Journal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015








télécharger 200.29 Kb.
titreJournal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015
page4/4
date de publication15.11.2016
taille200.29 Kb.
typeDocumentos
p.21-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4

La politique s’invite à notre table ! Misère. Présent.

Déjeuner fort sympathique après cette visite. Nous avions faim. Table animée et rieuse.

Pourtant ceci : la mère d’Oxana, qui a maintenant un certain âge entreprit de parler de politique. Spontanément, je prête aux aînés, surtout aux femmes, une grande sagesse. C’est une erreur bien sûr et il me faudrait voir d’où elle me vient, ce d’autant que je ne fais pas la même chose avec les hommes (mon éducation).
La mère d’Oxana donc voulant parler de quelque chose comme la laïcité, ou le nationalisme, soucieuse que la Russie sans doute de son côté affirme sa « russité » et sa fierté retrouvée avec Poutine (il faut rappeler sur ce point que les années 90 ont été traumatisantes pour les Russes et que le souvenir de ces années là semble compter plus que ce qu’il y eut avant, au moins pour une certaine sorte de mémoire), et pensant qu’en France nous avions (ou devrions avoir) des préoccupations identiques, me dit la chose suivante : « qu’elle était allée en Seine-Saint-Denis et qu’en effet , elle n’y avait vu que des noirs . Suggérant par là que manifestement, de ce seul fait, quelque chose clochait en France. Elle avait sans doute voulu se prouver à elle même les thèses de « l’invasion » de la France par les Africains et les Maghrébins et elle pensait que cela confirmait ces thèses. Comme toujours, le racisme était derrière ces affirmations et ce qu’il y a d’insupportable c’est les noirs, les « simples et seuls noirs », le reste n’existant pas, des histoires, des paroles, des pensées. Bref, une partisane du parti de Marine Le Pen en Russie, pour qui la solution qui s’impose c’est de mettre tous les non-blancs dehors. Qui sans doute pense, qu’en Russie on ne sera jamais débordé comme cela et que l’on se donnera les moyens de ne pas l’être. Et si les discussions sur la France, sur ce sujet, sont je crois si fréquentes aujourd’hui parmi les Russes, à la télévision, c’est peut-être bien parce qu’elles donnent à voir l’exemple même d’un pays qui, pourtant identique dans l’amour et la fierté de son identité, s’est laissé déborder. Quant à nous, les Russes, on ne tombera pas dans ce piège ! Je savais que cela existait, mais j’étais là devant le témoignage bien concret.
Agacement, peu d’envie de faire toute la pédagogie qu’il aurait été nécessaire de faire là, et qui, je crois, n’aurait servi de toutes les façons à rien.
Je ne m’attendais pas à trouver une adepte de Marine Le Pen dans ce qui m’avait initialement semblé une respectable vielle dame âgée, si typiquement russe m’étais je dis. Dans les voyages, on est toujours naïf : on découvre, on est plein d’élan ; on tombe sur quelqu’un de fort peu sympathique, et qui dit des idioties, et on se sent trahi. Evidemment c’est stupide, et l’expérience des voyages doit dépasser et surtout apprendre à connaître de ces surprises.
14.02

(Variations. Amour de la nature. Hypothèse sur la poésie)

