transporta à New-York.

Murray établit à Québec un Conseil militaire composé de sept officiers de l’armée, ignorants des lois françaises, pour décider les affaires civiles et criminelles les plus importantes (31 octobre). Ce Conseil siégeait deux fois par semaine. Murray se réserva les autres affaires, pour les juger lui-même sans appel, ou il les abandonna aux commandants militaires dans les « côtes » ou campagnes. Gage adoucit un peu ce système arbitraire dans les limites de sa juridiction. Il autorisa d’abord les capitaines de paroisse à terminer les différends qui pourraient survenir entre leurs compatriotes, sauf appel au commandant militaire du lieu ou à lui-même ; plus tard (13 octobre 1761), il divisa son gouvernement en cinq districts, dans chacun desquels il institua une « Chambre de justice », formée au plus de sept et au moins de cinq officiers de milice, tenant audience tous les quinze jours, et ressortissant, selon la localité, à l’un des trois Conseils de guerre qu’il établit à Montréal, à Varennes (rive sud), à Saint-Sulpice (rive nord), et qui se composaient d’officiers de l’armée régulière. De ces Conseils il y avait appel final à lui-même, par qui, du reste, les sentences en matière criminelle devaient être confirmées et pouvaient être ou modifiées ou remises totalement. Ainsi, par leurs officiers de milice, les Canadiens eurent part à l’administration de la justice dans le gouvernement de Montréal. Dans celui de Québec, ils n’y participèrent que par deux hommes de loi canadiens, qui furent nommés procureurs généraux et commissaires près du tribunal militaire établi dans la capitale, l’un, Jacques Belcourt de La Fontaine, ancien membre du Conseil supérieur disparu, pour la rive droite du Saint-Laurent (« côte du Sud »), et l’autre, François-Joseph Cugnet, seigneur de Saint-Étienne, pour la rive gauche (« côte du Nord »). Aux Trois-Rivières, le même système à peu près fut adopté.

Ce régime militaire était une violation des capitulations, qui garantissaient aux Canadiens les droits et les privilèges de sujets anglais, de sorte que leurs personnes ne pouvaient être soustraites à leurs juges naturels sans leur consentement. Lorsqu’ils comptaient jouir d’un gouvernement légal à l’ombre de la paix, ils virent leurs tribunaux abolis, leurs juges repoussés, leur organisation sociale bouleversée, pour faire place à tout l’arbitraire de l’état de siège et des cours martiales. Rien ne contribua davantage à isoler le gouvernement de la population que cette conduite répudiée du droit public et de l’usage des nations. Ne connaissant pas la langue du peuple conquérant, les Canadiens repoussèrent les juges éperonnés qui furent placés ainsi au milieu d’eux ; et sans se plaindre, car ils étaient peu accoutumés à solliciter, ils réglèrent leurs différends ensemble, ou ils les firent régler par le curé ou par les notables du lieu, dont l’influence augmenta par là même dans chaque paroisse. Grâce à un heureux effet des circonstances, le peuple et le clergé se trouvèrent étroitement unis d’intérêt et de sentiment, et, sous le règne de l’épée, l’expression de la morale évangélique devint la loi de chacun.

Cette organisation militaire, qui témoigne de la crainte qu’avait inspirée la résistance du Canada, fut approuvée de l’Angleterre, à condition qu’elle ne subsisterait que jusqu’au retour de la paix, et qu’il serait établi alors un gouvernement civil régulier. Le pays demeura quatre ans sous la loi martiale (8 septembre 1760-10 août 1764). Cette époque est connue dans nos annales sous le nom de règne militaire.

Cependant les Canadiens persistaient à croire que la France ne les abandonnerait pas, et qu’elle se ferait rendre le pays à la fin de la guerre. Le clergé, n’ayant pas la même confiance, adressa un mémoire sur les affaires religieuses au duc de Bedford et au duc de Nivernois, ambassadeur français à Londres, pendant la discussion du traité de paix. Il y réclamait la garantie de l’évêché de Québec et du chapitre. « L’évêque titulaire, disait-il, tient ses pouvoirs et sa juridiction de sa place même sitôt qu’il a été confirmé par le pape, il n’est plus révocable à sa volonté. » Il proposait de faire élire l’évêque par le chapitre avec l’agrément du roi, comme on faisait autrefois dans l’Église.

