PRÉface








télécharger 339.45 Kb.
titrePRÉface
page10/13
date de publication31.03.2018
taille339.45 Kb.
typeDocumentos
p.21-bal.com > loi > Documentos
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   13

V

LA VILLE AUX MILLE VILLAGES


De tous mes souvenirs de voyageur, le plus vivace, le plus enraciné dans les couches profondes de ma mémoire, celui qui me hante avec le plus d’obstination en ces heures lasses où le déplacement nous apparaît comme un remède souverain au mal d’ennui, c’est le souvenir de Venise.

L’irrésistible charme qui fait de cette « reine des eaux », malgré la gallophobie régnante, le but invariable de mes annuels loisirs, ne se définit par aucune des attractions qui poussent vers d’autres points du globe, en bataillons compacts, la clientèle panachée de l’Agence Cook. L’attraction qui s’en dégage est d’une essence plus personnelle et plus intime : on peut la comparer à celle qu’exerce sur les âmes tendres et rêveuses la tombe d’un être passionnément aimé.

Il est d’autres villes d’où s’exhale, avec une poignante intensité, le même parfum de choses mortes, pèlerinages fameux par les grandeurs lointaines qu’ils évoquent : telles Rome, Athènes et Jérusalem. Mais, dans les deux capitales du paganisme, un épanouissement de vie moderne trouble la majesté morne, le silence plein d’antiques rumeurs des Colisées, des Parthénons et des Acropoles. Dans la capitale du christianisme, où la sublimité du Temple est avilie par le mercantilisme impudent des vendeurs, le Golgotha, funiculaire à part, n’est plus qu’un simple Righi, et le Labarum qu’un vulgaire bouchon de paille. À Venise, cette dualité n’attiédit pas la ferveur de nos admirations ; aucune main profane n’a chiffonné sa robe baptismale et dérangé l’harmonieuse élégance de ses plis. Ce qu’elle fut, elle l’est toujours, après la course dévastatrice des siècles qui, des chefs-d’œuvre de l’art architectural, fait des monceaux de ruines, et à ces ruines, belles encore dans leur désolation, juxtapose les pauvres monuments des architectures décadentes. On y a la sensation de l’immuable, sensation grandiose et troublante comme celle de l’éternité. Rome, Athènes, Jérusalem sont des villes rares ; Venise, c’est la ville unique.

La ville unique ?… Avant d’avoir vu Tananarive, j’en eusse juré par Mercure, dieu des voyageurs. J’ai vu Tananarive, que ne reverra plus ce pauvre Rainilaïarivony, et cette sensation d’immuable, d’exceptionnel, de non éprouvé, de non vu, d’unique, en un mot, je l’y ai retrouvée aussi aiguë, aussi intense qu’à Venise.

Il faudrait ne pas avoir feuilleté le Magasin pittoresque pour ne pas connaître le Stromboli, ce cône prodigieux, émergeant, comme un formidable pain de sucre, de l’écume des flots tyrrhéniens. Imaginez trois Strombolis accolés les uns aux autres par une fantaisie du Chaos, avec, au lieu de vignes, une mêlée tumultueuse de bâtisses rougeâtres grimpant, en étages, jusqu’aux sommets, et vous aurez Tananarive.

Cette triple excroissance, dont la masse lourde des palais royaux – le rova – écrase l’un des faîtes, le plus élevé, jaillit des entrailles d’une plaine immense, où l’Ikopa déroule son large ruban de moire argentée, où les rizières étalent leurs mouvants tapis d’émeraude, et que sangle, comme une vierge guerrière en son corselet de fer, une ceinture de montagnes aux violentes colorations d’ocre et de forêts d’un vert opaque et velouté. De loin, – le rova se distingue à deux journées de marche, – on a l’intuition vague de quelque chose de colossal, et, à mesure qu’on approche, le sentiment précis de quelque chose d’inaccessible. Et, de fait, on n’entre pas à Tananarive, on l’escalade, on la prend d’assaut, on l’enlève comme une redoute ; on ne s’y installe pas comme en un caravansérail hospitalier, aux portes largement ouvertes, on en prend possession comme d’un pays conquis !