Ce matin la terre est ronde. Pas un souffle, douceur de la neige, et surtout un ciel homogène, de long en large blanc-gris qui se joint sans discontinuité avec la neige.
Le paysage varie, il n’est pas monotone ; j’apprends à y voir nuances et variations.
De la même façon, la glace, la neige, ne sont pas les mêmes ; selon la température, selon l’histoire (il a fait doux, la neige a fondu, le froid ressaisit l’eau, la glace se forme, la neige vient pas dessus, une fois et c’est différent ; une autre fois, et cela se tasse, etc.).
Les Inuits ont, si je me souviens bien, plusieurs noms pour parler de la neige et de la glace ; ils savent que cela varie, et que ce n’est alors pas la même marche, le même effort, peut être la même activité. Qui sent les variations de l’air et de la couleur ? Les oiseaux, ou d’autre bêtes, sont-ils différents selon ces variations ?
Je pensais voir la débâcle, ce moment où toute la glace fond, du moins je l’espérais. Elle a lieu le plus souvent vers fin mars ou début avril. Serguei me dit au téléphone que c’est très différent : parfois en 3h la glace disparaît, et si tu n‘es pas là à ce moment, tu ne la vois pas ; parfois c’est beaucoup plus long. Parfois le niveau du fleuve monte beaucoup et le spectacle est très violent ; parfois, c’est le contraire, et c’est petit à petit que la neige fond en amont, en sorte que la montée des eaux est mois forte. Il n’y a donc pas « la débâcle », comme spectacle. Mais des variations très différentes.
J’apprendrai par la suite qu’il n’y a pas en effet « la débâcle ». Ce qu’il y a c’est très progressivement, avec parfois de légers retours en arrière, le temps d’une déglaciation progressive. Celle-ci a des signes : la neige sur le sol commence à avoir quelques trouées, sa consistance change et devient moins duveteuse comme on le voit dans « Les freux », qui est un tableau très précis en fait.  Petit à petit, les trouées s’élargissent et le marron des feuilles mortes de l’automne antérieur apparaît ainsi que la boue ; se mêlent les couleurs de glace et les couleurs de neige ; il n’y a pas seulement la neige et la glace en belles couches et comme un gros gâteau ; mais des plaques plus « lépreuses » de l’une et de l’autre.
Sur l’Oka, petit à petit encore, d’autres tâches apparaissent : elle n’est plus toute blanche ou toute couleur de ciel lorsque la glace y dominait : des tâches différentes, où pourtant on ne sent pas encore l’eau vive. A ses bords, tout a fondu et l’on voit une eau sale, qui n’est pas vive.
** Evidement c’est nettement moins « beau » qu’auparavant. Mais d’où vient que je dise cela et, surtout, quel est mon droit à juger ainsi et même à sentir ainsi ? Si je distribuais ainsi mes jugements esthétiques, mon anthropomorphisme deviendrait parfaitement visible et je n’aurais plus aucun droit à parler de beauté lorsque je vois l’Oka sous la neige : je saurais trop que ce n’est que moi qui trouve beau cela. Je n’ai aucun droit à dire cela, et si je dis que j’aime la nature, alors il me faut l’aimer elle et ses variations. Ces plaques, ces tâches « lépreuses » pourquoi ne pourrais-je les apprécier et pourquoi ne pourrais-je m’y retrouver autant que je le faisais dans les semaines antérieures lorsque tout était blanc ? Que je m’y retrouve partout, ce serait autre chose que de l’anthropomorphisme pour cette raison que quelque chose ne serait pas choisi qui tiendrait à moi, mes préférences, mais qu’il faudrait plutôt me faire à tout. Si l’on dit par exemple que l’on aime un homme ou une femme tout entier, on a fini de choisir, on a fini de prétendre ne vouloir qu’une seule chose qui convient et séduit. On pense que, si l’on aime bien tel aspect il n’y a aucune raison pour ne pas aimer l’aspect voisin, qui fait partie de la personne et qui surtout a du lien avec l’aspect que l’on aimait. Et l’on pense, ou l’on sait, qu’il y a aussi le temps, que la personne n’est pas prise dans l’instantané de votre amour. On se dit que le temps modifie, répare, efface aussi autant qu’il fait réapparaître parfois, mais aussi accentue.
