Littérature québécoise








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Test. Pourquoi le Congrès avait-il donc, dans son adresse au peuple anglais, demandé la proscription de leur religion, de leurs lois, de toutes leurs institutions, en un mot leur complet asservissement ? Comment, après l’expression de sentiments aussi hostiles, le clergé pouvait-il ajouter foi à ces paroles du Congrès aux Canadiens : « Nous connaissons trop bien les sentiments généreux qui distinguent votre nation pour croire que la différence de religion vous détourne de faire alliance et amitié avec nous. Vous n’ignorez pas qu’il est de la nature de la liberté d’élever au-dessus de toute faiblesse ceux que son amour unit pour sa cause. Les cantons suisses fournissent une preuve mémorable de cette vérité : ils sont composés de catholiques et de protestants, et cependant ils jouissent d’une paix parfaite ; grâce à cette concorde, qui constitue et maintient leur liberté, ils sont en état de défier et même de détruire tout tyran qui voudrait la leur ravir ? » (Cité par Mgr Têtu, Les évêques de Québec, 1889).

Cette contradiction entre les deux adresses avait porté ses fruits. Quand on lut dans une réunion de royalistes la partie de la première relative à la réorganisation du Canada, avec la peinture qu’on y faisait de la religion et des usages de ses habitants, l’assemblée exprima son ressentiment par des exclamations pleines de mépris. « Ô le traître et perfide Congrès ! s’écria-t-elle. Bénissons notre bon prince ; restons fidèles à un roi dont l’humanité s’étend à toutes les religions ; abhorrons ceux qui veulent nous faire manquer au loyalisme, et dont les promesses sont mensongères. »

Ainsi les propositions pompeuses du Congrès finissaient par n’être plus écoutées. Et le clergé et les seigneurs reprenaient leur ascendant sur le peuple ; car la bonne politique repose sur une franchise éclairée, et non pas sur des subterfuges et des finesses diplomatiques.

Certains ont reproché au clergé, aux seigneurs, à la bourgeoisie, leur résolution, suivant eux, encore plus imprévoyante qu’intéressée. Ils regrettent que d’injustes préjugés aient fait perdre à leurs compatriotes l’occasion d’obtenir leur liberté, leur indépendance, peut-être sans verser une goutte de sang. Ils ne conçoivent pas qu’on ait pu fermer les yeux aux offres des colonies confédérées, qui s’engageaient à s’allier avec les Canadiens en leur laissant la faculté de se donner la forme de gouvernement qu’ils jugeraient convenable, pourvu qu’elle fût républicaine et qu’elle admît la liberté de conscience. Au lieu de cela qu’a-t-on gagné ? disent-ils amèrement. Le gouvernement despotique de 1774, où quelques Canadiens furent admis par politique ; la constitution de 1791, formée de trois branches législatives, sur deux desquelles ils n’ont jamais eu d’influence, puisqu’elles étaient à la nomination de la métropole, maîtresse véritable de tout le pouvoir ; l’union des deux Canadas en 1840, dont l’objet était de faire disparaître peu à peu notre nationalité, en nous assujettissant à une majorité anglaise ! Durant cette longue période d’asservissement, d’injustices et d’humiliations, le corps exécutif a toujours été étranger et hostile aux Canadiens.

À ces reproches on répond avec infiniment de raison qu’il y avait peu de sûreté à prendre des engagements avec un peuple en insurrection et dont la cause était loin d’avoir triomphé ; que, malgré ses promesses, des catholiques français eussent été imprudents de se fier à un Congrès anglais et protestant, qui venait même d’adresser de vives remontrances à l’Angleterre sur la protection qu’elle semblait accorder à leurs lois, à leurs institutions et à leurs autels ; que le loyalisme faisait un devoir aux Canadiens de rester fidèles à leur prince ; et qu’en fait leur nationalité aurait couru plus de dangers avec une république anglo-américaine qu’elle n’en court avec une monarchie européenne.

