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Eugène de Beauharnais


À l’appel de son petit Charles, comme elle l’appelait, Mme Teutch sortit d’une espèce de petite salle à manger donnant sur la cour et apparut dans la cuisine.

– Ah ! dit-elle, vous voilà ! Dieu merci ! pauvre Petit Poucet, l’ogre ne vous a donc pas dévoré ?

– Il a été charmant, au contraire, et je ne lui crois pas de si longues dents que l’on dit.

– Dieu veuille que vous ne les sentiez jamais ! Mais, si j’ai bien entendu, ce sont les vôtres qui sont longues. Entrez ici, et je vais prévenir votre futur ami qui travaille selon son habitude, pauvre enfant.

Et la citoyenne Teutch se mit à escalader l’escalier avec cette juvénilité qui indiquait chez elle le besoin de dépenser une force exubérante.

Pendant ce temps, Charles examinait les apprêts d’un des déjeuners les plus appétissants qu’on lui eût encore servis.

Il fut tiré de son examen par le bruit de la porte qui s’ouvrait.

Elle donnait passage au jeune homme annoncé par la citoyenne Teutch.

C’était un adolescent de quinze ans, aux yeux noirs et aux cheveux noirs, bouclés et tombant sur ses épaules ; sa mise était élégante, son linge d’une blancheur extrême. Malgré les efforts que l’on avait faits pour le déguiser, tout en lui respirait l’aristocratie.

Il s’approcha souriant de Charles, et lui tendit la main.

– Notre bonne hôtesse m’assure, citoyen, dit-il, que je vais avoir le plaisir de passer quelques jours près de vous ; elle ajoute que vous lui avez promis de m’aimer un peu ; cela m’a fait grand plaisir, car je me sens disposé à vous aimer beaucoup.

– Et moi aussi ! s’écria Charles, et de grand cœur !

– Bravo ! bravo ! dit Mme Teutch, qui entrait à son tour ; et, maintenant que vous vous êtes salués comme deux messieurs, ce qui est assez dangereux dans ces temps-ci, embrassez-vous comme deux camarades.

– Je ne demande pas mieux, dit Eugène, dans les bras duquel Charles se jeta.

Les deux enfants s’embrassèrent avec la franchise et la cordialité de la jeunesse.

– Ah ! çà, reprit le plus grand des deux, je sais que vous vous appelez Charles ; moi, je m’appelle Eugène ; j’espère que, puisque nous savons nos noms, il n’y aura plus entre nous ni monsieur ni citoyen, et, comme la loi nous ordonne de nous tutoyer, que vous ne ferez pas trop de difficulté pour obéir à la loi ; s’il ne s’agit que de vous donner l’exemple, je ne me ferai pas prier. Veux-tu te mettre à table, mon cher Charles ? je meurs de faim, et j’ai entendu dire par Mme Teutch que, toi non plus, tu ne manquais pas d’appétit.

– Hein ! fit Mme Teutch, comme c’est bien dit, tout cela, mon petit Charles ! Ah ! les ci-devant, les ci-devant ! ils avaient du bon.

– Ne dis pas de ces choses-là, citoyenne Teutch, dit Eugène en riant ; une brave auberge comme la tienne ne doit loger que des sans-culottes.

– Il faudrait pour cela oublier que j’ai eu l’honneur d’héberger votre digne père, monsieur Eugène, et je ne l’oublie pas, Dieu le sait, lui, que je prie soir et matin pour lui.

– Vous pouvez le prier en même temps pour ma mère, ma bonne dame Teutch, dit le jeune homme en essuyant une larme ; car ma sœur Hortense m’écrit que notre bonne mère a été arrêtée et conduite à la prison des Carmes : j’ai reçu la lettre ce matin.

– Pauvre ami ! s’écria Charles.

– Et quel âge a votre sœur ? demanda Mme Teutch.

– Dix ans.

– Pauvre enfant ! faites-la vite venir avec vous, nous en aurons bien soin ; elle ne peut pas rester seule à Paris, à cet âge.

– Merci, madame Teutch, merci ; mais elle ne sera pas seule, heureusement ; elle est près de ma grand-mère, à notre château de La Ferté-Beauharnais ; mais voilà que j’ai attristé tout le monde : je m’étais cependant bien promis de garder ce nouveau chagrin pour moi seul.

– Monsieur Eugène, dit Charles, quand on a de ces projets-là, on ne demande pas l’amitié des gens. Eh bien ! pour vous punir, vous ne parlerez que de votre père, de votre mère et de votre sœur pendant tout le déjeuner.

