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IV

DE TANANARIVE À TAMATAVE


Deux mois après, jour pour jour, je refis, en sens inverse, le même chemin.

C’était au milieu de mai, en pleine saison sèche, celle où la légende prétend que, dans la Grande Île, il ne tombe pas une goutte d’eau… Ô ironie des choses !

Nous étions à peine à 60 kilomètres de Tananarive, et nous franchissions les premiers massifs de la forêt d’Ankeramadinika lorsqu’une pluie diluvienne s’abattit sur nous avec la violence d’un mascaret, une de ces pluies qui évoquent des théories d’anges se passant de main en main des seaux puisés aux inexhaustibles réservoirs du ciel, et que les fortes têtes de l’hydrographie, pour la différencier de toutes les autres pluies connues, ont baptisée « la pluie malgache ».

Et cette pluie néfaste, sauvage, sans pitié, devait nous faire escorte jusqu’à Tamatave, avec seulement, à mi-route, quelques heures de délicieuse accalmie.

Mais ce fut assez de ces quelques heures pour me faire oublier les horreurs de cette traversée torrentielle.

… Le soir, à la nuit tombante… Nous devions coucher dans un petit village nommé Pantomaizina. Mais, dès la veille, un détachement d’Haoussas y avait pris ses quartiers. Il n’y avait plus une case logeable ; et j’obtins de mes bourjanes que nous pousserions jusqu’au hameau prochain d’Andranokoditra. Prochain est un euphémisme, car, pour atteindre cette halte nocturne, il y avait deux heures de chemin à faire, dans les sables, entre la lagune et la mer. Le ciel s’était mis en dépense d’illuminations féeriques, comme si l’on eût fêté là-haut le 14 Juillet. Et, sous cette voûte qui pesait sur nos épaules, telle une chape sertie de diamants, avec, à droite, la mer phosphorescente, et, à gauche, parmi les végétations issues de la lagune, des milliers de lucioles grosses comme des ballons lumineux et pareilles, non à des étoiles, mais à des planètes filantes, nous marchions comme à travers un formidable incendie. Oh ! l’inoubliable spectacle ! Tout à coup, à l’extrême horizon, je vois apparaître distinctement une sorte de char formé de quatre étoiles, que trois autres étoiles, attelées en flèche, semblaient traîner après soi. Pas d’erreur, c’était la Grande-Ourse. Depuis plus de trois mois, elle s’était dérobée à nos regards. Passé la Ligne, nous avions pris congé d’elle, et je ne l’avais plus revue. En retrouvant cette constellation familière, il me sembla qu’un rapprochement intime se faisait entre mon âme et l’âme des êtres chers que j’avais laissés derrière moi, et qu’à la même minute leurs yeux y rencontraient les miens en une attraction magnétique, comme dans cet adorable troisième acte d’Amants où le scepticisme blagueur de Maurice Donnay s’est mouillé d’une grosse larme ! C’était le firmament natal qui venait à moi, précurseur de la terre natale ! Et je sentis mon cœur monter à mes lèvres en un afflux de poignante émotion que, vivrais-je les années de Mathusalem ou celles de Pierre, jamais, jamais je n’oublierai !

Mais tous les épisodes du voyage ne furent pas de cette mélancolique douceur. Il y eut, dans le parcours, des alternances de drame et de comédie, qui, lorsque je me ressouviens, évoquent en moi les émotions rétrospectives les plus contradictoires.

Le drame d’abord.

Grâce au mauvais temps qui, des sentes à peine visibles, avait fait de dangereuses fondrières, délayant les terres friables en une glu rougeâtre où mes bourjanes enfonçaient jusqu’aux genoux, nous nous étions attardés, je pourrais dire égarés, dans la forêt d’Anahamazaotra. La nuit, la sinistre nuit malgache, sans crépuscule avant-coureur, s’était abattue, avec une foudroyante rapidité, comme un rideau d’avant scène, sur les massifs environnants. À la clarté douteuse du falot qui remplaçait pour nous l’étoile biblique, je consultai ma montre : elle marquait huit heures et demie… Et pas un murmure dans ce silence enténébré, pas une lueur dans ces ténèbres silencieuses !

La situation tournait au tragique. Nous savions que les Fahavalos battaient le pays, qu’ils avaient, à plusieurs kilomètres de là, brûlé plusieurs villages, et que le poste de Béfourne avait eu maille à partir avec eux. La forêt était le repaire où, retranchés comme en un inexpugnable bastion, ils défiaient toutes poursuites et toutes représailles. Et mes yeux fouillaient la couche d’ombre, et si, par aventure, une luciole affolée piquait la nuit d’un éclair fugitif, je croyais voir flamber la prunelle d’un de ces féroces out-laws.