Après trois longues années passées entre la crainte et l’espérance, les Canadiens virent tomber leur dernière illusion. Leur destinée fut liée d’une manière irrévocable à celle de la Grande-Bretagne par le traité de 1763, ce qui détermina une nouvelle émigration. [À vrai dire, le chiffre de cette émigration était fort mince, et comprenait presque exclusivement des militaires et des fonctionnaires civils. Au témoignage de Murray, dans une lettre à lord Halifax, deux cent soixante-dix-neuf personnes au plus, hommes, femmes et enfants, avaient quitté la colonie en 1764. Tout le reste de la population fixée depuis au delà d’un siècle dans la terre canadienne, ayant déjà pris racine et désireux de se maintenir, ne voulut point déserter ses foyers et ses autels. De sorte que – le dénombrement en a été fait par le juge Baby – cent trente seigneurs, cent gentilshommes et bourgeois, cent vingt-cinq négociants, vingt-cinq hommes de loi, vingt-cinq à trente médecins et autant de notaires, formant quatre cents familles dominantes, avec des chefs éclairés, capables de représenter, de guider et d’inspirer les Canadiens, demeurèrent au pays. Toutefois,] cette émigration ne s’étendit point aux campagnes, où les habitants étaient attachés au sol. [D’autre part, nombre de Canadiens qui s’étaient installés dans l’Illinois, et autres pays occidentaux cédés aux Anglais, allèrent s’établir en Louisiane].

La France, en voyant débarquer sur ses bords ces émigrants qui ne pouvaient se séparer d’elle, fut touchée de leur dévouement. Elle les favorisa ; elle les accueillit dans les administrations, dans la marine, dans l’armée, et récompensa leur zèle et leur courage par de hauts grades. Plusieurs furent nommés au gouvernement de ses possessions lointaines. M. de Repentigny, fait marquis et plus tard brigadier des armées, fut gouverneur du Sénégal sur la côte occidentale d’Afrique, et de Mahé dans l’Inde, où il mourut. Le major général Dumas, qui avait remplacé le capitaine de Beaujeu, à la tête des Canadiens au combat de la Monongahéla, eut le gouvernement de l’île de France (île Maurice) et de l’île Bourbon (aujourd’hui de la Réunion). Un second M. de Beaujeu, qui s’était déjà distingué en plusieurs rencontres, accompagna La Pérouse comme aide-major général, dans la conquête des établissements anglais de la baie d’Hudson, en 1782. On peut mentionner aussi le marquis de Villeray, capitaine dans les gardes du corps, et Juchereau-Duchesnay, lieutenant-colonel d’artillerie et commandant de la place de Charleville, où il fut tué dans une sédition populaire en 1792. Alexandre Le Gardeur, comte de Tilly, Michel Pélegrin, André de l’Échelle, Pierre Martin, Antoine La Corne de La Colombière, compagnon d’armes et ami du fameux bailli de Suffren, commandèrent avec honneur des vaisseaux français et acquirent un nom considéré dans la marine. Le comte de Vaudreuil, fils du dernier gouverneur, y obtint le grade d’amiral dans la guerre de la Révolution américaine, pendant laquelle il détruisit les établissements anglais du Sénégal et rendit cette colonie à sa patrie. Jacques Bedout, natif de Québec, parvint au grade de contre-amiral. Il était capitaine de vaisseau, en 1796, lorsque, dans un combat contre des forces très supérieures, sous l’île de Groix (côte de Bretagne), il mérita cet éloge de Fox dans la Chambre des communes, en Angleterre : « Le capitaine du Tigre, combattant pour l’honneur de sa patrie, a rivalisé en mépris de la mort avec les héros de la Grèce et de Rome. Il a été pris, mais couvert de blessures et de gloire. » Joseph Chaussegros de Léry, officier avant 1789, fit toutes les campagnes de la Révolution et de l’Empire ; il commandait en chef le génie en Espagne, où il montra un talent consommé dans la défense de Badajoz, qu’il dirigea en personne ; il avait gagné à la bataille d’Austerlitz le cordon de grand-officier de la Légion d’honneur. Napoléon lui confia le commandement du génie dans la campagne de France en 1814. D’autres officiers, qui formaient comme une petite colonie canadienne dans la Touraine, y vécurent d’une pension sur l’État. Les Canadiens et les Acadiens réfugiés en France recevaient encore des secours du gouvernement longtemps après.

