Littérature québécoise








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Chapitre II



Le Conseil législatif

1777-1792


[Si le choix du général Burgoyne pour commander l’expédition canadienne contre Albany avait blessé avec raison le gouverneur Carleton,] le dénouement de la campagne le vengeait bien d’une telle injustice. Privé par le ministre des colonies, lord George Germain, d’un commandement militaire qu’il avait ambitionné, il s’était occupé en Canada de l’administration, qui appelait de nombreuses réformes. La guerre avait empêché la réunion du Conseil législatif en 1776 ; il fut convoqué l’année suivante.

La session fut laborieuse, mais calme comme on devait l’attendre d’une assemblée nommée par la Couronne et composée presque en entier de ses plus dociles créatures. À la vue de la guerre civile dans les autres colonies, il se garda bien de s’opposer à la volonté métropolitaine et toutes les mesures du gouvernement passèrent presque à l’unanimité des voix. Ce corps tenait plutôt d’un conseil d’État que d’une chambre législative. Il siégeait à huis clos. En 1784, plusieurs citoyens frappèrent à sa porte pour être admis aux débats. Leur demande fut rejetée. Les deux langues y étaient en usage, et les lois étaient rendues en français comme en anglais. Mais, sur les vingt-trois membres qui composaient le Conseil en 1777, on ne comptait que huit Canadiens. Les autres étaient des fonctionnaires, qui travaillaient avec une ardeur infatigable, soit à accumuler les emplois sur leurs têtes, soit à accaparer les terres publiques ; ou des marchands nés hors du pays et qui n’y avaient que des intérêts commerciaux et temporaires. Un particulier alla même jusqu’à réclamer le palais de l’intendant. Certes, depuis que les biens des Jésuites avaient été promis à lord Amherst, on ne croyait pas pouvoir trop demander. Tous recevaient un traitement. Les conseillers canadiens, choisis parmi les seigneurs, réclamaient à titre de nobles toutes sortes de privilèges, comme l’exemption des corvées et du logement des gens de guerre. Ils se montraient opposés au peuple quand leurs intérêts étaient en désaccord. Élevés, pour ainsi dire, dans les camps, ils entendaient le gouvernement à la façon militaire, et prenaient chaudement la cause du pouvoir dans toutes les questions qui ne touchaient point à leurs institutions ou à leur nationalité : leur maxime était : « Si veut le roi, si veut la loi ». Bien qu’abandonnés par la plupart de leurs censitaires lors de l’invasion américaine, ils ne cessèrent point de montrer une inviolable fidélité à la métropole. Les autres conseillers, opposés en masse aux Canadiens pour les raisons que nous connaissons déjà, sortaient, presque tous, de cette classe d’émigrés dont le gouverneur Murray a tracé un portrait si peu flatteur. Leur instruction, sans être plus soignée que celle des seigneurs, était servie par l’expérience et la pratique que donne au peuple la jouissance d’institutions libres en matière de gouvernement. Fiers de ce petit vernis de savoir-faire, ils prenaient des airs d’importance et d’orgueil, dont les seigneurs se moquaient ensuite dans leurs manoirs. Les seigneurs souriaient en voyant au Conseil leurs collègues, autrefois obscurs démocrates de la vieille Angleterre, se transformer en aristocrates dédaigneux. Ils voyaient aussi déjà quelques-uns de ces hommes, nourrissant des idées ambitieuses, prendre avec chaleur la défense des intérêts du peuple, et se tourner ensuite contre lui, lorsqu’ils avaient atteint leurs objectifs. Ils en voyaient d’autres accuser les Canadiens de rébellion auprès du gouvernement, et assurer en même temps tout bas les amis de la cause américaine que leur plus vif désir était de la voir triompher : tels étaient ceux qui étaient sortis de Québec à l’approche des républicains en 1775.

