Littérature québécoise








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(Histoire de France, tome XV, p. 554.)

Par cette capitulation célèbre le Canada passa au pouvoir de l’Angleterre. Le libre exercice de la religion catholique fut garanti aux habitants. Les séminaires et les communautés de femmes furent maintenus dans la possession de leurs biens, constitutions et privilèges mais Amherst refusa le même avantage aux Jésuites, aux Récollets et aux Sulpiciens, jusqu’à ce que le plaisir du roi d’Angleterre fût connu. Même réserve pour la dîme. À l’égard des lois, usages et coutumes de la colonie, et de l’impôt, il fut répondu que les Canadiens devenaient sujets du roi. Au surplus les particuliers conservèrent toutes leurs propriétés, et les seigneurs eurent l’adresse de faire confirmer leurs droits féodaux, nobles et non nobles.

Les Anglais entrèrent dans Montréal le jour même. Le gouverneur Vaudreuil, Lévis, les troupes, les officiers de l’administration civile et militaire s’embarquèrent à Québec, pendant le reste du mois et les premières semaines d’octobre, pour la France. Avant de partir, Vaudreuil manda à Belestre, commandant du Détroit, où trois à quatre cents familles canadiennes étaient établies, et aux chefs des autres postes de l’Ouest, de les remettre au major Robert Rogers, fameux partisan, ou à ses officiers. [Suivant Rogers, il y avait à ce moment deux mille cinq cents Français établis au Détroit et aux alentours. Belestre rendit son fort le 29 novembre (1760). Pour ce qui est des postes de Michillimakinac, du sault Sainte-Marie, de la baie Verte et de Saint-Joseph, ils furent cédés aux Anglais l’année suivante].

Il repassa en Europe environ cent quatre-vingt-cinq officiers, deux mille trois cent soixante-quinze soldats, y compris les blessés et les invalides, et un peu plus de cinq cents matelots, domestiques, femmes et enfants. Ces chiffres prouvent à la fois les cruels ravages de cette guerre, la faiblesse des secours envoyés par la France, et l’immense supériorité numérique des vainqueurs. Presque tous les habitants des villes les plus marquants abandonnèrent le pays à la suite des troupes. On encouragea leur émigration, ainsi que celle des officiers canadiens, dont les Anglais désiraient se débarrasser, et qui furent vivement sollicités de passer en France. Le Canada perdit par cet exil volontaire une population précieuse par sa bravoure, son expérience, ses lumières et sa connaissance des affaires publiques et commerciales. (État de l’embarquement des troupes à Québec ajouté à la lettre de Lévis au ministre de la marine. La Rochelle, 27 novembre 1760.)

Aussi bien, au commencement de 1761, le régime français avait cessé d’exister dans toute l’étendue du Canada, après avoir duré un siècle et demi. En quittant ce pays, Vaudreuil rendit hommage à ses habitants dans une lettre aux ministres de Louis XV. « Avec ce beau et vaste pays, disait-il, la France perd soixante et dix mille âmes, dont l’espèce est d’autant plus rare que jamais peuples n’ont été aussi dociles, aussi braves et aussi attachés à leur prince. Les vexations qu’ils ont éprouvées depuis plusieurs années, et particulièrement depuis les cinq dernières avant la reddition de Québec, sans murmurer ni oser faire parvenir leurs justes plaintes au pied du trône, prouvent assez leur docilité. »