Ceux qui restèrent au Canada après le traité de 1763, se fiant à la promesse de leur nouvelle métropole, espéraient jouir enfin d’un gouvernement régulier. Ils envoyèrent, cette année-là, des agents à Londres pour présenter leurs hommages à George III et défendre leurs intérêts. Lorsque le chevalier de Léry et sa femme, Louise de Brouagues, qui était l’une des belles personnes de son temps, furent présentés à la Cour, le jeune roi fut si frappé de la beauté et de la grâce de Mme de Léry qu’il lui dit « que, si toutes les dames canadiennes lui ressemblaient, il avait fait en vérité une belle conquête ». Après les scènes de carnage et de désolation qui viennent de se dérouler sous nos yeux, cette anecdote semble avoir plus de grâce et mérite une place dans l’histoire.

Un des députés, M. Étienne Charrest, seigneur canadien, écrivit plusieurs lettres au comte d’Halifax, secrétaire d’État. Il réclama le maintien de toute l’organisation ecclésiastique ; il se plaignit de la justice militaire, de ses délais ; il recommanda le règlement des ordonnances et autres papiers dus par la France, et la prolongation du temps pour les liquider, parce que, ce temps étant trop court, les détenteurs canadiens se voyaient obligés de vendre avec précipitation leur papier à des marchands qui n’en donnaient que ce qu’ils voulaient. Les délégués religieux réitérèrent la demande de conserver l’évêque de Québec dans sa dignité. Ils offrirent de le loger au séminaire, dont il serait le supérieur et dont les membres, devenus chanoines, formeraient son chapitre. « Car, disaient-ils, c’est un usage universellement établi dans toute Église, qu’il n’y a point d’évêque titulaire sans chapitre. » L’Angleterre faisait ses objections et ne voulait admettre en Canada aucune juridiction ecclésiastique du siège de Rome (Instructions données à Murray, 7 décembre 1763).

Les Canadiens ressentaient déjà les malheurs de la domination étrangère. Les sacrifices qu’ils avaient consentis n’étaient rien en comparaison des souffrances et des humiliations qui se préparaient pour eux et pour leur postérité. D’abord l’Angleterre leur enleva les avantages naturels qu’offrait à leurs enfants l’étendue du pays. Elle démembra leur territoire. Le Labrador, depuis la petite rivière Saint-Jean jusqu’à la baie d’Hudson, l’île d’Anticosti, les îles de la Madeleine, furent annexés au gouvernement de Terre-Neuve ; les îles Saint-Jean et du Cap-Breton, à la Nouvelle-Écosse ; les rives méridionales des Grands Lacs aux colonies voisines ; tandis que le côté nord de ces mêmes lacs, à peu près désert, avec les terres plus lointaines, devint un domaine vague, sans gouvernement, en attendant des colons. Plus tard (1784), le Nouveau-Brunswick actuel fut détaché du Canada pour prendre le nom qu’il porte et une administration particulière.

Du territoire on passa aux lois. Le roi George III de sa seule autorité, sans le concours du Parlement, abolit le même jour, les lois françaises, toujours régnantes, si précises, si claires, si sages, et y substitua les lois anglaises, amas confus d’actes du Parlement et de décisions judiciaires, enveloppées de formes compliquées et barbares, dont la justice n’a pu encore se débarrasser en Angleterre, malgré les efforts de ses plus grands jurisconsultes. Et cette abolition était faite en vue d’assurer la protection et le bénéfice des lois de la nouvelle métropole à ceux de ses enfants qui s’établiraient en Canada. C’était renouveler l’attentat commis contre les Acadiens, s’il est vrai que la patrie n’est pas seulement dans l’enceinte d’une ville, dans les bornes d’une province, mais qu’elle est aussi dans les affections et les liens de famille, dans les lois, dans les mœurs et les usages nationaux. Personne en Angleterre n’éleva alors la voix contre un pareil acte de tyrannie, qui privait arbitrairement un pays de ses lois au profit d’une immigration future et incertaine. Il se trouva pourtant à Montréal un certain écrivain anglais, John Fleming, pour qualifier le geste anticonstitutionnel du monarque « d’acte de bienfaisance et de haute politique ». (Political annals of Lower Canada...). Les Canadiens furent dépouillés d’autres droits encore. En devenant sujets anglais, ils avaient acquis les droits constitutionnels qui appartiennent à tous les sujets de l’Empire. Néanmoins le roi déclara qu’il ne serait convoqué d’assemblées représentatives en Canada que quand les circonstances le permettraient ; ce qui était les priver de droits dont la jouissance eût assuré la conservation de ceux qu’ils avaient toujours possédés.