Ces deux classes d’hommes, mises en présence, pouvaient fournir à la métropole des éléments fertiles en discordes, si l’une d’elles s’avisait jamais de vouloir combattre sa politique. Mais le choix avait été fait, il semble, de manière à prévenir l’emploi de cette funeste ressource. Au surplus, la sympathie des seigneurs était acquise tout entière à l’autorité royale et le parti anglais se trouvait trop puissant dans le Conseil pour avoir des motifs raisonnables de plainte contre le partage du pouvoir législatif. Quant aux intérêts particuliers et exclusifs du peuple, personne ne les représentait. En 1777, les seigneurs, par dépit peut-être de n’avoir pu entraîner leurs censitaires contre les républicains, et les Anglais, par antipathie nationale, firent des lois marquées au coin d’une tyrannie dont le pays n’avait pas encore vu d’exemple.

Le corps législatif, par la composition de sa majorité, offrait donc un gage de son obéissance et de sa soumission. Il rendit seize ordonnances pendant la session (janvier-avril 1777). Les deux plus importantes se rapportaient à la milice et à l’administration de la justice.

Le Conseil retint les tribunaux qui existaient déjà, en changeant un peu leurs attributions, et ajouta une Cour de Probate ou de vérification des testaments. Il s’érigea lui-même en Cour d’appel, sauf la juridiction du Conseil privé d’Angleterre en dernier ressort. Outre ces tribunaux, il accorda au gouverneur la faculté d’instituer deux cours « d’oyer et terminer » selon le besoin, et il donna aux magistrats des sessions trimestrielles de paix le pouvoir de juger les délits minimes.

L’ordonnance sur la milice renfermait plusieurs dispositions injustes, contre lesquelles le peuple ne tarda pas à murmurer. Les Anglais, d’ailleurs, avaient les idées les plus fausses sur l’ancien régime français en Canada. Ils croyaient que ce régime n’avait été qu’une tyrannie capricieuse et sans frein. Ignoraient-ils qu’il était fondé sur des lois écrites et des règles consacrées par un long usage, que le gouverneur et l’intendant devaient observer ? Et ne savaient-ils pas que la monarchie française, de sa nature, était plus traditionnelle qu’absolue ? Le Conseil législatif crut donc suivre l’exemple des temps passés en établissant comme règles des obligations qui n’avaient été imposées aux milices que dans des circonstances extraordinaires, pour la sûreté générale et pour répondre au vœu publique. Il créa de la sorte un despotisme militaire pur et simple. Son ordonnance assujettissait tous les habitants à des services rigoureux, comme à aller porter les armes hors du Canada pendant un temps indéfini, à faire les travaux agricoles de leurs voisins partis pour l’armée, etc. Il fallait s’acquitter de ces charges énormes gratuitement, sous les peines les plus sévères. [Cette ordonnance resta en vigueur jusqu’en 1794]. Les autres concernaient le cours monétaire, le commerce, la voirie, la police et la poste.

Le parti qui s’était opposé à la Constitution de 1774 se prévalut aussitôt des fautes et de l’ignorance des juges pour attaquer le nouveau système. Les divers tribunaux privés des lumières nécessaires, et allant au gré des sympathies ou des préjugés des magistrats, ne suivaient ni les mêmes lois ni la même jurisprudence. De sorte qu’il en résulta tous les jours des irrégularités et une incertitude très inquiétantes. Des marchands du Canada, se trouvant à Londres, se plaignirent de cet abus à lord Germain, et demandèrent l’abrogation de l’Acte de 1774 et l’établissement d’une chambre élective (2 avril 1778). Le ministre des colonies répondit qu’il serait dangereux de changer la constitution lorsque les rebelles étaient encore sur les frontières de la colonie.

Cependant on protestait hautement contre la loi sur la milice : le peuple des campagnes était écrasé de corvées. (Pétitions des habitants français du Canada, 1778-1784). [Ils étaient encore tenus de loger des soldats gratuitement. D’ailleurs officiers et soldats anglais allaient quelquefois jusqu’à maltraiter les Canadiens et à se porter sur eux à des attentats]. Le Conseil dut s’occuper des plaintes que soulevait cette ordonnance tyrannique. Le parti anglais porta le premier ce sujet devant lui en 1778. C’était à l’époque où Carleton était remplacé par le général Haldimand, compagnon de Burgoyne dans la dernière campagne.