Quant à l’armée, le simple récit de ses combats et de ses travaux suffit pour faire son éloge. Jamais la France n’a eu de soldats plus intrépides ni plus dévoués. Dix faibles bataillons, obligés le plus souvent de se recruter dans le pays même, faute de secours d’Europe, eurent à défendre cet immense territoire qui s’étend depuis l’Acadie jusqu’au lac Érié, et à lutter contre les forces décuples que les Anglo-Américains dressèrent en bataille. Peu de ces braves gens revirent leur patrie, où leur général rendit pleine justice à leur mérite. « Ils ont fait des prodiges de valeur, écrivit-il au ministre ; ils ont donné, comme les habitants eux-mêmes, des preuves réitérées, surtout le 28 avril, que la conservation du Canada ne pouvait dépendre ni de leur zèle ni de leur courage ; et c’est une suite des malheurs et de la fatalité auxquels, depuis quelque temps, ce pays était en butte, que les secours de France ne soient pas arrivés dans le moment critique. Quelque médiocres qu’ils fussent, joints au dernier succès, ils auraient déterminé la reprise de Québec » (Lévis à Berryer, 27 novembre 1760).

Dans cette dépêche il disait aussi que le gouverneur avait mis en usage, jusqu’au dernier moment, toutes les ressources dont la prudence et l’expérience humaines sont capables.

Lévis, en rentrant en France, passa à l’armée d’Allemagne, où il se distingua à la bataille de Johannisberg, gagnée en 1762 par les princes de Soubise et de Condé sur le fameux Guillaume de Brunswick. À la paix il fut nommé au gouvernement de la province d’Artois (1765), créé maréchal de France en 1783, et duc héréditaire l’année suivante. Il expirait le 26 novembre, à Arras, où il s’était rendu pour tenir les États provinciaux, qui lui firent de magnifiques obsèques et lui érigèrent un monument dans la cathédrale de la ville.

Sa conduite en Canada surtout après la mort de Montcalm, nous donne l’idée la plus favorable de ses aptitudes militaires. Sa présence au combat semblait assurer le succès. On gagna toutes les batailles où il assista. Peut-être était-il le seul homme capable de sauver le pays. Sa prudence, d’ailleurs, l’empêcha toujours d’entrer dans les malheureux différends qui désunirent Montcalm et Vaudreuil. S’il n’avait pas la vivacité du vainqueur de Carillon, il possédait le jugement, la fermeté, le coup d’œil et par surcroît, le bonheur de la victoire.

Bourlamaque mourut en 1764 gouverneur de la Guadeloupe. Bougainville, on le sait, prit une part glorieuse, comme officier supérieur, aux campagnes de la marine française dans la guerre de la Révolution américaine ; il s’est surtout illustré par son voyage autour du monde et ses découvertes géographiques.

La nouvelle de la soumission du Canada fut reçue en Angleterre avec le même transport de joie que l’avait été celle de la reddition de Québec. Le roi donna des gratifications aux officiers qui apportèrent les dépêches du général Amherst. En France, le gouvernement s’attendait depuis longtemps à la perte de ce pays ; et il avait recommandé d’obtenir du vainqueur les conditions les plus avantageuses possibles pour les colons, premières victimes de ce grand désastre national. [Au vrai, Vaudreuil fut blâmé sévèrement pour avoir rendu le Canada à des conditions si peu honorables, surtout après les représentations que lui avaient faites le général Lévis. (Lettre de Berryer, 5 décembre 1760)]. De même le peuple, qui ignorait à quel état de faiblesse était réduit tout le système colonial, fut vivement ému de la perte de la plus belle, de la plus ancienne colonie française. Il se sentit la rougeur au front et le remords au cœur, en voyant passer sous le joug étranger environ soixante mille de ses enfants, parlant sa langue, vivant sous ses lois, et qui s’étaient vainement sacrifiés pendant sept ans pour éviter une destinée qu’un meilleur gouvernement eût conjurée. Il se contint, néanmoins, aux yeux de l’Europe et il chercha un prétexte pour voiler sa défaite. Le gouvernement, comme il faisait au même temps pour l’Inde, en sacrifiant Lally Tollendal, lui jeta pour le satisfaire de nombreuses victimes dans la personne de fonctionnaires innocents ou de prévaricateurs connus et accusés depuis longtemps. La plupart des agents de l’administration en Canada, dès leur retour en France, furent livrés à la vindicte publique et traduit devant une commission judiciaire du Châtelet de Paris (Arrêt du Conseil d’État, 12 décembre 1761).