L’ordre aussi fut donné dans les instructions royales (7 décembre), d’exiger des Canadiens le serment d’allégeance. M. Goldfrap, secrétaire du gouverneur, écrivit aux curés que, s’ils refusaient de le prêter, ils seraient forcés de sortir du Canada. Les autres habitants devaient aussi, sous peine d’expulsion, prêter le même serment et souscrire les déclarations d’abjuration. [Ce serment, dit serment du « test », avaient pour objet d’exclure les catholiques fidèles des fonctions publics. Ce serment allait être aboli en 1828]. On voulait par ces actes leur faire repousser la juridiction ecclésiastique de Rome, et leur faire répudier le vieux prince de Galles, Jacques Stuart, qui, de Rome, où il s’était retiré, se prétendait encore roi d’Angleterre sous le nom de Jacques III, quoiqu’ils ne le connussent pas plus sous ce nom que sous l’autre. Ensuite on les somma de livrer leurs armes et de jurer qu’ils n’en cachaient aucune. Vers ce temps-là, il fut dressé un état des églises, des prêtres, des curés, de leurs revenus, de leurs biens, ainsi qu’un tableau des diverses communautés religieuses, avec un précis de leurs constitutions, de leurs droits, de leurs privilèges et de leurs propriétés.

Murray avait été nommé gouverneur général en remplacement de sir Jeffrey Amherst, repassé en Europe à la fin de 1763 et qui, bien qu’il eût été absent depuis 1760, peut être regardé comme le premier gouverneur anglais au Canada ; Gage, Murray, Burton, et ensuite le colonel Fréderick Haldimand, qui remplaça aux Trois-Rivières Burton, promu par Amherst au gouvernement de Montréal, n’ayant été que ses lieutenants. Murray, suivant des instructions royales, forma un nouveau Conseil, chargé d’exercer, conjointement avec lui, les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Ce corps, auquel il ne manquait que le droit d’imposer des taxes, devait être composé des lieutenants-gouverneurs de Montréal et des Trois-Rivières, du juge en chef, de l’inspecteur général des douanes, et de huit personnes, choisies parmi les habitants les plus considérables du pays. Murray y nomma cependant un seul Canadien, négociant obscur et sans influence, choisi pour faire nombre. [Il s’appelait François Mounier]. Un esprit d’exclusion haineux et jaloux avait dicté les instructions de la métropole, et c’est dans ce document funeste qu’on peut trouver la cause de la profonde antipathie de race qui a servi de prétexte à lord Durham pour recommander la révocation de la constitution de 1791, et la réunion de tout le Canada sous un même gouvernement, afin de noyer les Canadiens français dans une majorité anglaise.

Ce qui restait du pays subit une nouvelle division, et fut partagé en deux districts seulement, séparés par la rivière Saint-Maurice, au nord du fleuve, et par la rivière Godefroy, vis-à-vis le Saint-Maurice, au sud. Comme il n’y avait pas aux Trois-Rivières assez de protestants propres à la magistrature, les juges de paix de Montréal et de Québec devaient aller tenir les sessions trimestrielles de cette petite ville. Toute l’ancienne administration fut en même temps refondue. On établit (le 17 septembre 1764) une Cour supérieure, civile et criminelle, sous le nom de « Cour du Banc du roi », présidée par le juge en chef, et une Cour inférieure, dite « Cour des plaids communs », toutes les deux réglées sur celles de l’Angleterre et tenues de juger suivant les lois anglaises, excepté dans les causes pendantes entre Canadiens et commencées avant le 1er octobre 1764. Les juges étaient nommés par la majorité du Conseil du gouverneur et confirmés par l’Angleterre. Le Conseil devait servir lui-même de Cour d’appel sous la révision du Conseil privé du roi.

Les Canadiens repoussèrent universellement les nouvelles lois, avec raison, puisqu’elles n’ont servi qu’à favoriser la centralisation de la propriété foncière en Angleterre. Le Conseil, par qui l’on faisait décréter tous ces changements, rendit une foule d’ordonnances. Il régla le cours des monnaies, obligea les propriétaires à enregistrer les titres primitifs de leurs biens nobles ou roturiers, défendit de quitter le pays sans passeport, fixa l’âge de majorité à vingt et un ans, statua sur les crimes qualifiés de trahison et de félonie, etc.

