Journal de bord de Hubert Vincent résident à Polenovo de 25/01/2015 au 22/03/2015








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(citation ?)
(Les gens)

Youri. C’est un jeune homme tout droit. Aux premiers abord. Une petite barbe accentue sa droiture, ainsi que les mains plantées dans les poches de sa longue parka.

Mais après, il se montre très ouvert, vif, intéressé, n’hésitant à parler de lui et de ce qu’il aime. Son sérieux demeure, mais s’anime.
Il me dit que lors de son séjour à Paris, la première chose qui l’a frappé, par contraste j’imagine, était le caractère aimable des Français. (Voir sur ce point ce que je dis plus loin du sourire). Pour ma part, j’avais eu la même impression à New York ! Je crois donc que ce sentiment est relatif et qu’il traduit simplement peut être l’ennui que nous avons de nos nationaux, auxquels nous sommes habitués pensons nous. Il est difficile lorsque l’on est Français, de redécouvrir les Français. Au moins ne faut-il pas confondre ce sentiment avec la réalité.
Je vais déjeuner avec lui ce samedi ; il m’emmène au café qui est ouvert pour le W-E.

Je déjeunerai avec lui plus tard. Je constate que c’est avec mon fils qu’il trouverait plus d’occasions d’échange. La musique, les possibilités de montage qu’offrent aujourd’hui les logiciels informatiques.
Je l’aime bien. Je ne sais pas ce qu’il fera, mais je le sens plein du désir d’explorer, les villes, le monde. Il me parle de son souhait de faire des photos de villes sans habitants ; juste le minéral, avec peut-être des gens, mais qui « vont bien » dans ce minéral. Je pense à Levitan, qui inscrit peu de gens dans ses peintures de paysages.

Le 31.01. 2015

Depuis deux jours le temps s’est radouci et la température est proche de zéro. L’eau coule un peu des toits, et surtout sur les routes que les chasse-neige avaient dégagées. De la glace se forme. Je marche plus difficilement, et tout le monde marche sur le bord, là où la neige a encore tenu.
Bien sûr je ne manque pas de m’amuser, en m’essayant à marcher sur la glace. Mon pied part en avant, ma jambe le suit, mon bras se lève. Cela m’amuse. Ce ne sera plus possible pour moi bientôt j’imagine.
Mais lorsque je croise des visiteurs dans le domaine (c’est dimanche aujourd’hui et il y en a quelques uns) j’arrête ce jeu. Une chose est de prendre plaisir à jouer pour soi, à faire le guignol sur la glace, à se rappeler Charlie Chaplin, autre chose est de se donner en spectacle. Pour cela, il faudrait que je sois un as de la glissade, ce qui n’est pas le cas.

A un moment, la tentation de faire le guignol devant d’autres  m’a bien effleuré l’esprit : ces hommes russes, avec leur courte ou grande barbe, me semblent si sérieux ; leur haute stature de sage, ou leurs gros ventre d’hommes bien portants. Moi qui suis imberbe et pas si gros. C’est toujours ce genre de spectacle du sérieux qui me porte à faire le guignol. Mais je ne succombe pas à la tentation, je n’y succombe plus devrais-je dire : je crois qu’elle est fausse. Si longtemps le sérieux des hommes m’a impressionné et dérangé, si je n’avais pas d’autre stratégie que de faire un peu le guignol devant eux et de partir en vrille, c’est terminé, je crois. Ils ne sont pas toujours, et en toute occasion ainsi, loin de là. Et puis pourquoi rendre les Français ridicules ? Ne suis-je pas aussi responsable de notre image ? Et surtout, le sérieux que je veux critiquer et qui me pèse ne tient pas forcément à la posture ou à la pose ; il est plus profond et épais que cela et ce n’est pas en faisant le guignol que je puis le combattre (sauf à être un as du guignol, ce qui est tout autre chose). (La fantaisie dont je fais preuve dans ce journal est plus solide). Alors je marche comme tout le monde, et dis bonjour et souris à l’occasion.
L’OKA a ainsi changé, et je m’y rends comme à mon habitude maintenant. Il n’y a plus de neige, plus de blanc, mais un mixte de glace encore et d’un peu d’eau, où le ciel se reflète. C’est massivement gris, parfois des espaces de bleus. J’aime cette soudaine variation, que je n’imaginais pas : il n’y a pas que la blancheur, mais dans l’hiver, dans la saison d’hiver où tout me semblait pétrifié et blanc, il y a aussi la glace.
Le fleuve ne reprend pas vie pour autant, sauf à un endroit où la trouée d’eau est un peu plus grande : alors je vois le courant se former, et disparaître ensuite. Mais tout cela n’a encore rien à voir avec ce que sera plus tard le dégel global, lorsque toute la neige, de tous les pays en amont, commencera à fondre et que le fleuve montera, prendra sa puissance. J’espère que je serai là pour voir ce spectacle.
J’ai longé l’OKA et, après une petite marche, je me suis trouvé au pied de la colline où se trouvent l’église et son cimetière. Il y a donc un plus court chemin que par la route, et ce chemin est praticable. Etonnement, étonnement que l’espace ou plus précisément les chemins, se retrouvent.
Suis monté sur le haut de la colline pour me retrouver au bas du cimetière. Et ce que je n’avais pas vu l’autre fois, m’a frappé : toutes les tombes avec de belles fleurs artificielles, manifestement neuves pour beaucoup d’entre elles et très colorées. Une tombe manifestement d’enfants, où ont été déposés, non pas un jouet, non pas trois ou quatre, mais bien une vingtaine, gros et petits. Un camion en plastique jaune, un ballon vert et jaune, de multiples petites voitures. Un garçon, mort jeune, un petit garçon. Est-ce que je comprends que l’on veuille mette là ses jouets ? Que ce soit sa chambre, et son lieu, car nous ne sommes pas des gens désincarnés, de pures personnes ; nous sommes notre chambre, nous sommes ces objets que nous aimons ; il jouait avec cela, et ces jeux sont lui. Voilà que je voudrais le réveiller !
Et pourquoi des fleurs, pleines de couleurs, et manifestement changées ? Que symbolisent les fleurs, que disent-elles ? Ephémères ? Colorées ? Se balançant doucement en haut de leur tige ? Le jeu qu’il ou elle fut ? Je ne sais pas.