Lorsque Bigot se présenta à Versailles, il fut accueilli par des paroles de disgrâce et les plus dures reproches. « C’est vous, lui dit le ministre de la marine Berryer, qui avez perdu la colonie ; vos dépenses étaient énormes ; vous vous permettiez le commerce, votre fortune est immense ; votre administration a été infidèle, elle est coupable. » Un cri universel s’était élevé en France contre ce fonctionnaire parmi ceux qui s’intéressaient aux colonies. Tous les Canadiens, disait-on, sont prêts à rendre témoignage des malversations qui ont été commises. L’intendant essaya inutilement de se justifier. Il se retira à Bordeaux, d’où, ayant appris quelques mois après qu’il était question de l’arrêter, il revint à Paris pour tâcher de conjurer l’orage ; mais les portes des ministres lui furent fermées ; enfin, le 17 novembre 1761, il fut jeté à la Bastille, où il resta onze mois entiers sans communiquer avec personne. En même temps, vingt autres prévenus à titre de complices subirent le même sort, et plus de trente furent décrétés de prise de corps comme contumaces. Le Conseil d’État ordonna au Châtelet d’instruire leur procès criminellement. Le gouverneur lui-même, Vaudreuil, dut comparaître devant le tribunal par suite des accusations des partisans du général Montcalm et des insinuations perfides de Bigot. La procédure dura depuis le mois de décembre 1761 jusqu’à la fin de mars 1763. Les accusés obtinrent, en octobre 1762, des conseils pour préparer leurs défenses.

Le marquis de Vaudreuil avait gouverné le Canada durant l’époque la plus difficile de son histoire. Il entrait pauvre en France après avoir servi le roi cinquante-six ans, une partie de cette longue carrière comme gouverneur des Trois-Rivières et ensuite de la Louisiane. Il avait acquis dans cette dernière province des plantations qu’il fut obligé de vendre bientôt après, afin de soutenir la dignité de son rang en Canada. Il avait aussi sacrifié, de même que Montcalm et Lévis, ses appointements pour subvenir aux besoins publics à la fin de la guerre. Ainsi toute sa fortune, comme il le disait lui-même, consistait dans l’espérance des bienfaits du roi. Aussi sa défense fut-elle pleine de dignité. Il repoussa les insinuations des vrais coupables, et, dédaignant de se justifier lui-même, il éleva la voix en faveur des officiers canadiens que Bigot avait accusés. « Élevé en Canada, il les connaissait, disait-il, et il soutenait qu’ils étaient presque tous d’une probité aussi éprouvée que leur valeur. En général, les Canadiens semblent être nés soldats ; une éducation mâle et toute militaire les endurcit de bonne heure à la fatigue et au danger. Le détail de leurs expéditions, de leurs voyages, de leurs entreprises, de leurs négociations avec les naturels du pays, offre des miracles de courage, d’activité, de patience dans la disette, de sang-froid dans le péril, de docilité aux ordres des généraux, qui ont coûté la vie à plusieurs sans jamais ralentir le zèle des autres. Ces commandants intrépides, avec une poignée de Canadiens et quelques sauvages, ont souvent déconcerté les projets, ruiné les préparatifs, ravagé les provinces et battu les troupes des Anglais huit à dix fois plus nombreuses que leurs détachements. Ces talents étaient précieux dans un pays dont les frontières étaient si vastes. » Et il ajoutait « qu’il manquerait à ce qu’il devait à ces généreux guerriers, à l’État et à lui-même, s’il ne publiait pas leurs services, leurs talents et leur innocence ». On peut dire aussi, à l’appui de ce témoignage, que tous les officiers canadiens de l’ordre militaire qui restèrent dans le pays après la capitulation, se trouvèrent beaucoup plus pauvres qu’avant la guerre, et que, parmi ceux de l’ordre civil, les seuls qui se fussent enrichis furent le contumace Deschenaux, secrétaire de l’intendant, et les obscurs spéculateurs qui avaient servi d’instrument à Bigot ; leur fortune, acquise au milieu des désastres et de la ruine publique, a attaché à leurs noms en Canada une flétrissure ineffaçable.