Le gouverneur Carleton avait résolu d’attendre l’arrivée des secours d’Angleterre pour sortir de Québec. Il se tint renfermé tout l’hiver dans la ville, quoiqu’il eût pu chasser les assiégeants loin de lui après leur échec du 31 décembre. Son immobilité donna le temps aux Américains de se remettre et de recevoir quelque renfort. Le général David Wooster, qui succéda à Arnold (21 avril 1776), établit de nouvelles batteries contre la ville à la Pointe-Lévis, à la rivière Saint-Charles et sur les Buttes-à-Neveu ; mais elles ne firent aucun effet.

Wooster fut remplacé, le 1er mai, par le général John Thomas, qui ne trouva que neuf cents hommes environ en état de faire le service, sur les dix-neuf cents portés aux rôles. La misère, les fatigues et la petite vérole retenaient le reste à l’hôpital. La résolution avait été prise, dans un conseil de guerre tenu à Montréal, de fortifier la rive droite de la rivière Jacques-Cartier, et de construire des chaloupes canonnières à Chambly ; elle ne put s’exécuter. Les hommes et les munitions manquaient ; il ne restait plus de vivres que pour six jours, et l’éloignement croissant des Canadiens rendait les approvisionnements très difficiles. Prolonger davantage le siège eût été exposer l’armée à une ruine certaine ; et l’on savait, d’ailleurs, que la ville pouvait être secourue à tout moment. Dans ces circonstances, le général Thomas se décida à ordonner la retraite. Il ne voulut pas, toutefois, se retirer sans faire une dernière tentative sur la place, en usant d’un stratagème qui ne devait avoir aucun succès. Il lança un brûlot contre les navires en hivernage dans le port, afin que l’incendie attirât l’attention des assiégés et que ses troupes pussent entrer dans la ville par surprise (3 mai 1776). Mais le brûlot se consuma loin des navires, et l’attaque n’eut pas lieu. Dans le moment même, on signala des vaisseaux anglais. À peine Thomas avait-il eu le temps de rembarquer son artillerie et ses malades pour remonter le fleuve, que le gouverneur Carleton se mit à sa poursuite avec mille hommes et six canons (6 mai). Ces troupes atteignirent son arrière-garde, prirent son artillerie, ses munitions de guerre et de bouche, ses bagages et plus de deux cents malades. Les Américains, dont une partie avait jeté leurs armes pour mieux fuir, souffrirent cruellement dans cette retraite. Beaucoup auraient péri sans l’humanité des Canadiens, qui leur donnèrent des vivres et des vêtements. Ils ne s’arrêtèrent qu’à Sorel, où leur général succomba le mois suivant à l’épidémie régnante. Après les avoir poursuivis quelque temps, Carleton rentra dans la ville. Des détachements allèrent ensuite ramasser les traînards ennemis, arrêter les habitants qui s’étaient joints aux rebelles et incendier leurs maisons ; car les Anglais, qui respectaient encore les propriétés des insurgents dans leurs anciennes colonies, suivaient leur vieille coutume en Canada, habité par une race étrangère : comme en 1759, ils y marchaient la torche à la main.

Le Congrès avait fait hâter les secours, afin de conserver au moins une partie du pays. L’armée révolutionnaire était alors de cinq mille hommes répandus dans le district de Montréal, où elle manquait de tout, au point que les chefs furent obligés de prendre de force, pour sa subsistance, de la farine chez les marchands, en promettant de la payer. Ce moyen fut approuvé par les commissaires Chase et Carroll. Ils le justifièrent auprès du Congrès, en déclarant qu’il avait fallu y recourir pour empêcher un pillage général, qui aurait pu se terminer par le massacre des troupes et d’un grand nombre d’habitants. Ces deux envoyés s’en retournèrent à la fin de mai (1776). Ils rencontrèrent à Saint-Jean le général John Sullivan, [qui avait remplacé Thomas et] venait renforcer l’armée américaine en Canada. Mais elle restait hors de proportion avec celle qui arrivait d’Angleterre, où la nouvelle du soulèvement des colonies avait causé une émotion profonde.