Avant son départ, Carleton eut des difficultés assez graves avec le juge en chef Peter Livius, qu’il destitua (1er mai 1778) pour avoir demandé communication de certaines instructions royales, qu’il avait tenues secrètes. Ces instructions autorisaient le gouverneur à nommer un Conseil privé de cinq membres, tirés du Conseil législatif même, pour la conduite des affaires publiques, la législation exceptée. En 1776, il en avait nommé un, qu’il avait composé de Hector-Theophilus Cramahé, lieutenant-gouverneur de la province, et de Hugh Finlay, Thomas Dunn, John Collins et Adam Mabane, ses créatures, qui lui étaient la plupart parfaitement soumises. Il avait voulu par là se dispenser de consulter le Conseil législatif, où les anglicisateurs mettaient la division. Le juge Livius, partisan violent de l’anglicisation avait déclaré que la loi de 1774 ne créait rien d’autre qu’un Conseil législatif, et que le Conseil privé l’avait violée en prenant sur lui de discuter les affaires provinciales et de sanctionner des comptes publics.

Livius alla demander justice au pied du trône. Les lords commissaires du commerce et des plantations rapportèrent qu’il avait été destitué sans cause suffisante, et le firent réintégrer ; mais il ne revint point en Canada. Adam Mabane le remplaça temporairement avec le titre de commissaire faisant les fonctions de juge en chef. (Carleton to Germain, Oct. 15 and 16, Nov. 11, 1777).

Le général Frederick Haldimand, natif de la Suisse, était depuis longtemps au service de l’Angleterre. C’était un vieux militaire impérieux, sévère, bon à la tête des troupes, mais peu propre par son caractère et ses habitudes à administrer un gouvernement, quelque absolu qu’il fût. Entouré de provinces en révolution, il crut qu’il ne pouvait contenir dans l’obéissance celle qui lui était confiée qu’en usant d’une rigueur inflexible. On sentit bientôt toute la différence entre son administration et celle de son prédécesseur, Carleton, qui avait emporté avec lui l’estime de tous les Canadiens.

La conduite rude et implacable de Haldimand était, du reste suggérée, par le progrès des armes des autres colonies dans leur lutte acharnée avec la Grande-Bretagne. Il y avait toujours des gens en Canada qui désiraient leur triomphe, et Haldimand était résolu de ne pas leur laisser lever la tête. L’ordonnance de la milice fut maintenue ; les corvées redoublèrent et devinrent un vrai fléau pour les campagnes ; les cris augmentèrent. Haldimand, attribuant ces plaintes à l’esprit de révolte et aux menées des émissaires américains, sévit encore davantage ; il faisait, sur de simples soupçons, emprisonner les citoyens par centaines, confondant souvent l’innocent avec le coupable. Le corps législatif restait calme en présence de cette violence. Il ne siégea que quelques jours en 1779, pour renouveler des ordonnances expirantes. L’année suivante (1780), il siégea plus longtemps. Comme la disette des denrées était grande, on proposa l’établissement de greniers publics. La question du gouvernement constitutionnel fut encore soulevée par Allsopp, un des chefs de l’opposition. [Le gouverneur avait communiqué au Conseil législatif des instructions royales, datées du 16 juillet 1779.] Allsopp demanda copie de ses instructions additionnelles touchant les institutions politiques du pays : sa motion fut écarté par l’ordre du jour. Alors la discussion retomba sur l’organisation judiciaire. On vota une adresse contre les vues du parti constitutionnel et en faveur du maintien des ordonnances qui réglaient l’administration de la justice. Allsopp s’y opposa ; il voulait une autre cour d’appel et l’introduction des lois civiles anglaises.

Au bruit d’une nouvelle invasion, le gouverneur ordonna aux habitants de battre leurs grains et de les mettre en sûreté. Il assembla le Conseil exécutif et lui fit part en secret de ces nouvelles ; le lendemain, il convoqua le Conseil législatif. « L’heure présente, disait-il, n’est pas propice pour les innovations. L’état des affaires exige que tous les bons sujets travaillent au maintien de l’autorité royale. J’espère que vous emploierez toute votre influence à faire échouer les projets que les rebelles et leurs émissaires peuvent former pour troubler la tranquillité publique, et que vous m’aiderez à découvrir ces derniers pour les faire punir. »

