PRÉface








télécharger 339.45 Kb.
titrePRÉface
page13/13
date de publication31.03.2018
taille339.45 Kb.
typeDocumentos
p.21-bal.com > loi > Documentos
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   13

VIII

LA VIE À TANANARIVE


Comme je le disais au début de ces petites études, mon ferme projet était de m’en tenir à la note pittoresque, et ma seule ambition que le lecteur eût une vision suffisamment nette du paysage, des mœurs, des coutumes, de l’éthique et de l’esthétique (?) malgaches.

Le profit le plus clair que j’ai retiré de trente ans de journalisme, c’est de bien connaître le Français en général et le Parisien en particulier, et d’avoir le sens exact de ce que leur estomac peut supporter en fait d’exotisme. Or, la curiosité de l’un ne va guère plus loin que la grande ligne bleue – mer, océan, fleuves, montagnes – où, paresseusement, elle borne son horizon ; celle de l’autre, pas plus loin que l’œil ne peut atteindre de la quatrième plate-forme de la Tour Eiffel. Et si, parfois, franchissant le Rhin, elle s’aventure jusque sur les bords de la Sprée et sur ceux de la Neva, cela tient, non pas à une propension naturelle, mais à la fatalité des circonstances. Le nil humani du Molière latin, pris au sens géographique et cosmopolite, ne sera jamais la devise du Parisien ni du Français.

Aussi, pénétré de leur incurable indifférence à l’endroit des lointains exodes, je n’imaginais pas qu’ils pussent être attirés par Madagascar plus qu’ils ne l’avaient été par le Tonkin ou la Cochinchine. En quoi je me trompais. Depuis mon retour de là-bas, des lettres nombreuses, dictées par les préoccupations les plus diverses, – souci d’utiliser des capitaux improductifs, soif d’aventures, désir d’édifier une fortune rapide, besoin de résoudre le grand problème vital, de jour en jour plus insoluble en France, – m’ont prouvé que l’idée coloniale était, chez nous, en progrès manifeste, que la hantise du clocher n’y était plus aussi tyrannique et que l’expatriation – comme si la patrie n’était pas partout où flottent les trois couleurs – avait cessé d’y être un épouvantail. Et, de cette correspondance, la conviction est née en moi qu’il suffirait d’un peu d’initiative officielle, de quelques encouragements positifs, pour déterminer un sensible mouvement d’émigration vers la Grande Île.

Toute lettre vaut une réponse. Le titre le plus sûr que nous ayons, nous autres publicistes, à la confiance des lecteurs, c’est de nous faire les échos sympathiques et comme les avocats de leurs aspirations et de leurs vœux, Et c’est là la justification de ce chapitre complémentaire.

Mais ce n’est pas un chapitre, c’est dix qu’il me faudrait pour répondre à tout et à tous. La sélection s’impose. Ceux qui me questionnent sur les solutions d’un avenir encore incertain, comme les mines ou les grandes exploitations agricoles et forestières, je les renvoie au comité de Madagascar, où sont réunies toutes les compétences spéciales, et qui pratique si largement la maxime : « Laissez venir à moi les petits colons. » Et je ne retiens que le questionnaire de ceux dont les ambitions plus modestes et à plus brève échéance, l’objectif plus humble et plus immédiat, sont d’une réalisation relativement facile.

L’ensemble de ces questionnaires peut se résumer ainsi :

« Quelles ressources Tananarive offre-t-il au point de vue de la grande et de la petite industrie, du grand et du petit commerce ? »

Il ne saurait y avoir de réponse plus topique qu’un petit tableau de la capitale malgache à l’époque où j’avais l’heur d’y vivre, tableau qui, depuis, ne doit pas avoir sensiblement varié.

En ce temps-là – huit mois à peine écoulés – il n’y avait pas à Tananarive un seul hôtel, pis encore, une seule auberge logeable. C’était alors, par les rues, de longues théories d’Européens en filanzane, traînant à la remorque les porteurs de valises, et vaguant avec mélancolie à la recherche d’une maison ou d’un appartement. Et comme cette opération demandait généralement vingt-quatre heures, quelquefois plus, on était heureux d’en être quitte pour une nuit passée à la belle étoile. Par bonheur, les étoiles, là-bas, sont des petits soleils.

Il n’y avait pas un seul établissement de bains. Ceux qui ne s’étaient pas précautionnés d’un tub en étaient réduits au tonneau de Diogène, à moins qu’ils ne se consolassent avec le souvenir du bienheureux Labre, béatifié pour s’être abstenu, sa vie durant, de toute ablution. Quant à se baigner en rivière, point n’y fallait songer : il y a les crocodiles.