2.02.

La glace hier s’est installée sur les chemins, et il devient périlleux de s’y aventurer. J’y ai un peu marché cependant. Les moindres petites buttes de terrain devenaient des obstacles infranchissables.
Dans l’après midi, de ma fenêtre, je vois un couple avec un très jeune enfant. La femme prend une petite luge en plastique, et glisse sur le chemin glacé en pente. Rires, chutes.

C’est comme s’ils m’avaient dérangé en fait, et je n’ai pas participé à leur joie. Plutôt le contraire : que venait-il faire là, à déranger mon spectacle, à déranger la solitude et la paix, et à me faire voir que la glace peut être une source de jeu.
Aujourd’hui il neige abondamment, et la glace se recouvre. Je ne serai sans doute pas dérangé.
Est-il possible alors que ce que « j’aime » dans ce paysage soit l’absence d’humain ? Que venaient-ils faire ici ? De quel droit passaient-ils sous mes fenêtres et jouaient-ils sur mon paysage ou sur ma vue ? La neige va tout supprimer. Il n’y aura plus que l’espace blanc sans personne. Je ne veux pas être dérangé. Je n’ai aucune envie de me plaire à ces jeux. J’avais fait mon lieu, où je pensais être seul, pouvoir être enfin seul. Peut-être bien que cette scène peut sembler sympathique : un couple, un enfant, une jeune femme gaie, le père portant avec son fils une grosse bûche. Mais elle me dérange et je lui oppose mon regard, ma vue, mon espace.
Je n’ai pas à apprécier, même les choses sympathiques. Parfois nous tenons à ne pas être dérangés, sans raison, sans de bonnes raisons, et nous n’aimons pas que l’on nous rappelle à l’intérêt, l’innocence, la beauté de tel ou tel spectacle. Nous sommes à ce que nous faisons, nous nous sommes installés.
Nous pouvons rarement dire : ici c’est chez moi ; constamment d’autres individus passent par là ; nous sommes polis alors, contre ce que nous voudrions. Ou bien nous grognons et signifions à ceux qui passent qu’ils sont de trop et nous dérangent. L’ours, qui dit et signifie : passe au loin. Allez jouer plus loin, comme disent les adultes aux enfants. Aucun jugement sur l’activité n’est portée par là, sinon qu’elle vous dérange.
(le renfrogné, le souriant)

Les hommes russes ne sourient pas ; ou plutôt ils ne sourient pas communément. Parfois, et à telle occasion, leur visage s’illumine, mais c’est autre chose. Comme le note Alla Sergueeva, dans son livre Qui sont les Russes ? : « Les Russes sourient peu et leurs visages dans la foule sont concentrés, renfrognés, comme renfermés sur eux-mêmes. (….) Les Français en souffrent particulièrement. (…) Le visage des Russes s’illuminent rarement d’un sourire : c’est qu’il est mal vu de sourire à des inconnus dans la rue et pour eux un sourire ou une gaieté superflus apparaissent comme quelque chose de louche, pas loin d’une certaine bêtise. (…) Le sourire pour eux n’a rien à voir avec l’étiquette », souligne-t-elle. Il n’y a donc pas de nécessité, pour eux, de paraître avenant. Et je le remarque bien ce matin. Il y a des ouvriers dans la maison ; je suis descendu pour sortir 5 minutes, je les croise : pas un sourire, pas même un regard tourné vers moi, je passe parmi eux, comme si je n’étais pas là et que je les dérangeais.

Etre renfrogné, renfermé, au quotidien. Pourquoi pas ? Ne pas se sentir obligé d’arborer un visage avenant. Nous n’avons pas à paraître ouvert. Nous le sommes, à l’occasion.

Peut être vais-je apprendre, en Russie, cette « impolitesse », et j’en serais bien heureux. Il y a des temps pour tout. Cela, manifestement, ne nuit pas à la relation. Et on peut même aller plus loin en disant que le sourire conventionnel qui est critiqué ici n’est jamais ce qui permet la relation. Celle-ci se fait sur d’autres bases : un type de corps ou de mouvement, un type de voix, un type de pensée. Elle est ainsi singulière.
Reste la question suivante : je n’ai pas à devenir russe sur ce point et à faire le renfrogné. Les Russes eux-mêmes ne le comprendraient pas, car je suis pour eux un étranger. L’adaptation ne peut avoir ce sens là. Et je n’ai pas forcément à refouler ma politesse française, mon sourire, et l’aspect avenant. Il faut composer. Mais composer, ne veut pas du tout dire équilibrer un peu des deux. Je crois plutôt qu’il me faut affirmer cet aspect, c’est-à-dire le savoir comme tel. Non, il n’est pas forcément louche, il n’est pas simplement une politesse extérieure qui n’engagerait à rien ; il n’est pas louche non plus ; il n’ignore pas plus que les relations se nouent autrement. Il n’est pas naïf autrement-dit. Je peux aussi être renfrogné. Il n’est pas gentillesse un peu passive et craintive. Il est mon apparence, plus ensoleillée, plus bourgeoise, plus civile. Il est le reflet d’un monde où j’ai vécu, d’un paysage différent, peut-être moins dur, moins hostile.
Deleuze et Guattari écrivent:

De façon assez étonnante, ils en font une première fonction de l’art. Etre un artiste, c’est d’abord se tailler un espace à soi, et l’œuvre est elle-même, dans son premier sens, cet espace à soi. Il ne s’agit donc pas seulement de dire qu’il faut que l’écrivain ait un espace à lui, protégé, etc., l’œuvre elle-même est cet espace propre. Création de concept : une marque de fabrique. C’est mon concept.
Ce premier moment n’est pas pour eux exactement le premier moment : il s’enlève plutôt sur autre chose, le chaos et l’expérience du chaos. L’expérience créatrice est forcément ramener quelque chose du chaos. Elle commence par là.

mercredi 4 février

Je relis Dostoïevski en ce moment et j’admire pour finir sa force et sa résolution. Pas de nature chez lui, pas de belle nature, mais la concentration sur ce que l’on peut appeler le cœur humain et les monstruosités de ses méandres. Sa cruauté, sa honte, son orgueil, sa violence, sa bêtise. J’imagine que la question de la beauté de la nature devait lui sembler parfaitement vaine et illusoire (même si apparemment il crut que la beauté pouvait sauver le monde, avec certes aussi le Christ. Poids ici, et sans doute dans toute la tradition russe, des images du Christ). Il y a chez lui et pour lui des choses bien plus réelles, qui tournent autour de l’amour, de sa possibilité ou non ; de l’innocence ; de « l’incompréhensible beauté et demande féminine », de la difficulté d’agir dans le monde ; qui poussent l’analyse très loin de ce cœur humain si énigmatique et monstrueux et sa façon toute particulière d’agir vers les autres ses contradictions ou impuissances internes. Et bien sûr Tchékhov est pareil. Ce sur quoi il se centre c’est notre vague à l’âme et notre tristesse ; nos impossibilités d’agir, notre souhait d’agir, nos remords tranquilles pour finir de n’avoir pas agi.