Ce discours tendait à réduire l’opposition au silence. Mais Allsopp, dont l’audace semblait augmenter avec la rigueur du gouvernement, redemanda l’introduction des lois civiles anglaises. Cette fois, il se trouva seul, et le Conseil fut ajourné après cinq séances. Il se réunit de nouveau au mois d’août (1780). Malgré la déclaration de Haldimand qu’il fallait de l’expédition et de l’unanimité, Allsopp, de plus en plus hostile à l’administration, proposa des amendements à toutes les mesures. L’opposition avait adopté cette tactique pour faire connaître ses vues en Angleterre, parce que ses propositions, insérées comme les autres dans le procès-verbal des séances, parvenaient ainsi aux ministres à Londres. Elle voulait intimider la métropole et obtenir le pouvoir qu’elle convoitait, tandis que le gouvernement était au plus fort de sa lutte avec les États-Unis.

S’il n’y avait guère de patriotisme dans cette conduite, en supposant l’opposition vraiment attachée à l’Angleterre, il y avait bien une certaine adresse. Ce parti connaissait les sympathies métropolitaines pour la race anglaise, et son éloignement pour les races étrangères. Il espérait que ses demandes lui gagneraient cette portion du peuple anglais qui blâmait la conduite du gouvernement à l’égard des colonies révoltées, et qu’elles ébranleraient le ministère, de plus en plus incertain de l’avenir. Ce calcul n’était que trop bien fondé. Seulement, le résultat en devait venir plus tard.

Quoique l’Angleterre soit une monarchie, l’influence démocratique de son gouvernement mixte se fait plus sentir dans ses colonies que chez elle. Nous verrons plus loin, lorsqu’on voudra noyer les Canadiens dans une majorité anglaise, les hommes les plus hostiles à la démocratie élever la voix en leur faveur, et les libéraux, les démocrates demander l’union des Canadas afin de consommer plus vite cette grande injustice. Allsopp et ses adhérents se donnaient pour des hommes de principes fort avancés. Lord Durham qui a recommandé l’union des deux provinces du Canada (1839), passait pour le chef des radicaux anglais.

Les Canadiens ne méprisaient pas cette liberté pour laquelle leurs voisins avaient pris les armes. Cet événement les avait fortement impressionnés ; mais bientôt la raison avait tempéré leur enthousiasme, et le calcul les avait fait rentrer dans le repos. Une liberté qui doit anéantir votre nationalité est plus triste qu’un régime monarchique qui peut la laisser subsister.

La conduite des Canadiens dans cette conjoncture n’est fautive que parce qu’ils eurent trop de foi aux paroles de l’Angleterre. Il n’y a guère de fondement à faire sur un gouvernement soumis à la volonté populaire. Les Canadiens le sentent aujourd’hui, et ils le sentiront bien davantage plus tard. Mais un peuple peu nombreux, ne pouvant commander à sa destinée, est obligé d’user de beaucoup de précautions et de prudence. Et c’est pourquoi l’on ne peut blâmer les Canadiens qui tenaient pour l’Angleterre pendant la révolution américaine.

Au milieu des discussions des partis, Haldimand s’était déjà rendu odieux lui-même à tous les habitants. Un despotisme sourd, contre lequel les événements qui se passaient dans les autres provinces empêchaient encore de réclamer, s’étendait sur les villes et sur les campagnes. Le gouvernement s’enveloppait dans le mystère ; un voile épais couvrait tous ses actes et le rendait plus redoutable.

Le secret des correspondances privées était violé. Plusieurs fois le fonctionnaire chargé de la direction générale des postes trouva les malles d’Europe ouvertes chez le gouverneur, et les lettres répandues à terre (lettre de Finlay à A. Todd, secrétaire de l’hôtel des Postes à Londres, 1er décembre 1783). Les méfiances de Haldimand étaient entretenues par les seigneurs canadiens, membres du Conseil législatif, qui craignaient la propagande américaine pour leurs privilèges et leur nationalité. Ceux-ci savaient, du reste, que c’était en confirmant les craintes du pouvoir qu’ils obtiendraient sa sympathie et sa protection contre les novateurs. Chaque jour des citoyens imprudents étaient jetés en prison, avec grand bruit pour effrayer le public ; d’autres, plus dangereux, disparaissaient soudain, et leurs parents ou leurs amis n’apprenaient que longtemps après qu’ils étaient détenus dans un cachot. Le soupçon de menées avec les rebelles et la désobéissance à la loi de milice servaient ordinairement de prétextes à ces arrestations, qui frappaient surtout les Canadiens ; soit que les Anglais, dont le plus grand nombre avaient penché d’abord pour la révolution, se fussent ravisés et dissimulassent mieux leurs sentiments, soit que le gouverneur, qui était d’une race étrangère, redoutât leur influence et la sympathie de l’Angleterre en leur faveur. Ce proconsul rusé ne sévissait contre eux qu’avec une extrême réserve.