[Les whigs s’étaient retirés des Communes,] quoique la grande majorité du Parlement se fût déclarée pour la soumission des rebelles par les armes. Craignant la désertion parmi ses propres troupes, puisque plusieurs de leurs anciens officiers commandaient les soldats insurgés, l’Angleterre traita avec le duc de Brunswick et quelques autres petits princes allemands, d’un corps de vingt-neuf mille auxiliaires, instruments passifs et sans sympathie pour les Américains. Une division de ces troupes, [comptant presque trois mille hommes,] sous les ordres des généraux Riedesel et Specht, fut envoyée au Canada, avec dix bataillons anglais et des artilleurs, formant en tout plus de neuf mille hommes. Pour être prête à entrer en campagne au premier signal, cette armée, commandée par le général John Burgoyne, alla s’échelonner, dès son arrivée à Québec, sur les bords du Saint-Laurent jusqu’aux Trois-Rivières. Le général Sullivan, qui épiait les mouvements des royalistes, crut qu’il aurait bon marché de cette petite ville s’il pouvait l’attaquer avant qu’elle fût secourue. Il détacha de son camp, établi à Sorel, le général William Thompson et dix-huit cents hommes pour la surprendre. Le contingent américain partit de Nicolet, le 7 juin (1776), traversa rapidement le lac Saint-Pierre et aborda de nuit à la Pointe-du-Lac. La nouvelle de sa descente fut apportée aux Trois-Rivières, par un capitaine de milice. Aussitôt les troupes qui s’y trouvaient déjà, augmentées de celles qui venaient de débarquer à Québec, marchèrent à l’ennemi. Elles s’accrurent encore de nombre de volontaires canadiens ; de sorte qu’elles étaient très supérieures aux Américains, ayant sur eux en outre l’avantage d’une bonne artillerie. La rencontre eut lieu près d’un bois, à une demi-lieue de la ville (8 juin). Après une lutte de deux heures, les royalistes repoussèrent les insurgés sur un second corps anglais, qui les attaqua en flanc et les dispersa dans les plaines marécageuses, au nord du lac Saint-Pierre. Leur général y fut pris avec deux cents hommes. Le reste parvint avec beaucoup de peine, au bout de plusieurs jours, à se réunir au corps de Sullivan.

Les troupes royales s’avancèrent jusqu’à Sorel, que les Américains évacuèrent pour se retirer sur Chambly. Burgoyne les suivit à la tête d’une partie de son armée, et de royalistes canadiens qui s’étaient offerts comme volontaires. Sullivan, se voyant pressé, mit le feu au fort Chambly (17 juin) et retraita vers Saint-Jean. Arnold y arrivait avec la garnison de Montréal, après avoir aussi couru risque d’être intercepté par le gouverneur Carleton, qui remontait le fleuve par la rive droite et dont les troupes occupaient déjà Varennes. L’armée révolutionnaire brûla le fort Saint-Jean (18 juin), puis se replia successivement sur l’île aux Noix, Crown Point et enfin Ticondéroga, d’où elle était partie huit mois auparavant. Elle revenait après une expédition, dont les succès et les revers avaient varié suivant l’attitude des Canadiens. Quelque temps déjà, [19 mai, le major Butterfield et trois cent quatre-vingt-dix] rebelles retranchés aux Cèdres, sur la rive droite de l’Ottawa, s’étaient rendus au capitaine Forster. Le poste, au reste, n’était pas sans importance à cause de sa situation dans le voisinage des aborigènes.

Carleton, après avoir rejeté les Américains hors des frontières, jugea qu’il fallait se rendre maître du lac Champlain, et il donna ordre de former une flottille à Saint-Jean. Il y fit armer trois vaisseaux, qui avaient été envoyés d’Angleterre par pièces prêtes à être assemblées, vingt canonnières, outre un grand nombre d’embarcations ; et il en confia le commandement au capitaine, depuis l’amiral, Pringle. Devant ces préparatifs, les Américains s’étaient empressés, à leur tour, d’armer deux corvettes, deux brigantins et une douzaine de petits bâtiments, qu’ils mirent aux ordres d’Arnold, pour disputer la possession du lac aux Anglais. Les deux flottilles se rencontrèrent, le 11 octobre (1776), sous l’île Valcour. Après un rude combat, comme le vent empêchait une partie des forces anglaises de se disposer en ligne, le capitaine Pringle ordonna la retraite. Arnold, quoique vainqueur, avait perdu un brigantin, qui s’était échoué, et une barque, qui avait été coulée à fond. Afin de proportionner ses forces à celles des Anglais, il voulut se retirer sous le canon du fort à Crown Point ; mais atteint, deux jours après, par la flottille anglaise, qui à son tour eut l’avantage du vent, il fut complètement défait. Trois de ses bâtiments prirent la fuite, [deux autres avec le commandant en second, Waterbury,] amenèrent leur pavillon, et lui-même en fit échouer cinq sur le rivage, y mit le feu, fit sauter le fort et se replia vers le haut du lac.

