Préface de Jack London








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Un décoré de la « Victoria Cross »


Il n’est pas facile de se faire admettre dans un asile. J’ai déjà fait deux essais infructueux, et je vais bientôt en faire un troisième. La première fois, je me suis mis en piste à sept heures du soir, avec quatre shillings dans ma poche. J’ai donc commis deux erreurs. Tout d’abord, celui qui cherche à se faire admettre dans un asile doit être vraiment indigent, et, comme il est sujet à une fouille rigoureuse, il doit absolument ne rien avoir sur lui – quatre pence (quatre shillings, à plus forte raison) sont largement suffisants pour lui barrer la porte. Ensuite, j’ai commis la faute d’arriver trop tard. Sept heures du soir, c’est une heure bien trop tardive pour un pauvre en quête d’un lit.

Pour l’édification des populations bien pensantes et innocentes auquel ce livre s’adresse, je vais expliquer ce qu’est un asile de nuit. C’est un établissement où l’individu, sans foyer, sans lit, et sans argent, peut éventuellement, s’il en a la chance, faire reposer ses vieux os fatigués, et puis, le lendemain, travailler comme terrassier pour payer ce repos.

Mon second essai pour entrer à l’asile avait commencé sous de meilleurs auspices. Je m’étais mis à l’œuvre dès le milieu de l’après-midi, flanqué de mon bouillant jeune socialiste et d’un autre ami, avec pour tout viatique trois pence. Ils m’amenèrent à l’asile de Whitechapel, que je reconnus de loin. Il était cinq heures et quelques minutes, mais déjà une queue longue et mélancolique s’était formée, elle s’étendait au-delà du coin de la rue et allait se perdre dans le lointain.

C’était un spectacle très triste que celui de ces hommes et de ces femmes qui attendaient dans la grisaille froide de la fin de la journée, qu’on veuille bien leur donner un abri pour la nuit, et je dois avouer que ce courage faillit me manquer. Tel le petit garçon à la porte du cabinet du dentiste, je me découvris soudain des centaines de bonnes raisons pour m’enfuir. Quelques signes de cette lutte intérieure avaient dû percer sur mon visage, car l’un de mes deux compagnons me dit : « N’aie donc pas peur, vieux... tu es d’une trempe à faire cette expérience. »

Certainement, j’étais de cette trempe, mais je devins subitement conscient que même les trois pence que je possédais constituaient un trésor par trop royal pour la foule où je me trouvais, et, afin de supprimer toute cause d’inutile jalousie, je vidai complètement ma poche. Cela fait, je dis au revoir à mes deux compagnons, et le cœur battant un peu plus que de coutume, je me laissai aller au bout de la rue, et pris ma place dans la queue. Cette queue de pauvres gens qui chancelaient au bord de leur descente vertigineuse vers la mort paraissait, de loin, lamentable. Elle l’était encore plus que je ne me l’étais imaginé.

À côté de moi, il y avait un homme gros et court. Encore frais et gaillard, bien que très âgé, il avait la peau rugueuse et tannée des gens qui ont sué longtemps les coups du soleil et de la mer. On ne pouvait s’y tromper, c’était un vieux marin. Immédiatement, je me remémorai quelques fragments du « Galérien », de Kipling :

« Par la marque sur mon épaule, et la plaie de l’acier tenace

« Par la trace du fouet et les cicatrices qui ne guériront jamais

« Par mes yeux vieillis à scruter le soleil sur la mer

« Je suis bien payé de ce que j’ai fait... »

Vous allez voir que mes déductions étaient on ne peut plus correctes, et ces vers on ne peut plus appropriés.

« Je commence à en avoir plein le dos », se plaignait-il à son voisin. « Je vais me payer un gars, un de ces soirs, et je vais me faire coffrer pendant une quinzaine. Là, au moins, j’aurai un bon lit, et, sans m’en faire, je toucherai une meilleure croûte que celle qu’on a ici. La seule chose qui me manquera c’est mon tabac ! » – il prononça ces derniers mots après coup, avec une nuance de regret et de résignation dans la voix.

« Ça fait maintenant deux nuits que je dors dehors, ajouta-t-il, et avant-hier je me suis fait tremper jusqu’aux os, ça ne peut pas durer comme cela. Je commence à me faire vieux, et un de ces quatre matins, ils vont me trouver mort sur le trottoir. »

Il se tourna vers moi avec une sourde colère : « Ne te laisse pas vieillir, mon petit 1. Meurs quand tu es encore jeune, sinon tu deviendras comme moi, je t’assure ! J’ai quatre-vingt-sept ans, et j’ai bravement servi mon pays. Trois galons et la « Victoria Cross », et voilà tout ce que j’en retire ! Je préférerais être mort, oui, mort et enterré ! La mort n’arrivera jamais assez vite, c’est moi qui te le dis ! »

Ses yeux se voilèrent de larmes, mais avant que l’autre homme n’ait pu commencer à le réconforter, il fredonna un joyeux refrain de matelot, prouvant ainsi que le parfait désespoir n’est pas de ce monde.

Encouragé par les uns et les autres, voici l’histoire qu’il nous raconta tandis qu’il attendait dans la queue pour l’asile, après avoir couché dans la rue deux nuits de suite.