Cette littérature donne une leçon d’impuissance ; je veux dire qu’elle nous montre comment habiter l’impuissance d’agir autant que l’impuissance d’être, comme si c’était bien là ce que nous faisons et sommes.
Et tout cela me fut compréhensible, très tôt. Ce qui veut dire que j’en savais quelque chose et que j’en sais quelque chose.
Je n’ai peut-être pas à me rassurer au fait que certaines œuvres ont su mener cet affrontement, et dès lors le tenir pour acquis, Il faut d’une façon ou d’une autre que je puisse aussi y entrer et le mener à mon tour. A moins de cela, la tristesse reste en moi et demeure seulement refoulée. Et donc parle à sa façon, ne cesse d’agir, à l’improviste et contre moi. De là une deuxième tristesse plus forte, et qui tient à la perception que ce que l’on voulait tenir loin de soi, eh bien, c’est toujours là, malgré soi. Redoublement d’impuissance, tristesse seconde. Et c’est sans doute contre cette seconde tristesse que nous pouvons lutter ; même pas lutter, mais simplement nous en dispenser. Je n’ai pas forcément à rougir de l’étrangeté en moi.
(Je ne voudrais pas forcément impliquer dans cette notion de refoulement que j’utilise ainsi tout l’appareil freudien. Il me semble plutôt que la notion dit quelque chose de l’expérience même, ou dit une expérience spécifique qui est celle-ci : le retour, malgré soi, de ce que l’on a pensé pouvoir écarter. Il y a une part de mon intériorité dont je ne veux rien savoir, et cela alors même que je suis tout à fait capable d’apprécier ceux qui en parlent. Et de connaître leurs œuvres. Mais tout se passe comme si cette connaissance de ces œuvres avait fonctionné comme une façon de mettre la question au vestiaire : je peux l’accrocher là et continuer d’aller au spectacle. Mais la question me concerne, ou me rattrape.

05.02

Promenade en voiture aujourd’hui vers deux lieux. Avec Natalya, la mère de la Natalya qui vit en France et qui est mon amie. Avec Galina, une guide à nouveau, qui fera la traduction pour moi. Elle est aujourd’hui guide à ses heures, en lien avec l’Université de Toula. Avec Andreï, et un homme que je ne connais pas, et qui sert de chauffeur à Natalya (peut-être est-ce le mari de Vera).
Je pensais progresser doucement vers ma connaissance de la Russie, et voilà que je la prends en pleine figure. Car c’est bien de cela qu’il s’agit pour moi me semble-t-il. Il ne s’agit plus de simplement comprendre, de s’efforcer de gentiment comprendre, pas à pas, sereinement et comme si l’on pouvait s’assurer de la chose même. Car derrière cette patience, il y a l’assurance que l’on viendra à bout de tout ou que tout est à la mesure de l’esprit.
Mais justement il s’agit d’autre chose. Ce que vous cherchiez vous semble là devant vous vous, le vivez, et voilà tout. Plus de doute. C’est bien les Russes et j’en suis ! Ils ont bien voulu m’ouvrir leur porte, j’ai été à leur table. Au moins un moment.
Car il s’agit de cela, d’un repas partagé, comme mon premier repas avec Sergueï et Nina, et son mari. Mais cette fois-ci ce fut autre chose.
Cela avait commencé par deux visites, et même trois.
Et il me faut souligner la gentillesse de mes hôtes, et particulièrement Natalya, qui tous prenaient leur temps pour me conduire. Don. Don qu’il me faudra honorer, dont il me faudra montrer qu’il n’est pas vain et que je suis à sa hauteur.
Je n’ai nullement envie que l’on dise de moi que je suis quelqu’un de gentil et d’aimable. Et pourquoi donc n’aurais-je pas quelque chose à donner, dont il faut que je sois le responsable. Et si ce n’est pas tel ou tel savoir dont je serai le spécialiste, chose dont je me suis toujours tenu éloigné, c’est quoi alors, c’est de quoi dont je peux et veux être responsable ? Il est essentiel que cela soit visible et je verrai bien, à la fin de ce voyage, ce que j’aurais pu leur donner.
(L’amiral et l’honneur.)

D’abord, un musée qui commémore l’amiral Roudniev. La guide me montre des peintures, des objets, elle me raconte l’histoire de cet amiral qui saborda son navire (un magnifique navire, ultra moderne, acheté aux Américains). Plutôt que de laisser les japonais s’en emparer, le 27.01. 1904. Et pour lequel ensuite il y eut, en Russie, un accueil triomphal, pour lui, ses officiers, ses matelots. Nicolas II les reçut, les honora. « Mieux vaut mourir que de se rendre » ; mieux vaut garder son honneur. Le sabordage avait donc été fêté, honoré. Il est vrai qu’avant de se saborder, le navire lutta une heure contre la marine japonaise, et détruisit quelques uns de ses navires, avant d’être lui-même vaincu.
Mais alors que fêtait-on exactement aujourd’hui ?
Et, comme auparavant (voir les premiers jours), je me lassais un peu de cette visite, pour les mêmes raisons : pourquoi serais-je intéressé par tout cela que vous me montrez : ces médailles, ces objets, ces images, ces photos ? Je prenais mon mal en patience, et jouais le jeu. Elève docile, oreille docile. Mais aussi, j’entendais poser diverses questions, que j’imaginais très importantes, et beaucoup plus que le détail qui m’était raconté : « Qu’est-ce que l’on commémore et pourquoi ? Qui décida de faire ce musée ? Quand ? Quel est le sens de toute cette entreprise ? » Pressé d’en venir à ce que je pensais être l’essentiel.

