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LA GRANDE ÎLE

I

BEWARE


Si résolu que je sois à m’abstenir, en ces rapides études, de toutes considérations économiques et politiques, pour leur laisser un caractère exclusivement pittoresque et descriptif, un exposé sommaire de ce qui peut activer ou ralentir l’œuvre de la conquête, hâter l’apaisement ou perpétuer le malaise à Madagascar, en est néanmoins l’indispensable prologue.

Il s’est passé, depuis quelques mois, dans la Grande Île, des événements de la plus haute gravité. Le retour offensif des indigènes, les menées occultes de l’ « héréditaire ennemi », les assassinats chroniques de voyageurs inoffensifs, ont nécessité la substitution du régime militaire au régime civil inauguré trop hâtivement. Cette substitution, qui date d’hier, n’a pas encore eu le temps de produire des résultats appréciables. L’incendie, feu de paille au début, a pris, en se propageant, une intensité telle que le général Gallieni, si bon pompier soit-il, ne l’éteindra pas de sitôt. Il pourra le réduire, le localiser : il n’en aura raison que s’il l’atteint dans son principe. Et j’ai grand’peur que ce ne soit ni pour aujourd’hui ni pour demain. Il semblait, aux dernières nouvelles, que les choses en fussent toujours, ou de peu s’en faut, au point où je les avais laissées en quittant Tananarive. En sorte qu’il est encore d’une actualité plutôt inquiétante, ce petit tableau de la situation que je brossais, d’après nature, dans le Journal du 1er juillet 1896.

L’assassinat de MM. Savouyan et Rigal – disais-je alors – après celui de la mission Duret de Brie, soulève une question dont il est impossible de se désintéresser :

La question du Fahavalisme.

Sur cette question vient s’en greffer une autre, dont il est impossible de se désintéresser davantage :

La question de l’Anglais.

À propos de la mort du marquis de Mores, un de nos confrères, très au courant des choses coloniales, écrivait en parlant de « la tribu des Arbib », les agents les plus actifs de l’influence anglaise dans l’Afrique du Nord :

« Ils prétendent que cette influence qu’ils propagent est simplement commerciale et non politique. Mais, en Tunisie, on croit le contraire. M. de Polignac les a formellement accusés de l’assassinat de Flatters. M. de Mores, avant d’être tué, les accusait du sien. »

Loin de moi la pensée d’établir une complicité directe entre les Anglais et les assassins de MM. Savouyan et Rigal, non plus que ceux de l’infortuné Duret de Brie et de ses compagnons. Mais la propagande antifrançaise à laquelle se livrent effrontément leurs missionnaires, les prédications haineuses dont retentissent les temples de Tananarive et de sa banlieue, les appels à la révolte lancés par les pasteurs anglicans du haut de la chaire chrétienne, agissant sur des esprits simples et superstitieux, tout cela n’implique-t-il point une certaine corrélation morale ?

Et ce ne sont pas là des commérages de concierges, comme les Hovaphiles s’ingénient à le persuader. Il y a des preuves. Et ces preuves, je les ai. Mon enquête eût été boiteuse, si j’en avais exclu ce dissolvant occulte, cet infatigable fauteur de désaffection et de discorde qu’on rencontre partout où la France cherche à planter son pavillon : la haine britannique.

J’ai les preuves. Les voici :

En mars 1896, un pasteur anglican, prenant pour texte la résurrection de Lazare, disait aux fidèles réunis dans le temple de Nosy-Zato, banlieue de Tananarive :

« Jésus vint. Il leva la pierre du sépulcre, et Lazare ressuscita.

» Lazare, c’est vous. Comme Jésus, les Anglais viendront et vous ressusciteront. Vous revivrez et vous chasserez les Français, vos oppresseurs… »

Ce n’est là que l’esprit et non la lettre de la harangue. Mais un vieux colon, grand collectionneur de documents humains, de qui le malgache est devenu la langue usuelle, l’a sournoisement sténographiée ; et il n’est peut-être pas indifférent de mettre cette sténographie en regard de la traduction. Il se trouvera sans doute, au Collège de France, un professeur d’idiomes orientaux pour en donner la version littérale :

« Lazar, dia efa, matz ao am-pasana taona maro izay. Mandri ao amy ny vata mirakotra ny fatiny, ka nony tonga Jeso Kristy, mandha ny fasana, na manokatra ny vata andriany, diamifoha, hono izy ka lasa.