La campagne tirait alors à sa fin. Carleton redescendit à Québec. Derrière lui, l’armée anglaise rentra dans ses quartiers d’hiver, qui s’étendaient depuis l’île aux Noix jusqu’à cette ville. Logée chez les particuliers, où elle vécut à discrétion, elle traitait les royalistes et les républicains militairement, sans qu’ils pussent obtenir justice.

Les Anglais furent moins heureux dans les colonies du Sud, où devait s’exécuter une partie des opérations ordonnées par le ministère. Repoussés de Charleston, ils abandonnèrent entièrement les Carolines. Ils sortirent aussi de Boston. La victoire signalée de lord William Howe à Long-Island (27 août 1776), où les Américains souffrirent des pertes considérables, qui les obligèrent d’évacuer la ville de New-York et de se retirer derrière le Delaware, fut contrebalancée par les succès du général Washington, qui effaça la honte de la défaite de Long-Island d’abord dans la brillante affaire de Trenton (25 décembre), où il fit plus de mille prisonniers, puis dans une seconde bataille, livrée sur les hauteurs voisines, et dans la dispersion d’un corps de royalistes à Stony-Brook, où il enleva encore huit cents soldats et du canon. De sorte que, tout pesé, le résultat général de la campagne se trouva favorable à la cause de l’indépendance.

Pendant que la Grande-Bretagne faisait agir ses armées, elle proposa un accommodement aux insurgents. Les chefs américains, redoutant l’effet de ses offres séduisantes, furent d’avis que le temps était venu de se déclarer. Le Congrès commença par publier un manifeste qui contenait tous les griefs des colons. Il ordonna ensuite la publication du fameux pamphlet de Thomas Paine, intitulé Common Sense (le Sens commun), (8 janvier 1776), plein de sarcasmes amers contre les institutions monarchiques et la tyrannie des métropoles. Ce plaidoyer changea en républicains ardents des hommes qui s’étaient montrés jusque-là froids ou hostiles. Richard Henry Lee, de la Virginie, proposa, le 7 juin (1776), de proclamer l’indépendance de l’Amérique. Les voix furent d’abord partagées, [et l’on n’osa point inscrire la résolution au procès-verbal. Le Congrès se réunit de nouveau le 10 juin puis le 1er juillet. Le 4, la déclaration d’indépendance reçut sa forme définitive et fut adoptée par douze colonies. La rédaction du texte était due à Thomas Jefferson. New-York, qui hésitait encore, donna peu après (9 juillet) son adhésion]. La séparation des anciennes provinces anglaises d’avec la métropole était consommée. Ainsi se termina la seconde partie du drame sanglant commencé entre l’Ancien et le Nouveau-Monde par la guerre de Sept Ans.

Le général Burgoyne était allé en Angleterre pour régler avec les ministres le plan des prochaines opérations. C’était un officier d’une suffisance et d’une ambition que ses talents pour la guerre ne justifiaient point. Le parti politique auquel il appartenait, lui avait fait, à l’occasion de sa conduite en Portugal, où il avait remporté quelques succès faciles, une réputation exagérée, qui ne fit que rendre sa chute plus éclatante, lorsqu’il passa avec son armée sous les fourches caudines de Saratoga.

