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II

LE BOURJANE


Au point de vue artistique, comme au point de vue industriel, Madagascar manque d’originalité. Cependant, grâce à leur organisation simiesque, à leur curieuse faculté d’assimilation, il n’est pas un de nos arts, une de nos industries, qui n’ait trouvé dans les Malgaches d’intelligents et fidèles copistes. Totalement dépourvus d’invention et d’esprit créateur, ils sont, par contre, doués d’un tour de main extraordinaire et susceptibles de chefs-d’œuvre, mais seulement d’exécution et d’après des modèles donnés. Ainsi, leurs dentelles, un des rares souvenirs que le voyageur puisse rapporter de là-bas : on pourrait les croire sorties des ateliers de Venise ou de Bruges ; mais, décalque servile de dessins envoyés d’Europe, si, par le fini du travail, elles attestent la virtuosité de l’ouvrier, l’âme de l’artiste n’y apparaît point.

Cela viendra, pourvu qu’on sache et qu’on veuille utiliser ce génie, inné chez les Malgaches, de l’ « interprétation ». Initiés à la plupart des industries que les peuples civilisés ont poussées à leur extrême perfection, il en est une, toutefois, qui, pour ce peuple enfant, est et restera longtemps lettre morte : celle de la carrosserie. Il n’a même pas la notion de ce véhicule primitif, le char attelé de quatre bœufs, qui,

D’un pas tranquille et lent,

Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Cette ignorance tient à l’absence complète de voies de communication dans un pays où les voitures Lefèvre – là-bas on dit La Fièvre – devaient être, pour nos troupes en campagne, le plus funeste des impedimenta ; où villes et villages n’ont, entre eux, d’autre trait d’union que des sentes vagues, uniquement accessibles au pied humain dont l’action lente, continue, corrosive comme celle de la goutte d’eau sur le roc, en a creusé, au flanc des mornes, les lacets fantastiques.

Le pied humain qui creusa ces sentes, artères par où la vie circule dans toute l’île, comme, dans notre organisme, le sang, de la côte vers les hauts plateaux, et vice versa, c’est le pied des bourjanes. Et c’est là ce qui constitue, pour cette classe tout à fait à part dans l’agglomération malgache, une véritable originalité.

On m’a donné tant d’explications diverses sur ce mot « bourjane » – en malgache borizana – que, dans l’incertitude de sa véritable origine, d’ailleurs indifférente, je crois plus sage de m’en tenir à sa définition. Le bourjane, c’est la machine vivante qui supplée à tous les instruments de locomotion et de transport en usage chez nous, et pratiquement inemployables dans la Grande Île : pour l’homme, il remplace le cheval et la locomotive ; pour les colis, le mulet et le camion. Sans lui, plus de circulation pour le voyageur ou le touriste, fussent-ils lauréats du Club-Alpin ; plus de viabilité pour les marchandises, – partant plus de vie sociale, plus de transactions, plus de commerce. Il est, si j’ose le dire, le grand ressort vital de Madagascar. Son rôle, on le voit, est considérable et, en quelque sorte, de nécessité publique. Or, ce rôle, la conquête tend à l’amoindrir graduellement. Le jour prochain où des routes carrossables, ou simplement muletières, zigzagueront autour de ces montagnes abruptes et violeront le mystère de ces immenses forêts ; où le cheval et le mulet trouveront un terrain ferme et plane sous leurs sabots ; où les locomotives épandront du Nord au Sud, de l’ouest à l’est, leurs blancs panaches de fumée, le bourjane, n’ayant plus que la capitale pour champ d’opération, en sera réduit à l’humble condition de porteur de chaises. Et quand l’haussmanisation, qui commence à sévir à Tananarive, en aura ruiné tout le pittoresque, quand on aura comblé les fondrières, aplani les accidents naturels ou stratégiques qui font de ses boulevards et de ses rues de dangereux casse-cou, quand la lumière Edison rendra facile aux honnêtes gens « qui vont à pied » les sorties nocturnes, le bourjane aura définitivement vécu. Avant donc qu’il ne soit allé rejoindre les vieilles lunes malgaches, qu’il ne soit plus qu’un souvenir préhistorique, un symbole vague d’une civilisation désaffectée, il convient d’en fixer, en quelques traits vivants, l’originale silhouette.