C’est après avoir franchi cette redoutable succession de défenses naturelles, après avoir atteint ce nid d’aigle où des cœurs amis avaient ouaté mon lit de voyageur, que je me suis rendu compte de la sublime folie que fut cette glorieuse colonne volante, digne et noble sœur de la légion thébaine, et de combien peu il s’en était fallu que cet Austerlitz ne se changeât en Waterloo.

Comment cette poignée de braves, sans munitions, sans souliers, sans vêtements, anémiés par des mois de souffrances sans nom, grelottant la fièvre, crevant la faim, finit-elle par planter l’étendard aux trois couleurs sur ces cimes inviolées, – ceux-là qui survivent se le demandent encore. Un soir, à table, le général Voyron, un des rares qui peuvent dire : « J’y étais ! » nous initiait, avec l’éloquence sobre et pittoresque du soldat, aux angoisses de cette suprême journée.

« Nous étions sur nos boulets, nous disait-il, éreintés de corps et d’âme… Nos hommes n’avaient plus, chacun, que douze cartouches à brûler… Nous avions grignoté notre dernier biscuit. Pris entre la famine et l’impuissance absolue de lutter, nous étions acculés à cette alternative : vaincre ou mourir ! Et, revenus de tous les espoirs chimériques, nous nous disposions à vendre chèrement notre peau… Tout à coup, là-haut, là-haut, vers le rova, parmi les vapeurs intermittentes de la canonnade et de la mousqueterie, je crois distinguer quelque chose qui flotte… Par tous les diables, c’est le drapeau blanc !… Le drapeau blanc, quelle chimère !… Et voilà que la chimère prend corps et que la chose flottante semble venir à nous, et pas seule, mais se dédoublant, se décuplant, se centuplant à mesure qu’elle approche ! Et c’est bientôt, autour de nous, un tumultueux frisson de loques blanches, qui claquent au vent parmi les cris de paix et de miséricorde, et les attitudes de vaincus qui demandent l’aman !… Était-ce un piège, une de ces ruses familières à ces moricauds astucieux ? J’en eus, tout d’abord, l’appréhension… mais devant ces adjurations pacifiques, ces attitudes humiliées, le doute n’était plus possible… Tananarive était à nous !

» Voici ce qui s’était passé :

» Une batterie, qu’on avait hissée – au prix de quels efforts ! – jusqu’à l’Observatoire, et mise en position à l’abri de ses ruines, avait ouvert le feu sur la ville et pris le rova comme principal objectif. Un premier obus à la mélinite troue la façade du Manjakamiadana, éclate et pulvérise dix-huit personnes, groupées sur le terre-plein, près de la chapelle. Un second obus, de plus longue portée, atteint le palais de la Reine, et, en ricochant, foudroie six autres victimes dans son entourage immédiat !… Le premier obus fait dresser l’oreille à Ranavalo… le second l’affole. « Assez, assez ! s’écrie-t-elle, qu’on hisse le drapeau blanc ! » Puis elle donne l’ordre à ses officiers de courir, en hâte, au-devant des Frantzay, et de demander grâce !… Avec la vélocité de lapins que menace le canon d’un fusil, ces braves gens ramassent dare-dare ce qui leur tombe de linges blancs sous la main, et détalent au pas de course, recrutant à tous les coins de rue des parlementaires de bonne volonté. Ils étaient légion quand ils furent devant nos lignes. Et ça nous levait le cœur de voir toutes ces couardises, toutes ces frousses exaspérées !… C’est égal, nous étions bien contents tout de même… La ville était rendue… Finie la campagne ! Ouf ! »

Et le général ajoutait, comme conclusion :