Le président de la commission, assisté de vingt-cinq conseillers au Châtelet, rendit son arrêt contre les accusés, le 10 décembre 1763. Le marquis de Vaudreuil, qui mourut l’année suivante, moins des suites de l’âge que des chagrins que lui avait causés l’ingratitude du gouvernement, fut déchargé de l’accusation avec cinq autres. Bigot et le trésorier Varin furent bannis à perpétuité du royaume, et leurs biens confisqués. Plusieurs autres concussionnaires ou dilapidateurs furent condamnés à des bannissements temporaires et à des confiscations ou restitutions plus ou moins considérables. Les seules restitutions s’élevèrent ensemble à onze millions quatre cent mille francs ; le munitionnaire Cadet fut condamné pour sa part à rendre six millions. Le reste des accusés se composait d’employés subalternes ; ils furent ou admonestés ou renvoyés absous, après un plus ample informé. (Jugement rendu souverainement et en dernier ressort dans l’affaire du Canada, 1763).

Il est incontestable que de grandes malversations avaient été commises : mais elles ont été exagérées, comme on peut s’en convaincre en comparant les dépenses du Canada avec celles des colonies anglaises dans cette guerre. La levée et l’entretien de sept mille hommes, en 1758, coûtèrent au Massachusetts cent quatre-vingt mille livres sterling, et la défense de la frontière trente mille livres, en tout cinq millions deux cent cinquante mille francs. Dès la première année de la guerre, le Canada pourvoyait à la subsistance d’une armée aussi nombreuse et, en outre, d’une partie des Acadiens. L’armée, sans augmenter beaucoup jusqu’en 1759, eut à faire face à des forces bien supérieures, et à se transporter continuellement à de longues distances pour les repousser sur une frontière qui s’étendait depuis le golfe Saint-Laurent jusqu’au Mississipi. Les frais de transport, dans l’état où étaient alors les communications, devaient être énormes. Bientôt la disette de vivres et de marchandises, causée, d’une part, par la suprématie des Anglais sur les mers, qui interrompait les communications avec la France, et, de l’autre, par l’abandon dans lequel le départ des habitants pour l’armée laissa les terres, vint décupler les dépenses en raison de la hausse exorbitante des prix de toutes choses. Aussi ces dépenses montèrent-elles rapidement.