Et les réponses vinrent, petit à petit. J’appris dans la suite de la visite, qu’en 1905, le même amiral, qui avait été décoré et honoré, à qui on avait confié un commandement prestigieux, refusa d’exécuter les ordres du tsar concernant la répression de la révolte (comme je le savais, en 1905 commencèrent, dans la Marine, les premiers pas de la révolution de 1917). Roudniev refusa de réprimer ses marins pour les mauvaises lectures qui étaient les leurs, j’imagine celles de la propagande communiste. La sanction fut immédiate : il fut dépossédé de son commandement, son nom fut effacé de telle ou telle plaque qui l’avait honoré dans son Ecole militaire comme un des plus excellents élèves, son fils fut obligé de quitter l’école où il se formait, il fut interdit de voir ses anciens compagnons officiers. Bref il fut chassé de l’armée, quasi excommunié pourrait-on dire. Il mourut en 1913, atteint d’une leucémie, seul, et fut enterré comme un misérable, au pied de l’église, à côté du musée.
Par la suite, i.e. dans le temps soviétique, un enseignant des petites écoles voulut rassembler ce qui restait de sa mémoire, les officiers de marine, en 1954, souhaitèrent l’honorer et le faire réhabiliter, et, pour finir, le gouverneur de la région de Toula, assez récemment, accepta de financer la construction du musée.
Et donc j’avais ma réponse ou du moins un début ou son commencement. Au moins, ce n’était pas un héros de l’ancien temps que l’on cherchait à valoriser, contre le régime soviétique. Mais c’est plutôt un héros ou une histoire complexe. Une certaine continuité sans doute entre l’ancien temps et le temps des soviets, et aujourd’hui, car ce héros, lui même issu d’une aristocratie militaire, avait cependant refusé de réprimer ses matelots. Il n’était pas ainsi tout à fait bien classable., Il y a aussi la question de l’honneur, comme fil, et comme indépendante des régimes, quels qu’ils soient. L’honneur qui, selon ce dicton que cita la guide, n’appartient qu’à soi : « L’âme appartient à Dieu, la vie à la patrie, le cœur à la femme, l’honneur n’appartient à personne ».
A un moment, et lorsque j’interrogeais la guide sur le sens de ce musée, je crus pouvoir dire que c’était une œuvre de réhabilitation, à l’égal de Dreyfus en France. Elle ne voulait pas de ce mot, disant qu’elle n’était qu’une petite enseignante, et qu’elle ne faisait pas de politique. Elle préférait parler de commémoration. Je compris assez vite que le terme de « réhabilitation » était bien sûr déjà « occupé » et valait surtout pour les dissidents après le régime soviétique. Mais je comprenais, et cet incident autour d’un usage de la langue, usage lourd d’histoire, me laissait penser que j’entrais là dans quelque chose de bien réel.
Pour finir, et après avoir patiemment et gentiment écouté le guide, écouté surtout Galina qui me traduisait et qui traduisait mes questions, je fus tout à fait ému de ce moment. Et je crois que cette émotion était liée aux choses suivantes.
- Certainement ce héros, et la place de l’honneur, le choix de l’honneur dans cette histoire. Loi qu’il avait reçue de son père : les trois préceptes de tout officier de marine sont : … je ne me souviens plus, sinon le dernier : « les matelots tu respecteras ! ».

Mais je le voyais, l’honneur est comme réversible, et s’il peut conduire à être honoré, il peut aussi conduire aux déshonneurs. La loi de l’honneur, qui vient des pères, est donc équivoque. L’honneur, ne conduit pas toujours aux honneurs.
- Mais aussi le fait qu’à la suite d’une certaine impatience (pourquoi me montre-t-il tout cela ? quel est le sens de toute cette affaire ? ne peut-on en venir aux questions importantes ?) la réponse me venait simplement et que celle-ci était dans la bouche de la guide. « Tout vient à point pour qui sait attendre » comme dit le dicton français. C’est le parcours qui était significatif, ou le passage d’un moment d’ennui, relié à des questions sûres d’elles-mêmes et un peu précipitées, et enfin à la compréhension de la réponse. Parcours très simple très scolaire pour finir, ou du moins tel que l’on peut le rêver pour l’école.
- Et puis, et c’est un complément du point précédent, cette équivoque sur la notion de réhabilitation, où je saisissais une différence de culture historique par un usage différent du vocabulaire.
En tout ceci il y avait une façon très ouverte, non pédagogique, aléatoire, de prendre les questions, de leur répondre telles qu’elles étaient. Faut-il expliquer ce dernier point par le fait que cette femme guide était une ancienne enseignante des écoles, et avait pris l’habitude de simplement répondre à toute question, quelle qu’elle soit, sans se préoccuper de savoir si c’est une bonne ou une mauvaise question, mais disant simplement ce qu’elle savait. Tu la poses, je te réponds, et voilà tout, et cela peut continuer. Des enfants posent des questions, on leur répond, comme on sait. Ni plus, ni moins. Cela suffit.
Un pope (extra)ordinaire.

Ensuite nous sommes allés à l’église. Une église consacrée à l’icône de la Marie de Kazan.

Le pope vient nous ouvrir ; manifestement Natalya avait été le chercher.

