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VI

RANAVALO MANJAKA III


Entre toutes les attractions de Tananarive, celle qui, la première, sollicita ma curiosité, ce fut – on s’en doute bien un peu – Ranavalo Manjaka III, reine de la Grande Île.

À tout seigneur tout honneur.

La visite que je fis à cette noble dame, plus digne de figurer, comme dit l’autre, dans le Gothon que dans le Gotha, ne fut pas une aventure banale. Confinée, ainsi qu’une idole indienne, au fond de son palais, Sa Majesté n’entre que rarement en contact avec les vahazas, les Européens, hormis avec ceux qui, par leurs fonctions officielles, ont libre accès au Tsarafahatra. Ses sujets eux-mêmes ne l’entrevoient guère qu’aux offices dominicaux et dans quelques cérémonies publiques, telles le fandroana, où nobles et vilains, maîtres et esclaves sont admis à voir leur souveraine émergeant de son bain annuel, spectacle moins suggestif, à coup sûr, et moins gracieux que celui de Vénus émergeant de l’onde.

Grâce à la précieuse entremise de M. Hippolyte Laroche, j’ai pu contempler face à face celle qui, pour se donner encore l’illusion de la souveraineté, met cette pompeuse formule au frontispice de tous ses actes publics :

Moi, Ranavalo Manjaka III, ayant succédé au titre de mes ancêtres, et, sous la puissance de la République française, reine de Madagascar et protectrice des lois de mon pays, voici ce que je vous dis, ô peuple…

Je n’ai pas à juger, ici du moins, le rôle politique du résident général. Mais un léger croquis de l’homme s’impose. M. Laroche est un sympathique dans toute l’acception du mot, dont on a trop abusé, mais qui, chez lui, retrouve son entière et véritable valeur. Bien pris dans sa petite taille, la barbe poivre et sel, le nez busqué, l’œil noyé de brume, il rappelle à la fois Henri IV et M. Carnot. Il a, du regretté Président, les belles façons courtoises, et, du Béarnais, le bon et large sourire. Très accueillant, très affable, dédaigneux de tout faste et de toute pose, il avait fait, de la résidence générale, une maison ouverte, comme est la Maison Blanche à Washington. Avec cela, doué d’une puissance de travail vraiment prodigieuse. Partant de ce principe qu’on ne saurait être en parfaite communion avec un peuple sans parler sa langue, il s’était mis, dès sa prise de possession, à piocher le malgache, cinq ou six heures par jour, ce qu’il appelait ses moments perdus. Si bien, qu’en moins de cinq mois, il était en situation de dialoguer couramment avec les indigènes et de faire applaudir par les mandarins lettrés de l’endroit, dans les kabarys solennels, la pureté de son accent local et la correction de son éloquence.

Cette physionomie si française se complète d’une bravoure voisine de la témérité. Lorsque Duret de Brie et ses deux compagnons furent assassinés par la bande de Rainibetsimisaraka, le résident général se rendit sur les lieux pour présider à la mise en bière des cadavres. Ce triste devoir accompli, il voulut rentrer à Tananarive avec ses seuls officiers d’ordonnance, comme il était venu. Le colonel Oudry – depuis général, il ne l’a pas volé ! – insista pour lui donner une escorte. Et, comme M. Laroche refusait :

– Mon devoir de soldat, lui dit le colonel, m’oblige à vous désobéir. Je réponds de votre existence. Bon gré, mal gré, on vous escortera.

Le résident finit par se rendre. Bien lui en prit, car, à quarante kilomètres de Tananarive, la petite troupe tomba dans un parti de fahavalos gros de quatre cents hommes environ. Et il est probable que, s’il eût été seul avec ses officiers, M. Laroche eût subi le sort des malheureux auxquels il venait de rendre les honneurs suprêmes.

