Littérature québécoise








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François-Xavier Garneau

Histoire du Canada
Tome VI

BeQ
François-Xavier Garneau
Histoire du Canada
Selon la huitième édition entièrement revue et augmentée par son petit-fils Hector Garneau

VI
De l’ancien régime au nouveau

L’Acte de Québec

La Révolution américaine
La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 88 : version 1.0

Cette numérisation reprend la huitième édition,

en neuf volumes, publiée en 1944,

par les Éditions de l’Arbre, à Montréal.

Livre dixième


(suite)

Chapitre II



Seconde bataille des Plaines d’Abraham et dernière victoire des Français


Cession du Canada à l’Angleterre et de la Louisiane à l’Espagne

1760-1763

La nouvelle de la prise de Québec remplit de joie l’Angleterre. Londres et les autres principales cités du royaume présentèrent au monarque des adresses de félicitations, dont Pitt dut s’applaudir en secret, car c’était à lui que revenait la plus grande part de gloire. Le Parlement ordonna que les restes du général à qui l’Angleterre devait une si brillante conquête, fussent déposés dans le temple de Westminster, au milieu des grands hommes de la patrie, et qu’un monument y fût élevé à sa mémoire ; il vota des remerciements aux commandants de la flotte, aux généraux de l’expédition ; et le roi fit rendre des actions de grâces publiques dans tout l’Empire.

En France, où le peuple, exclu du gouvernement, n’exerçait aucune influence sur les actes du pouvoir, il y avait longtemps qu’on n’espérait plus conserver ces belles contrées. Tant de sang versé pour leur défense n’était plus qu’un sacrifice dans le grand désastre qui allait terminer l’un des derniers drames de l’ancienne monarchie. La perte du boulevard de l’Amérique française et la mort de Montcalm ne surprirent pas, mais elles firent une impression pénible dans le public. À la Cour de Louis XV, énervée par les orgies, on ne songea point sérieusement à secourir les débris des vieilles cohortes françaises, ces « enfants perdus » qui voulaient toujours combattre, sinon pour triompher, du moins pour sauver l’honneur national. [« Si nous ne saurions être trop sévère dans notre appréciation des hommes auxquels incombent la responsabilité immédiate de la reddition de Québec, dit l’historien de cette guerre, il ne faut pas oublier la part cent fois plus lourde du cabinet de Versailles. Engager par des agressions irréfléchies une guerre qu’on n’était pas en état de soutenir, gaspiller en Allemagne, pour des avantages illusoires, des forces qui eussent été mieux employées pour la conservation du Canada, se laisser réduire à la nécessité de refuser les 2 ou 3000 hommes de renfort dont la présence eût sauvé la colonie, abandonner à leur sort les soldats, les paysans qui avaient si vaillamment combattu, telles sont les fautes successives dont le gouvernement de Louis XV supporte tout le poids devant l’histoire » (R. Waddington, La guerre de Sept Ans, III, p. 343).]

On ne connaissait pas le courage de ces Français d’outre-mer, leur dévouement et les glorieux combats qu’ils avaient livrés et qu’ils pouvaient livrer encore dans ces contrées lointaines, où, oubliés du reste du monde, ils versaient généreusement leur sang pour leur patrie. On ignorait que cette « grande querelle » était une guerre de races ; que les défenseurs du Canada ne poseraient les armes que lorsqu’ils seraient enveloppés, écrasés par les masses ennemies, et que jusque-là ils ne voulaient point désespérer.