Le dessein du gouvernement était de jeter l’armée canadienne dans New-York, et de lui faire opérer sa jonction avec celles du général Howe et du colonel Barry Saint-Léger à Albany, pour séparer, par ce mouvement, la Nouvelle-Angleterre des provinces méridionales. Au cas que la route de l’Hudson fût impraticable ou trop hasardeuse, Burgoyne demandait qu’on traversât la vallée du Connecticut ou bien qu’on fit la jonction par la mer. Le ministère repoussa cette proposition, et s’en tint à son premier plan.

On sait que George III était l’homme de son royaume le plus acharné contre les Américains. Les difficultés de cette guerre amenèrent d’autres changements dans le ministère. Toutefois, dit Gibbon dans ses Mémoires, lord North, appuyé d’un côté sur le sens majestueux de Thurlow, et de l’autre sur l’éloquence adroite de Wedderburn, garda son portefeuille et les Chambres se montrèrent disposées à soutenir sa politique contre les rebelles. Elles votèrent les vaisseaux, les soldats, les subsides qu’il leur demanda, malgré la véhémence de l’opposition. « Depuis trois ans, dit Chatham, qu’avons-nous fait ? Nous avons gagné quelques postes, et surtout appris à nos adversaires l’art de la guerre. Croyez-moi, hâtez-vous de redresser les griefs des Américains ; écoutez leurs plaintes, reconnaissez-leur le droit de disposer de leurs finances. Cette reconnaissance sera un message de paix : elle ouvrira la voie aux traités. Si nous continuons la guerre, si nous marchons à la conquête sous le canon de la France, nous marcherons sous une batterie masquée, qui se découvrira bientôt pour nous balayer du sol américain » (13 mai 1777).

Si Chatham était combien hostile à la France, le duc de Choiseul détestait tout autant l’Angleterre. Une seule pensée le possédait depuis 1763, c’était de venger la honte du traité de Paris. À force d’énergie et d’activité, il avait donné une marine redoutable à sa patrie. Écarté du pouvoir depuis 1770, [il n’en persistait pas moins dans son dessein, et il suivait d’un œil attentif les événements qui se déroulaient en Amérique. C’est ainsi qu’il y avait envoyé Fontleroy, en 1764, et le baron de Kalb, en 1768, pour connaître l’état des esprits et se tenir au courant des choses. Au reste, Choiseul n’avait-il pas prédit, dès 1760, la révolte des colons américains par suite de la conquête du Canada. Le comte de Vergennes, qui devint ministre des Affaires étrangères (1774), continua la politique de Choiseul. Et malgré l’opposition de Turgot], il réussit à entraîner l’indolent Louis XVI dans le parti des insurgés.

[Pendant l’année 1775, un jeune Américain, Arthur Lee, se disant autorisé par le Congrès, avait vu à Londres l’agent secret de Vergennes, Beaumarchais, auquel il avait exposé un projet d’entente avec la France. De son côté, Beaumarchais] déclarait que le gouvernement français était disposé à procurer aux colons des armes, des munitions et une somme de cinq millions de francs. [Vergennes, alors, hésitait à intervenir ouvertement sans le concours de l’Espagne ; néanmoins, il décida le roi à accorder le prêt d’argent (mai 1776). Sur ces entrefaites, Beaumarchais avait ouvert à Paris, sous le nom de Rodrigue Hortalez et Cie, une maison de commerce pour fournir aux rebelles des approvisionnements.]

Les ouvertures de Beaumarchais ne furent pas plus tôt connues du Congrès qu’il s’empressa d’envoyer un de ses membres à Paris, M. Silas Deane, qui entra directement en pourparlers avec le gouvernement (1776). Après mille difficultés, [et à la nouvelle de la capitulation de Burgoyne à Saratoga (1777), Vergennes se décida à agir.] Un traité de commerce et d’alliance fut signé, le 6 février 1778 entre l’ancien peuple et la jeune nation ; et aussitôt, des secours furent embarqués pour l’Amérique. La cause de la Révolution était déjà si populaire en France, que, dès 1777, on vit le jeune marquis de La Fayette, [le comte de Ségur, le duc de Lauzun, le vicomte de Noailles, et plus tard des officiers comme le comte de Rochambeau et son fils, et le comte de Grâce] aller s’enrôler dans les armées républicaines.