En 1760, il restait dû par l’État quatre-vingts millions de francs, dont quarante et un aux Canadiens : trente-quatre millions en ordonnances, et sept en lettres de change. La créance des Canadiens, immense pour le pays, fut presque entièrement perdue par eux. Des négociants et des officiers anglais achetèrent à vil prix une partie de ces papiers, et en revendirent argent comptant une portion à des facteurs français sur la place de Londres. Par leur influence, il fut ensuite stipulé, au traité de 1763, un dédommagement de trois millions six cent mille francs pour la réduction opérée par la France de la moitié sur les lettres de change et des trois quarts sur les ordonnances. Les Canadiens, à qui cette réduction avait fait perdre d’un seul coup vingt-neuf millions sur leurs créances, retirèrent peu de chose de ce dédommagement. Le papier qu’ils possédaient encore resta longtemps sans valeur ; en 1765, ils furent invités à en faire la déclaration et à en remettre des bordereaux à des commissaires chargés d’envoyer ces états en Angleterre. Il y eut seize cent trente-neuf dépôts de bordereaux, qui se montèrent à une somme considérable ; mais, livrée à l’agiotage, presque toute cette somme fut acquise par des spéculateurs en quelque sorte pour rien. Le 29 mars 1766, une nouvelle convention fut signée à Londres entre le ministre plénipotentiaire de la France et celui de l’Angleterre, pour liquider ce qui restait de papier du Canada aux propriétaires et porteurs britanniques. Il fut arrêté qu’il serait soldé en contrats de rente à quatre et demi pour cent, qui suivraient, pour le remboursement, le sort des autres dettes de l’État. On peut conclure de tout cela, premièrement, que la guerre du Canada n’occasionna pas cet épuisement du trésor auquel les ministres attribuaient les malheurs de la France, pour se justifier, puisqu’une très petite partie de la dépense fut payée pendant qu’elle avait les armes à la main ; et, en second lieu, que l’accusation portée contre les fonctionnaires de la colonie tendait principalement à faire retomber sur ces derniers et non sur les ministres, véritables auteurs des désastres, la responsabilité des événements et la haine de la nation ; car, plus vigilants, les ministres auraient destitué les fonctionnaires infidèles. [Le jugement de Richard Waddington appuyé sur une documentation large et solide et dicté par un haut souci d’impartialité, prend ici encore toute son importance : « Il faut le proclamer à titre de vérité absolue : la responsabilité de la perte de notre colonie incombe tout entière à l’incurie, à la négligence, disons le mot propre, à l’imbécillité de Louis XV et de ses conseillers. » (La guerre de Sept Ans, tome IV, p. 392)].

Depuis 1758 surtout, la fortune semblait vouloir accabler la France, qui n’éprouvait plus que des revers sur terre et sur mer dans toutes les parties du monde. Elle chercha inutilement à ouvrir des négociations avec l’Angleterre. En 1761, le nouveau ministre de la guerre, Choiseul, [devenu aussi ministre de la marine,] qui exerçait en réalité les pouvoirs de premier ministre, entraîna l’Espagne dans les hostilités par le traité entre les branches de la maison de Bourbon, connu sous le nom de Pacte de Famille (15 août) ; mais les désastres militaires et les malheurs publics ne cessèrent point pour cela. L’Espagne perdit Manille, dans l’Océanie occidentale, Cuba, douze vaisseaux de ligne et cent millions en prises ; quant à la France, il lui resta à peine une colonie et elle ne gagna rien en Europe. Grâce à la médiation de la Sardaigne, aux dispositions pacifiques de lord Bute, qui était parvenu à éloigner Pitt d’un cabinet qu’il ne gouvernait plus, et peut-être aussi grâce à la diversion sur un allié de l’Angleterre, le Portugal, que l’Espagne et la France attaquèrent en vue d’en faire un objet de compensation, les préliminaires de paix furent signés à Fontainebleau, le 3 novembre 1762, entre la France, l’Espagne et l’Angleterre et la paix définitive fut conclue à Paris, entre ces trois nations et le Portugal, le 10 février suivant. La France céda à la Grande-Bretagne, en Amérique, entre autres territoires, le Canada, ses dépendances, et toutes les îles du golfe Saint-Laurent, sauf les îlots de Saint-Pierre et de Miquelon, qu’elle se réserva pour l’usage de ses pêcheurs, et une partie de la Louisiane ; elle céda à l’Espagne, par une convention secrète, le reste de la Louisiane, c’est-à-dire la rive gauche du Mississipi, comme dédommagement à la perte de la Floride et de la baie de Pensacola, que les Espagnols abandonnaient aux Anglais pour recouvrer Cuba. [La France cédait, en outre, à l’Angleterre l’Inde, moins quelques comptoirs ; elle lui cédait aussi les îles de la Dominique, de Saint-Vincent, de Tabago et de Grenade ; mais elle échangeait Minorque contre la Martinique, la Guadeloupe et Belle-Isle. Par suite, l’opinion anglaise condamna le traité de Paris, lequel n’obtint l’assentiment du Parlement que grâce à sa vénalité. Pitt, quoique malade, se rendit à la Chambre des lords pour en exprimer son indignation.] La seule autre stipulation touchant le Canada fut celle par laquelle l’Angleterre déclara que les Canadiens jouiraient du libre exercice de leur religion. Le silence fut gardé sur l’article de leurs lois, probablement parce qu’en devenant sujets anglais ils devenaient participants du pouvoir législatif, tandis que le catholicisme, à peine toléré dans les colonies voisines, frappé de réprobation par la constitution de l’État, avait besoin qu’une stipulation expresse reconnût le droit accordé par la capitulation.