De la même façon, ce que l’on nomme amour de la nature, nous demande non seulement de ne pas juger lorsque cela nous déplaît, mais bien d’élargir nos sentiments aux voisinages ainsi qu’aux évolutions et cycles. Mais pour ceux-ci il serait plus juste de parler de tendresse, non d’amour. Il n’y a me semble-t-il pas d’obligation à tout aimer ou tout sanctifier. Mais l’intelligence de comprendre que les voisinages sont ceux là mêmes de la personne que nous aimons et de même ses évolutions ou ses non-évolutions. Cet amour donc a besoin de notre intelligence et de cette tendresse.
(Une autre promenade, trois jours après, rendra les choses plus simples. Car je me promenais le long de ces berges désormais progressivement abandonnées de la neige et de la glace. Et il m’avait semblé entendre plus d’oiseaux que les autres jours. Mieux même, je voyais des piverts à foison, au moins 4 ou 5, sans crainte que je ne sois pas bien loin. Il y avait plus de bruits ces jours-ci me disais-je, plus de chants d’oiseaux me semblait-il. Et qu’est-ce qui arriva : sous mes pas, à trois mètres, deux perdrix prirent la fuite ; elles nichaient probablement dans un trou d’herbe. Et donc cette déglaciation, qui semblait enlaidir le paysage, m’apparaissait pour ce qu’elle était aussi : le retour des nichées, et des oiseaux, sans doute aussi le retour et la vie retrouvée pour les poissons. Le dégel n’est peut-être pas « très beau », mais il est accueillant à la faune, avant de l’être pour la flore. De quoi me réjouir, de quoi là réjouir mon cœur. Et s’il est vrai que, comme le dit Stendhal, la beauté est une promesse de bonheur, alors je ne vois pas ce qui m’empêche désormais de dire que cet endroit, à ce moment, est aussi beau. Le vol furtif de deux perdrix, la gorge rouge et verte de plusieurs piverts tranquilles. Conscience à la fois esthétique et écologique du paysage, comme l’aurait dit mon ami Aldo Léopold.
Comme quoi, j’ai été pris en flagrant délit de bêtise, car celle-ci consiste bien, comme dit Descartes, à juger précipitamment : je n’avais pas assez attendu une nouvelle promenade, je n’avais pas eu assez confiance en la nature pour que d’elle même elle me montre l’insuffisance de mon jugement. Il est vrai toutefois : non seulement la nature, mais mon mouvement en elle, sans quoi elle ne dirait tien. Elle a besoin de mon mouvement ; j’ai besoin d’elle et de sa confiance.)
** Quoiqu’il en soit de ce dernier point, ce n’est donc pas du tout la vie du printemps qui soudainement éclot, comme je l’avais imaginé naïvement ; c’est plutôt la neige, la glace et leur fonte qui ont un ordre propre et distinct ou qui entrent dans des combinaisons nouvelles, comme aurait dit Spinoza.
L’idée peut prendre différents aspects, plus ou moins visibles à l’œil, ou différemment visible ; plus ou moins étendus dans le temps. Ce n’est plus mon œil qui compte, du moins de cet œil qui se donne des spectacles, mais une sensibilité, une sensibilité aux variations et à ce qui se passe, et qui bouge. Peut-être faut-il se méfier de l’œil, du moins ce cet œil qui pense voir et qui oublie alors, ou risque de négliger ce que nous sentons. Notre sensibilité serait-elle comme divisée ? D’un côté ce que nous pensons voir, de l’autre ce que nous sentons, les variations infimes, peu visibles certes, mais qui n’en ont pas moins d’influence.
Il y a donc des variations, et ce que l’on « voit » dans la nature, comme nature, n’a pas précisément la forme d’un spectacle. Sous l’apparente unité, en deçà de notre croyance