Il nous fait entrer.
Quelques mots sur la liste des noms de tous les marins du navire sabordé. Un câble qui fut béni. Je ne sais quelle question je pose ; je crois que je m’étonne que le musée continue ici.
Il a du repérer chez moi une forte tête, ou simplement vouloir jouer son rôle de pope auprès d’un étranger.
Il me demande si je connais Nicolaï, et je réponds que non. Et manifestement cela le surprend, l’étonne ; j’aurais dû le connaître (j’apprends ensuite que c’est un saint très célèbre et essentiel pour les orthodoxes). Il me demande si je reconnais la croix de St André. Là je dis oui.
Auparavant il m’avait demandé si j’étais catholique ou protestant. Je n’avais pas osé répondre que j’étais athée.
A un moment, il me prend les mains, que je devais avoir derrière mon dos, et me les mets le long du corps : « les Russes mettent les mains ainsi, le long du corps, et dans une église on entre les mains le long du corps, paumes vers l’avant, manifestant son ouverture et sa tranquillité ». Alors j’ai mis les mains ainsi, non sans un peu d’agacement. Je l’ai senti et je n’ai pas souhaité l’affronter d’une quelconque manière, ou simplement me mettre en face à face. Je l’ai évité, et je crois qu’il l’a compris.
Ainsi les Russes marchent comme des ours, les bras ballants, et il est certain que c’est une autre façon d’être. (J’ai essayé ; ce n’est pas mal après tout, et cela dégage, pour moi-même, une certaine tranquillité et une certaine force, une certaine bonhomie !).
Je sais bien que parfois on peut avoir dans l’idée que tout tient au corps. « Priez et vous croirez » comme disait Pascal si je ne me trompe pas. Et je veux bien aussi que l’on se tienne paumes ouvertes, en signe d’accueil, et pas seulement dans les églises, mais partout, devant les arbres et les oiseaux, devant les humains. Pourquoi pas ? Ce qui n’est pas facile. (Aliocha, le tsarets).
L’important n’est pas là, mais dans la tenue, la posture.
Pourquoi suis-je athée ? Indifférent, si l’on peut dire une telle chose ? Peut-être parce que j’ignore cette expérience de la tenue du corps, cette exigence d’avoir à prendre une certaine pose, bien droite, ferme, et ainsi m’avancer comme cela. Mon esprit compte beaucoup plus, ainsi que le corps érotique qui et tout autre, moins fixe, plus souple, plus inquiet aussi, plus traversé.
A la fin, il m’a demandé mon âge ; il aurait pu être mon père dit-il.

Il m’a un peu parlé de l’église, expliqué par quel miracle l’icône centrale était arrivée là, refaisant une histoire où il était difficile de démêler l’imaginaire et le réel. La rencontre n’eut pas lieu et je l’ai sans doute autant agacé qu’il m’a agacé. Mais qu’avait-il donc vu en moi ?
Cette façon d’entrer directement en matière, physiquement, de vous sermonner et de vous toucher, de s’emparer de votre être, de vous donner la bonne position, de vous questionner de telle façon que l’on sente ses torts, me rappelle certains prêtres de mon enfance et sans doute d’autres hommes de conviction. Vous mettre droit, vous mettre dans le bon chemin, cela commence par la bonne position. Cela me rappelle aussi tel ou tel professeur de boxe, de danse, de je ne sais quoi : tenez la bonne position. S’il y a quelque chose dans ma vie qui m’a été toujours un peu étranger, c’est je crois cela : tenez, prenez la bonne position. Même enfant déjà sans doute cela m’ennuyait et je ne sentais là que de l’amour mal placé. « Tiens-toi droit ! » « Non ». J’ai alors eu ce qui était attendu : la courbure, le difforme, le sans forme. Mais le jeu aussi, l’invention, les surprises.
Galina me dit que c’est sur le tard que cet homme devint pope. Il perdit son fils, il y a longtemps et depuis lors semble-t-il il a consacré toute son énergie à la restauration d’églises. Il en est à sa cinquième me dit-elle.

Cela ne me semble pas une excuse. En revanche, le fait qu’il ait été dérangé, ou que Natalya lui ait demandé d’ouvrir son église pour un étranger, un Français venu de loin, à savoir moi, l’est peut-être. Qu’a-t-il à faire avec un Français agnostique, et pourquoi perdre son temps avec un tel individu ?
((Intermède : Mitia Karamazov)

Ivan Karamazov, dans un dialogue avec son frère Aliocha : « Sais tu ce que je me disais, tout à l’heure : si je n’avais plus foi en la vie, si je doutais d’une femme aimée, persuadé au contraire que tout n’est que chaos infernal et maudit – et fussé-je en proie aux horreurs de la désillusion- même alors je voudrais vivre quand même. Après avoir goûté à la coupe enchantée, je ne la quitterai qu’une fois vidée. D’ailleurs, vers trente ans, il se peut que je la regrette, même inachevée, et j’irai je ne sais où. Mais jusqu’à trente ans, j’en ai la certitude, ma jeunesse triomphera de tout, désenchantement, dégoût de vivre, etc. Souvent je me suis demandé s’il y avait au monde un désespoir capable de vaincre en moi ce furieux appétit de vivre, inconvenant peut-être, et je pense qu’il n’existe pas, avant mes trente ans tout du moins. Cette soif de vivre, certains moralistes morveux et poitrinaires la traitent de vile, surtout les poètes. Il est vrai que c’est un trait caractéristique des Karamazov, cette soif de vivre à tout prix ; elle se retrouve en toi, mais pourquoi serait-elle vile ? Il y a encore beaucoup de forces centripètes sur notre planète Aliocha. On veut vivre, et je vis, même en dépit de la logique. Je ne crois pas à l’ordre universel, soit ; mais j’aime les tendres pousses au printemps, le ciel bleu, j’aime certaines gens sans savoir pourquoi. J’aime l’héroïsme, auquel j’ai cessé de croire depuis longtemps, mais que je vénère par habitude. Voilà que l’on t’apporte la soupe au poisson, bon appétit ; elle est excellente, on la prépare bien ici. Je veux voyager en Europe Aliocha. Je sais que je n’y trouverai qu’un cimetière, mais combien cher ! ».)

(Un homme du 18ème siècle)

Ensuite nous avons visité, même pas les restes, car la maison originaire fut détruite eu 19 ème siècle et le domaine détruit, mais la reconstitution de la demeure d’une sorte de savant, écrivain botaniste, médecin certainement philosophe j’imagine, typique en tous les cas du 18ème siècle, et qui se nomme Bolotov.
Plus de 60 volumes à son actif, apparemment sur des objets très divers, mais tout de même beaucoup sur la botanique, la gestion des domaines, la médecine.
Autodidacte en tout, et particulièrement dans les langues. A séjourné en Allemagne, à Königsberg, au milieu de 18ème siècle, auprès du philosophe Sulzer.
L’après midi, il enseignait à ses enfants.
A fondé ce domaine, où il cultivait pommes et poires sur une grande échelle et ce fut un commerce qui lui rapportait gros, au moins assez pour investir et agrandir son domaine et simplement continuer à l’entretenir. Quoiqu’il soit relativement grand, quoiqu’il soit manifestement un premier mode d’exploitation systématique, il reste à « taille humaine ». Il avait aménagé dans son domaine une série de 3 petits étangs où il faisait de la pisciculture. On en voit la reproduction sur le vieux dessin ou carte de l’ensemble du domaine.
Que faut-il voir là, que sommes nous conviés à voir, qu’est ce qui que se construit ici en termes de commémoration ?
Il faut savoir que ce projet, très récent est financé pour partie par l’académie des sciences. Mais qu’est-ce que l’Académie des sciences peut vouloir marquer ici et honorer ? Je ne pense pas qu’il manque en Russie des noms d’hommes ou de femmes scientifiques, même en ce siècle. Et si c’était le cas, si la science en Russie, au 18ème siècle, n’avait pas encore vraiment commencé, pourquoi donc vouloir faire revivre quelque obscur précurseur ?
Bref, et à nouveau, qu’est-ce qui est en jeu dans cette commémoration ?

