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sotto voce, à la muette, en quelque sorte, comme si ce que d’autres oreilles en auraient pu percevoir fût un vol fait au trésor de leur égoïste intimité !

Le père, la mère et le fils, pas de doute à cet égard. Mais quel était le motif de leur exode si lointain, qui, le milieu géographique aidant, me faisait songer à la fuite en Égypte ? Ma curiosité, qu’aiguisaient la monotonie des jours, le vide des heures, tournait à l’idée fixe, à l’agacement nerveux, à l’obsession. Elle avait atteint son paroxysme lorsque, tout à l’heure, au lunch, où chacun se place à sa guise, le hasard me mit coude à coude avec le commandant et le vieux brave – groupe antithétique – que, dans le demi-jour, on aurait pu prendre pour l’illustre chevalier de la Manche devisant avec son fidèle écuyer Sancho Pança. C’était la présentation forcée.

– M. Émile Blavet, fit le commandant, un Parisien en rupture de journalisme ! – M. le colonel comte de H…, un des héros de la Cochinchine et du Tonkin !

– Oh ! soupira le grand vieillard avec un hochement de tête mélancolique… un pauvre héros, dont l’âge, la goutte et les rhumatismes ont eu plus facilement raison que les balles des Pavillons-Noirs !

Qu’allait-il donc chercher dans ce pays où la malaria terrasse les plus robustes, ce valétudinaire, chargé d’ans, si voisin du terme suprême ? N’y avait-il pas assez de « jeunes » enfouis là-bas dans l’immense ossuaire qu’est la route de Tananarive à Majunga ?… Ces questions se lisaient si clairement dans mon regard apitoyé, que sans me donner le temps d’en trouver la formule courtoise :

– Oui, poursuivit-il, je vois bien ce que vous vous dites !…. C’est folie de courir les aventures lointaines, à mon âge, dans mon déplorable état de santé !… Hélas ! monsieur, c’est pour l’enfant, comme chantait la diva du bock au temps où nous revenions du Mexique… pour ce grand garçon que vous voyez là-bas, blotti contre sa mère, et qui cache des timidités de jeune fille sous des dehors si fièrement virils !… Dame ! n’ayant que lui, nous l’avons toujours gardé jalousement auprès de nous, et nous sommes tout son univers comme il est tout le nôtre !… Mais nous vieillissons, la comtesse et moi… le « petit » n’aura que notre nom pour toute fortune… Il a bien fallu songer à l’établir… Grâce à des amis puissants, j’ai pu le faire nommer chancelier de résidence à Tananarive… Seulement, lorsqu’il s’est agi de partir, de partir seul, le cœur lui a failli !… Et à nous donc !… Était-il possible de mettre des océans entre des cœurs qui, pas un jour, n’avaient cessé de battre les uns contre les autres ?… Et n’était-ce pas tenter Dieu ?… D’un regard, sans une seule parole, tous les trois nous nous étions compris… Que nous mangions en France ou à Madagascar la modeste pension dont l’État paie mes longs services, qu’importait, pourvu qu’il y eût toujours trois couverts sur la table !… Et voilà pourquoi nous sommes ici !… Ai-je bien répondu, monsieur, à vos muettes interrogations ?… Et suis-je aussi fou que j’en ai l’air ?… Folie, si vous voulez, mais de celles qu’on excuse même quand est passé l’âge des folies !

Il disait cela, le bonhomme, si simplement, avec, dans les yeux, une flamme si divinement paternelle, que j’ai senti les miens se mouiller !… Et de nouveau j’ai connu la douceur des larmes !

De Djibouti.

Jeudi, 20 février. – À la mé ! À la mé ! C’est à ce cri mille fois répété, battant les parois du paquebot avec des stridences de crécelle, que nous jetons l’ancre dans la baie de Djibouti. Autour de nous évolue toute une flottille de chalands, de canots, de barques, de youyous, de pirogues et même de périssoires grosses comme des coquilles de noix, montés par une centaine de moricauds, nus comme vers, ou presque, qui semblent vouloir se ruer à l’abordage. Dans leur jargon franco-nègre, d’où l’r est exclu comme de celui des Incroyables, à la mé ! signifie : Jetez, pour votre bienvenue, quelque menue monnaie à la mer !… Et, du bord, les gros sous pleuvent sur le gouffre, d’une transparence telle que l’œil peut les suivre distinctement, dans leur trajet perpendiculaire, jusqu’à ses extrêmes profondeurs. Toute la moricauderie, piaillante, hurlante, pique sa tête à la suite, en un plongeon vertigineux, et c’est à qui remontera le premier à fleur d’eau, tenant sa part de butin entre les incisives. Il n’y a pas de sot métier.