Le bourjane, avons-nous dit, constitue, parmi les Malgaches, une caste à part ; et cette caste, sous un vocable commun, se divise en deux castes distinctes, séparées par un fossé aussi profond que le faubourg Saint-Germain l’est du faubourg Saint-Antoine : le porteur d’hommes et le porteur de paquets. Le premier, comme insigne, a le filanzane ; le second, le bambou.

Je ne m’attarderai pas à décrire le filanzane, que tous les Parisiens ont pu voir, la saison dernière, fonctionner au Champ de Mars. Tous, ils ont pu faire, de ce véhicule sui generis, la facile expérience. Ils se sont convaincus, comme moi, à l’encontre de certains voyageurs grincheux qui trouveraient incommodes les carrosses du Sacre, qu’entre tous les modes de locomotion celui-là est le plus reposant et le plus doux. Rien du trot dur et cuisant du cheval, rien de la trépidation énervante du chemin de fer, rien du tressautement cahotique du fiacre. On s’y oublie en une sorte de bercement rythmique qui vous emporte, parmi les régions du rêve, au-dessus des ordinaires réalités. Cette impression se modifie avec la vitesse, mais on s’y fait à la longue. Et l’on éprouve, à se sentir emballé dans ce mouvement diabolique qui, aux endroits périlleux, se transforme en une véritable course à l’abîme, je ne sais quelle voluptueuse griserie.

Aussi, les « porteurs d’hommes » sont-ils fiers de leur aristocratique filanzane et tiennent-ils en mépris le bambou roturier aux deux bouts duquel les « porteurs de paquets » suspendent le viatique de leur « client ». La supériorité physique, intellectuelle et morale qu’ils reconnaissent au colis humain dont ils ont la charge, au vahazah, ils se l’attribuent à eux-mêmes sur ces infimes porte-balles. Et ils ne perdent pas une occasion d’affirmer que, s’ils sont les fils du même père, ils ne sont pas nés le même jour. Lorsque, en travers des sentes étroites, ils trouvent le chemin barré par quelqu’un de ces miséreux, pliant sous le faix, le bambou sur l’épaule gauche, s’appuyant de la main droite sur sa zagaie, avec le geste biblique des rois pasteurs, ils crient d’un ton impérieux : « Filanzane ! » Et si l’obstacle ne s’écarte pas à ce premier appel, un coup de coude brutal envoie rouler dans la broussaille l’homme, les paquets et le bambou. Il n’y a pas d’exemple que le pauvre diable proteste. Il connaît la hiérarchie.

Et cependant, porteurs d’hommes et porteurs de paquets sont du même sang ; ils ont tous la même tare originelle : l’esclavage. J’étais curieux de savoir comment seraient accueillies par ces êtres naïfs les velléités d’émancipation qui commençaient alors à se produire au sein du Parlement français. Et j’interrogeai le commandeur de mes bourjanes, esclave comme eux, qui cumulait en même temps, auprès de moi, les fonctions d’interprète.

– Est-ce pour le compte du maître que vous travaillez, lui demandai-je, ou pour votre compte personnel ?

– Pour notre compte.

– Et sur les huit piastres – 40 francs – que vous toucherez de moi, il ne lui reviendra rien ?

– Pas un kirobo (quart de piastre) !

– À quoi donc vous oblige, vis-à-vis du maître, votre condition d’esclave ?

– À certaines corvées, comme, par exemple, la semaille et la récolte du riz.

– Et lui, le maître, à quoi ce titre l’oblige-t-il envers vous ?

– Quand nous chômons, il nous nourrit, nous, nos enfants et nos femmes.

– Maintenant que vous êtes Français, on parle de vous rendre libres… En seriez-vous heureux ?

– Libres …. Qui nous nourrira ?

Qui nous nourrira ?… Là est peut-être le nœud de cette grosse question de l’esclavage.