- Une sorte de modernité heureuse peut-être ? Je parlais plus haut d’un domaine qui demeurait à taille humaine. Qu’est-ce à dire ? Une sorte d’exploitation déjà technico-scientifique, mais sans ….. ? Sans quoi ? La mécanisation ? L’impersonnalité d’un patron qui ne serait même plus patron, mais simple gestionnaire ? L’immensité des exploitations actuelles dont on ne sait plus si ce qui compte c’est encore la valeur d’usage de ce que l’on produit, mais tout autre chose : la richesse que l’on suppose et que l’on a prévue. L’impersonnalité de tous, en fait, qui n’ont plus de rapport à une quelconque terre comme aurait dit Heidegger ? L’image d’une science directement utile, qui n’aurait pas besoin de tous ces laboratoires, constructions désormais fermées et protégées du public, mais qui pourrait se laisser voir et connaître directement ? Même si c’est là un rêve un peu nostalgique, il n’est pas mauvais de montrer que « la science, la technique » a pu aussi être cela. Cela peut laisser espérer que les formes qui sont les siennes aujourd’hui pourraient être contestées, critiquées, et tout particulièrement son grand anonymat et le fait qu’elles doivent se protéger, se fermer sur elle même, ne pas se montrer à un quelconque public. Aujourd’hui, on n’entre plus dans les fermes, et je ne trouve pas cela tout à fait normal.
- Le jardin lui-même peut-être. Les Russes ont un rapport particulier aux jardins me semble-t-il ; aux fleurs qui y poussent, aux quelques légumes qu’ils cultivent pour leur consommation propre ; aux arbres fruitiers. Même aujourd’hui, le goût très partagé et socialement relativement partagé pour les jardins est fort ; les jardins, les plantes, les fleurs, les couleurs, les fruits. Et je crois que par là ce lieu fait écho à eux mêmes et leur parle de ce qu’ils aiment.
- Mais ce qui est certain c’est qu’il construit fort bien l’image d’un 18ème siècle européen, comme je l’ai écrit dans le livre d’or, i.e. d’un lieu où l’on peut à la fois circuler dans un verger, construire un étang, lire et écrire, enseigner à ses enfants, diffuser le savoir, écrire soi même toutes ses expériences, gérer autant qu’apprendre à gérer son domaine et penser que pour cela on sait « l’économie ». Se rendre utile, tout en étant intelligent et bon... C’est très proche des lieux que Rousseau décrivit dans ses confessions et en particulier de son séjour chez Madame de Warens.
Le lieu est en cours d’élaboration. On va bientôt refaire une partie du verger, ainsi que les étangs. On va essayer donc de reconstituer les aspects essentiels du domaine.
Le repas. Natalya

Enfin vint le repas.

J’étais fatigué, j’avais faim après cette matinée de voiture et de visite où toute mon attention avait été captée longuement. Je me le disais à moi-même, ce qui est très rare chez moi qui ne suit quasiment jamais attentif à mon corps, et à ses rythmes. A mes états d’âme, oui certes, parfois trop, et je pourrais bien dire à la suite de Montaigne que si je suis parfois si attentif à mes états d’âme, c’est pour NE PAS savoir être attentif aux variations de mes états corporels ; je veux dire seulement reconnaître lorsque je suis fatigué, lorsque j’ai faim, et changer de rythme. On m’a appris à ne pas me plaindre et toute mon éducation et ma tradition sont coupables ici. Reconnaître la variation de ses états, ce n’est pas être égoïstement sensible à soi, ce n’est pas plus tomber dans l’hypocondrie. C’est plutôt savoir quand il nous est nécessaire de nous arrêter, quand nous sommes fatigués, quant il nous faut nous reposer, quand il nous faut reprendre, repartir, aller vers, nous concentrer.
Nous ne savons plus faire cela en Europe, du moins en France, me semble-t-il. Nul ne veut plus et ne sait plus la fermeté de ces rythmes. On nous dit seulement qu’il faut nous calmer et nous reposer, lorsque nous sommes excités. Ce qui n’a rien à voir avec un savoir des rythmes et le souci de rythmer fermement nos vies. De prendre les devants.
Ainsi avais-je faim et étais-je fatigué. Je m’asseyais à un coin de table, dans l’idée de manger, non dans l’idée que j’allais là voir une chose nouvelle, faire une expérience nouvelle.


J’étais détendu, voyant ces bonnes choses sur la table, confiant en ces personnes que je connaissais, appréciant particulièrement la bonne tête, ronde, joyeuse, et tendre (manifestement aussi plein de tendresse et d’amour filial pour Natalya) du maître des lieux.