Pour ces amphibies, tous les sous, quelle que soit leur nationalité, sont de bonne prise, sauf ceux à l’effigie du « re galantuomo. » Si, par hasard, ils en ramènent un entre les dents, ils le recrachent aussitôt avec un dégoût qui se traduit par des imprécations et des blasphèmes. La haine de l’Italien est ici comme un sentiment instinctif. C’est une des formes de la sympathie qu’on y a pour la France. Et puis, nous sommes aux portes de l’Abyssinie !

Djibouti !… C’est le premier coin de terre française où l’on touche passé Bonifacio. De là, sans doute, le ravissement qu’on éprouve à découvrir, noyée dans les flammes multicolores du matin, cette Constantinople réduction-Collas, surgie, comme par miracle, d’un banc de sable désolé, sous l’effort génial d’un de nos compatriotes, M. Lagarde. Le mythe d’Amphion édifiant Thèbes au son de la lyre d’or n’est pas plus invraisemblable que l’aventure de ce Parisien créant de toutes pièces, sur cette plage farouche, par la seule puissance d’une volonté de fer, une cité riante et vivante, où l’âme française palpite dans les plis des trois couleurs éployées sur un joli décor oriental. M. Lagarde a voulu nous faire lui-même les honneurs de son fief, ce qu’il appelait plaisamment le tour du propriétaire. Dans cette rapide excursion, avec un cicérone aussi bien informé, je me suis rendu compte de l’importance que prend chaque jour, au point de vue stratégique, cette forteresse avancée, sorte de Janus colonial, dont l’une des faces a l’œil ouvert sur l’Anglais et l’autre sur l’Italien. Et aussi de son importance au point de vue commercial, Djibouti, par sa position privilégiée au seuil du Choa, étant le débouché naturel des caravanes. À ce double point de vue, ce fut une mesure de haute clairvoyance que l’abandon d’Obock comme siège du gouvernement et son transfert à la jonction des deux routes qui viennent, l’une d’Harrar, l’autre d’Addis-Ababa. Et cette initiative est le fait d’un patriote ardent et, à la fois, d’un fin politique.

Patriote, il l’est jusque dans les moelles, celui-là. Jeune, doué de toutes les séductions physiques, orné de tous les dons intellectuels, il avait tout ce qui prédestine à goûter, en leur plénitude, les voluptés supérieures de la vie, et il n’est pas d’ambitions si hautes qu’il ne fût en son pouvoir de réaliser, de poste d’honneur auquel il ne pût prétendre. Mais il s’est dit que la France avait assez de bons serviteurs autour d’elle, et qu’il la servirait plus utilement dans ces grand’gardes lointaines où elle poursuit son œuvre de civilisation. Et de gaîté de cœur, exilé volontaire, il a quitté Paris, la Ville-Sourire, pour venir planter sa tente au bord du détroit de Bab-el-Mandeb, si bien nommé la Porte des Larmes. Ville-Sourire, Porte des Larmes, l’antithèse me vient sous la plume sans intention de contraste prémédité. J’imagine pourtant que, malgré la beauté du ciel et la splendeur de la mer, un Parisien de race, déporté si loin du boulevard, doit, à certaines heures du jour, éprouver la même nostalgie qui, à deux pas de la frontière, étreignait madame de Staël et lui faisait préférer le ruisseau boueux de la rue du Bac à la limpidité du lac de Genève. J’étais hanté par cette hypothèse mélancolique tandis que M. Lagarde, avec une nuance d’orgueil, d’ailleurs très légitime, nous promenait à travers son oasis d’Ambouli, cet embryon de Bois de Boulogne conquis patiemment, malgré le soleil hostile, sur le sable ingrat et calciné. Il fut touché de la sympathie qui, sous l’oppression de cette hantise, éclatait dans mes yeux, me serra la main en témoignage de réciprocité, et, sans un mot, d’un geste éloquent, me montra le pavillon hissé sur la Résidence. Ce geste signifiait : Où est le drapeau, là est la patrie ! Bel axiome à graver en lettres d’or dans les salles d’études de tous nos lycées, pour chatouiller, chez nos jeunes forts en thème que guettent le rond de cuir et le carcan administratifs, la fibre coloniale !

Du golfe d’Aden.