Les deux enfants se mirent à table ; Mme Teutch resta pour les servir. La tâche imposée à Eugène lui fut facile : il raconta à son jeune camarade qu’il était le dernier descendant d’une noble famille de l’Orléanais ; qu’un de ses aïeux, Guillaume de Beauharnais, avait, en 1398, épousé Marguerite de Bourges ; qu’un autre, Jean de Beauharnais, avait témoigné au procès de la Pucelle ; en 1764, leur terre de La Fertain-Aurain avait été érigée en marquisat sous le nom de La Ferté-Beauharnais ; son oncle François, émigré en 1790, était devenu major à l’armée de Condé et s’était offert au président de la Convention pour défendre le roi. Quant à son père, qui, à cette heure, était arrêté comme prévenu de complot avec l’ennemi, il était né à la Martinique et y avait épousé Mlle Tascher de La Pagerie, avec laquelle il était venu en France, où il avait été bien accueilli à la Cour ; nommé aux états généraux par la noblesse de la sénéchaussée de Blois, il avait, dans la nuit du 4 août, été un des premiers à appuyer la suppression des titres et privilèges.

Élu secrétaire de l’Assemblée nationale et membre du Comité militaire, on l’avait vu, lors des préparatifs de la Fédération, travailler avec ardeur au nivellement du Champ-de-Mars, attelé à la même charrette que l’abbé Sieyès. Enfin il avait été détaché à l’armée du Nord, en qualité d’adjudant général ; il avait commandé le camp de Soissons, refusé le Ministère de la guerre et accepté ce fatal commandement de l’armée du Rhin ; on sait le reste.

Mais ce fut surtout lorsqu’il fut question de la bonté, de la grâce et de la beauté de sa mère, que le jeune homme fut intarissable et laissa échapper de son cœur des flots d’amour filial ; aussi avec combien plus d’ardeur allait-il travailler, maintenant qu’en travaillant pour le marquis de Beauharnais, il allait travailler en même temps pour sa bonne mère Joséphine.

Charles, qui, de son côté, avait pour ses parents la plus tendre affection, trouvait un charme infini à écouter son jeune compagnon, et ne se lassait pas de le questionner sur sa mère et sur sa sœur, quand tout à coup une détonation sourde, qui ébranla toutes les vitres de l’hôtel de la Lanterne, se fit entendre, suivie de plusieurs autres détonations.

– C’est le canon ! c’est le canon ! s’écria Eugène, plus habitué que son jeune camarade à tous les bruits de la guerre.

Et, bondissant de sa chaise :

– Alerte ! alerte ! cria-t-il, on attaque la ville.

Et, en effet, on entendait, de trois ou quatre côtés différents, battre la générale.

Les deux jeunes gens coururent à la porte, où Mme Teutch les avait précédés ; un grand trouble se manifestait déjà dans la ville, des cavaliers, vêtus de différents uniformes, se croisaient en tous sens, allant, selon toute probabilité, porter des ordres, tandis que des gens du peuple, armés de piques, de sabres et de pistolets, se dirigeaient tous vers la Porte de Haguenau, en criant :

– Patriotes, aux armes ! c’est l’ennemi.

De minute en minute, la voix sourde du canon grondait et, bien mieux encore que les voix humaines, signalait le danger de la ville et appelait les citoyens à sa défense.

– Viens sur le rempart, Charles, dit Eugène en s’élançant dans la rue, et, si nous ne pouvons nous battre nous-mêmes, nous verrons du moins le combat.

Charles prit son élan à son tour et suivit son compagnon, qui, plus familier que lui avec la topographie de la ville, le conduisait par le plus court chemin à la Porte de Haguenau.

En passant devant la boutique d’un armurier, Eugène s’arrêta court.

– Attends, dit-il, une idée !

Il entra dans la boutique et demanda au maître :

– Avez-vous une bonne carabine ?

– Oui, répondit celui-ci, mais c’est cher !

– Combien ?

– Deux cents livres.

Le jeune homme tira de sa poche une poignée d’assignats et la jeta sur le comptoir.

– Vous avez des balles de calibre et de la poudre ?

– Oui.

– Donnez.

L’armurier lui choisit une vingtaine de balles qui entraient forcées à l’aide de la baguette seulement et lui pesa une livre de poudre qu’il mit dans une poudrière, tandis qu’Eugène lui comptait deux cents livres en assignats, plus six livres pour la poudre et les balles.

– Sais-tu te servir d’un fusil ? demanda Eugène à Charles.

– Hélas ! non, répondit celui-ci, honteux de son ignorance.

– N’importe, répliqua en riant Eugène, je me battrai pour nous deux.

Et il reprit sa course vers l’endroit menacé, tout en chargeant son fusil.

Au reste, il était curieux de voir, quelle que fût son opinion, comme chacun bondissait pour ainsi dire à l’ennemi ; de chaque porte s’élançait un homme armé ; le cri magique : « L’ennemi ! l’ennemi ! » semblait évoquer des défenseurs.

Aux environs de la porte, la foule était tellement compacte, qu’Eugène comprit que, pour gagner le rempart, il lui fallait faire un détour ; il se jeta à droite et se trouva bientôt avec son jeune ami sur la partie du rempart qui fait face à Schiltigheim.

Un grand nombre de patriotes étaient réunis sur ce point et faisaient le coup de feu.

Eugène eut quelque peine à se glisser au premier rang ; mais enfin il y arriva, et Charles l’y suivit.