Donc, un matin, vers neuf heures, le résident général et moi, nous descendions de filanzane à la porte d’honneur du Palais. Le jeune Paul Ratsimiahaba, 13e honneur, le Crozier de la cour d’Émyrne, et, dit la chronique, le successeur du vieux Rainilaïarivony dans les bonnes grâces intimes de Sa Majesté, était venu nous prendre à la Résidence. Cet ex-élève de Saint-Maixent, qui parle le français comme M. Laroche le malgache, ne passe pas précisément pour un francophile déterminé. On m’a raconté que le gouverneur d’Ambohimanga, la ville sainte, reçut un jour une lettre signée Ranavalo III, et dont voici le texte authentique :

« Ramassez le plus d’argent possible, car il nous faut payer les nouveaux fusils dont nous avons fait l’acquisition pour canarder les Français, peu nombreux en ce moment à Tananarive, à cause des colonnes lancées à la poursuite des fahavalos… »

– De qui tiens-tu cette lettre ? demanda le gouverneur, méfiant, à l’émissaire.

– De Rasanjy, répondit le tsimando.

Rasanjy, 16e honneur, était le secrétaire général du gouvernement malgache, et nul n’ignorait, à la ville comme à la cour, que Ratsimiahaba l’avait en haine.

Mis en cause, Rasanjy protesta comme un beau diable. L’affaire fit du bruit. La reine prit peur et prescrivit une enquête. L’enquête, menée avec une sage lenteur, comme il est d’usage en Malgachie, conclut à l’arrestation du beau Paul, que Ranavalo sacrifia stoïquement à la conservation de sa couronne, mise en péril par cette équipée. Le dossier fut transmis au résident général et, après examen, on relâcha Ratsimiahaba, faute de preuves matérielles.

C’est ce gentleman que la reine désigna pour porter au Président de la République les insignes de l’ordre de Radam. Il se promettait, au départ, de faire une joyeuse noce à Paris. On m’a dit qu’il s’était tenu parole.

Ce qu’on appelle le Palais, à Tananarive, est une agglomération d’édifices bizarres dont le plus important, le palais de la Paix – Manjakamiadana – hypnotise le regard, à cent kilomètres de distance, comme, à Paris, la lamentable tour Eiffel. Les diverses constructions de cette cité royale : le palais de la Paix, le palais d’Argent, le palais du Soleil, le palais de Manamptsoa, le palais Kelisoa, marquent les étapes successives de la dynastie, avec, à l’origine, la hutte informe d’Andrianapoïnimérina, que je préfère, dans sa primitive sauvagerie, à toutes ces architectures modernes. Criblées de lézardes et s’en allant en poussière, ces bâtisses désaffectées ne servent plus qu’aux cérémonies officielles, comme celle du bain, aux grands kabarys, et sont réduites à la condition de garde-meubles, où s’entasse le plus incohérent bric-à-brac : mobiliers de tous les styles et de toutes les provenances, orgues de Barbarie, vaisselles à musique, pendules en zinc doré, etc., etc. Les murs sont ornés de ces tapisseries à sujets militaires, très en vogue sous la monarchie de Juillet et dont on trouve encore des échantillons démodés dans certains cafés de province, représentant la campagne d’Égypte et la guerre d’Alger, avec, sur des chevaux jaunes à crinières bleues, Bonaparte, Bugeaud et le duc d’Aumale. En fait de Gobelins, l’art malgache en est là.

Le palais, ou plutôt la maisonnette qu’habite la reine – Tsarafahatra – est d’un galbe moins prétentieux. Deux Hovas géants, à barbe hirsute, la sagaie au poing, en constituent la seule garde. Nous pénétrons de plain-pied dans une petite pièce, grande comme une salle à manger bourgeoise, revêtue d’un papier grisaille, à dix sous le rouleau, piqué de fleurettes d’argent et d’or. La pièce est coupée en deux, dans sa largeur, par un rideau de coton mauve glissant sur une tringle. La partie où nous sommes est la salle de réception ; l’autre, le réduit intime où Sa Majesté fait sa sieste. Ranavalo III, en robe de satin cerise à crevés crème, nous reçoit debout sur une petite estrade où se dresse un fauteuil en bois doré tendu de velours ponceau. À gauche, sur des tabourets – n’oublions pas que nous sommes à la cour ! – une dame d’une maturité certaine – la tante de Sa Majesté, me dit-on – en robe à traîne Louis XV ; le premier ministre Rainitzimbarafy, bonne tête de Cassandre inconscient ; le ministre de l’intérieur, célèbre par ses facultés prolifiques ; et, dans le fond, faisant tapisserie, quelques seigneurs sans importance. On se croirait dans la baraque de la belle Fatma.