Les Canadiens avaient cru que le gouvernement ferait enfin des efforts pour les arracher au sort qui les menaçait ; ils furent encore trompés dans leur attente. Le chevalier Le Mercier, en arrivant à Paris, trouva le maréchal de Belle-Isle, ministre de la guerre, presque mourant. Le portefeuille de la guerre passa aux mains du duc de Choiseul, déjà chargé de celui des Affaires étrangères. [II lui présenta (7 janvier 1760) un « Précis de la situation de la France », en Amérique et un « Mémoire relatif à la situation du Canada »], lesquels demandaient des secours de toute espèce, vivres, munitions de guerre et recrues ; elles annonçaient à la Cour qu’on avait formé le projet de reprendre Québec, et que le succès était certain si les secours demandés arrivaient avant ceux des Anglais. Malheureusement, par le désordre prolongé des finances, le trésor était vide. Les administrateurs ne pouvaient plus arrêter des abus qui allaient toujours en augmentant. Chacun venait avec son plan, et était remplacé avant qu’il eût à peine eu le temps d’en commencer l’exécution ; et si quelqu’un osait parler de soumettre la noblesse à l’impôt comme le peuple, il était repoussé avec mépris et renversé. L’absence de patriotisme dans les classes élevées de la société rendait ainsi le mal incurable, et exposait la nation à tous les malheurs, surtout à la perte de cette grande réputation militaire qui faisait encore la force et la gloire, par le souvenir, de cette noblesse sensuelle et dégénérée, qui ne voulait pas contribuer pour le salut commun. Par un effort unanime et général, on pouvait se remettre facilement sur un bon pied, puisque, plus tard, en 1784, alors que les dépenses publiques étaient de six cent dix millions, et les revenus de cinq cent quatre-vingt-cinq à peu près, et que la noblesse et le clergé, possesseurs d’une vaste partie du territoire, étaient encore exempts de l’impôt, Necker disait que le déficit annuel pouvait être plus que comblé si l’on rendait contribuables ces deux classes si riches, et si l’on développait les immenses ressources du pays. Mais l’égoïsme devait tout perdre.

M. de Silhouette, contrôleur général des finances, échoua devant l’opposition que les classes privilégiées firent à son projet d’impôts dit « Subvention générale », qui aurait atteint tous les propriétaires fonciers ; il fut remplacé par Bertin, financier médiocre, mais plus docile aux vœux de la Cour et de la noblesse. Celui-ci ne put ni ramener l’ordre dans les finances, ni même trouver le moyen de fournir, quelques jours encore, aux besoins les plus pressants du service public. Les lettres de change tirées par le Canada sur le trésor à Paris ne purent être acquittées ; chose aussi fâcheuse pour la colonie que la perte d’une bataille. Dans ces circonstances, il est facile de concevoir que l’énergique résolution de reprendre la capitale fut peu louée à Versailles, où les courtisans regardaient d’ailleurs la possession du Canada plutôt comme une charge que comme un avantage. [Il convient toutefois de rappeler que lors de son voyage à Versailles, à l’automne de 1758, pour obtenir des secours, Bougainville avait transmis à Montcalm ces instructions précises : « La cour ne veut aucune capitulation. Conservez un pied au Canada, à quelque prix que ce soit. » Aussi bien le duc de Choiseul, le véritable chef du gouvernement, qui préconisait le principe des compensations pour chaque nation en guerre estimait-il que « l’évacuation progressive des postes avancés et l’adoption d’une tactique uniquement défensive permettraient de conserver Québec et Montréal. » (P. Muret, La prépondérance anglaise 1715-1763, Paris, 1937, p. 511).]

Toujours est-il que le gouvernement ne put faire rien de mieux que d’envoyer deux cents hommes et trois navires chargés de provisions de bouche et de guerre [sous les ordres de M. d’Angeac. La flottille, escortée de trois petits vaisseaux,] s’étant amusée à enlever, chemin faisant, des bâtiments anglais, dut se jeter dans la baie des Chaleurs, où elle fut attaquée et brûlée avec son convoi et ses prises par le commodore Byron, [qui commandait une expédition] dans ces parages (8 juillet 1760). Byron ne s’en tint pas là : il détruisit également dans la baie un amas de cabanes que des réfugiés acadiens et quelques pauvres pêcheurs y avaient élevé sous la protection de deux petites batteries placées sur un rocher, et qu’ils avaient décoré du nom de Nouvelle-Rochelle.