Franklin, Deane et Arthur Lee avaient été nommés pour continuer les négociations avec la Cour de Louis XVI. Les dispositions bienveillantes de ce prince et l’espérance de secours plus réels encouragèrent puissamment la jeune république.

Burgoyne était revenu à Québec en mai 1777. Ce qui se passait en France engageait l’Angleterre à redoubler ses efforts afin de hâter le dénouement de la lutte. Burgoyne eut bientôt terminé les préparatifs de la campagne. Le gouverneur Carleton retint trois mille hommes pour la garde du Canada, et lui confia le reste des troupes, [comprenant sept mille Anglais et Allemands et six cent quarante-huit Canadiens et sauvages. Burgoyne avait sous lui les généraux Phillips et Fraser et le baron Riedesel, lequel commandait les Allemands.] Cette armée devait entrer dans New-York par le lac Champlain et donner la main au général Howe à Albany. Elle se trouva rassemblée à Crown Point, le 26 juin (1777), avec une artillerie nombreuse. Il avait été question d’y joindre des Canadiens ; mais, malgré l’incertitude de l’avenir, la masse de ce peuple était peu disposée à aller combattre la révolution : Burgoyne ne put se faire suivre que par cent cinquante miliciens. Il se mit en marche au début de juillet. Le 6, Ticondéroga et le mont Indépendence, évacués précipitamment par trois mille Américains aux ordres du général Saint-Clair, tombaient en son pouvoir avec quatre-vingts canons et d’abondantes provisions de guerre et de bouche. Ce succès enflamma son imagination. Sa confiance en lui-même et dans la bravoure de ses troupes n’eut plus de bornes. [Laissant neuf cents hommes à Ticondéroga,] il ordonna à une partie de l’armée de prendre la route du lac George et il s’avança lui-même, avec le reste de ses forces et quarante-deux bouches à feu, vers la tête du lac Champlain. Chemin faisant, Fraser, rallié à temps par Riedesel, mit en déroute, à Hubbardton, [douze cents Américains, tua ou blessa trois cents hommes et fit autant de prisonniers. Leur commandant, Francis, était parmi les morts (7 juillet) ; de leur côté les Anglais perdirent trente-six hommes et eurent cent quarante-quatre blessés]. Le lendemain, l’avant-garde royale atteignit le fort Anne et repoussa de nouveau les républicains, mais en perdant trente-cinq soldats. Les ennemis évacuèrent le fort, après y avoir mis le feu, rompirent les chemins et se replièrent vers l’Hudson, sur le fort Edward, [où Saint-Clair rejoignit le général Schuyler (12 juillet).] C’était l’endroit que Burgoyne avait désigné pour rendez-vous aux divisions de son armée. Il lui fallut le reste du mois pour relever les ponts et réparer les routes ; de sorte qu’il ne put reparaître devant le fort Edward que le 31 juillet.

Tandis que Burgoyne gagnait ainsi le bord de l’Hudson, le lieutenant-colonel Saint-Léger, chargé de faire une diversion avec environ sept cents hommes, réguliers anglais et allemands et miliciens, et un corps de sauvages, remonta le Saint-Laurent et le lac Ontario jusqu’à Oswégo. Il devait enlever le fort Stanwix, bâti en 1758, sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui la petite ville de Rome, dans New-York, et aller de là, en suivant la rivière Mohawk, se réunir à l’armée de Burgoyne. Il arriva le 3 août devant le fort Stanwix, [défendu par une garnison de sept cent cinquante hommes, sous le colonel Gansevoort,] et il l’investit aussitôt. Mais, après un long siège, il fut abandonné des sauvages ; obligé, dans une terreur panique qui s’empara de ses troupes, de fuir avec précipitation, il eut à peine le temps de rappeler ses postes avancés (22 août 1777). [Peu auparavant (6 août), ses lieutenants, sir John Johnson et le colonel John Butler, avaient surpris et battu, près d’Oriskany, à huit milles du fort Stanwix, le général Herkimer qui venait au secours de la place avec huit cents hommes].