Le commandeur est comme qui dirait le chef d’escouade des bourjanes. Cette fonction, qu’il tient du suffrage universel, ne lui confère, au surplus, que des immunités purement platoniques. Il ne touche pas un sou de plus que les camarades ; en revanche, comme le page de Marlborough, il ne porte rien, sauf l’argent et les armes du vahazah. Ce sont là deux charges dont il est très fier, et on le voit, de temps à autre, glisser un œil en dessous vers le canon luisant de la carabine et palper amoureusement la sacoche de cuir où les piastres tintinnabulent. C’est lui qui, aux approches de l’étape, devance la caravane pour faire évacuer la case où son « client » dormira d’un sommeil panaché de puces, de moustiques et d’autres insectes variés. Mon commandeur, un gaillard superbe du nom de Rabé, au visage éclairé par deux yeux magnifiques, à la mâchoire garnie de dents blanches et fines comme celles d’un jeune loup – tels, d’ailleurs, presque tous les bourjanes – m’avait pris en affection singulière. Si, après une nuit passée en des luttes inégales contre d’obstinés parasites, je m’éveillais, comme on dit, du mauvais œil et faisais grise mine à ses petits soins de valet de chambre attentif, il en restait triste tout le long de la journée. Sa large face ne s’épanouissait que lorsque, à l’heure du premier repas, je le complimentais sur l’excellence de sa cuisine. Car il était cuisinier, par surcroît. Et aussi masseur, comme tout bon noir qui se respecte. Un soir, à l’issue d’une rude étape accomplie avec des alternances de soleil torride et de pluie diluvienne, je m’étais endormi lourdement. Tout à coup, le long de mes jambes, je perçois un fourmillement significatif, précurseur du martyre nocturne. Je me dresse sur mon lit, en un sursaut, et que vois-je ? Mon Rabé qui, à deux genoux sur la natte, frictionnait mes tibias d’après la formule classique du hammam. Il vit mon geste d’impatience, et de sa voix chantante :

– Fatigué, le vahazah !… Moi masser lui !… Bon, massage… très bon !

Je tombais de sommeil. Ce chatouillement, qui voulait être hygiénique, m’était plutôt désagréable, presque hostile. Mais il y avait, dans l’œil du bonhomme, une telle bonté douce, une telle conviction de guérisseur, que je craignis, en le rudoyant, de lui causer du chagrin. Et je laissai faire.

Laisser faire ! c’est la formule qui doit présider aux rapports entre voyageurs et bourjanes. Créatures purement instinctives, le mieux, pour vivre avec eux en bonne intelligence, est de s’abandonner à leur instinct. Ce respect, nuancé d’affection, qu’ils ont pour le vahazah, est, à leur regard, la meilleure sauvegarde. D’ailleurs, d’une complexion plutôt conciliante, d’une rare égalité d’humeur, sensibles à la moindre prévenance qui emprunte à la modestie de leurs besoins le caractère d’un bienfait, avec quelques distributions opportunes de manioc, quelques pièces de vingt centimes lâchées à la minute psychologique, on fait de ces bipèdes sauvages des chiens fidèles et caressants. Doués d’un vif sentiment du juste, s’ils acceptent les remontrances motivées par un manquement grave dans le service, ils s’insurgent contre les boutades injustifiées et sans raison plausible. Ce qu’ils ne pardonnent point, ce qui reste incrusté dans leur mémoire comme la marque du fer rouge sur l’épaule du forçat, c’est le ressentiment des corrections manuelles. Grondés, ils veulent bien l’être ; battus, non. Ces âmes d’esclaves ont des fiertés d’hommes libres. Et, chose étrange, ces brutalités sont moins le fait de leurs maîtres indigènes que des Européens. Rabé me racontait qu’il y a trois ou quatre ans, il avait été le bourjane d’un de nos confrères venu, pour le compte d’un grand industriel, à Madagascar, et rentré depuis dans la fournaise parisienne.

– Mauvais vahazah, M. X… ! me disait-il sur un ton de rancune mal dissimulé. Toujours taper !… toujours crier : « Hue ! hue !… bourjane !… Plus vite !… plus vite !… » Et les coups de canne de pleuvoir !

Si jamais notre confrère retourne dans la Grande Île, je l’engage à se méfier de Rabé. Il lui garde une de ces dents qui font époque dans la mâchoire d’un Malgache.

J’interromps ici cette monographie du bourjane, bien qu’elle soit loin d’être complète. Il y manque pas mal de détails caractéristiques pour donner à cette esquisse la valeur d’un portrait. Mais ils se retrouveront quand j’essaierai de décrire le vertigineux trajet de Tamatave à Tananarive, fait en leur compagnie, et qui, lui aussi, grâce aux routes tracées, ne sera bientôt plus qu’un souvenir. Et ce sera dommage pour ceux, du moins, qui ne croient pas payer trop cher d’un peu de fatigue le plus stupéfiant, le plus pittoresque, le moins « déjà vu », le plus inoubliable des spectacles.
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