Les secours que la métropole envoyaient en Canada, tout à fait insuffisants et inutiles, [étaient partis trop tard. Au surplus], les ministres adressèrent aux chefs de la colonie des dépêches qui ne furent reçues qu’au mois de juin. Ils leur recommandaient de disputer le pays pied à pied, et de soutenir l’honneur des armes françaises à quelque extrémité que les affaires fussent réduites, comme si des gens près de périr accablés sous le nombre, avaient besoin de paroles d’encouragement et non d’aide réelle et efficace.

Le gouvernement de la Grande-Bretagne, animé par le génie de Pitt et soutenu par la voix puissante de la nation, tenait alors une conduite bien différente. Il obtint du Parlement tous les subsides voulus pour continuer la guerre avec vigueur. Des flottes couvrirent les mers de l’Europe, des Indes et de l’Amérique. Pitt résolut de barrer la route du Canada à la France, et d’employer à cet effet des armées navales telles que celle-ci ne pût conserver le moindre espoir de faire parvenir des secours dans cette partie du monde pour y rétablir sa suprématie. Ce fut à la suite de ces accroissements de forces que le petit convoi dont nous venons de parler, vit fondre à la fois sur lui onze voiles à l’entrée du golfe Saint-Laurent.

Quand l’Angleterre eut séparé ainsi le Canada de la France, elle organisa, comme l’année précédente, trois armées pour achever d’abattre une puissance qu’elle combattait depuis qu’elle avait planté son drapeau dans ce continent, et sur laquelle sa grande supériorité numérique allait enfin lui donner la victoire. Toutes ses provinces américaines rivalisèrent de zèle et d’efforts. Les différentes législatures coloniales votèrent des secours en hommes et en argent avec d’autant plus d’empressement qu’elles touchaient au succès décisif. Les trois armées devaient se réunir sous la ville de Montréal, qui restait à prendre. La garnison nombreuse renfermée dans Québec serait encore renforcée avant de remonter le Saint-Laurent. Le colonel commandant de brigade Haviland, envoyé sur le lac Champlain, forcerait le passage de l’île aux Noix et de Saint-Jean ; enfin le général Amherst devait assembler une armée à Oswégo, descendre le fleuve, enlever tous les postes sur son chemin, et rejoindre les deux autres corps devant Montréal.

Les Français n’ignoraient pas les préparatifs de leurs ennemis. Le gouverneur et Lévis ne songeaient qu’à prévenir leur entreprise par une attaque subite contre Québec, pour être prêts à donner la main aux secours qu’ils avaient demandés et qui, s’ils arrivaient avant ceux des Anglais, pouvaient sauver la colonie. On avait d’abord résolu d’attaquer Québec pendant l’hiver ; mais il fallut attendre au printemps. Ce délai fut employé à réorganiser l’armée, à ramasser des vivres, à préparer les embarcations nécessaires pour descendre le fleuve à sa débâcle. Malgré les plus grands efforts, Lévis ne put réunir un matériel de siège suffisant. Il manquait de grosse artillerie et n’avait presque plus de poudre. Cependant il ne désespérait pas de réussir, soit par surprise, soit à l’aide des secours attendus. Pour soutenir le courage des habitants et pour fatiguer la garnison anglaise, il tint des partis dehors tout l’hiver. On fit une guerre d’escarmouches.

Murray, de son côté, ne négligeait aucune précaution et se tenait prêt à repousser toutes les tentatives. Il était abondamment pourvu d’artillerie, de munitions de guerre et de bouche, et il commandait les meilleures troupes de l’Angleterre. Il avait porté ses avant-postes à la Vieille-Lorette et à Sainte-Foye, à deux ou trois lieues de Québec. La garnison fut occupée tout l’hiver à faire de petites expéditions, à charrier du bois de chauffage du Cap-Rouge, ou à travailler aux fortifications de la ville, qu’après des travaux inouïs elle mit en état de soutenir un siège. Elle rasa les redoutes sur les plaines d’Abraham ; en éleva d’autres, au nombre de huit, sur le sommet de la falaise ; acheva les remparts de la place, les couvrit de mortiers et de canons d’un gros calibre. Elle exécuta tous ces travaux malgré les maladies, le scorbut surtout, qui avaient éclaté dans ses rangs, et qui enlevèrent, du 24 décembre au 24 avril, [au moins mille hommes, sans compter deux mille autres hors d’état de servir. L’armée anglaise comptait maintenant quatre mille combattants].