J’écoutais plus ou moins, Galina me traduisait plus ou moins, elle même paraissait joyeuse. Comme les autres à la table.
Les zakouskis tous délicieux. Les toasts à la vodka. Sans plus, sans que je me demande si je n’en prenais pas trop. J’avais faim, soif, j’étais bien à cette table et voilà tout.
Sans tout comprendre, je participais de l’atmosphère générale ; on ne s’occupait pas plus de moi que des autres, même si on faisait attention.
J’étais là parmi eux, et ils étaient là comme si je n’avais pas été là, ou plus exactement comme si ma présence, bien qu’elle fut celle d’un étranger, ne leur provoquait nulle tension. Et moi-même, alors que je ne comprenais guère les paroles et les rires, ne ressentait aucune tension de cette incompréhension.
Et effectivement j’eus le sentiment que j’étais parmi eux, dans ces rires, dans ces toasts, dans ces aliments, dans ce milieu, dans ces paroles vives échangées entre des gens heureux d’être là.
Et je crois alors que ce qui vint ensuite fut un peu comme la cerise sur le gâteau, qui à la fois confirme tout ce qui précédait en le portant à une plus haute puissance. Car, dans le cours des échanges, vint, je ne sais comment la question du pourquoi de ces lieux, pourquoi ces lieux multiples de commémoration ? Pourquoi tous ces efforts pour les maintenir et pour en faire naître de nouveaux ? Devinant que Natalya était un peu la chef mais aussi l’âme de tout ce monde, je les interrogeais et je l’interrogeais elle. Qu’est-ce qui est en jeu avec tout cela, pourquoi tous ces efforts pour les musées? Pensait-elle que ces instituions valaient autant ou plus que d’autres? Et là elle me répondit que oui et qu’en effet pour elle c’était le cas, et dans cette réponse elle me fit comprendre que là était bien son combat depuis longtemps et sa croyance. Là je vis ce à quoi elle, et tout ce monde, était attaché, ce à quoi il tenait ; la force de conviction et de désir, et de volonté continue et constante qui, depuis de nombreuses années, les anime, elle et tous les autres. La conviction qu’en effet ce type d’institution, au croisement de personnes exceptionnelles ou de grand talent, de savoirs et d’histoires, de diffusion et du souci d’ouvrir, étaient bien quelque chose comme le solide de leur pays, la solidité de leur pays, plus que tout autre, et plus même que les institutions religieuses, plus même peut-être que les écoles, plus certainement que les institutions politiques.
J’aurais certainement à questionner, interroger plus avant cette conviction ; voire si elle est partagée, comprendre son sens, etc. ,mais d’ores et déjà je vois bien qu’elle est attestée et que j’ai saisi là ce qui anime ces personnes où les tint et les porte dans leur vie. C’est cela que je peux appeler je crois la « cerise sur le gâteau », le fait d’avoir perçu à l’état vif, sur les personnes elles-mêmes, ce à quoi elles tenaient. Et que ce n’était ni leur richesse, ni leur pouvoir. Une telle perception est rare et lorsqu’on peut l’avoir, on sait que l’on est entré un peu dans le pays.
Les gens, les guides

Galina fut mon guide ce jour. Ancienne universitaire en linguistique, elle vécut ensuite longuement à Paris pour s’occuper de formation et d’éducation auprès des enfants russes.
Petite femme d’un certain âge, elle m’apparut tout d’abord dans ce beau blouson de couleur vif orange, de fausse fourrure. Plus tard, je vis qu’en-dessous elle portait des habits beaucoup plus traditionnels : un long cardigan en dentelle de laine, sur un pantalon noir, de longs colliers.
Elle fait partie de la race des guides ivres, comme je l’ai dit de Sergueï plus haut. Elle aussi vit dans des temps différents, et sans doute dans des langues différentes, et l’on sent à chaque instant le flottement. Quoiqu’elle maîtrise parfaitement bien le français, elle est encore hésitante, ou plutôt me demande certains mots, cherche encore. Elle n’a pas, autrement dit, ce défaut commun aux guides, de vouloir assurer de la solidité de leur avoir le natif à qui il s’adresse. Non, elle sait très bien le français, et elle se questionne encore. Et montre par là son désir, ouvert, relativement libre et pas obsessionnel, de la perfection, non sa maîtrise.
Comme elle l’aura dit à un moment, le traducteur traduit les propos et n’est attentif qu’à eux. Aussi ne peut-il être attentif aux idées, et au besoin, aux idées concernant ce qu’il traduit qui lui viennent des commentaires de ceux qu’il traduit. Et c’est là ce qu’elle a dit, en s’en amusant, car elle ne put, au moment où elle me traduisait ce qu’avait dit un des convives, rectifier dans le même temps ce qu’il avait dit, qui comportait une erreur. Ainsi le traducteur est-il déséquilibré, en ce que à la fois il traduit et entend, mais ne peut mentionner ce qu’il entend, sinon ensuite. Double attention en concurrence, double attention en perpétuel désaccord-accord, se suivant l’une l’autre, ne s’égalant jamais. Et manifestement, cette sorte de désaccord lui plaisait, la faisait sourire, bien plus que cela l’inquiétait. Elle était dans cette sorte de désaccord- accord comme elle était non dans le souhait de me traduire tout, mais de me traduire certaines choses qui passaient, soucieuse aussi de participer à cette belle journée elle même, autant que moi j’étais aussi dans le plaisir de cette journée, sans m’obséder de la question de mon étrangeté.

Courte ivresse, liée au plaisir informel de tous.
A un moment, Natalya se leva, marqua la fin, et nous repartîmes en voiture. Je réussis à dire le plaisir de cette matinée et de ce repas, en leur citant ce passage de Gogol qui fut, dans mon adolescence, un de mes premiers appels de Russie.
J’ignorais tout de la Russie et de sa littérature, et c’est pourtant ce passage si fameux de la troïka du héros glissant dans la steppe et finissant par s’envoler, qui marqua durablement mon souvenir : « On dirait qu’une force inconnue vous a pris sur son aile. On vole, et tout vole en même temps : les bornes, les marchands que l’on rencontre assis sur le bord de leur chariot, la forêt des deux côtés, ses sombres rangées de pins et de sapins, le fracas des haches et le croassement des corbeaux ; la route entière vole et se perd dans les lointains. Il y a quelque chose d’effrayant dans ces rapides apparitions où les objets n’ont pas le temps de se fixer : le ciel, les légers nuages et la lune qui passe à travers paraissent seuls immobiles ».
Le 07. 02

Nous voilà reparti. Cette fois c’est Oxana et sa maman qui m’accompagnent.