Cette tyrannie inquiète, d’autant plus lourde qu’elle s’exerçait sur une population faible en nombre, descendit du chef du pouvoir aux juges dans les tribunaux. Les accusés étaient atteints non seulement dans leur liberté personnelle, mais dans leur fortune. Plusieurs furent ruinés par des dénis de justice, ou par des jugements iniques, rendus sans scrupules, au mépris de toutes les lois et de toutes les formalités de la justice. De riches citoyens des villes furent dépouillés de leurs biens par ce système de persécution, qui s’appesantissait à mesure que les armes des royalistes éprouvaient des défaites dans les provinces insurgées. Sans aucune forme de procès les soldats arrêtaient les uns, sous de vagues accusations de haute trahison, les autres, pour des causes moins graves, d’autres enfin sans cause connue. On commença par les personnes d’une moindre importance, et l’on remonta à celles qui occupaient le premier rang dans la société par leur naissance ou leur fortune. Ainsi MM. Fleury Mesplet, imprimeur, Jotard, Hay, Dupont, Carignan, Cazeau, Dufort, M. Pierre de Sales-Laterrière, directeur des forges de Saint-Maurice, et M. Pilon, chirurgien de Montréal, furent jetés dans les prisons, ou détenus à bord de vaisseaux de guerre à Québec, sans savoir quelles accusations étaient portées contre eux. Un étranger fut renfermé mystérieusement dans la partie la plus élevée de la prison. Un bruit public le signalait comme un de ces gentilshommes français qui, depuis que La Fayette était en Amérique, faisaient, disait-on, des apparitions secrètes en Canada, pour y remplir des missions politiques restées inconnues jusqu’à ce jour. La sentinelle avait l’ordre de faire feu sur cet homme, s’il s’exposait aux regards du peuple à travers les barreaux de sa cellule. Les prisons ne pouvant bientôt plus suffire, le couvent des Récollets fut ouvert pour recevoir les nouveaux suspects. Un nommé André y fut gardé dix-huit mois au pain et à l’eau, sans que sa femme sût ce qu’il était devenu. Les prisonniers réclamaient vainement leur procès ou leur liberté : on restait sourd à leurs prières. Quand le gouvernement, reconnaissant enfin leur innocence, croyait les avoir assez punis ou ne craignait plus leurs idées, on les élargissait sans aucune explication.

[C’est à cette époque que deux jeunes Sulpiciens, MM. François Ciquard et Cassel, qui étaient arrivés de France à Québec en 1783, reçurent l’ordre du gouverneur Haldimand de se rembarquer aussitôt. Néanmoins, ils réussirent après s’être déguisés en marchands, à tromper la vigilance des autorités ; mais au bout d’un certain temps, ils furent reconnus et obligés pour de bon à regagner leur pays. À la vérité, Haldimand ne laissait pas de suspecter même le loyalisme de notre clergé. Les ministres à Londres aussi bien pensaient que pour gagner à l’Angleterre sinon l’attachement du moins la fidélité des Canadiens français, il importait avant tout de leur interdire toutes communications et toutes relations avec leur mère-patrie (Sydney to Haldimand, April 8th, 1784).]

Les idées libérales d’un ancien magistrat, Pierre Du Calvet, protestant français, le faisait soupçonner depuis longtemps d’intriguer avec les Américains. Il leur avait fourni des vivres pendant leur occupation de Montréal, et l’on disait qu’il continuait avec eux une correspondance secrète. II fut arrêté dans sa maison aux Trois-Rivières, le 27 septembre 1780, par des soldats qui prirent ses papiers et son argent et le conduisirent à Québec. On le renferma d’abord dans un vaisseau en rade, ensuite dans un cachot militaire, puis on le transféra au couvent des Récollets. Des amis influents s’offrirent comme garants de sa fidélité. Il proposa lui-même de mettre tous ses biens en séquestre, il demanda qu’on lui fit son procès ; on lui refusa tout. Après deux ans et huit mois de détention, il fut remis en liberté (2 mai 1782) sans qu’on lui eût même dit quel était son crime.