La Louisiane, qui subissait à son insu le sort du Canada, n’avait pas été conquise [grâce à l’habile politique du chevalier Louis Billouart de Kerlérec qui gouverna la colonie de 1752 à 1763]. Elle avait même connu assez de tranquillité pendant toute la guerre. Depuis l’époque où nous nous sommes arrêté dans son histoire, elle s’était mise à prospérer. La guerre contre les Natchez avait achevé d’épuiser la Compagnie des Indes, et l’avait obligée de remettre en 1731 la Louisiane au roi, qui y avait rendu le commerce libre. Ce beau pays, jouissant dès lors de plus de liberté, vit sa population, ses établissements, son commerce augmenter peu à peu, mais l’esprit de changement vint encore planer sur lui. La France voulut réaliser le projet, formé au siècle précédent, d’unir ensemble le Canada et la Louisiane pour fermer aux Anglais les pays de l’Ouest et les retenir sur les bords de la mer Atlantique. Le manque d’habitants, la vaste étendue des contrées sauvages, qui séparaient les deux pays, rendirent ce projet inexécutable. Après la paix de 1748, la France sembla s’occuper encore une fois sérieusement de la colonisation de la Louisiane. Quoique ses mesures ne fussent pas toujours heureuses, à cause des fausses notions de la plupart des administrateurs qu’elle envoyait d’Europe gouverner cette colonie ; et malgré les désordres qu’apportaient, dans le commerce et dans les finances, des émissions imprudentes d’ordonnances et de papier-monnaie, qui tombaient bientôt dans l’agiotage et le discrédit, la Louisiane fit alors des progrès rapides. Au moment où elle croyait avoir atteint son plus haut degré de prospérité depuis sa fondation, elle se vit tout à coup soumise aux pires malheurs que puisse éprouver un peuple, la sujétion étrangère et le partage de son territoire entre différentes nations. Ainsi La Nouvelle-Orléans, quoique sur la rive gauche du Mississipi, fut attachée, avec le pays, jusqu’au milieu du lac Pontchartrain, au territoire cédé à l’Espagne.