Vendredi, 21 février. – Djibouti, c’était la France ; Aden, c’est l’Angleterre. Les deux villes se regardent et s’observent, comme Calais et Douvres, avec cette différence qu’il faut dix heures de mer – cinq fois la traversée de la Manche – pour aller de l’une à l’autre, pour passer de la côte d’Afrique à la côte d’Asie. Il est une heure du matin quand le Djemmah mouille sur rade. Tout dort dans notre microcosme flottant. J’en suis à mon premier somme, ayant veillé fort tard dans l’exquise tiédeur d’une nuit à laquelle une lune resplendissante donnait l’éclat voilé d’un jour hyperboréen. Soudain, les matelots envahissent ma cabine, ferment violemment le sabord, calfeutrent toutes les issues, réduisant au minimum ma quote-part d’air respirable. C’est la cérémonie du charbon qui commence, et avec elle la fâcheuse asphyxie. Et ce sont des cris, des vociférations, des va-et-vient, des trépignements, au-dessus, au-dessous et autour de nous, qui vous assourdissent. Le mieux est de sauter à bas du lit, d’endosser une tenue légère et d’aller attendre, sur le pont, que le moment de descendre à terre soit venu. Facile violence, en somme, car l’atmosphère est d’une ineffable douceur, et, sous ce féerique éclairage lunaire, la vue de cette côte admirable, découpée et dentelée à miracle, est un pur enchantement.

Au jour, tout change. Dépouillé de son prestige nocturne, le décor apparaît dans sa souveraine laideur. Les dentelures des montagnes, tout à l’heure d’une délicatesse arachnéenne, ressemblent à des mâchoires grimaçantes, aux alvéoles évidées. Sous la lumière crue du soleil, les transparences bleues du granit se teignent d’ocre violent, d’une opacité farouche. Étranglée entre le roc et la mer, court une étroite bande de terre noirâtre que des myriades de cailloux gris hérissent d’inquiétantes verrues. Pas un arbre, pas une pousse verte, pas même, çà et là, quelqu’une de ces végétations parasites qui tempèrent l’horreur des plus sinistres paysages et éclairent d’un pâle sourire les solitudes les plus désolées. Là-dessus plane tout le redoutable appareil de la conquête : casernes, arsenaux, tours crénelées, bastions, demi-lunes, contrescarpes, épaulements, meurtrières, chemins de ronde, canons en batterie, par où l’Anglais affirme sa mansuétude colonisatrice. Aux alentours, règnent de mornes espaces clos de murs qui tombent en ruines et bosselés de tumulus en forme de mosquées : ce sont les cimetières, attestant, par leur étendue et par leur nombre, que, dans cette città dolente, il y a plus d’habitants dessous que dessus. Plus loin, de légères fumées bleuâtres montent, comme d’un cratère, du vaste entonnoir où croupit la ville indigène. Et plus loin encore, à l’extrême horizon, sur les confins du désert biblique, se silhouettent, dans une brume où le reflet du sable allume des paillettes d’or, deux villages arabes, qui sont comme les colonnes d’Hercule de la civilisation et les premières bornes milliaires de l’infini !

Tel est Aden, vu du bord. Le panorama n’a rien de séduisant et qui sollicite de descendre à terre. Mais il y a les citernes, qu’il faut avoir vues sous peine d’être disqualifié comme touriste ; les fameuses citernes dont les Perrichons à l’enthousiasme suspect – tel notre Marius – vous disent volontiers, comme les Sévillans de leur ville : Chi non a vista Siviglia, non a vista maraviglia ! Je les ai vues, ces merveilles, et toute la poésie primitive, évocatrice des filles de Laban à la fontaine, dont je m’étais plu à les parer, sur la foi de ce photographe hâbleur, s’est cassé les ailes contre ces trois étages de cuves en maçonnerie grossière, au fond desquelles verdoie une mince couche d’eau saumâtre, admirable bouillon de culture pour les microbes pestilentiels ! Mais je suis ainsi fait, vous le savez, amie, qu’il m’est impossible de m’attarder aux spectacles fâcheux, et que j’y trouve, comme par magie, dans le rappel des souvenirs anciens, une diversion consolante. Et, soudain, je me suis senti transporté, dans la grande cour du Palais des Doges, auprès de ces deux citernes exquises, ouvragées comme une fine dentelle de Chioggia, où je ne sais quelle dévotion fanatique nous ramenait, inconsciemment, chaque soir. Il a fallu de lointains appels de cloche, annonçant que le paquebot allait appareiller, pour m’arracher à ces délices rétrospectives. Et j’ai franchi la Porte des Larmes avec l’éblouissante vision de Venise plein les yeux !

Le cap Gardafuï. – La Ligne.