» Joy izany hianareo Malagazy, hoy izy, maty hianareoizao, ha mandry ao ambanyfahetan’ ny Frantsay, favativety dia ho avy ny Englizy isay hamaoha, ny vata, ka hanesotra anareo, diano afaka, hianareo, ka tzy ho ambanyfahetan’ ny Frantzay intsony. »

Et d’un !

Le mercredi 15 avril, au temple de Faravohitra, le quartier anglais de Tananarive, autre prêche, lequel emprunte aux circonstances et à la personne du prédicateur une gravité particulière.

Il y a, tous les six mois, une réunion « plénière » des protestants de l’Imerne dans ce temple dont le desservant est le R. Barron.

Ce Barron, conseil spirituel (?) de la reine, descendant direct des frocards qui firent rôtir Jeanne d’Arc, est le Pierre l’Ermite de la croisade dirigée, depuis 1885, contre les Français hérétiques, et qui, depuis la conquête, a pris un caractère ouvertement agressif. Retranché dans sa chaire de Faravohitra, comme dans une forteresse inviolable, son éloquence enfiellée, faite de fanatisme et d’hypocrisie, laisse tomber de là-haut des sursum corda mille fois plus meurtriers que les obus et les balles.

Donc, ce mercredi 15 avril, des milliers de fidèles venus de tous les points de l’Imerne, du nord et du sud, de l’ouest et de l’est, se pressaient dans le temple, à l’occasion du meeting semestriel. Le Révérend monte en chaire. Telle est son action sur ces âmes naïves qu’avant même qu’il eût ouvert la bouche, hommes et femmes, enfants et vieillards, dévotement prosternés, priaient tout haut avec une ferveur de martyrs et levaient vers lui, en une attitude extatique, leurs bras suppliants. Et lui, s’inspirant du xive chapitre de l’Exode, leur disait :

« Vous prétendez qu’ils vous protègent, et, le jour où vous courrez un danger quelconque, c’est à nous que vous viendrez, criant : « Au secours, Ravahazas ! Les Français nous frappent. Notre provision de balles est épuisée… Et ce serait perdre notre temps que d’essayer de leur tenir tête ! » Et moi je vous dis : « Des balles, vous en avez encore… Pourquoi ne leur tirez-vous pas dessus ?… Vous êtes lâches, et votre lâcheté me désole !… Et c’est pour cela que, pareils aux Égyptiens, vous périrez en grand nombre !… »

Comme pour le prêche de Nosy-Zato, et à titre de document justificatif, il convient de mettre, en regard de la traduction, le texte malgache :

« Isahay no ataonareo fihamboana, ka nony misy mamely anareo, dia milodododo hianareo mankany aminay manoo hoa : « Vonjeo izahay, Ravazaha, ô fa aziandra Frantsay. Nefa efa lany ny balanay, ka na atondronay aza tzy misy fahany, ka tsy mahafaly ! » – Eny an-tananareo ny bala, ka nahoana no tsy amely. Os a hianareo ; ka mampalahelo ny fahorianareo, nefa tsy maintsy hiampatram-patra ny Egyptiana ! »

Et de deux !

Je défie le Révérend Barron de s’inscrire en faux contre l’authenticité de ces diatribes. Il n’y avait pas, d’ailleurs, à ce prêche, dont tout Tananarive s’est ému, que des Hovas et des Malgaches ; il s’y était glissé plusieurs de nos compatriotes très préoccupés, au point de vue de nos intérêts nationaux, de cette campagne pseudo-religieuse et qui, publiquement, en ont témoigné.

Un dernier trait, entre mille, pour peindre l’œuvre de termite que poursuit l’Anglais à Madagascar.

La petite ville d’Ambositra compte une assez forte colonie européenne. Au mois de mars, les colons se réunirent en un banquet amical, où ils convièrent le gouverneur Holidina, le sous-gouverneur Ranaivo, quelques officiers hovas et les compagnes d’iceux. Au dessert, les toasts sévirent, sans distinction de nationalité. Lorsque, à son tour, M. Laroche, un de nos compatriotes, but à la France, Ranaivo, seul, et sa femme, s’abstinrent de lever leur verre. Et comme un des convives les rappelait au sentiment de la plus vulgaire courtoisie :

– Nous ne pouvons boire à la France, répondit sèchement la dame Ranaivo… nous sommes Anglais !