Lévis faisait pendant ce temps les préparatifs de l’entreprise qu’il méditait. « Une défense opiniâtre, avait-il dit, dans un mémoire de novembre 1759 présenté au gouverneur, ne peut qu’être avantageuse à 1’État, en occupant les forces de l’ennemi en Amérique, et honorable aux armes françaises. » Pour encourager la population à continuer ses efforts et ses sacrifices, la voix de l’Église se fit entendre, cette voix qui a toujours un grand écho chez un peuple profondément religieux. L’évêque, Mgr de Pontbriand, retiré à Montréal depuis la prise de Québec, publia (28 octobre) un mandement où se trouvent ces mots : « Vous n’oublierez pas dans vos prières ceux qui se sont sacrifiés pour la défense de la patrie ; le nom de l’illustre Montcalm, celui de tant d’officiers respectables, ceux du soldat et du milicien ne sortiront point de votre mémoire... Vous prierez avec ferveur pour le repos de leurs âmes. » Elles sont bien graves, bien touchantes ces paroles funèbres, auxquelles la religion prête son sublime caractère ! Cet appel aux prières des fidèles pour les braves qui étaient morts en combattant pour la défense de leur religion, de leurs lois, de leurs foyers, au moment même où l’on allait reprendre les armes, raviva l’énergie des Canadiens. Quant aux troupes régulières, si elles ne luttaient plus que pour l’honneur, leur désir pouvait être encore satisfait.

Le gouverneur eut beaucoup de peine à réunir de quoi nourrir quelque temps l’armée, lorsqu’elle serait rassemblée. Enfin, au mois d’avril (1760), elle se trouva prête à entrer en campagne. Les troupes régulières s’étaient recrutées principalement dans les deux bataillons de la colonie ; elles formaient avec eux trois mille six cent dix hommes, outre les officiers. Les milices appelées à prendre part à l’expédition dépassaient trois mille hommes, y compris les cavaliers et les sauvages. Cette petite armée, composée en majeure partie de Canadiens, car on en avait incorporé dans les régiments réguliers faute de recrues européennes, ne s’élevait qu’à six mille neuf cents hommes. C’étaient toutes les forces qu’on pouvait lever pour marcher contre Québec, car les habitants du bas de la province qui n’avaient pas fait leur soumission à l’ennemi, ne pouvaient se joindre à elles qu’après l’investissement de la place, et les hommes qu’on allait laisser dans les gouvernements de Montréal et des Trois-Rivières, étaient chargés d’ensemencer les terres et de défendre les frontières du côté des lacs Champlain et Ontario (Instructions du 16 avril 1760).

Sans attendre que la navigation du fleuve fût entièrement ouverte, Lévis envoya, les 16 et 17 avril, l’ordre aux troupes de quitter leurs quartiers d’hiver et de se mettre en marche les plus rapprochées de Québec par terre et les autres par eau. Les champs étaient encore couverts de neige, et les rives du Saint-Laurent étaient bordées de glaces fixes, tandis que, dans le milieu du fleuve, les eaux charriaient des glaçons, avec le flux et le reflux de la marée. Lévis déclarait dans son ordre du jour, que l’armée, pour son honneur, la gloire des armes et le salut du pays, devait chercher à réparer le malheur de la journée du 13 septembre, et se rappeler que c’étaient les mêmes ennemis qu’elle avait eu à combattre à Oswégo, au fort William-Henry et à Carillon. Les troupes, chez lesquelles ces noms réveillaient de glorieux souvenirs, s’ébranlèrent dans la journée du 20 avril. Celles qui descendaient par eau étaient sur les deux frégates [l’Atalante et la Pomone, commandées par le lieutenant de vaisseau Jean Vauquelin de Dieppe], chargées d’escorter de petits bâtiments portant l’artillerie, les vivres et les fascines pour le siège. Mais comme les glaçons devenaient plus nombreux à mesure que la flottille descendait, il fallut débarquer les troupes à la Pointe-aux-Trembles. Une partie seulement de l’artillerie put ensuite atteindre l’Anse-au-Foulon. La journée du 25 fut employée à assembler l’armée à la Pointe-aux-Trembles, et, le lendemain, tout l’avant-garde, sous Bourlamaque, se remit en mouvement. [La flottille s’avança à Saint-Augustin].