Je n’avais pas à compter sur mes bourjanes : ils m’avaient, en plusieurs circonstances, donné la mesure de leur pusillanimité. À la première alerte, jetant bas le filanzane, désertant le devoir, ils se fussent métamorphosés en lièvres. Et, quelque mépris du danger qu’on acquière en ces hasardeuses pérégrinations, je « n’en menais pas large », et j’éprouvais – je l’avoue sans honte – les premiers symptômes de cet état d’âme troublant que, par un euphémisme hypocrite, on appelle le trac.

Tout à coup, je me sens emporté dans un mouvement vertigineux : ce sont mes bourjanes qui prennent leur course. La pluie avait fait trêve, et le brouillard, comme ces gazes de théâtre qui fondent sous les doigts des machinistes, s’était évaporé. Et, par une large trouée de feuillages, je distinguais, à quelques portées de fusil, de petites lumières tremblotantes qui, dans l’opacité du noir ambiant, luisaient comme des feux de fournaise…

C’était Ambavaniasa ! c’était l’étape !… Sauvé, mon Dieu !

La pluie, un instant désarmée, ayant repris l’offensive, nous fîmes irruption dans la première case qui s’offrit à nous. Chambrée complète. Sur le parquet à claire-voie, une vingtaine d’ombres blanches gisaient pêle-mêle, épaves humaines dans un océan de colis. Il ne fallait pas songer à s’enquérir d’un autre gîte. Au dehors, c’était, parmi les éléments en révolte, le naufrage certain. Force me fut de me résigner à cet encombrant voisinage. D’ailleurs, me disais-je, une mauvaise nuit est bientôt passée. Rabé, sur mon ordre, hâta les préparatifs nocturnes ; et, sa fonction de valet de chambre accomplie avec sa conscience coutumière, il se mit en posture de rattraper les heures de sommeil perdues.

La hantise des fahavalos m’avait repris. Ils opéraient dans la région, et je me demandais si nous n’étions pas inconsciemment tombés dans une embuscade. Étaient-ce bien de vrais porte-balles, ces porte-balles qui ronflaient tout autour de moi ? Leurs ronflements n’étaient-ils pas un piège ? Les bandits malgaches n’ont pas, comme les bandits d’opéra-comique, un uniforme spécial… et rien ne ressemble au lamba d’un fahavalo comme le lamba d’un simple bourjane ! Cruelle perplexité !… Et tandis que me poignait cette inquiétante hypothèse, machinalement, d’un geste très ostensible, je dressais ma carabine Snyder à la tête de mon lit de camp ; et, sur la valise où brûlait mon falot, je posais bien en évidence, après en avoir bruyamment vérifié les charges, mon revolver américain à huit coups, d’un formidable calibre… Puis, sans me dévêtir, je m’étendis sur les couvertures, et j’ouvris au hasard le petit livre de chevet, qui compose toute ma bibliothèque de voyage, les Maximes de La Rochefoucauld.

Bientôt mes paupières s’alourdissent… le livre m’échappe des mains… Le sommeil me terrasse, un sommeil de plomb traversé de rêves farouches… Je me vois, les yeux grand ouverts, couché dans ce même caravansérail borgne, parmi des fantômes blancs jonchant le sol et comme immobilisés par la mort… Et voilà que la jonchée inerte s’anime, grouille, se met en mouvement, et tous ces blancs fantômes se changent en bêtes rampantes !… Elles rampent, elles rampent, resserrant leur cercle autour de moi, avec des yeux rouges de fauves et des rires gouailleurs de démons !… Je veux bondir hors de mon lit… une force supérieure à ma volonté m’y recouche, m’y cloue !… Je veux saisir mon revolver… mon bras, comme frappé de paralysie, ne peut qu’esquisser un geste vague !… Et les fantômes rampent toujours !… Et soudain, autour de mon cou, je sens l’étreinte de deux mains pareilles à des serres et des morsures d’ongles aigus comme des griffes !… Un cri rauque s’échappe de ma gorge… Je m’éveille, le front en sueur…

… Le commandeur était devant moi, m’offrant, toute fumante, ma tasse de café matinal, avec la formule quotidienne :

– Il est l’heure, vahazah bé !

Je me frottai les yeux pour en chasser la vision sinistre et jetai tout autour de la case un regard défiant… Elle était vide… Les porte-balles – car mes compagnons de chambrée étaient bien d’honnêtes porte-balles et non des fahavalos – s’étaient, éternels pèlerins, remis en marche dès l’aube.

Les fahavalos, c’était mon Carcassonne, à moi !… Je ne devais les voir… qu’en rêve !

La Comédie maintenant.