(A nouveau, ma chance est extraordinaire : pouvoir bénéficier ainsi de guides si différents et si prévenants. J’espère que je la mesure bien et que naît en moi, et dans ce que j’écris dans ce journal, le respect pour ces personnes autant que se développe à travers eux ma connaissance de ce pays. Je dois tout aux deux Natalya, la fille et la mère. L’une tient la maison et le domaine, veille à tout, l’autre va de part le monde, parfait sa formation, fait du commerce, épouse des poètes. Les deux organisent pour moi ce séjour, de loin, telles deux déesses protectrices. Que rêver de mieux ?)
Oxana a séjourné plus de 20 ans en France. Elle est revenue depuis peu à Moscou où elle travaille à la radio, comme journaliste à « La voie de le Russie ». Voix officielle du régime en place !
(Transports)

Rouler carrosse donc. Et cette fois-ci dans une magnifique Volvo, qui possède ce que je n’avais jamais connu auparavant, à savoir un fauteuil chauffant, non par le dos, mais par le bas. On a donc les fesses au chaud. Un peu inquiet de cette montée de chaleur, il me faut avouer que j’ai coupé le chauffage. Elle me dit que comme elle est une petite femme (pas si petite me semble-t-il) elle aime bien cette voiture car elle est en position haute et surtout parce qu’ainsi on la respecte sur la chaussée. Il ne vaut donc mieux pas avoir en Russie, une vieille Lada cabossée ; personne ne vous laissera passer.
Les Russes, aiment bien les voitures confortables et aiment bien aller vite sur les routes. Déjà donc Gogol l’avait bien compris (voir la journée du 05). Aujourd’hui, peut-être aurait-il apprécié cette Volvo.
Et je comprends là à nouveau, comme j’avais commencé à le comprendre au Brésil et à Sao Paulo, que les humains ont manifestement un goût des voitures et des transports en général. A Sao Paulo ils passent 3 ou 4 heures par jour dans les embouteillages et si bien sûr ils s’en plaignent, en même temps ils en parlent constamment, les émissions de radio se calent sur cette réalité, comme si le transport, le temps de transport prenait pour finir une consistance propre, que n’était pas simplement en question ici son caractère de moyen, mais plutôt sa dimension plaisante.
Pour expliquer ce goût des transports et ce que nous y cherchons, on peut bien penser à la vitesse. Quelques spécifiques excitations, non tant de danger, que de maîtrise de soi dans le danger. Tout simplement le plaisir de la vitesse dont, pour des raisons assez claires, nous sommes aujourd’hui frustrés alors que la voiture l’avait prodigieusement rallumé et développé, après le cheval. Maintenant semble-t-il, nous devons en céder sur ce plaisir, en trouver un autre. Au moins pour les voitures. Car pour le train c’est comme on sait autre chose. A qui fera-t-on croire que le goût de la vitesse se développe pour des raisons utilitaires ? En quoi gagner une demi-heure de temps entre Paris et Rennes est-il « vraiment » important et pour qui ? Non, Nietzche avait raison sur ce point : l’utile n’est pas la fin, mais, disait-il, la poursuite de quelque folie.
Mais outre la vitesse, ce qui est en question est le plaisir que nous éprouvons, tous, à être transportés, sans trop avoir quelque chose à faire, une sorte de temps vide et sans destination propre où nous pouvons un peu rêvasser et avoir le plaisir de ne penser à rien. Un temps de suspens et de portage, qui fut celui du berceau. Le confort.
Et c’est bien une expérience que pour ma part je connais, dans les trains, que je prends fréquemment, et qui offrent un temps un peu indéterminé et de choix : un peu de ceci, un peu de cela, un peu de travail, un peu de rien, un peu de parlotte, un peu de travail. Tantôt, tantôt. Esprit vide, flottant, esprit occupé, vif. C’est ainsi le temps des rencontres.

Certes, les gens manifestent leur mécontentement lorsque les trains ou les métros ont du retard mais je crois qu’ils ne seraient pas forcément loin d’apprécier ces retards, et de continuer ainsi ce doux état de conduite, d’être transportés.
Dans les voitures, le train ou le métro, il est possible que certains s’arrangent au fond très bien de ces temps : téléphone, parlotte, maquillage, se curer les dents ou le nez, mettre une musique que l’on aime, l’éteindre, grogner contre les autres et l’administration, ouvrir son journal et le refermer ; poser son regard sur la fenêtre et voir les reflets ; sommeiller, se détendre. Un peu de ci, un peu de ça. Voilà tout.
Et même je crois le plaisir lié à la foule, au fait d’être comme à nouveau porté par le courant de gens qui vont dans la même direction, prennent les mêmes escaliers. Il y a là un plaisir spécifique, quoique l’on en dise, un plaisir lié au sentiment d’être pris dans une masse fluide comme aurait dit E. Canetti.
Et il faut rajouter aussi, le plaisir pris à ce temps intermédiaire entre le travail et la famille, qui sont pour la plupart du temps, et en particulier « pour les femmes-qui-le-rappellent-aux-maris », des temps d’obligation : le travail, les collègues, mais aussi les enfants, l’élevage, les courses, les soucis et discussions. Dans les transports nous sommes loin de toute obligation. Nous sommes dégagés un court moment de toute obligation, et pourtant sans avoir à dormir. Juste somnoler. Nous ne sommes bien que dans ces temps de passage, même si nous en râlons.
Bref, le mouvement, le déplacement, les transports ont une autre dimension qu’une dimension strictement utilitaire. Ils ne sont pas que des moyens à notre disposition qui devraient pour finir être réduits au minimum. Il y a un plaisir à être dans les transports, et même dans les encombrements. Il y a un plaisir de ce temps là, où l’on récupère une certaine jouissance de soi-même.
Ce plaisir est certainement plus visible et palpable lorsque les trains vont relativement vite, et de même les voitures ; lorsqu’ils sont occasion de rencontres rapides et de parlotte.
C’est dans le mouvement que nous sommes vraiment, et nous nous sentons vraiment heureux. Et pour ma part l’œuvre, et d’abord l’écriture doit être un tel mouvement. Ce journal même n’a pas d’autre sens. Les écrivains que j’aime sont des écrivains galopants (Montaigne, Nietzche et même Hegel en fait et bien sûr Deleuze, Rancière, et bien sûr romanciers et poètes).
Et si j’élargis les choses, si j’élargis cette image du transport à l’humanité même, alors j’ai bien quelque chose comme une humanité plus gaie et plus joyeuse, qui n’est autre, me semble-t-il, que celle que Nietzsche nous souhaitait et voulut pour nous. Toute la question, est de savoir comment l’on s’y tient, et comment l’on peut refaire ce mouvement.
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