Ce Ranaivo tient son poste de sous-gouverneur d’Ambositra de notre protégée la reine. La rumeur publique l’accuse d’avoir, l’avant-veille du jour où fut assassinée la mission Duret de Brie, envoyé 350 piastres à Rainibetsimisaraka, le sanguinaire chef des Fahavalos, dont la tête est mise à prix, et fait monter trois troupeaux de cochons – sauf votre respect – pour ravitailler les rebelles du Nord.

À bon entendeur, salut !

Voilà pour l’Anglais. Venons au Fahavalo.

Le fahavalisme est endémique à Madagascar comme, en Sicile, le banditisme. Mais ce serait une erreur de croire que les Fahavalos ne sont qu’un ramassis de simples voleurs. C’est là un bruit que les Hovas ont fait courir, pour donner à l’insoumission de diverses tribus, rebelles à leur joug : Sakalaves, Baras, Antaisakas, une couleur de brigandage. Le sac des villages, le vol du bétail est leur façon à eux de montrer qu’ils ne sont pas et ne veulent pas être conquis. Pillards, sans aucun doute, mais avec quelque chose de plus. Et, si les Hovas s’obstinent à les représenter comme de simples malandrins, c’est pour faire croire qu’ils règnent, eux, sans conteste sur l’île entière, et qu’ils y sont les seuls défenseurs de l’ordre… un peu comme à Varsovie. Telle est l’opinion du docteur Catat et de tous ceux qui connaissent Madagascar autrement que pour s’y être promenés en filanzane.

Aujourd’hui, changement de front. Le Français étant l’ennemi commun – comme, du moins, les Hovas s’efforcent d’en convaincre les tribus insoumises – il s’est fait entre les traditionnels antagonistes un rapprochement occulte, un pacte fraternel. C’est ce qui explique comment, en quelques mois, les bandes infimes des Fahavalos ont pris les proportions d’une redoutable armée, et leur banditisme intermittent les allures d’une insurrection permanente.

Des insurgés, non des brigands.

Qui fomente cette insurrection ?

Jadis, les voleurs de bœufs n’avaient pour armes que la sagaie et quelques méchants fusils hors de service. Aujourd’hui, les snyders sont leurs armes courantes.

Ces armes, qui les leur a fournies ?

Il n’y a pas d’exemple qu’un Européen, tombant au milieu d’eux, ait été la victime, non seulement d’un assassinat, mais de la plus légère violence. Les cadavres de blancs dont ils jonchent les routes les plus sûres ne se comptent plus désormais. Et nous ne sommes pas au bout de cet effrayant martyrologe !

Qui, de ces voleurs presque inoffensifs, a fait de redoutables assassins ?

La réponse à ces trois questions est trop facile. À Tananarive, elle est sur toutes les lèvres. Triple sourd qui ne l’entend pas.

Insurrection dans le Sud et l’Ouest, sous le masque du fahavalisme. Rébellion dans le Nord à visage découvert. Ici, les Hovas, pour ameuter contre nous les chefs de tribus, ont fait vibrer leurs deux cordes sensibles : le culte pour les morts et la tradition esclavagiste. Leurs émissaires ont parcouru le pays, disant : « Les Français vont venir… ils violeront vos tombeaux, ils libéreront vos esclaves ! » Ceci se passait au moment même où le général Duchesne proclamait que la pacification de Madagascar était un fait accompli, que 2,000 hommes suffiraient pour y maintenir l’ordre, et que nous n’avions pas, dans la Grande Île, d’amis plus fidèles et plus sûrs que les Hovas !

Et tandis qu’on nous aliénait les chefs en nous représentant comme des vampires et des affameurs, on nous aliénait les foules en surexcitant leur fanatisme constitutionnel, en restaurant l’industrie un peu démonétisée des prêtres d’idoles. Et l’on vit sortir de terre une légion de Pierre l’Ermite en lamba, qui s’en allaient prêchant la croisade contre ces iconoclastes de Français ! Elle eut de tels résultats, cette croisade, que le résident général dut contraindre la reine à signer un décret des plus rigoureux contre ces exploiteurs de la crédulité populaire. Il exigea même, comme sanction, qu’il fût fait un exemple immédiat. Elle a mené grand bruit, l’aventure tragique de Manjakandriana, où le gouverneur de ce gros bourg, huit officiers hovas et deux tsimandos dépêchés par Ranavalo pour appréhender au corps un prêtre d’idoles, furent, après une lutte désespérée, brûlés vifs dans une case. Et voyez comme, au drame le plus sombre, se mêle toujours un soupçon de comédie. Un voyageur, M. Julliot, qui montait de Tamatave à Tananarive, ou descendait de Tananarive à Tamatave, je ne sais plus au juste, avait fait halte pour la nuit à Manjakandriana. Il dormait comme un bienheureux, lorsque, réveillé soudain par de sauvages clameurs et des crépitements de flammes, il sort de sa case, les yeux bouffis, et s’informe. Les incendiaires, inquiets, craignant d’être interrompus dans leur besogne crématoire, lui disent :

– Ce n’est rien… C’est une dizaine de Fahavalos qu’on brûle à petit feu pour en faire de la cendre à chiquer !