Il fut question de créer une grande loterie de dix mille billets, d’une valeur totale de vingt mille livres sterling, pour rebâtir la cathédrale de Québec, incendiée pendant le siège. Afin d’attirer à cette entreprise, les lords de la trésorerie, l’archevêque de Cantorbéry, l’évêque de Londres et la société biblique, on leur envoya un projet qui annonçait assez clairement le dessein de s’emparer des biens religieux des Canadiens. Vers le même temps, le Bureau du commerce et des plantations nomma un agent (M. Kneller), pour administrer les biens des Jésuites, dont l’institut était maintenant exclu de France.

On ne cessait de surveiller la population, dont on paraissait redouter les mouvements mais le gouverneur n’osa point faire exécuter les ordres qu’il avait reçus touchant la déclaration d’abjuration et la remise des armes.

L’évêque, Mgr de Pontbriand, était décédé à Montréal en 1760, et le siège était resté vacant. À la cessation des hostilités, l’administrateur du diocèse et le clergé s’adressèrent au général Murray dans le but d’obtenir que le ministère anglais reconnût en Canada un évêque et un chapitre revêtus du pouvoir possédé par les évêques et les chapitres dans les pays catholiques. Murray recommanda leur demande au cabinet de Saint-James en 1763, et même envoya à Londres Cramahé, son secrétaire, appuyer sa recommandation. En 1765, les papiers y furent soumis aux avocats de la Couronne sir Francis Norton et sir William de Grey. Ceux-ci ne purent s’empêcher de déclarer que, d’après le traité de 1763, les Canadiens n’étaient pas sujets aux lois faites contre les catholiques d’Angleterre. Dès cette même année 1763, le chapitre de Québec avait choisi, pour le présenter au Souverain Pontife, M. de Montgolfier, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice à Montréal. Mais le gouverneur s’opposant à sa nomination, peut-être parce que ses sentiments pour la France étaient trop ardents, M. de Montgolfier renonça au siège épiscopal par une déclaration qu’il donna l’année suivante. Il indiqua en même temps au chapitre M. Jean-Olivier Briand, natif de Bretagne, chanoine et vicaire général du diocèse, comme l’un des sujets les plus dignes. M. Briand fut élu le 11 septembre 1764, et passa à Londres la même année. Deux ans après, il reçut, avec l’agrément de George III, ses bulles du pape Clément XIII, fut sacré évêque à Paris et revint en Canada. « Le gouvernement, dit l’abbé Ferland, avait fait savoir indirectement à M. Briand que, s’il se faisait consacrer, on n’en dirait rien, et l’on fermerait les yeux sur cette démarche ». [En fait, la vacance du siège épiscopal de Québec avait duré six années].

Au commencement de 1765, MM. Amiot et Boisseau, notables de Québec, demandèrent pour leurs compatriotes la permission de s’assembler. Le Conseil y consentit, pourvu que deux de ses membres fussent présents à la réunion avec pouvoir de la dissoudre, et qu’elle eût lieu à Québec. L’année suivante, une demande analogue faite par M. Ovide Hertel de Rouvile, au nom des seigneurs du district de Montréal, ne fut accordée qu’à la même condition. Lorsque ces seigneurs s’assemblèrent, à Montréal, le général Burton, qui n’en avait pas été prévenu, écrivit aussitôt aux magistrats ; ils lui répondirent que tout était dans l’ordre. « En tout cas, répliqua le général inquiet, si vous avez besoin de secours, je vous en enverrai » (Procès-verbaux du Conseil exécutif, Québec).