Il n’y avait pas un barbier, pas un coiffeur. Or, tout le monde n’a pas, pour la barbe en broussaille et les cheveux au vent, le fétichisme de notre Clovis Hugues. Pas même la ressource de recourir aux merlans militaires : il leur était interdit, par ordre supérieur, de raser et de tondre les civils.

Il n’y avait pas un marchand de comestibles, pas un épicier en gros. Force était d’attendre le marché du vendredi, le zoma, pour faire ses provisions de bouche. Par exemple, des liquoristes à tous les carrefours. Chez les Malgaches, les liqueurs de France sont le péché mignon. Je connais deux ou trois débits, grands comme la main, dont les tenanciers, rien qu’en vendant de l’absinthe, de l’anisette et du vermouth, ont fait, en quelques mois, une petite fortune.

Il n’y avait pas une boutique de mercerie, où, si vos culottes manquaient de boutons, on en pût trouver de rechange, ni même une aiguillée de fil pour les recoudre ou pratiquer dans l’étoffe une reprise perdue.

Il n’y avait pas, sauf quelques bouges à marsouins, un bar, un caboulot, une taverne où prendre commodément son apéritif. Quelques jours avant mon départ, on hâtait, dans le quartier chic, l’installation de deux cafés « à l’instar de Paris ». Et, du matin au soir, une foule gourmande stationnait aux alentours, guettant, avec une impatience fébrile, l’apposition de l’écriteau providentiel : Aujourd’hui, l’ouverture.

Il n’y avait pas un restaurant – car je n’appelle pas ainsi les gargotes infâmes où pâture, faute de mieux, le personnel administratif – qui pût offrir aux estomacs revenus des raffinements gastronomiques ce menu d’une savoureuse simplicité : l’omelette aux fines herbes ou les œufs sur le plat, le rumsteak aux pommes soufflées ou la côtelette nature.

Il n’y avait pas une boucherie où, comme en France, l’horreur des viandes crues s’atténuât dans la grâce souriante de la mise en scène et dans le luxe appétissant du décor. Les bêtes, massacrées au coin des bornes, se débitent, comme macchabées à l’amphithéâtre, sur la dalle, par fragments mal équarris, parmi les flots de tripaille éparse. Pouah !

Il n’y avait pas un comptoir d’étoffes pour tailleur, où renouveler sa garde-robe défraîchie… Et il me revient, à ce propos, une assez plaisante anecdote.

Aucune langue n’a de mots pour dépeindre l’état de délabrement vestimentaire, on pourrait dire de dépenaillement, où nos pauvres soldats en étaient réduits après la campagne. Cela serrait le cœur de voir nos officiers promener par la ville des dolmans loqueteux où la boue, le sang, la vermine et la pluie avaient mis leurs ignobles maculatures, et qui, par cent plaies béantes, criaient une lamentable « passion » de six mois. Ce n’est pas sur un canapé, comme dit la chanson, qu’ils avaient usé ces uniformes, tout flambants au début, aujourd’hui guenilles innommables. Guenilles glorieuses sans doute, mais qui sentaient encore plus leur César de Bazan que leur César tout court. Qu’y pouvait-on faire ? Le drap faisait complètement défaut. On n’en eût pas trouvé dans tout Tananarive de quoi tuniquer un enfant de troupe. Le mieux, en cette détresse, était de s’armer de patience et, en vrais soldats, de se taire… sans murmurer.

Tout à coup, un bruit étrange, invraisemblable, se répand : de Tamatave monte, à petites journées, vers l’Émyrne, une pièce de drap bleu, à l’ordonnance !…

En croirai-je mes sens, en croirai-je mes yeux ?

C’est dans ces circonstances qu’on goûte toute la beauté des exclamations tragiques. Grand émoi dans l’état-major des marsouins… Une pièce de drap, rien qu’une, c’est peu… à peine de quoi couvrir quatre ou cinq de ces nudités héroïques !… Mais il faut se faire une raison… La plus belle fille du monde… Et puis, le sort décidera… On le consulte par l’entremise d’un képi… La pièce de drap arrive… On la dépèce… Et voilà cinq heureux qui, en une minute de joie enfantine, oublient tant d’angoisses souffertes, tant de misères essuyées !