La nouvelle de la retraite de Saint-Léger se répandit lentement. Le général Schuyler, trop faible pour résister à Burgoyne, et craignant l’arrivée de Saint-Léger sur ses derrières, avait fait brûler la flottille du lac George et évacuer le fort qui commandait la tête de ce lac. Il était ensuite sorti lui-même du fort Edward et s’était retiré d’abord à Stillwater, sur la rive droite de l’Hudson, puis dans l’île Van Schaick, à l’embouchure de la rivière Mohawk, où il s’était fortifié. Burgoyne détacha le colonel Baum avec cinq cent cinquante soldats d’élite, Anglais, Allemands et Canadiens, pour ramasser des subsistances, ravager les campagnes, frapper les villes et les villages de contributions. Cet officier pénétra jusqu’à Bennington, où les ennemis avaient rassemblé leurs magasins ; il y fut cerné subitement par le général John Stark et quatorze cents républicains (16 août). Après un combat de deux heures, Baum fut tué et son détachement taillé en pièces. Le colonel Breyman, envoyé à son secours avec sept cents hommes, avait à peine recueilli quelques fuyards, qu’il fut attaqué à son tour ; il manqua de munitions et n’échappa qu’en laissant son artillerie entre les mains des vainqueurs, qui firent dans ces deux combats plus de cinq cents prisonniers et prirent quatre canons et deux drapeaux. Ce fut le commencement des désastres de l’armée royale. Burgoyne se trouvait alors sur la rivière Batten Kill, en danger d’être coupé de sa ligne d’opération. Peu après, les insurgents surprirent tous les postes anglais du lac George et de sa décharge jusqu’à Ticondéroga ; [ils firent environ trois cents prisonniers, enlevèrent un brick armé et cinq canons,] des chaloupes canonnières et plus de deux cents bateaux (18 septembre 1777). Au même temps, le général Horatio Gates, à qui Schuyler venait de remettre le commandement (15 août), se portait à Stillwater, et de Stillwater jusque sur les hauteurs de Bemis (dans l’État de New-York), où il se retrancha. Les milices, qui accouraient de toutes parts, eurent bientôt grossi ses forces. C’est alors que Gates vit arriver à son camp le fameux patriote polonais Kosciusko, qui venait servir comme volontaire la cause de la liberté.

Burgoyne avançait toujours. Il était passé avec cinq mille soldats sur la rive droite de l’Hudson (13-14 septembre), et se dirigeait lentement vers Albany, lorsqu’il fut arrêté par Gates à Freeman’s-Farm, sur l’éminence de Bemis. [Le général américain avait une armée de onze mille volontaires, mais il ne bougea point. L’intrépide Arnold, à la tête de trois mille hommes, ouvrit le feu, le 19 septembre. Après un combat opiniâtre de quatre heures, pendant lequel les républicains reçurent des renforts,] le terrain resta aux royalistes. [Les pertes de ces derniers furent de cent cinquante hommes avec trois cent cinquante blessés ; les Américains pour leur part comptèrent soixante-cinq morts et deux cent dix-huit blessés]. Cette bataille ne décida rien, mais elle surprit le général anglais. Après avoir examiné les retranchements qui couvraient les rebelles, il hésita à les attaquer. Hésiter avec des troupes régulières contre des milices, c’était donner à celles-ci le temps de fortifier leurs lignes et de recevoir des secours. [C’est ce qui arriva. Les forces américaines montèrent bientôt à plus de seize mille hommes.] Burgoyne demeura en position devant l’ennemi jusqu’à ce que le manque de vivres l’obligeât enfin à tenter le sort des armes (7 octobre). [Il n’avait alors que quinze cents soldats et dix pièces d’artillerie. Malgré cela,] la victoire fut longtemps balancée ; les Anglais furent rejetés dans leur camp, dont un quartier fut même enlevé par Arnold. La nuit seule mit fin au combat et sauva les restes de l’armée anglaise, qui avait perdu [quatre cents hommes, tués et blessés, deux cents faits prisonniers,] et qui avait failli être écrasée par la grande supériorité des républicains. La nouvelle de la retraite de Saint-Léger arrivée sur ces entrefaites acheva d’éteindre tout espoir au cœur des soldats de Burgoyne. Ce dernier songea à rétrograder ; il n’y avait pas de temps à perdre. Déjà, sa sûreté était gravement compromise, depuis que le lac George était retombé au pouvoir de l’ennemi. Dès le 8 au soir, abandonnant ses blessés et ses malades à la générosité des vainqueurs, et laissant ses tentes dressées et des feux pour masquer sa retraite, il se mit en route au milieu de l’obscurité et du silence. C’était humiliant pour ce général, qui s’était écrié en traversant l’Hudson : « Les Anglais ne reculent jamais ! » Atteint et complètement entouré sur les hauteurs de Saratoga par seize mille hommes, il fut obligé de mettre bas les armes le 16 octobre (1777). Les Anglais, au nombre d’environ quatre mille huit cents, furent transportés à Boston, et y restèrent longtemps prisonniers. Le Congrès exigea avant de leur permettre de retourner en Europe, que la capitulation fût ratifiée par l’Angleterre elle-même, condition humiliante pour le prestige de ses armes et pour sa souveraineté en Amérique.