En 1764, le gouverneur de cette contrée, M. d’Abbadie, [successeur de Kerlérec qu’on avait rappelé,] reçut de Louis XV l’ordre de communiquer aux colons le traité de cession à l’Espagne ; il en fut si contristé qu’il mourut de chagrin. Les Louisianais au nombre de sept mille, firent des représentations en France dans les termes les plus pressants et les plus pathétiques. [Mais la mission de Jean Milhet auprès de Choiseul fut sans succès. Le nouveau gouverneur espagnol, don Antonio Ulloa, arriva au mois de mars 1766 et se contenta de prendre possession de quelques postes, en présence du capitaine Aubry qui avait remplacé d’Abbadie (1765). Déjà un mouvement de révolte, dirigé principalement par le procureur général de la colonie, Chauvin de La Frénière, s’était dessiné parmi les habitants français. La publication d’un décret qui frappait le commerce de restrictions sévères (3 mars 1768) porta l’irritation à son comble. On réclama le renvoi d’Ulloa et une requête en ce sens, signée par cinq cent trente personnes, fut adressée au Conseil supérieur. Le Conseil se réunit en séance extraordinaire. Plusieurs membres prétendirent qu’on n’avait pas le droit de céder les colons sans leur consentement et demandèrent que la cession de la Louisiane fût déclarée nulle. Après un réquisitoire du procureur général, on décida l’expulsion d’Ulloa (29 octobre). Le commandant français Aubry eut beau protester que la restitution du pays était irrévocable ; le Conseil maintint sa résolution. Ulloa dut se rembarquer et la Louisiane rentra, un moment, dans le calme.] En 1769, le général Alexandre O’Reilly [aborda à La Nouvelle-Orléans avec vingt-quatre vaisseaux portant trois mille hommes et prit possession définitive de toute la colonie pour l’Espagne (18 août). À peine trois jours s’étaient écoulés quand il fit inviter chez lui les chefs de la rébellion que lui avait dénoncés Aubry. Ils se rendirent à son cabinet au nombre de huit ; pendant qu’ils attendaient], les portes s’ouvrirent tout à coup et O’Reilly parut à la tête d’une troupe de soldats qui saisirent les conjurés, les chargèrent de chaînes et les jetèrent en prison [ou les mirent sur des galères. Six d’entre eux, La Frénière, Noyan, Marquis, Caresse, Joseph Milhet et Villeré furent condamnés à mort le 24 octobre et exécutés le lendemain] par ordre de ce gouverneur sanguinaire. La Frénière, avant de subir son supplice, protesta de son innocence, et encouragea ses compagnons à mourir avec fermeté. Il chargea un parent d’envoyer son écharpe à sa femme afin qu’elle la remît à son fils quand il aurait vingt ans. Il commanda le feu aux soldats [après avoir prononcé ses dernières paroles : « Mourir pour le roi, mourir Français, quoi de plus glorieux »]. Cinq autres Français furent envoyés dans une forteresse de Cuba et un sixième condamné aux galères. Cet événement tragique marqua le passage de la Louisiane sous une domination étrangère.

Il ne resta plus à la France dans l’Amérique du Nord que quelques rochers stériles et chargés de brume, sur les bords de la mer, dans le voisinage de Terre-Neuve. En France, même, plusieurs ne virent dans la perte du Canada qu’un grand pas de fait vers la ruine du despotisme inerte et sensuel du roi. La décadence de l’Ancien Régime monarchique était visible, mais elle pouvait se prolonger longtemps. Les événements arrivés en Amérique devaient la précipiter, et les penseurs qui voulaient une réformation complète dans l’organisation sociale, et qui voulaient appuyer cette réformation sur la liberté, oublièrent le malheur présent de la nation, et surprirent la foule par des applaudissements qui profanaient à ses yeux le culte sacré de la patrie.

[« En France, le sentiment national a été violemment offensé par tant de désastres qui n’avaient pas même laissé l’honneur sauf. On applaudissait Frédéric ; on le célébrait en vers et en prose ; on faisait des chansons sur les ministres qui conduisaient la politique, sur les généraux qui conduisaient les armées, des chansons gaies même sur les désastres. C’est qu’on se désintéressait des faits et gestes d’un gouvernement et d’une Cour qui perdaient toute autorité, tout crédit sur la nation. On n’en ressentait pas moins vivement la diminution de la France dans le monde. On pensait ce qu’écrivit le cardinal de Bernis dans un jugement sur le rôle des divers États, avant et pendant la guerre : « Le nôtre a été extravagant et honteux. » (H. Carré, Histoire de France d’E. Lavisse, tome VIII, 1909, 2e part. p. 288). Il faut souligner en même temps que les principales villes du royaume, notamment La Rochelle, Bordeaux, Nantes, Le Havre, Rouen, Marseille, Lyon, Saint-Malo, Bayonne, Dunkerque, Montpellier protestèrent avec énergie auprès du gouvernement contre la cession du Canada à l’Angleterre].