Mais ce n’était pas le tout que d’avoir le drap, il fallait encore un tailleur pour le chiffonner selon la formule. On bat la ville et les faubourgs, pas de tailleur !… Et le culte de saint Antoine de Padoue, un spécialiste pour la découverte des objets introuvables, n’était pas encore en honneur là-bas. Un des cinq privilégiés, M. K…, médecin-major de la marine, ne savait plus à quel autre saint se vouer, lorsqu’un matin, en ouvrant les yeux, il vit à son chevet, dans l’attitude obséquieuse de Méphisto devant le docteur Faust, un superbe type de moricaud que, à son baluchon vert, il reconnut immédiatement pour un virtuose de la coupe.

– C’est vous le tailleur ? s’écria-t-il en bondissant hors du lit.

– Pour vous servir, vahazah bé !

– Alors, dépêchons… prenez mes mesures.

– Un dolman, je crois ?

– Oui… faites vite !

Le moricaud tira son mètre de sa poche, auna lentement l’Esculape en long, en large, en travers, et quand il eut fini :

– Où est votre dolman ?

– Là, sur cette chaise.

– Donnez !

– Pour quoi faire ?

– Pour l’emporter, parbleu !

– L’emporter !…

– Sans doute… Comment taillerais-je sans modèle ?

– Alors, à quoi bon ce métrage que vous venez de me faire subir ?

– Histoire de vous montrer que je n’ignore aucun des secrets de mon art !

Ce disant, le Poole malgache tourna les talons et sortit, avec le rire de Méphisto sous le balcon où le docteur Faust effeuillait la Marguerite.

Et, pendant les quelques jours que dura le décalque, le major dut se morfondre en bras de chemise dans sa petite chambre de garçon. C’est à peine si, de temps à autre, il risquait un œil à la fenêtre, et son âme saignait de voir les camarades arpenter, avec des mines joyeuses, la place d’Andohalo… Ils étaient en loques, c’est vrai, mais ils buvaient l’air libre à pleins poumons… tandis que lui !… Et il regretta presque ses velléités d’élégance.

Reprenons.

En ce temps-là – huit mois écoulés – il n’y avait pas à Tananarive… Mais pourquoi dévider toute la bobine des desiderata ?… Un mot les résume tous : le néant !… Et Tananarive est un centre de cent vingt mille âmes !

En indiquant tout ce qui manque dans cette vaste agglomération d’hommes au point de vue industriel et commercial, j’ai virtuellement indiqué les industries et les commerces qui peuvent s’y exploiter avec profit. Un point, c’est tout.

D’autres personnes m’ont écrit :

« Comment vit-on dans la métropole malgache ? Quelle figure y ferait un Parisien venu pour y étudier les ressources de l’île, avec un budget de cinq cents francs par mois ? »

C’est précisément sur ce pied-là, dans les mêmes conditions budgétaires, que j’ai vécu pendant mon séjour à Tananarive. La réponse m’est donc aisée.

La vie matérielle est d’un bon marché quasi dérisoire. J’ai gardé, comme document à l’appui, les prix-courants du zoma pendant la dernière quinzaine d’avril :

Riz décortiqué blanc, 2 fr. 70 les 16 kil. ; rouge, 1 fr. 50 ; brut, 65 c. – Bœuf vivant, 65 fr. – Mouton vivant, 4 fr. – Rosbif entier, 1 fr. – Filet de bœuf entier, 80 c. – Gigot de mouton entier, 1 fr. – Jambon entier, 50 c. – Lait (le litre), 15 c. – Poulets : petits, 20 c. ; gros, 35 c. ; poule grasse, 1 fr. – Dinde, 1 fr. 45. – Canard, 40 c. – Pigeons (la paire), 50 c. – Œufs (la douzaine), 20 c.

Les légumes à l’avenant. Les fruits, mangues, ananas, avocats, bananes, goyaves, goyaves de Chine, nèfles du Japon, etc., entrent à peine en ligne de compte. Quant aux belles oranges du pays, à la peau verte et satinée, aux exquises mandarines grosses comme de petites citrouilles, on a la centaine pour quatre francs ; pour cent sous, on a le choix entre mille.

Le budget général peut s’établir d’après ces modestes données. On me permettra de prendre le mien pour exemple.

Nous vivions en popote, moi cinquième, dans une des maisons les plus confortables et les mieux situées de la ville, et dont le loyer mensuel était de cent francs. Soit 20 francs pour ma part, si je n’avais pas joui de l’hospitalité la plus écossaise.