Dimanche, 23 février. – Jusqu’à Djibouti, j’ai gardé la sensation de l’Europe, à laquelle nous reliait le ruban d’azur du canal de Suez, dont la Mer Rouge est le prolongement. Depuis vingt-quatre heures que nous sommes entrés dans l’océan Indien, j’ai la sensation d’un nouveau monde. Autres flots, autre ciel, autres constellations. La Grande-Ourse a disparu, et aussi l’Étoile polaire. L’astre à la mode est, ici, la Croix du Sud. La jolie légende stellaire d’Amants n’est plus qu’une… légende. Cette poétique communion à travers les espaces est désormais interdite aux cœurs aimants qu’a disjoints la bataille de la vie. Je m’imaginais, avant-hier encore, qu’en enfonçant mon regard par delà l’horizon il avait chance de se croiser avec le vôtre. Dans quelques heures, la Ligne, que nous allons franchir, sera l’obstacle où viendront se briser nos rayons visuels, mettant comme une muraille de Chine entre nos pensées. Et il me semble que je suis encore plus loin de vous, et que c’est quelque chose de pis que des kilomètres qui nous sépare.

J’ai le réveil mélancolique ce matin. Est-ce l’anxiété vague dont on ne peut se défendre au seuil de l’inconnu ? Est-ce l’oppression d’une nuit férocement tropicale ? Est-ce le navrement de cette côte des Somalis, aux grèves calcinées, que nous longeons à quelques milles de distance ? De tout cela peut-être bien un peu. Mais jamais, depuis le départ, je n’eus l’âme aussi désemparée. Elle n’a retrouvé son équilibre qu’aux approches de Gardafuï, cet autre Cape of good hope, dont le Camoëns est encore à naître. Tout, ici, la radieuse splendeur du ciel, la grâce féline de l’eau, la sauvage beauté du site, semblait réuni pour la convier à des émotions d’une apaisante sérénité. Et les brumes où elle était noyée s’y sont fondues comme, au soleil, les vapeurs matinales. Dans cette atmosphère de joie, l’énorme lion accroupi, dont le profil rébarbatif se découpe sur le double azur avec la netteté d’une ombre chinoise, a l’air tout à fait bon garçon. Aussi le commandant, au lieu de prendre le large, nous a donné l’esthétique régal de serrer le « monstre » d’aussi près que le veut la prudence – cinq cents mètres au plus – ce dont certains passagers, hantés par les antécédents sinistres de ce dangereux tournant, ne laissent pas que d’éprouver une secrète angoisse. Ô le sublime spectacle ! On est presque tenté d’applaudir, comme, au théâtre, un merveilleux décor de féerie, et on ne prend pas garde, tel en est le charme souverain, que le soleil plombe sur nos têtes à quarante-cinq degrés ! Ce qui m’a le plus vivement impressionné, ce n’est pas, comme Marius, l’énormité de la masse rocheuse, ni sa bizarre configuration léonine ; c’est l’éblouissante bande verte qui courait, au ras de l’eau, tout le long du socle de granit, et qui, par une mystérieuse collaboration du soleil et de la mer, lui faisait comme une magique ceinture d’émeraudes. C’était beau, d’un beau surnaturel, à s’agenouiller devant ! Et de ce vert divin, rien ne peut donner une idée, pas même ces coulées de pierreries vertes qui miroitent la nuit dans le sillage du navire, d’une telle attirance hypnotique qu’à les suivre de l’œil on en oublie le sommeil !

Un point… à la Ligne !

Voici la Ligne, en effet. Le Djemmah franchit ce barrage idéal avec la grâce onduleuse d’un pur-sang lancé par-dessus la banquette irlandaise. Hurrah ! Jadis, ce « passage » servait de prétexte à des cérémonies burlesques, dont les merveilleuses Aventures de Robert-Robert et de son compagnon Toussaint-Lavenette ont enchanté nos imaginations d’enfants. Tout le long du jour, le bord appartenait aux matelots comme Rome aux esclaves pendant les Saturnales. Grimés en dieux marins, ils faisaient subir aux passagers des épreuves aquatiques qui rappelaient la bouffonne poursuite de Monsieur de Pourceaugnac. C’était le baptême de la Ligne. Ce baptême, alors obligatoire, n’est même plus facultatif. Des voyageurs grincheux et moroses ayant protesté contre ces brimades bon enfant, les compagnies de navigation ont, d’un trait de plume, biffé l’intermède. Ainsi se perdent les institutions séculaires ! Les dieux s’en vont !

En vain avons-nous supplié le commandant de lever le veto pour une fois. « Impossible ! a-t-il répondu… Tout ce que je puis faire, c’est vous permettre de simuler le baptême de la Ligne par une inondation de Champagne Clicquot !… » Je crois bien !… C’est le passager qui paie et c’est la Compagnie qui palpe !

Entre le ciel et l’eau.