« S’il y avait eu seulement, dans Tananarive, quelques centaines de gaillards déterminés, c’en était fait de notre pauvre petite colonne volante… Pas un n’en eût réchappé !… Et nous dormirions tous, criblés de balles, et peut-être atrocement mutilés, là-bas, sous la terre rouge, côte à côte avec les camarades que, moins heureux que nous, la fièvre y avait couchés ! »

Cette vision dramatique me hantait tandis que, dans un élan décisif, mes bourjanes m’enlevaient, à coups de reins, rythmés par des râles, vers les hauteurs abruptes d’Ambohitantely. De cette ascension vertigineuse, exécutée par des chemins où l’izard n’oserait pas s’aventurer, où les torrents ont creusé de profondes ravines, en travers desquels se dressent de monstrueux obstacles qu’il faut monter à pic et descendre de même, entre l’abîme à gauche, et, à droite, le granit croulant, sous la perpétuelle obsession de la chute et des os rompus, – de cette ascension dantesque on s’échappe avec la même ivresse de soulagement que lorsque, au sortir d’un rêve macabre, d’un oppressant cauchemar, on retrouve autour de soi, les yeux ouverts, toutes les choses familières. Moi, c’était la France que je retrouvais dans cette aimable maison, aménagée à la française par des amis de France, et où l’idiome natal, désappris depuis tant de jours, rechantait à mon oreille comme une divine harmonie.

Je ne crois pas que, pour un curieux de pittoresque en quête d’émotions rares, pour un passionné de la nature, il se pût trouver une maison plus à souhait. Isolée sur une aiguille de granit, ses quatre façades orientées vers les quatre points cardinaux, on y embrasse, en une féerique vue d’ensemble, la ville qui, tel un gigantesque serpent aux mille volutes, s’enroule et se déroule tout autour, et la plaine, d’où elle surgit, jusqu’à l’horizon le plus extrême. Sur l’élégante varangue, aux colonnettes résillées de lianes, qui l’enserre d’une ceinture verdoyante et fleurie, on est comme sur la plate-forme d’un panorama. Et quel panorama !… Voici le rova – lourde agglomération de palais hétéroclites, assez imposante dans le recul, – au portail duquel l’aigle hova déploie ses ailes symboliques. Tout près, le palais de l’ex-premier ministre, aux coupoles miroitantes, qui, sous le soleil déclinant, jettent des flammes d’incendie. De là l’œil dévale, par une pente raide, vers la place d’Andohalo, le forum de Tananarive, cirque chatoyant et tumultueux, où, parmi les femmes toutes blanches, accroupies sur le sol bossué d’énormes verrues, les coudes aux genoux, le menton dans la main – leur attitude favorite – les hommes, fièrement drapés dans leur lamba, le panama sur l’oreille, vont, viennent, « péripatétisent » comme des hidalgos à la Puerta del Sol. Et l’œil dévale toujours, et, passé la basilique, la pente raide s’accentue… Elle devient gouffre – un gouffre de 120 mètres ! – au tournant du remblai gazonné, d’où vingt-cinq canons sans affût, inoffensifs comme les vieux mortiers Louis XIV qui gisent sur l’esplanade du Palais de Monaco, menacent, de leurs gueules muettes, nos petits marsouins, massés pour l’exercice sur le champ de manœuvres de Mahamasina. Plus loin, s’ouvre l’artère marchande, vivante, grouillante, bruyante, affairée comme le Strand, avec son incessant chassé-croisé de filanzanes… Et, tout au bout, la résidence générale, dressant son élégante silhouette au-dessus du lac Anozy, le lac sacré, dont le kiosque, aux allures de Tour de Nesle, abrita, dit-on, de royales orgies… En avant, sur la droite, c’est le Zoma, le marché monstre, moitié halle, moitié bazar – le ventre de Tananarive, dirait Zola, – où l’on vend de tout, du riz, de la viande, des légumes, des fruits, de la ferblanterie, de la mercerie, de la quincaillerie, de la parfumerie, du bétail, des objets de toilette, des ustensiles de ménage, des meubles, des chaussures, de la toile, du drap, des habits vieux ou neufs, et même… des esclaves !… Parole d’honneur !… D’ici, l’œil, las de dévaler toujours, remonte vers la haute colline de Faravohitra, délicieuse oasis urbaine – quelque chose comme Richmond en plein Londres, Montretout au cœur de Paris – qui verse sur l’abîme, béant les parfums subtils de ses jardins en terrasses, Éden de verdure et de fleurs que les Anglais ont conquis patiemment, millimètre par millimètre, sur un chaos de roches amoncelées, et où ils se sont retranchés, avec leurs temples et leurs homes, leur crocket, leur cricket, leur gulf, leur tennis, leurs mœurs et leur train de vie domestique, comme en un inexpugnable bastion !…