La signature des préliminaires de paix à Paris (janvier 1783) servit de motif à l’élargissement de Du Calvet et des autres prisonniers. Les hostilités terminées, comme il ne restait plus de prétexte pour continuer ce système d’intimidation, les prisons et les cachots rendirent leurs nombreuses victimes. Il n’y eut point de différence entre les innocents et les coupables : aucun d’eux ne fut mis en jugement.

Tandis que le général Haldimand gouvernait ainsi par la terreur, croyant peut-être sincèrement que c’était le seul moyen de conserver le Canada à l’Angleterre, le Congrès tenait tête aux armées royales. La capitulation de Saratoga avait eu un immense retentissement non seulement aux États-Unis, mais en Europe, surtout en France. Les Anglais n’avaient que la prise de Philadelphie à offrir pour balancer cet important succès. Franklin, délégué à Paris, y fut accueilli par le ministère avec bienveillance, et par le peuple avec une sorte d’enthousiasme, comme s’il eût pressenti secrètement l’avenir. Après plusieurs conférences avec les envoyés américains, [le comte de Vergennes, on l’a dit, avait réussi à] engager Louis XVI à rompre la paix de 1763. Le duc de Choiseul eut la joie de voir signer, le 6 février 1778, un traité d’alliance et de commerce avec la nouvelle république, dont l’indépendance fut ainsi reconnue par la première nation de l’Europe. La France enfin serait vengée ! Pour surcroît de fortune, le duc de Choiseul allait voir bientôt son ancien antagoniste, Chatham, proclamer l’abaissement de l’Angleterre, et sortir en quelque sorte du tombeau pour protester publiquement dans la Chambre des lords contre l’humiliation de sa patrie.

L’Angleterre, instruite de ce qui se passait de l’autre côté de la Manche, et voulant prévenir les desseins de sa rivale, avait déjà donné ordre d’attaquer les établissements français aux Indes ; mais, lorsque le traité lui fut signifié, elle éprouva un sentiment de terreur. Elle n’a jamais eu à combattre de coalitions formidables et acharnées, comme la France sous Louis XIV et sous Napoléon. Protégée dans son île par l’Océan, elle n’intervient dans les grandes guerres de l’Europe que comme puissance auxiliaire. En Amérique, au contraire, elle était l’une des principales parties belligérantes. La France à son tour n’allait figurer que comme alliée, et comme elle, devait connaître ou des triomphes relativement faciles, ou, en cas d’échec, des revers peu dangereux. Lord North, déposant la fierté de son pays, fit voter par le Parlement deux lois qui tendaient à une réconciliation avec les colonies (17 février 1778). Par ces lois, l’Angleterre renonçait au droit de les taxer, et autorisait le ministère à envoyer des commissaires en Amérique pour traiter avec le Congrès. Elle fit aussi des lois en faveur du commerce et de la religion catholique en Irlande. La peur la rendait juste. Le duc de Richmond, allant plus loin encore que le gouvernement, proposa dans la Chambre des lords de reconnaître l’indépendance des États-Unis. Lord Chatham, quoique malade, se rendit à son poste pour s’opposer à cette motion (7 avril 1778). « Aujourd’hui, dit-il, j’ai vaincu la maladie ; je suis venu ici encore une fois, c’est la dernière peut-être ; mais j’avais besoin d’exhaler l’indignation que soulève en moi l’humiliante proposition d’abandonner la souveraineté de l’Amérique. » Il commença son discours d’une voix faible et embarrassée ; mais peu à peu sa voix prit de l’éclat. Il rappela en détail les événements, s’étendit sur les mesures auxquelles il s’était opposé, et sur le résultat funeste qu’elles avaient eu. « J’avais prédit ce résultat, ajouta-t-il, et ce que j’avais annoncé est malheureusement arrivé !...