Tous ces personnages chiquent – pardon ! – immodérément, comme l’attestent les petites cuvettes béantes à leurs pieds, où le flot noirâtre monte de minute en minute. Mais la chique chère aux Malgaches n’est pas la chique chère à nos marins. C’est un mélange innommable de cendre et de tabac à priser, qu’on s’insinue délicatement dans la poche formée par l’hiatus de la lèvre et de la gencive inférieures, et à laquelle la fréquence de cet exercice donne un développement bizarre.

Je craindrais d’être irrévérencieux en esquissant le portrait de la reine. Si j’y mettais la ressemblance, je manquerais, ayant été son hôte, aux lois de la plus élémentaire galanterie. Je me bornerai donc à constater l’air de lassitude profonde, d’incurable mélancolie, dont est empreinte toute la personne royale.

La présentation a lieu. Comme la reine n’entend pas un traître mot de français, c’est le beau Paul qui va nous servir d’interprète.

– Madame, dit M. Laroche, permettez-moi de vous présenter M. Émile Blavet, journaliste parisien.

– Journaliste ! s’écria Ranavalo, avec une intonation étrange soulignée d’un pâle sourire.

Je compris le sourire et l’intonation, car j’avais lu, le matin même, dans certains journaux indigènes, des appréciations très vives et presque impertinentes sur les actes les plus intimes de Sa Majesté.

Mais, reprenant aussitôt son impassibilité de sphinx, elle ajouta :

– Qu’il soit le bienvenu !

Tandis que j’essayais quelques formules respectueuses, mes yeux tombèrent sur une magnifique poupée Huret, plantée debout contre l’estrade et qui, elle, par exception, ne chiquait pas.

La reine comprit mon mouvement, et, pour prévenir une question indiscrète :

– Oh ! dit-elle, ce joujou n’est pas à moi !… J’ai passé l’âge où l’on s’amuse à la poupée !

Et elle eut un geste où se trahissait clairement le regret mélancolique de ne plus pouvoir polissonner encore, en robe courte, sur la place d’Andohalo, sous l’œil complaisant de son bon oncle, le boucher francophobe.

Je n’eus garde de protester, car Ranavalo III accuse haut la main les trente-sept ans que lui donnerait l’état-civil, s’il y en avait un à Tananarive.

Il fallait rompre les chiens :

– Maintenant que la paix est faite, insinuai-je, Votre Majesté ne viendra-t-elle pas la sceller à Paris ? Les Parisiens lui feraient le même accueil enthousiaste qu’à la reine de Mohély, lorsqu’elle vint en France, il y a quelque trente ans, sous l’Empire.

À ce mot de Paris, ses yeux s’allumèrent d’une petite flamme. Mais la petite flamme s’éteignit aussitôt. Et d’une voix lasse :

– Paris !… soupira-t-elle, belle ville… plus belle que Tananarive ! mais loin… trop loin !

Notre entretien finit là. Ce fut le tour de M. Laroche. Et je profitai de cette diversion pour promener mes regards autour de la pièce où une reine tropicale dialoguait avec le représentant d’un des plus puissants peuples européens.

J’ai parlé de salle à manger bourgeoise. Le plus modeste de nos bourgeois s’accommoderait mal d’une installation où une pauvre armoire en noyer coudoie un méchant piano droit drapé de lustrine verte ; où, sur des tables en bois verni, s’entassent des bibelots issus de la boutique à treize sous ; où tout trahit le précaire, l’inélégant, l’inconfortable !

À ce moment, M. Laroche présentait à la reine les épreuves de ses photographies, prises quelques jours auparavant par le capitaine Duprat, son officier d’ordonnance.

– Ah ! joli, joli !… s’écria Ranavalo, en battant des mains avec des explosions de joie enfantine.

Puis s’adressant à Ratsimiahaba :

– Vous les emporterez à Paris pour les faire agrandir… Je les veux grandes, grandes comme ça !…

Et elle ouvrait les bras tout larges pour bien préciser l’amplitude de son vœu.

L’heure était venue de prendre congé.

Ce que nous fîmes. Et je regagnai mon logis en méditant cette parole élégiaque de je ne sais plus quel monarque dégommé :

« Il y a des couronnes royales qui sont des couronnes d’épines ! »
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