que nous voyons et saisissons une unité, ce qu’il y a, ce sont les variations journalières. Monotones peut-être, pas si diverses que cela peut-être, mais nous accompagnant chaque jour. Sous le spectacle et la vue, les variations de nos corps, de nos activités, peut-être de nos pensées et réflexions.
Mais ce qui naît c’est l’idée d’un autre rapport à la nature : pas seulement le spectacle et ce que l’on voit ; mais plutôt les variations sensibles aux corps, aux manières de marcher, et peut être plus généralement aux manières d’être.
Nous sommes pris dans des rythmes, mais ce n’est pas ce que nous voyons. « La nature » a ses rythmes, pas seulement celui des saisons bien nettes, au moins sous ces tropiques, mais aussi des micro-variations, des micro-histoires, et des tendances sourdes. Petites variations et grandes tendances.
Et encore faut-il faire attention : ce n’est pas ici l’idée d’équilibre, ni même d’une certaine continuité, qui doit être seule présente à l’esprit. Dans la nature il y a aussi des destructions, des tempêtes, qui viennent tout briser, au moins localement. L’écologie contemporaine a reconnu cela et elle a su montrer que ce que nous appelons paysage était aussi le résultat des phénomènes fracassants. Le paysage que j’ai devant moi, plus qu’en France, en retient quelque chose : justement ces arbres, au bord de l’Oka, qui sont fracassés, de par la débâcle. Mais justement aussi ces terrains abandonnés, pas exploités, pas mis en culture, et qui viennent cette fois de l’ambition kolkhozienne désormais abandonnée. Et peut-être que s’ils restent ainsi longtemps, s’ils n’en font rien, c’est que les Russes ont un goût pour les traces du fracas. La terre mise en culture, peut-être que cela leur est étranger. De petits jardins en revanche, avec des arbustes rustiques, l’aubépine, le sorbier. Cela leur suffit.
Que signifie le goût pour la nature ? Peut-être le goût des spectacles ; admettons. Mais aussi le goût de ces variations, la perception de nous-mêmes en tant qu’êtres rythmés, portés par des variations et rythmes, appartenant à ces rythmes et variations.
** Mais pourquoi nos villes ne tomberaient –elles pas sous le coup de cette notion de rythme ? On dit que ce sont nos constructions ; peut-être. Mais est-ce que cela les affranchit pour autant des variations et des rythmes ? Est-il insensé de parler des rythmes d’une ville et d’avancer que, d’une façon ou d’une autre, nous sommes en lien avec ces rythmes ? D’abord nous y sommes, nous sommes dedans. Nos vies sont rythmées par de grandes unités. Mais les nuits varient, les jours varient aussi, il y a des variations que notre œil et nos habitudes ne saisissent plus. Cela ne veut pas dire que nous ne les sentons plus, et qu’elles ne nous portent plus. Il y a des habitués de la nuit, qui eux aussi sans doute, comme les Inuits, ont eu besoin de nouveaux vocabulaires. Mais il y a aussi peut-être des habitués du jour, qui ont su différencier les différentes journées, et se faire une joie de ces variations. Leur âme.  Mes journées à la fois se ressemblent et ne se ressemblent pas ; dans la monotonie apparente, pour qui voit de loin, il y a cependant des variations. Pourquoi réside là le motif, la raison d’une certaine gaieté ? Pourquoi est-ce quelque chose comme une pensée gaie et propre à ouvrir l’attention ? Pourquoi la variation vibre-t-elle et nous fait- elle vibrer ?
Et peut-être aussi faut-il avancer que l’histoire elle-même pourrait tomber sous le coup de cette notion de rythme. Nous avons pensé que c’était nous qui la faisions. Ce rêve apparaît comme dérisoire aujourd’hui. Nous sommes plutôt dedans et non seulement nous sommes dedans, mais elle a ses rythmes. Cela n’empêche en aucune façon une certaine activité, mais cela oblige celle-ci à comprendre et à se situer dans ces rythmes. Pas plus ce n’est moi qui fais mon histoire, mais j’apprends, ou plutôt je dois apprendre, quel est son style propre, quel est son rapport au mouvement et au repos propre.
1   2   3   4

similaire:

Journal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015 iconJournal de l’Éveil octobre/novembre 2015

Journal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015 iconReglement de l’epreuve 2015
«La Boussole Gonfrevillaise» organise le 8 mars 2015 la 13ème édition du Trail des Sept Mares sur deux distances : 23km et 11km....

Journal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015 iconNotes mensuelle d’analyses de juin 2015 d’
«Les rendez-vous de l’économie, juin 2015», sondage Odaxa pour fti consulting, les Echos et Radio Classique, et dossier «l’argent...

Journal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015 iconObservations du Gouvernement togolais sur l'aide-mémoire de la mission...
«Le déficit du compte courant devrait, selon les projections, connaître une légère amélioration à 12,3 pour cent du pib en 2015 du...

Journal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015 iconJeudi 16 avril 2015

Journal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015 iconRapport d’activités 2015

Journal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015 icon8 nominations Cannes 2015

Journal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015 iconAnnée scolaire : 2015/2016

Journal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015 iconPrix de l’Innovation et de la Performance 2015

Journal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015 iconKart Racing Academy 2015 : 3








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
p.21-bal.com