Notre domestique se composait de 3 boys et de 2 femmes de charge, à 10 francs l’un par mois ; d’un chef de cuisine à 25 francs et d’un marmiton à cent sous. Soit 16 francs pour ma part, toujours sous la même réserve que dessus.

Notre popotier donnait chaque matin 8 francs au chef de cuisine, 240 francs par mois. Et moyennant ce, quatre fois par jour, on s’en fourrait jusque-là… (J’ai su depuis que le drôle nous volait des deux cinquièmes !…) Soit 48 francs pour ma part.

Dans ce chapitre n’étaient compris ni le vin – 120 francs par mois environ – ni le cognac – une trentaine… Soit, pour ma part, 30 francs.

Soit, au total, une cotisation mensuelle de 114 francs, pour le loyer, le service, la table et les liquides.

À ce chiffre, il faut ajouter : 100 franc pour la toilette, la lingerie, la chaussure, etc., et 50 fr. pour les bourjanes. Total : 264 fr. par mois.

En tablant sur un budget fixe de 25 louis, il resterait donc 236 francs d’argent de poche pour les menus plaisirs, les apéritifs, les petites libéralités obligatoires, et pour ce chapitre, point onéreux à Tananarive, que Chavette inscrivait, sur son carnet de voyage, sous la rubrique : On n’est pas de bois !

Conclusion : avec une mensualité de cinq cents francs, on peut se donner, là-bas, des airs de nabab et même faire des économies… si l’on n’a pas de vices.

Je clos ici cette monographie malgache, – heureux si j’ai pu, par ces légères esquisses, attirer la sympathie du public sur ce coin de notre empire colonial, qui, le jour où la pacification sera faite, et cela ne saurait tarder, en sera – ma foi, sur ce point, est entière – l’inestimable joyau.

FIN

Table des matières

PRÉFACE 3

AU LECTEUR 7

DE MARSEILLE À TAMATAVE 10

LA GRANDE ÎLE 52

I

BEWARE 53

II

LE BOURJANE 63

III

DE TAMATAVE À TANANARIVE 70

IV

DE TANANARIVE À TAMATAVE 78

V

LA VILLE AUX MILLE VILLAGES 87

VI

RANAVALO MANJAKA III 94

VII

UN MARIAGE HOVA 101

VIII

LA VIE À TANANARIVE 109

Note sur l’édition 120


Note sur l’édition


Le texte a été établi à partir de l’édition originale.

La mise en page doit tout au travail du groupe Ebooks libres et gratuits (http://www.ebooksgratuits.com/) qui est un modèle du genre et sur le site duquel tous les volumes de la Bibliothèque malgache électronique sont disponibles. Je me suis contenté de modifier la « couverture » pour lui donner les caractéristiques d’une collection dont cet ouvrage constitue le trente-deuxième volume. Sa vocation est de rendre disponibles des textes appartenant à la culture et à l’histoire malgaches.

Toute suggestion est la bienvenue, à l’adresse bibliotheque.malgache@gmail.com.

Pierre Maury, octobre 2007

1 Depuis, le Parlement a proclamé l’abolition de l’esclavage. Attendons les résultats.

1 Un des noms des îles Lipari.

1 Depuis cette époque, les Anglais ont bombardé le palais du sultan. Tout ce coin de Zanzibar n’est plus que ruines.

1 Il n’est pas besoin d’insister sur le caractère quasi-prophétique des lignes qu’on vient de lire.

1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   13

similaire:

PRÉface iconPreface

PRÉface iconPréface

PRÉface iconPRÉface

PRÉface iconPRÉface

PRÉface iconNotre préface

PRÉface iconQuand les compagnons du Groupes Fresnes-Antony de la Fédération Anarchiste...

PRÉface iconPRÉface
«et du général Ludendorff»; Ludendorff dit : moi, et, neuf fois sur dix, IL ne fait mention d’aucun autre

PRÉface iconSommaire Préface : Un peu d’histoire Introduction : Présentation des Actes du Congrès
«L’homme est le meilleur ami de la femme, à condition que l'un comme l'autre apprennent à se faire respecter.»

PRÉface iconPréface
«Nouvel hypnotisme» et le «Diagnostic de la suggestibilité». Nous voulions auparavant recueillir de nouveaux matériaux, afin de mettre...

PRÉface iconPréface de Jack London
«le bon vieux temps». La faim et le manque de logements que j’ai pu constater sévissaient pourtant à l’état chronique, et la situation...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
p.21-bal.com