Sans date. – Il faut tuer le temps si vous ne voulez pas qu’il vous tue ! dit la Sagesse des nations. Tous les ressorts de notre esprit sont tendus vers cette opération offensive et défensive, depuis que, la terre s’étant dérobée à nos regards, nous flottons dans les espaces sans limites, implacablement voués au bleu, bétail humain, passif, inconscient, à la merci d’un pilote ! Par malheur, en ces premières et si longues étapes, nous avons épuisé presque tout le codex des spécifiques contre l’ennui. Et nous en sommes réduits aux remèdes de bonne femme ! Et si naïfs, si peu variés ! Jugez-en.

Le matin. – Visite à la ménagerie. Causer avec les lapins et les poules. Gratter la nuque aux toutous. Voir les chevaux avoir le mal de mer. Donner des carottes aux moutons qui nous donnent les côtelettes, des croûtes de pain aux vaches qui nous donnent le lait, de la mie aux bœufs qui nous donnent les beaf­steacks. Les pauvres bêtes ! Je les avais vu, l’autre jour, en rade d’Aden, hisser à l’avant du paquebot, comme au sommet d’un Golgotha. Du chaland où elles sont parquées, on les emponte, liées par les cornes, au moyen d’une poulie, comme on engrange du fourrage. Et quel crève-cœur de les voir gigoter et se débattre dans le vide, pendant cette douloureuse ascension ! C’est la première station de leur calvaire, la plus cruelle peut-être : car, lorsqu’elles arrivent sur le pont, prises de vertige, le sang aux naseaux, les jarrets rompus, elles s’y effondrent comme assommées ; et ce n’est qu’à coups d’aiguillon qu’on parvient à les remettre sur pattes ! Et il y a quelque part une société protectrice des animaux ! Qu’ils lèvent donc la main ceux de ses membres qui boudent contre le roosbeaf ou contre l’entrecôte ! Eh bien ! alors, que protègent-ils ?

Midi. – Faire queue devant le petit grillage où le « point » vient d’être affiché. C’est le sport favori. Le point est le relevé des milles parcourus pendant les dernières vingt-quatre heures et de ceux qui restent à parcourir avant d’atteindre la plus prochaine escale. Tels les écoliers, à l’approche des vacances, pointent sur l’almanach chaque jour écoulé pour tromper la lenteur de ceux qui les séparent encore de la libération !

Dans la journée. – Regarder s’ébattre les poissons volants. Pas banal non plus, ce sport-là. De cinq minutes en cinq minutes, on voit ces minuscules amphibies émerger de l’eau par bandes compactes, fendre l’air avec leurs nageoires, devenues des ailes, sur un parcours d’un demi-kilomètre environ, et, cet espace franchi – dévoré plutôt, car c’est l’affaire de quelques secondes – réintégrer leurs humides pénates. C’est là, paraît-il, une manœuvre pour échapper aux gros poissons qui, trouvant leur chair très friande, les pourchassent gouluement. Il n’est pas rare qu’un de ces fuyards égarés pénètre par le sabord dans votre cabine et vienne chercher un refuge jusque dans votre lit. L’un d’eux, l’autre matin, s’est fourvoyé dans le dos d’une jeune dame qui, en simple appareil, vaquait à sa première toilette sous son sabord grand-ouvert. Ç’a été le fait-divers sensationnel de la journée, et on s’en est égayé jusque dans la chambre de chauffe. Ce sont là des divertissements sans doute un peu bébêtes… Mais comme chantait notre bon Nadaud :

Il faut faire des bêtises

Pour passer une heure ou deux !

De Zanzibar.

Mercredi, 26 février. – C’est peut-être parce que, depuis Port-Saïd – et même d’au delà – j’ai la nostalgie de la verdure, que cette île de Zanzibar, dont le Djemmah double la pointe orientale, m’est apparue, aux premières clartés du jour, parée de grâces souveraines. Et ce réveil d’une sensation oubliée, désapprise, me pénètre de je ne sais quel charme printanier. J’aspire avec délices une brise toute saturée des arômes voluptueux qu’exhalent ces massifs d’orangers, de citronniers et de lauriers-roses, au feuillage vert-pâle tranchant sur le vert brutal des manguiers et des baobabs, dont les racines échevelées plongent jusque dans les flots et se tordent, sous leur transparence mobile, comme des tentacules de pieuvres. De loin en loin, de jolies maisons blanches, penchées sur des havres minuscules, mettent dans cette oasis silencieuse une palpitation de vie. Adorable paysage de rêve, délicat et vaporeux comme un Corot, enveloppé, par le soleil matinal, d’une gaze lumineuse.