« Je suis heureux que la tombe ne se soit pas encore fermée sur moi, et qu’il me reste assez de force pour m’élever contre le démembrement de cette antique et noble monarchie. Accablé que je suis sous le poids des infirmités et des douleurs, je ne puis guère servir mon pays dans ces jours de danger ; mais tant que j’aurai l’usage de ma raison, je ne consentirai point à ce que la noble maison de Brunswick soit dépouillée d’aucune partie de son héritage ; je ne souffrirai jamais que la nation se déshonore par l’ignominieux sacrifice de ses droits ! »

Ce dernier effort épuisa les forces du grand orateur. Il mourut peu après (11 mai), et ne vit point la séparation qu’il redoutait comme le plus funeste malheur qui pût affliger sa patrie.

La proposition du duc de Richmond fut rejetée.

L’adoption des deux lois de conciliation, l’envoi de commissaires en Amérique, tout fut inutile. La guerre continuait. L’armée royale avait évacué Philadelphie et gagné New-York quand le comte d’Estaing arriva dans la baie de Delaware (8 juillet) avec une escadre française. Il adressa aux Canadiens une lettre dont nous avons parlé au chapitre précédent, pour les engager à embrasser la cause de la révolution.

Les succès de la campagne de 1778 furent partagés ; mais les dévastations commises par les troupes royales rendirent les Américains plus implacables contre la Grande-Bretagne. Les opérations militaires de l’année suivante, sans être décisives, diminuèrent encore les espérances de l’Angleterre. Elle voyait les dangers s’accroître autour d’elle. L’Irlande s’armait et menaçait aussi de se révolter. L’Espagne, entraînée par la France, se déclarait pour les États-Unis. Et les escadres anglaises luttaient avec peine contre les flottes françaises, qui prenaient les îles de Saint-Vincent et de la Grenade (février-juillet 1779). Elle eut aussi la mortification de voir périr ses plus anciens alliés en Amérique, les fameuses tribus iroquoises. Malgré le conseil que leur avait donné le général Gates d’observer la neutralité, ces tribus avaient eu l’imprudence de se laisser entraîner à la guerre, et de se déclarer contre les Américains. Elles occupaient encore leur ancien territoire au sud du lac Ontario. Le général Sullivan marcha contre elles à la tête de cinq mille hommes, réduisit leurs villages en cendres, détruisit leurs moissons, ravagea leurs jardins, dont il coupa les arbres, et fit un vaste désert de la contrée (19 août 1779). Elles ne se relevèrent point de ce désastre. Les restes de cette nation guerrière, jadis si redoutable et si orgueilleuse, passèrent au nord des Grands Lacs, et s’établirent sur un territoire que leur donna le gouvernement britannique. Ils y disputent aujourd’hui des lambeaux de forêts à la civilisation qui les déborde de toutes parts. Loin de la terre de leurs pères, ces sauvages, qui faisaient trembler l’Amérique septentrionale il y a trois siècles, se débattent en vain contre le sort qui les accable. Affaiblis, dépouillés, ils cherchent inutilement à prolonger une agonie, à reculer la fin d’une existence que la civilisation seule pouvait faire durer encore. [Les Iroquois qui formaient à l’origine les Cinq-Nations ou Cinq Cantons comptent aujourd’hui en Amérique à peine seize mille âmes, dont un tiers se trouvent aux États-Unis et le reste habite le Canada].

L’arrivée de l’amiral Ternay avec dix vaisseaux portant les six mille hommes du comte de Rochambeau (juillet 1780), la coopération plus active des flottes française et espagnole, l’accession de la Hollande, à laquelle l’Angleterre venait de déclarer la guerre (décembre 1780), allaient décider des destinées américaines. Malgré leurs victoires de Guilford, Court House, d’Hobkirk’s Hill, et d’Eutaw Springs (mars, avril, septembre 1781), les Anglais, pressés du côté de la Virginie et des Carolines par les généraux Morgan, Greene et La Fayette, furent acculés à Yorktown par [les troupes de Washington et de Rochambeau qui avaient sous eux seize mille hommes, dont les deux tiers étaient Français. Après une résistance de treize jours, le général Cornwallis se rendit avec plus de sept mille réguliers et matelots (19 octobre 1781)]. Cette victoire assura définitivement l’indépendance des États-Unis. C’était la deuxième armée anglaise qui posait les armes dans cette guerre, chose inouïe jusque-là dans les annales militaires modernes. Cornwallis étant tombé malade, le général O’Hara prit sa place et défila à la tête des troupes royales. Il voulut rendre son épée à Rochambeau ; mais celui-ci lui dit, en montrant Washington, que l’armée française n’était qu’auxiliaire dans le pays, et que c’était au général américain à recevoir son épée et à lui donner des ordres (Mémoires du comte de Ségur 1824-1826).