– Des Fahavalos ! s’écrie M. Julliot… ne vous dérangez donc pas, je vous en prie… Brûlez-en cent, brûlez-en mille… vous n’en brûlerez jamais assez !…

Et il rentra dans sa case.

Cela rappelle l’anecdote d’Alexandre Dumas père à qui l’on demandait un louis pour les funérailles d’un huissier mort pauvre, et qui, mettant la main à sa poche, répondit :

– Voici quarante francs… Enterrez-en deux !

Les choses en étaient là lorsque, le 19 mai, je repris le paquebot pour la France. Il ne semble pas que, depuis, la situation se soit améliorée. Ce piétinement sur place tient au médiocre effectif des colonnes, qu’il est impossible de renforcer, eu égard à l’insuffisance du corps d’occupation, émietté sans profit, et à la faible garnison de Tananarive. Ce serait une dangereuse imprudence que de dégarnir une place où nos officiers ne peuvent sortir, la nuit venue, sans risquer d’être lapidés au coin de quelque ruelle sombre – cela s’est vu – et qui, en dépit d’une sécurité trompeuse, est le quartier général occulte, le foyer latent de la rébellion. Il est de notoriété publique que les chefs avérés du mouvement s’y donnent rendez-vous à des dates fixes, et que si, par prudence, ils évitent de rôder aux abords du Palais, c’est chez le boucher Razafimanantsoa, l’oncle de Ranavalo, qu’ils viennent prendre le mot d’ordre. J’habitais une maison voisine de celle où gîte ce tueur de bœufs, et plus d’une fois, en rentrant le soir, j’ai vu tout autour de ce repaire des allées et venues louches, des glissements d’ombres suspectes, et de ma chambre, à la faveur du silence nocturne, je percevais le vague murmure des Homodei hovas « marchant dans le mur », comme chez Angelo, tyran de Padoue. Au surplus, cet excellent Razafimanantsoa ne cherche pas à donner le change sur les sympathies dont il nous honore. C’est lui qui, quelques jours avant la prise de Tananarive, vociférait dans un kabary : « Prenons les femmes des colons français en otages, violons-les, et faisons-leur lécher nos crachats ! »

De tout ce qui précède, il serait peut-être excessif de conclure au blocus de Tananarive au Sud, à l’Ouest et au Nord. Mais de ces trois points, une menace permanente plane sur la capitale, et c’est déjà trop. Sur les quatre routes – ou ce qu’on nomme ainsi – qui mettent la Ville « aux mille villages » en communication avec la côte, une seule était demeurée libre, celle de l’Est, – la route de Tananarive à Tamatave… Or, la route de Tamatave à Tananarive est la seule ligne de ravitaillement de la capitale ; c’est par là que se fait le service postal, par là que montent les énormes convois d’argent expédiés par la métropole à la résidence. Cette route coupée, c’est nos colons et nos soldats sans vivres, c’est nos compatriotes sans liens d’aucune sorte avec la mère-patrie, c’est le trésor national mis au pillage, – c’est le blocus, en un mot.

La conclusion ?… Elle s’impose.

Madagascar, que nous avons acheté – ceux qui dorment dans le campo-santo de Majunga, dans les plaines empestées du Bouéni, sur les plateaux de l’Imerne, pourraient seuls dire à quel prix ! – ne sera définitivement « terre française » que le jour où il n’y aura plus trace de Fahavalos ou de rebelles, de quelque nom qu’on se plaise à les appeler.

Ce serait déjà chose faite, si on n’avait pas tenu pour paroles d’Évangile les affirmations du général Duchesne.

Pour expédier – et rapidement – ce nettoyage, il faut des soldats.

Il faut encore autre chose.

On lit dans toutes les gares anglaises cet avis dénué d’artifice :

Beware of pickpocket !

Nous disons, nous :

Beware of Hovas !

Et concurremment :

Beware of Englishmen !1
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