Le soleil s’élève lentement… La gaze s’évapore, tels ces minces rideaux de féerie qui voilent les apothéoses. Voici Zanzibar. Après Corot, Ziem. Oh ! l’obsession de Venise !… C’est Venise, en effet, qui semble venir au-devant du paquebot, mais la Venise moyenâgeuse, la Venise barbaresque, avec ce sauvage parfum d’Orient, qu’on respire encore aujourd’hui dans quelques îles de la lagune, et si subtilement à Chioggia. Même configuration topographique : en face de nous, le palais du sultan, construit sur une place carrée qui rappelle la Piazzetta, peut, l’imagination aidant, donner l’illusion du palais des Doges1, et la longue file de bâtiments qui se développe sur sa droite celle du quai des Esclavons. Dans la rade, très vivante, où les felouques, les tartanes et les caïques indigènes exécutent, autour des navires de commerce immobiles sur leurs ancres, de pittoresques fantasias, la galère de Sa Hautesse, bariolée, historiée, peinturlurée, avec ses flammes rouges claquant au haut des mâts, a de faux airs de Bucentaure. Tout cela rutile, braisille, arde de ce coloris flamboyant dont s’empourpre la poésie des Orientales, dans une atmosphère d’or en fusion, d’une indicible allégresse, où, seuls, deux cuirassés de la flotte britannique, ancrés devant le port, en posture de chiens de garde, mettent une tache de deuil. Ces deux dogues sont là pour témoigner de l’intérêt sympathique que nos excellents voisins portent au maître et seigneur de cette île. Ils le protègent à leur manière, gueules béantes et mèche allumée. Cette manière n’est pas la nôtre… Nous disons : « Mieux vaut douceur ! » Les Anglais : « Mieux vaut violence ! » En matière coloniale, je crains bien qu’ils n’aient raison… contre nous !

En ville, l’animation est la même que dans nos grands centres commerciaux, sur le port tout au moins, où elle est concentrée et, pour ainsi dire, ramassée, comme, à Marseille, sur la Canebière. La vie, à Zanzibar, est tout extérieure, sans ce caractère de recueillement contemplatif, ce parti pris de torpeur fataliste où se cristallisent les cités d’Orient. Tout s’y fait en plein air, même ce que prohibent, en Europe, au nom des bonnes mœurs, les ordonnances de police. Le huis-clos y est inconnu, aussi bien pour les actes les plus solennels de la vie publique que pour les actes les plus intimes de la vie privée. Saint Louis, quand il rendait la justice, siégeait sous un chêne ; les magistrats zanzibariens siègent sous l’auvent des maisons, à la face du ciel, avec le premier carrefour venu pour prétoire. Et ils ne s’attardent pas aux broussailles de la procédure ni aux artifices des plaidoiries : en quelques minutes, une cause est entendue… enlevez, c’est pesé !… On vous colle les fers aux pieds d’un délinquant, quel que soit son sexe, comme, chez nous, vingt-cinq francs d’amende. Et par couples, mâle et femelle, les chevilles saignant sous l’entrave, les épaules ployant sous de lourds fardeaux, la « chaîne » se fraie une voie à travers la foule, devenue, par l’habitude, indifférente à cet immonde contact ; foule cacophonique, où dissonent toutes les nuances du noir, depuis le noir d’ébène jusqu’au noir de fumée ; ramassis d’anthropoïdes grimaçants, où chante toute la gamme des difformités sublunaires ; troupeau lamentable promis au grand marché de chair humaine que fut et qu’est encore Zanzibar, nonobstant l’Anglais, cet apôtre fervent et résolu de l’abolition de l’esclavage ! C’est l’apothéose de la laideur ! Pour retrouver quelque notion de la beauté plastique, il faut aller dans la ville indigène, parmi les Hindous à la barbe teinte, aux traits délicats, à la musculature élégante, au geste fier, et les Hindoues, dont le pur ovale, les yeux pleins de rêve – ces yeux dont on peut dire qu’ils sont deux fenêtres ouvertes sur l’infini – rappellent le type de la Vierge, tel qu’il rayonne dans les tableaux des Primitifs.

Dès qu’on a mis le pied sur la terre ferme, une violente odeur de girofle vous prend à la gorge. Le girofle constitue le commerce le plus important de Zanzibar. J’avais toujours cru, sur la foi des réclames : Goûtez-y ! Goûtez-en ! que c’était le café. Il n’y a pas vingt caféiers dans toute l’île ! On s’instruit en voyageant. Ce serait tout profit, si l’on n’y perdait parfois quelques-unes de ses illusions les plus chères. Cette odeur de girofle serait intolérable, si, à mesure qu’on s’éloigne des quais, elle ne se dissolvait, ne s’évaporait, ne se fondait dans le parfum, plus violent encore, des lauriers-roses, arbres géants poussés en pleine terre, comme, chez nous, la folle avoine, et dont les fleurs, en ce moment épanouies, ressemblent à d’énormes camélias pourprés. Ici, la nature repose et console de l’homme.