L’Angleterre fut accablée par la nouvelle de la capitulation de Yorktown. La Chambre des communes, qui avait promis au roi, trois mois auparavant, de l’aider à continuer la guerre, lui présenta une adresse à l’unanimité moins une voix, pour le prier de conclure la paix ; elle déclara en même temps que quiconque conseillerait de ne point traiter, serait réputé ennemi du pays et de son souverain (27 février 1782). Cela amena la démission du cabinet de lord North (20 mars) ; et le marquis de Rockingham, malgré les répugnances que le roi avait pour lui, fut chargé de former un nouveau ministère.

Le général Carleton vint remplacer le général Clinton à la tête de l’armée d’Amérique. Il apporta à Québec la nouvelle des résolutions de l’Angleterre : les négociations avaient été ouvertes sous la médiation de l’empereur d’Allemagne. Le 3 septembre 1783, fut signé à Paris le traité mémorable [qui fut ratifié par le Congrès, le 14 janvier 1784, et par le roi d’Angleterre le 9 avril suivant.] En vertu de ce traité l’Angleterre reconnut la pleine indépendance des États-Unis, et l’Europe, la première nation libre du Nouveau-Monde. Les Américains réclamèrent tout ce qui, après la conquête du Canada, avait été détaché de ce pays pour agrandir les provinces voisines, et le cabinet britannique se vit contraint de le céder. Ainsi les villes de Québec, et de Montréal se trouvèrent à quelques lieues seulement de la frontière, et le Canada perdit, avec les postes de traite livrés aux États-Unis sur les Lacs, une grande partie du commerce profitable qu’il faisait avec les tribus sauvages de l’Ouest. Plus de la moitié des Canadiens établis dans ces contrées devinrent Américains, sans néanmoins cesser d’être Français ; le Détroit, leur chef-lieu, fut rayé du nombre des villes britanniques.

Par cet abandon de territoire, le Canada perdit aussi le lac Champlain et les montagnes qui l’avoisinent, pays tourmenté, entrecoupé de lacs, de rivières, de défilés, d’obstacles qui en eussent fait une excellente frontière défensive. Dans la guerre de Sept Ans, les efforts des armées anglaises, quatre ou cinq fois plus nombreuses que les armées françaises, étaient venus s’y briser, pendant cinq campagnes ; c’est là encore que s’étaient dressées devant Burgoyne les premières difficultés qui embarrassèrent sa marche et déterminèrent en partie ses désastres. Le traité de Paris, en fixant la frontière du Canada au pied du lac Champlain, a amené les forces américaines à l’entrée de cette immense et riche plaine de Montréal, qui a plus de quarante lieues d’étendue en tout sens. Il a renversé de ce côté les défenses naturelles du pays, et laissé la ville de Montréal exposée la première aux coups d’une invasion, surtout depuis la disparition des forêts qui l’ont protégée jusqu’en 1812. La Grande-Bretagne souffrait là du mal qu’elle avait voulu infliger aux Canadiens, en annexant une grande partie de leur territoire à celui de ses anciennes colonies, après le traité de 1763. La paix signée, [quarante mille royalistes environ,] quittèrent les États-Unis pour se porter dans la Nouvelle-Écosse, [au Nouveau-Brunswick, à l’île du Cap-Breton, dans la province de Québec et en plus grand nombre dans le Haut-Canada qui forme l’Ontario d’aujourd’hui. Ces royalistes prirent aussitôt le nom de
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En 1908, désireux d’avoir ses coudées franches pour critiquer notre politique tant fédérale que provinciale, IL [Fournier] succède...








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