Deux jours après, on arrive à la nuit, sous l’averse, au petit village d’Ambatoharanana, où l’on campe, l’état des chemins et de l’atmosphère ne permettant pas de pousser jusqu’à la station plus confortable de Bédard. Un vrai nid d’orfraie, cet Ambatoharanana, perdu dans la brousse. Exténué de fatigue, tombant de sommeil, j’eus bientôt fait de choisir un gîte parmi ce quarteron de cahutes branlantes où vivait, si cela peut s’appeler vivre – grouillait serait plus exact – un innombrable bétail humain. Mais, comme une dizaine de porte-balles en avaient déjà pris possession, je donnai l’ordre au commandeur de faire illico maison nette. L’évacuation, en dépit des formes diplomatiques qu’y déploya Rabé, toujours moelleux dans les rapports avec ses congénères, n’alla pas sans un peu de contrainte ni de mauvaise humeur, – je crois même qu’il dut appuyer sa diplomatie d’arguments plus persuasifs. Mais, finalement, je restai maître de la place. Et, sans les âcres relents de piétons surmenés qu’y avaient laissés les premiers hôtes, j’aurais plus pleinement savouré l’exquise solitude de corps et d’âme dont, pour la première fois depuis mon départ de Tananarive, je goûtais l’intime volupté.

Il faut, pour l’intelligence de ce qui va suivre, se faire une idée exacte du décor et, comme disent les machinistes, de la plantation. Un carré long, de cinq mètres sur quatre. Dans un angle, une étroite logette, close de bambous, sans issue apparente sur la case, et seulement accessible du dehors. Je dressai mon lit de camp tout contre la frêle cloison, et m’y accommodai pour le sommeil réparateur, tandis que Rabé, roulé dans son lamba comme dans une couverture de voyage, une de mes cantines sous la tête en guise d’oreiller, se couchait, comme tous les soirs, en travers de la porte.

Je m’endormais à peine, dans l’immobilité presque absolue de mes membres aveulis, anesthésiés, lorsque des bruits vagues, exhalés du mystérieux petit local où s’accotait ma couchette, m’éveillèrent en sursaut. Ces bruits, je les percevais ainsi que dans un rêve : c’étaient comme des monosyllabes échangés à la sourdine, à bouches mi-closes, des craquements d’herbes sèches foulées, des sifflements d’haleine confondues, des halètements entrecoupés de râles, des gloussements de poule livrée au coq, – des alternances d’onomatopées telles qu’il n’était pas permis de se méprendre longtemps sur la destination du louche réduit où s’épanouissaient ces fleurs de rhétorique !… Pas de doute possible… je voisinais avec la Tour de Nesle, une Tour de Nesle dont les murs, minces comme une gaze, n’étouffaient pas les amoureux sanglots, n’absorbaient pas les extatiques agonies !

D’un bond, je m’élançai vers le commandeur qui dormait avec la sérénité d’un sage revenu des faiblesses humaines. Et, violemment :

– Là, là, lui dis-je, le doigt tendu vers la logette… qui couche là ?

– Le vahazah bé le sait bien, me répondit-il, ennuyé… c’est la femme !

– La femme !… Je m’en doutais un peu. Mais elle n’est pas seule ?

– Naturellement !

– Et qui lui fait compagnie ?

– Vos bourjanes, parbleu !

– Mes bourjanes !… C’est donc ici la maison Tellier ?

Comme s’il eût compris, la large face de Rabé s’éclaira d’un sourire anacréontique.

J’étais hors de moi.

– Tu vas dire à cette cateau qu’elle aille ailleurs exercer son commerce !

– Impossible, vahazah bé !

– Impossible !… et pourquoi ?

– C’est la propriétaire de la case !

Tableau.

Le commandeur avait dit vrai : je ne pouvais décemment expulser de son logis l’hôtesse qui m’y donnait une hospitalité quasi-écossaise. La tête basse, je regagnai mon lit de camp ; et, de minuit à cinq heures du matin, je subis ce supplice tantalique d’entendre, à des intervalles presque égaux, la porte extérieure de la logette s’ouvrir et se refermer… dix-sept fois !… Juste autant que j’avais de bourjanes !

J’eus, avant le départ, la curiosité de contempler en face l’héroïne de cette nuit de Valpurgis. J’imaginais, en additionnant ses exploits, une virago robuste, haute en couleur, au corsage opulent, aux hanches rebondies, aux yeux flambants de luxure… Je ne trouvai devant moi, la main tendue pour recevoir son modeste loyer, qu’une créature maigrelette, d’une pâleur livide, à la poitrine plate, à la taille déprimée, aux regards éteints… et, pour le surplus, je ne sais quel sinistre compromis entre une sorcière de Macbeth et l’ « horrible compagnonne » dont l’auteur de Ruy Blas a buriné la macabre silhouette !…

Horreur !

Mes bourjanes, eux, étaient là, frais, dispos, guillerets, avec, aux lèvres, un sourire ricaneur et des petits airs de Roméos et de Lovelaces !… Ils ne flânèrent pas en route, ce jour-là !

Cent cinquante kilomètres séparent Ambatoharanana de Tamatave, où nous entrâmes, trois jours plus tard, avec le même cérémonial qu’à Tananarive…

Et la pluie tombait toujours !… C’était la saison sèche, celle où la légende prétend qu’il ne tombe pas une goutte d’eau dans la Grande Île !… Ô ironie !

Le soir même, j’embarquais à bord de l’Amazone, et le lendemain, au petit jour, nous voguions vers la France.

Paris !… Tout le monde descend !
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