Le chemin et la plaine offraient l’image d’un champ de bataille dans sa plus effroyable confusion. Français et Autrichiens y combattaient pêle-mêle et avec une furie dont rien ne peut donner une idée. L’ennemi, à la poursuite d’un corps français qui semblait avoir été pris d’une de ces paniques que l’Antiquité attribuait à la fureur d’un dieu, avait failli entrer dans la ville avec les fuyards ; les portes, refermées à temps, avaient laissé une partie des nôtres dehors, et c’étaient ceux-là qui, acculés aux fossés, se retournaient avec fureur contre les assaillants, tandis que, du haut des remparts, tonnait le canon et pétillait la fusillade.

– Ah ! fit Eugène en agitant joyeusement sa carabine, je savais bien que ce devait être beau, une bataille !

Au moment où il disait cela, une balle, passant entre lui et Charles, coupa une boucle de ses cheveux, troua son chapeau et alla tuer roide un patriote qui se trouvait derrière lui.

Le vent de la balle avait soufflé sur les deux visages.

– Oh ! je sais lequel, je l’ai vu, je l’ai vu ! cria Charles.

– Lequel ? Lequel ? demanda Eugène.

– Tiens, celui-là, celui qui déchire la cartouche pour recharger sa carabine.

– Attends ! attends ! Tu en es sûr, n’est-ce pas ?

– Pardieu !

– Eh bien ! regarde !

Le jeune homme lâcha le coup ; le dragon fit un soubresaut, et le cheval un écart ; sans doute, d’un mouvement involontaire, avait-il piqué son cheval de l’éperon.

– Touché ! touché ! cria Eugène.

En effet, le dragon essayait de rattacher son fusil au porte-mousqueton, mais inutilement ; bientôt l’arme lui échappa ; il appuya une main sur son côté, et, essayant de guider son cheval de l’autre, tenta de sortir de la mêlée ; mais, au bout de quelques pas, son long corps se balança d’avant en arrière, et, glissant le long des fontes, il tomba la tête la première. Un de ses pieds resta accroché à l’étrier ; le cheval, effrayé, prit le galop et l’entraîna. Les jeunes gens le suivirent un instant des yeux ; mais bientôt cheval et cavalier se perdirent dans la fumée.

En ce moment, les portes s’ouvrirent, et la garnison sortit, battant la charge et marchant à la baïonnette.

Ce fut le dernier effort que les patriotes eurent à faire ; l’ennemi ne l’attendit pas. Les clairons sonnèrent la retraite, et toute cette cavalerie éparse dans la plaine se massa sur la grande route et reprit au galop le chemin de Kilstett et de Gambelheim.

Le canon fouilla encore quelques instants cette masse ; mais la rapidité de la course la mit bientôt hors de portée.

Les deux enfants rentrèrent en ville tout glorieux, Charles d’avoir vu un combat, Eugène d’y avoir pris part ; Charles fit bien promettre à Eugène de lui apprendre à se servir de cette carabine qu’il maniait si bien.

Alors seulement on sut quelle était la cause de cette alerte.

Le général Eisemberg, soudard allemand de l’école du vieux Luckner, qui avait fait la guerre de partisans avec un certain succès, avait été chargé par Pichegru de la défense du poste avancé de Bischwiller ; soit insouciance, soit opposition aux arrêtés de Saint-Just, au lieu de se garder avec les soins recommandés par les représentants du peuple, il avait laissé surprendre ses troupes dans les quartiers et s’était laissé surprendre à son tour dans le sien ; si bien que c’était à peine si, en fuyant, ainsi que son état-major, à grande course de chevaux, il était parvenu à se sauver lui-même.

Au pied des murailles, se sentant soutenu, il s’était retourné, mais trop tard ; l’alerte avait été donnée dans toute la ville ; il était évident aux yeux de chacun que le pauvre diable eût aussi bien fait de se laisser prendre ou de se faire tuer que de venir demander son salut à la ville où commandait Saint-Just.

Et, en effet, à peine passé de l’autre côté des murailles, par ordre du représentant du peuple il avait été arrêté, lui et tout son état-major.

En rentrant à l’hôtel de la Lanterne, les deux jeunes amis trouvèrent la pauvre Mme Teutch dans la plus grande inquiétude ; Eugène commençait à être connu dans la ville, depuis un mois qu’il l’habitait, et on lui avait rapporté qu’on l’avait vu courir du côté de la Porte de Haguenau avec un fusil à la main. Elle n’en avait rien voulu croire d’abord ; mais, en le voyant rentrer encore tout armé, elle avait été prise d’une terreur rétrospective, que devaient encore doubler le récit de Charles, enthousiaste comme un conscrit qui vient de voir un combat pour la première fois, et la vue du chapeau troué par la balle.

Mais tout cet enthousiasme ne devait pas faire oublier à Charles qu’il dînait à deux heures chez le citoyen Euloge Schneider.

À deux heures moins cinq minutes, après avoir monté les trois marches moins rapidement qu’il ne les avait descendues le matin, il frappait à la petite porte à laquelle elles conduisaient.

V



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