Rien d’étonnant qu’avec un pareil système d’oppression et de bouleversement, on ne tremblât de voir la victime s’insurger de désespoir. Bientôt, en effet, l’on observa de l’inquiétude dans les esprits ; des murmures, sourds d’abord, éclatèrent ensuite dans toutes les classes. Ceux qui connaissaient les Canadiens, de tout temps soumis aux lois, commencèrent à craindre les suites de ce mécontentement profond, surtout lorsqu’ils les virent critiquer tout haut les actes du gouvernement et montrer une hardiesse qu’on ne leur avait jamais vue. Si le gouverneur Murray était sévère, c’était un homme honorable et qui avait l’âme généreuse. Il aimait ces Canadiens dociles à l’autorité comme de vieux soldats, dont ils avaient contracté les habitudes dans les armées, ces paysans d’un grand courage et de mœurs simples. Une sympathie née dans les horreurs de la guerre, le portait à compatir à leur situation, tandis que le souvenir de son propre pays, la mémoire des malheurs de ces belliqueux enfants des montagnes d’Écosse, si fidèles à leurs anciens princes, confirmait peut-être en lui ces sentiments d’humanité. Pour tranquilliser les esprits, il rendit une ordonnance (6 novembre 1764) portant que, dans les procès relatifs à la tenure des terres et aux successions, on suivrait les lois et les usages reçus dans le pays sous le régime français. C’était revenir à la légalité, car si l’Angleterre avait le droit de changer les lois canadiennes sans l’agrément des habitants, ce changement ne pouvait se faire que par une décision de son Parlement ; ce qui fit dire plus tard au docte légiste Masères, après avoir cité la conduite de Guillaume le Conquérant et d’Edouard Ier à l’égard de l’Angleterre elle-même et du pays de Galles, que les lois anglaises n’avaient pas été légalement introduites en Canada, le roi ne pouvant statuer seul pour cette colonie, et que par conséquent les lois françaises y étaient encore en vigueur.

Cependant Murray était obligé d’agir avec un entourage de fonctionnaires dont il avait à rougir chaque jour. Une nuée d’aventuriers, d’intrigants, de valets, s’était abattue sur le Canada à la suite des troupes anglaises, et après la capitulation de Montréal. Des marchands d’une réputation perdue, des cabaretiers crapuleux en composaient la classe la plus nombreuse ; les hommes probes et honorables formaient l’exception. Tous les fonctionnaires publics, les juges, les jurés, étaient Anglais et protestants. Le juge en chef Gregory, tiré d’une prison pour être mis à la tête de la justice, ignorait le droit civil et la langue française. Le gouverneur se vit bientôt dans la nécessité de le suspendre de ses fonctions et de le renvoyer en Angleterre. Le procureur général n’était guère plus apte à exercer sa charge. Les places de secrétaire provincial, de greffier du conseil, de régistrateur, de « prévôt-maréchal » furent données à des favoris, qui les louèrent aux plus offrant ! Un chirurgien de la garnison et un capitaine en retraite étaient juges des plaids communs ; ils remplissaient en outre plusieurs autres emplois, qui élevaient leurs appointements à un chiffre considérable (Murray to the Lords of Trade, March 3 1763).

Murray, dégoûté de la tâche qu’on lui avait imposée, ne put dissimuler longtemps sa mauvaise humeur au ministère. « Le gouvernement civil établi, dit-il, il a fallu choisir les magistrats et prendre les jurés parmi quatre cent cinquante Anglais immigrés, commerçants, artisans et fermiers méprisables principalement par leur ignorance. Il n’est pas raisonnable de supposer qu’ils résistent à l’enivrement du pouvoir mis dans leurs mains contre leur attente, et qu’ils manquent de faire voir combien ils sont habiles à l’exercer. Ils haïssent la noblesse canadienne à cause de sa naissance, et parce qu’elle a des titres à leur respect ; ils détestent les autres habitants, parce qu’ils les voient soustraits à l’oppression dont ils les ont menacés » (Murray to Lord Shelburne, August 20th 1766).

Malgré tout ce qu’on avait accordé à leurs prétentions, ces nouveaux venus n’étaient pas encore satisfaits ; ils demandaient un gouvernement représentatif, pour posséder dans leur plénitude les droits qu’ils tenaient de leur origine, disaient-ils, et qui leur étaient inhérents. Mais, tout en accusant le despotisme du système existant, ils entendaient refuser aux Canadiens les avantages politiques qu’ils réclamaient pour eux-mêmes. Ils voulaient être seuls électeurs et seuls éligibles. Suivant eux, la loi anglaise était en vigueur à Québec comme à Londres, et ils regardaient la reconnaissance du catholicisme dans le traité de Versailles comme une de ces conventions illusoires qu’on viole sans déshonneur. En un mot, leur intention était de faire du Canada une nouvelle Irlande.

Sur des instructions de Londres, Murray convoqua une assemblée de représentants du peuple ; il le fit pour la forme, car il savait que les Canadiens, comme catholiques, refuseraient de prêter le serment du
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