La conduite de Burgoyne, qu’on accusa d’imprévoyance et de lâcheté, fit le sujet d’une enquête à la Chambre des communes en 1779 ; mais ses amis politiques y étaient si puissants que le ministère jugea à propos d’abandonner l’investigation. Ce général voulut faire retomber le blâme sur les Canadiens ; mais il n’y avait eu, dans son armée de huit mille hommes, que cent quarante-huit combattants de notre race ; et ils avaient été presque tous tués ou pris à l’affaire de Bennington. Burgoyne se plaignit aussi en termes peu mesurés de la conduite de M. de Saint-Luc, commandant des sauvages. Cet officier repoussa facilement les attaques d’un homme qui était meilleur parleur que bon capitaine.

On a vu que le désir bien décidé de la masse des Canadiens était de garder la neutralité dans la lutte entre l’Angleterre et ses anciennes colonies. Vainement, le Congrès les pressa encore de se joindre aux treize États confédérés ; vainement Washington lui-même ajouta le poids de sa parole à ces sollicitations, ils restèrent sourds à tous leurs appels. Le comte d’Estaing, chargé du commandement de la flotte française qui croisait dans les parages de l’Amérique en 1778, leur adressa [de la rade de Boston, une lettre datée du Languedoc, le 28 octobre 1778] où il leur rappelait les liens naturels qui unissaient les Canadiens aux Français. Ses paroles eurent peu d’écho dans les chaumières canadiennes. [Au même temps, le marquis de La Fayette soumettait au Congrès américain un projet pour l’invasion du Canada ; encore que le Congrès l’eût agréé il fut désapprouvé et repoussé par Washington]. Au reste, les souvenirs du passé que venait d’évoquer le vice-amiral français, après le premier tressaillement causé par l’insurrection, avaient, dès longtemps, confirmé les Canadiens dans leur résolution de laisser la métropole et les colons de race anglaise régler ensemble leurs différends ; car les Américains n’étaient à leurs yeux que d’anciens ennemis. Le mot de La Fayette aux gentilshommes canadiens prisonniers à Boston : « Eh quoi ! vous vous êtes battus pour rester colons, au lieu de passer à l’indépendance ! restez donc esclaves ! » n’était juste que pour le petit nombre qui avait pris les armes.

Bibliographie


Pour les sources et ouvrages à consulter, voir la bibliographie du chapitre précédent. Ajouter Journal of Charles Carroll of Carrollton during a visit to Canada in 1776, pub. by Maryland Historical Society, Baltimore, 1876. – Fisher, Our Struggle for American Independance, Philadelphia, 1908, 2 vol. – Vicomte de Noailles, Marins et soldats français en Amérique pendant la guerre de l’indépendance des États-Unis, Paris, 1903. – J. Merlant, La France et la guerre de l’indépendance américaine (1776-1784), Paris, 1918. – Sir Thomas Chapais, Cours d’Histoire du Canada, déjà cité.
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