La nuit vient. De grosses lampes électriques, système Jablockoff – on retarde à Zanzibar – projettent sur les quais et sur la rade d’éblouissantes clartés lunaires. De pâles lueurs clignotent aux fenêtres d’une grande bâtisse sans style qui fait face au palais du sultan. Jadis, c’était là le harem. Mais les femmes, c’est cher pour un monarque au budget anémique. On les a remplacées par des petits garçons. En sorte que le harem n’est plus un harem. C’est, au sens rabelaisien du mot, un séminaire !

En dehors de ce foyer rayonnant, la ville n’est plus, après le couvre-feu, qu’un dédale de ruelles noirâtres, où il serait dangereux de s’aventurer sans un fil conducteur. Je m’étais muni de ce fil-là, et, comme le paquebot ne levait l’ancre qu’au point du jour, je n’ai pas voulu rentrer à bord sans avoir fait le pèlerinage de rigueur à l’une de ces chapelles profanes qu’on appelle les maisons de thé. Les maisons de thé, c’est comme qui dirait les bateaux de fleurs en Chine. On y chante, on y danse et on y consomme… en tout bien tout honneur, si l’on n’est pas en veine de folichonner. La vertu n’y est, au demeurant, pas plus exposée que dans nos brasseries à femmes. Celle où mon fil m’a conduit était desservie par quelques princesses, cousines, à la mode de Java, des jolies guenuches qui nous amusèrent de leurs gestes menus et de leurs gentillesses quadrumanes à l’Exposition de 1889. Mais moins européanisées, avec un fumet d’exotisme plus authentique. La boisson que ces dames préconisent de préférence, c’est le pipermint, – je n’insiste pas sur le symbolisme de cet… apéritif. Mon fil et moi nous avons décliné l’invite, et nous avons fait une véritable orgie de cocktails et de sodas-water, pour bien accuser et faire excuser notre inappétence à d’autres consommations plus… capiteuses et peut-être moins… inoffensives. Glissons, n’appuyons pas.

Si le culte de Bacchus, d’Euterpe et de Terpsicore – on connaît sa mythologie – fleurit au rez-de-chaussée de la maison, c’est au culte de Vénus qu’est consacré le premier et l’unique étage. On y accède, non par un escalier, mais par une échelle, qu’il est permis de comparer à celle de Jacob, puisqu’elle conduit, comme elle, au paradis… de Mahomet. J’en ai risqué l’ascension, à la suite de mon fil, mû par cette curiosité du voyageur qui veut avoir tout vu, et dont je n’ai pas besoin de vous garantir le caractère exclusivement platonique. Si j’avais eu, du reste, de ces velléités que les bonnes mœurs réprouvent – ainsi s’exprime M. le sénateur Bérenger – elles se seraient évanouies au spectacle inattendu dont la réalité m’apparaît comme un chimérique rêve d’opium au moment où je vous écris. N’est-ce pas, en effet, le plus chimérique des rêves que de croire entrer dans une maison close et de se voir, comme par magie, fourvoyé dans un pensionnat de jeunes filles ?… De franchir le seuil d’un laboratoire d’amour, et de se trouver dans une cellule de vierge, avec son petit lit drapé de blanc, et, aux fenêtres, des rideaux de blanche mousseline relevés par des embrasses bleu-ciel ?… Telles toutes les chambres de ces marchandes de plaisir, que j’ai visitées l’une après l’autre. Rien n’y trahit le mystère de leur impureté, ni ces relents de fauve, ni ces parfums aphrodisiaques qui sont comme les piments de la volupté vénale… mais quelque chose de délicieusement virginal, d’infiniment doux et tendre, comme des effluves de violette et d’iris. Point de ces nudités, aux murs, où s’émoustillent les sens et s’exaltent les désirs… mais d’innocentes pastorales et d’ingénues bucoliques… Daphnis et Chloé… Paul et Virginie !… ou des scènes militaires… Poniatowski se noyant dans l’Elster… Napoléon blessé devant Ratisbonne !… Et – c’est ici le prodige – au-dessus d’une toilette toute blanche, elle aussi, comme les rideaux, rehaussée de faveurs bleu-ciel, comme les embrasses, en deux cadres de bois blanc liséré de bleu, l’image du président Carnot souriant à l’image du tsar Alexandre III !… Cette affirmation de l’alliance franco-russe, à deux mille cinq cents lieues du boulevard et trois mille de la Perspective Newsky, a fait tressaillir ma fibre chauvine… Et, en sortant de cet antre de perdition, je me suis senti meilleur !

De Majunga.