Voltaire, retiré à Ferney, célébra le triomphe des Anglais à Québec par un banquet, non comme le triomphe de l’Angleterre sur la France, mais comme le triomphe de la liberté sur le despotisme. Il prévoyait que la perte du Canada serait la délivrance des colonies anglaises, et par suite l’affranchissement de toute l’Amérique. Après le banquet, la compagnie se retira dans une galerie terminée par un théâtre élégant, où l’on joua Le Patriote insulaire, pièce remplie de sentiments chaleureux pour la liberté. Voltaire parut lui-même dans le principal rôle. Après la pièce, les fenêtres de la galerie s’ouvrirent, et l’on vit une cour spacieuse illuminée et ornée de trophées sauvages. On fit partir un magnifique feu d’artifice au bruit d’une belle musique guerrière. L’étoile de Saint-George lançait des fusées, au-dessous desquelles on voyait représentée la cataracte de Niagara (Public Advertiser, Londres, 28 novembre 1759).

Ce spectacle étrange donné par un Français a quelque chose de sinistre. C’est le rire effréné d’une haine plus forte que le malheur ; mais ce rire effrayant a reçu depuis son explication dans les bouleversements et les vengeances de 1793. La cause des Canadiens fut vengée dans des flots de sang. Hélas ! la France ne pouvait plus rien pour des enfants [que le sort des armes, après un siècle et demi, avait fait passer sous une puissance étrangère. Mais, ils étaient combien résolus, on le verra par la suite de cette histoire, à garder et à défendre tenacement la foi, la langue, les traditions, tout le trésor spirituel et moral qu’ils avaient reçu de leurs pères].

Bibliographie


Sources et ouvrages à consulter. À la bibliographie précédente, on joindra : Relations et journaux, dans la coll. Lévis. – W. Johnstone, The campaign of 1760 in Canada, dans Mémoires de la Soc. hist. et litt. de Québec, 1868. – Lettres de divers particuliers, coll. Lévis. – Relation de la campagne de 1760, (ibid). – Le texte du traité de Paris de 1763 se trouve dans Documents relating to the Constitutional History of Canada, Ottawa, vol. 1. – Aux ouvrages déjà mentionnés, ajouter les chapitres de J. Tramond dans l’Histoire des colonies françaises de G. Hanotaux et Alfred Martineau, Paris, 1929. – Sur la situation et la politique de la France à cette époque, on lira L. Schöne, La politique coloniale de la France sous Louis XV et Louis XVI, Paris, 1907. – Daubigny, Choiseul et la France d’outre-mer après le traité de Paris, Paris, 1892. – Bourguet, Études sur la politique étrangère du duc de Choiseul, Paris, 1909. – Miss K. Hottblack, The peace of Paris 1763, Londres, 1908 ; sans oublier les jugements et les considérations de R. Waddington et de P. Muret cités précédemment, et l’Histoire de France d’E. Lavisse, tome VIII, 2e part. – Sur la politique anglaise, voir principalement la Cambridge History of the British Empire, vol. I, 1929 – Voir aussi Villiers de Terrage, Les dernières années de la Louisiane française, Paris, 1904, et surtout E. Lauvrière, Histoire de la Louisiane, déjà citée, Bâton-Rouge, 1940. – E. W. Lyon, Louisiana in French diplomacy, 1759-1804, University of Oklahoma Press, 1934. – J. J. Meng, « Franco-American diplomacy and the treaty of Paris », American catholic historical Society review, 1933. – W. L. Grant, « Canada versus Guadeloupe », American hist. Review, 1912-1913, (démontre que l’Angleterre était prête à restituer le Canada à la France en échange de la Guadeloupe). – A. Fauteux, « Jean Vauquelin », Mem. de la Soc. royale, 1930. – Notons aussi le chapitre de H. W. Temperley, The peace of Paris, dans la Cambridge Hist. of the British Empire, vol. I.
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