Le temps pressait. Lévis voulait surprendre l’ennemi. Jugeant que la rivière du Cap-Rouge serait infranchissable à son embouchure, parce que la rive, haute et escarpée du côté de Québec, était gardée, il avait résolu d’aller passer cette rivière à la Vieille-Lorette, à deux lieues du fleuve et de gagner par les marais de la Suette les hauteurs de Sainte-Foye.

Bourlamaque, détaché en avant, rétablit promptement les ponts de la rivière, que les Anglais avaient rompus, et poussa jusqu’à leur poste de Lorette, d’où ils s’étaient retirés. Lévis, s’étant aperçu qu’ils avaient négligé de détruire une chaussée de bois qui servait à traverser une partie des marais de la Suette, en fit occuper aussitôt la tête par les sauvages. Son avant-garde atteignit ces marais le 16 avril à l’entrée de la nuit ; elle les traversa tête baissée, sans s’arrêter, malgré un orage de pluie et de tonnerre, rare dans cette saison, et prit possession des maisons qui étaient au delà ; elle n’était plus séparée de l’ennemi que par un bois d’une petite demi-lieue de profondeur. Au matin, elle passa ce bois et se présenta à la vue des Anglais, dont Lévis alla reconnaître la position, tandis que le reste de ses troupes, qui avait marché toute la nuit, pour ainsi dire, à la lueur des éclairs, franchissait à son tour les marais.

L’armée française n’avait pu s’avancer ni assez secrètement ni assez rapidement pour surprendre Québec. Quoiqu’on eût répandu plusieurs fois pendant l’hiver le bruit que Lévis était prêt à descendre de Montréal avec douze à quinze mille hommes, afin que la surprise fût plus facile après tant de menaces et d’alarmes vaines, Murray n’avait point cessé de se tenir sur ses gardes. En avril, ce bruit prenant plus de consistance, il crut devoir faire évacuer la population de la ville, qui pouvait lui devenir à charge dans un siège ; il fit afficher, le 21, qu’elle eût à se retirer dans les trois jours avec les effets qu’elle pourrait emporter. Les soldats de la garnison, bien qu’accoutumés à toutes les horreurs de la guerre, ne purent voir sans émotion ces infortunés, hommes, femmes, vieillards, enfants, s’éloigner de leurs murailles, ne sachant de quel côté tourner leurs pas dans un pays dévasté et réduit à la dernière misère. Murray fit ensuite couper les ponts de la rivière du Cap-Rouge, comme nous l’avons rapporté, et envoya des troupes surveiller les mouvements des Français. C’étaient ces troupes que Lévis voyait devant lui sur les hauteurs de Sainte-Foye, dont elles défendaient les rampes. Elles étaient au nombre d’environ trois mille hommes avec plusieurs pièces de canon ; elles s’étendaient depuis l’église de Sainte-Foye jusqu’en travers de la route de la Suette.