Dimanche, 1er mars. – À vingt heures de Zanzibar, ce sont les eaux françaises. Pas un jour, désormais, on ne perdra la terre de vue ; et les escales sont si rapprochées qu’à peine aurai-je le temps, de l’une à l’autre, de noter à la hâte mes impressions. Plus de tableaux, – des esquisses ; plus de paysages « posés », comme dit Marius dans son dialecte de photographe, – des instantanés.

Première escale. Mayotte. – Une rade splendide, au milieu d’un cirque de hautes montagnes, boisées jusqu’aux cimes, d’un vert si intense et, par places, si diamanté, que la mer, où elles se reflètent, semble rouler des émeraudes. Là-bas, la ville apparaît toute blanche, et, derrière, un rideau de cocotiers gigantesques, à travers lequel miroite un lac de légende, creusé, comme le lac Pavin et le lac de Gaube, dans le cratère d’un volcan.

Il en est de Mayotte, toutes proportions gardées, comme de Gênes : on en emporterait un souvenir inoubliable, si l’on se bornait à ne la voir que de la mer. Tout ce pittoresque, si délicieux à distance, se volatilise à mesure qu’on en approche et s’évanouit dès qu’on le touche. Le quartier européen, où sont les services administratifs, est un chaos de masures branlantes, aux frontons desquelles les mots : Postes, Douanes, Hôpital, Contributions indirectes, etc., ont l’air de macabres ironies ; et le quartier indigène, un pandémonium de mâles à demi-nus et de femelles en guenilles, dont les oreilles ourlées de médailles polychromes et les narines trouées de petites pièces d’or exagèrent encore la disgrâce physique. Le gouverneur d’ici s’appelle Lacascade ! Un nom auquel il doit être bien difficile de faire honneur sous ces latitudes sans joie !

Deuxième escale. Majunga. – Un ciel de feu. Une mer de suie, où la Betsiboka, le fleuve maudit, dégorge une écume rougeâtre, et d’où monte comme une vapeur de sang. Une ligne de collines basses, avec des ondulations de fauves aux aguets, épand une ombre noirâtre sur la petite ville couchée, comme un long serpent, dans le sable. Sous cette terre putride, d’où la mort jaillit dès qu’on la remue, ils sont deux mille qui dorment du lourd sommeil des expatriés – la fleur de nos jeunes légions – vaincus avant la bataille dont ils ne connurent pas l’ivresse, sans que, sur la tombe d’un seul, on ait pu graver la glorieuse et consolante épitaphe : Mort à l’ennemi ! J’ai le cœur oppressé par la mélancolie du site et surtout par les souvenirs poignants qui l’enveloppent d’une sorte d’horreur tragique. Je ne quitterai pas le bord. Une seule chose aurait pu vaincre ma répugnance instinctive, le désir de revoir le brave Mizon et de lui porter un peu de cette France, dont il a désappris la douceur maternelle, dans une poignée de main. Mais il est venu lui-même au-devant de cette joie si rare. Et, pendant les deux heures qu’il a vécu de notre vie, il l’a voluptueusement savourée. « J’ai fait provision de bonheur pour quinze jours ! » m’a-t-il dit en remontant dans sa canonnière. C’est la seule parole par où cet admirable soldat ait laissé poindre la rancœur de l’exil dans un poste subalterne, prix dérisoire d’une carrière toute d’héroïsme et de dévouement. Mizon est du même sang que Lagarde. Tous deux ont la même foi qui donne la résignation. Tous deux ont la même devise : Où est le drapeau, là est la patrie !

De Tamatave.

Jeudi, 5 mars. – Terre ! Terre ! Tout le monde descend !

Depuis Majunga, j’ai passé presque toutes mes heures à coordonner ces notes éparses, à refaire mes malles et mes cantines, à mettre en équilibre mon budget de voyageur ; et, n’ayant pas le loisir de les écrire, je réserve pour nos causeries du coin du feu mes impressions sur cette île paradisiaque de Nossi-Bé, sur cette admirable rade, peut-être unique au monde, de Diego-Suarez, et aussi sur cette exquise ville de Tamatave, d’un si joli mouvement européen dans son cadre oriental, où la vie est si douce, si douce, que le colon, dont je suis l’hôte, n’a pu, depuis vingt ans, s’arracher à ses délices.

Mais Tamatave n’est pas mon objectif. Il m’est interdit de m’attarder dans cette Capoue. Le temps de faire l’achat d’un filanzane, de recruter mes porteurs… et en route pour Tananarive !

Cy finist le Livre de Bord. Je n’écrirai plus que de la Ville aux mille villages… Dans huit jours !… Huit jours… sans compter les nuits !… Plaignez le pauvre pèlerin !
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