À ce moment, presque au niveau de l’horizon, le soleil, incomparable metteur en scène, accentuait d’un puissant relief les moindres détails de ce prestigieux spectacle, criblant de paillons le splendide décor, faisant saillir les arêtes, soulignant les ombres montantes d’un trait vigoureux, et baignant le tout dans une poussière fluide, nuancée de pourpre et d’or… Puis, il disparaissait dans une gloire, radieux bouquet de feu d’artifice, dont chaque fusée s’allumait de tous les feux et se teignait de toutes les nuances du prisme… Et tandis que, à l’ouest, il se couchait paresseusement, comme un satrape, dans son lit voluptueux, par un effet de réfraction magique, toutes les phases de ce coucher royal, autrement suggestif que le « coucher d’une Parisienne », se reflétaient, avec une précision photographique, à l’Est, – phénomène inconnu, mystérieux, devant lequel le Verbe humain se dérobe, impuissant !… On eût dit, pour employer, avec une légère variante, la pittoresque expression de Victor Hugo,

on eût dit deux soleils

Se tournant le dos l’un à l’autre !

La nuit est venue. Un silence morne pèse, comme un couvercle de plomb, sur la grande ville endormie. C’est l’heure où les matrones patentées, rasant les murs, mènent au sacrifice, toutes voilées de blanc, les vierges (?) vouées au culte de la Vénus noire. Deux coups frappés contre une porte basse… La porte s’ouvre, comme d’elle-même, à ce mystérieux appel… La vision blanche glisse dans l’entre-bâillement… La vieille s’accroupit sur les marches du seuil, mettant dans l’ombre du mur une note claire. Elle attend… Un quart d’heure, une demi-heure, une heure se passe… La porte se rouvre… la vision blanche réapparaît, plus hermétiquement enclose dans ses voiles… Le sacrifice est accompli !… Et tandis que, rasant les murs, les deux fantômes blancs s’évaporent au coin du carrefour prochain, le long de toutes les rues, dans le silence morne de la grande ville endormie, glissent, par couples, d’autres fantômes voilés ; et, derrière les volets clos, sur les autels consacrés au culte de la Vénus noire, les mêmes rites s’accomplissent…

Gens de Tananarive, aimez !
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   13

similaire:

PRÉface iconPreface

PRÉface iconPréface

PRÉface iconPRÉface

PRÉface iconPRÉface

PRÉface iconNotre préface

PRÉface iconQuand les compagnons du Groupes Fresnes-Antony de la Fédération Anarchiste...

PRÉface iconPRÉface
«et du général Ludendorff»; Ludendorff dit : moi, et, neuf fois sur dix, IL ne fait mention d’aucun autre

PRÉface iconSommaire Préface : Un peu d’histoire Introduction : Présentation des Actes du Congrès
«L’homme est le meilleur ami de la femme, à condition que l'un comme l'autre apprennent à se faire respecter.»

PRÉface iconPréface
«Nouvel hypnotisme» et le «Diagnostic de la suggestibilité». Nous voulions auparavant recueillir de nouveaux matériaux, afin de mettre...

PRÉface iconPréface de Jack London
«le bon vieux temps». La faim et le manque de logements que j’ai pu constater sévissaient pourtant à l’état chronique, et la situation...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
p.21-bal.com