Le bois d’où sortaient les Français pouvait être à deux cents toises du coteau. Comme il était marécageux, ils ne pouvaient en déboucher que par le grand chemin. L’espace entre ce bois et l’ennemi n’était pas assez étendu pour leur permettre de marcher à l’attaque sans s’exposer à un combat trop désavantageux. Lévis avait une ressource : s’établir sur la route de Sainte-Foye par une marche de flanc. Le 26 avril, aussitôt le jour tombé, Lévis avait ordonné à ses troupes de défiler par la droite, en silence, le long de la lisière du bois, jusqu’à ce qu’elles eussent dépassé le front des Anglais et tourné leur flanc gauche. Si cette manœuvre réussissait non seulement il obtenait une position favorable, mais il pouvait encore couper le corps placé en observation à l’embouchure de la rivière du Cap-Rouge. Le mauvais temps et la difficulté de la marche, par un chemin à peine praticable, ne permirent point aux soldats, déjà très fatigués, d’opérer ce mouvement avec toute la célérité désirable. Le lendemain, pendant la matinée, Murray qui s’était porté de sa personne au Cap-Rouge, eut le temps d’en retirer ses troupes en sacrifiant une quantité d’armes et de munitions : comme il se voyait serré de près, il l’enferma dans l’église de Sainte-Foye, y mit le feu et fit rapidement sa retraite.

Les cavaliers français suivirent le mouvement rétrograde de Murray, en escarmouchant avec son arrière-garde jusqu’à la maison et au moulin de Dumont, situés à une demi-lieue des remparts de Québec. Murray laissa un gros détachement dans ces bâtiments avec ordre de tenir jusqu’à la nuit. Les troupes françaises se logèrent dans les maisons entre l’église et le moulin. Le temps était toujours affreux ; la pluie tombait par torrents.

Dans la nuit, les Anglais évacuèrent la maison et le moulin, se replièrent sur les Buttes-à-Neveu et s’y retranchèrent. À la pointe du jour, Lévis fit occuper par son avant-garde les bâtiments abandonnés, et les plaines d’Abraham, à sa droite, jusqu’au fleuve, afin de couvrir l’Anse-au-Foulon, où se rendaient les navires qui n’avaient pas été déchargés à Saint-Augustin. Pendant qu’on en retirerait les vivres et l’artillerie, le 28 avril, l’armée devait se reposer pour être en état, le lendemain, d’attaquer les Buttes-à-Neveu et de rejeter les Anglais dans la place.

Mais Murray, à peine rentré dans Québec, avait pris la résolution de se porter en avant avec toutes ses troupes ; son dessein était de livrer bataille s’il en avait l’occasion, ou de se fortifier sur les Buttes-à-Neveu si les forces de Lévis étaient trop considérables ; car le rapport d’un canonnier français, tombé sur un glaçon flottant en voulant débarquer au Cap-Rouge et recueilli gelé et mourant par des soldats anglais, ne lui permettait plus de douter que ce fût l’armée dont il était menacé depuis si longtemps qui arrivait. Il sortit de la ville, le 28 au matin, à la tête de la garnison. Il laissa dans la place trois à quatre cents soldats, outre quelques centaines de malades et il s’avança ainsi sur deux colonnes avec trois mille hommes et vingt-deux canons et obusiers (Murray to Pitt, May 25th 1760).

Lévis, qui était allé examiner la position des Anglais, n’eut pas plus tôt aperçu ce mouvement, qu’il fit dire au gros de ses troupes de se rendre en toute hâte sur les plaines d’Abraham. Ne voyant encore que la tête de l’armée française d’arrivée, Murray voulut attaquer cette armée sans délai pendant qu’elle était dans le désordre de la marche ; mais il avait affaire à un homme de résolution et d’un sang-froid difficile à troubler. Il disposa donc ses troupes en avant des Buttes-à-Neveu ; sa droite appuyée au coteau Sainte-Geneviève ; et sa gauche, à la falaise qui borde le Saint-Laurent. Sa ligne principale était développée sur un quart de lieue. Quatre bataillons et les montagnards écossais, commandés par le colonel Burton, formaient la droite, placée à cheval sur la route de Sainte-Foye ; quatre bataillons, sous les ordres du colonel Fraser, formaient la gauche, à cheval sur le chemin Saint-Louis. Deux bataillons de réserve se tenaient en arrière ; en outre, le flanc droit de l’armée était couvert par le corps d’infanterie légère du major Dalling, et le flanc gauche, par la compagnie de
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