Tout gamin, il s’était enrôlé dans la marine britannique, et avait fidèlement servi pendant plus de quarante ans. Les noms, les dates, les commandants, les ports, les bateaux, les combats et les batailles, tout cela coulait de ses lèvres comme d’une source intarissable, mais je suis incapable, naturellement, de me souvenir de tous ces détails, car il est difficile de prendre des notes à la porte d’un asile de nuit. Il avait fait « la Première Guerre de Chine », comme il se plaisait à le dire, s’était engagé dans la Compagnie de l’Est de l’Inde, et avait servi dix ans là-bas. Puis il était retourné aux Indes avec la flotte anglaise, au moment de la mutinerie. Il avait aussi fait la guerre de Birmanie et celle de Crimée, et avait eu l’honneur de combattre et de travailler sous pavillon anglais dans presque tous les coins du monde.

Et puis la catastrophe s’était produite. C’était probablement une toute petite cause qui avait été la raison de tous ses ennuis. Le lieutenant avait-il mal digéré ce jour-là, ou bien s’était-il peut-être couché trop tard la nuit précédente, ou encore avait-il des dettes criardes qui le préoccupaient, ou bien le commandant lui avait-il parlé rudement – quoi qu’il en soit, pour une cause ou pour une autre, ce jour-là, le lieutenant était de fort méchante humeur. Le matelot, comme les autres, était occupé à manœuvrer les cordages à l’avant du navire.

Je vous prie de noter que notre matelot avait loyalement servi plus de quarante ans dans la marine, qu’il avait obtenu trois galons et la Victoria Cross pour s’être distingué dans une bataille – ce n’était en aucun cas un mauvais marin. Mais le lieutenant, mal luné, le traita d’un nom... eh bien, pas très joli, naturellement, et qui faisait référence à sa mère. Quand j’étais petit on se battait comme des chiffonniers si l’un d’entre nous proférait une telle insulte à l’égard de la mère d’un autre, et beaucoup sont morts, dans le pays d’où je viens, pour avoir traité d’autres gens de ce nom.

Bref, le lieutenant appela comme cela le matelot. Juste à ce moment, et par un malheureux hasard, le matelot tenait dans ses mains une barre de fer. Sans même réfléchir il en assena un coup sur la tête du lieutenant, qui dégringola dans les cordages et piqua une tête par-dessus bord.

Et alors, selon les propres termes de notre homme : « Je me suis rendu compte de ce que j’avais fait. Je connaissais les lois, et je me suis dit en moi-même : « C’en est fini, mon vieux Jack, tu es dans une sacrée mélasse ! » Je sautais dans l’eau après lui, mais mon cerveau me commandait de nous noyer tous les deux. C’est ce que j’aurais dû faire, ça, vous pouvez me croire, si le canot du navire amiral n’avait fait marche sur nous. Il est arrivé juste au moment où nous remontions vers la surface ; moi, je tenais le lieutenant, et lui flanquais de grands coups de poing pour le faire couler – c’est ce qui m’a perdu. Si je n’avais pas été en train de le battre, j’aurais pu prétendre que, voyant ce que j’avais fait, j’avais sauté à l’eau pour le sauver. »

Puis ce fut la cour martiale, ou bien un tribunal qu’on appelle d’un tout autre nom parmi les gens de mer. Il connaissait par cœur la sentence, mot pour mot, comme s’il l’avait apprise et se l’était récitée avec rancœur maintes et maintes fois. Et voilà, à cause de la discipline et du respect dû à des officiers qui ne se conduisent pas toujours en gentlemen, le châtiment d’un marin qui s’était conduit comme un homme. Il avait été dégradé, réduit au rang de simple matelot, privé de la part de butin qu’on lui devait, et de tous ses droits à la retraite. On lui avait enlevé aussi sa Victoria Cross. Puis on le renvoya de la marine avec un bon certificat (parce que c’était sa première faute), cinquante coups de lanière et deux ans de prison.

« J’aurais bien voulu me noyer ce jour-là, Dieu m’est témoin que j’aurais bien voulu me noyer ce jour-là ! » fit-il en guise de conclusion. La queue avait avancé, nous étions déjà de l’autre côté du coin.

Enfin, nous aperçûmes la porte par laquelle les pauvres étaient admis par petits groupes. Là, j’appris une chose qui ne laissa pas de me surprendre : comme on était mercredi, aucun d’entre nous ne serait relâché avant vendredi matin. En clair, et vous, les fumeurs de tabac, vous me comprendrez. Cela voulait donc dire que nous ne pourrions emporter notre tabac. Il nous fallait y renoncer à la minute même où nous entrerions. Selon certains on rendait quelquefois le tabac à la sortie de l’asile ; d’autres fois, il était détruit.

Le vieil homme de la mer me donna un bon exemple : il ouvrit sa blague, en vida le contenu (une pitoyable quantité de tabac) dans un petit bout de papier. Il plia ensuite le tout très soigneusement, tassa le tabac dans le papier, puis installa le petit paquet ainsi fait dans sa chaussette, à l’intérieur du soulier. J’en fis autant, et plaçai mon tabac dans ma chaussette. Quarante heures sans tabac est un supplice intolérable, tous les fumeurs de tabac en conviendront – Petit à petit, la queue avançait, et nous approchions lentement mais sûrement du guichet. Comme nous passions devant la grille en fer, un homme apparut juste sous nos yeux, et le vieux marin lui demanda :

« Combien y a-t-il encore de places ? »

« Vingt-quatre », lui répondit-on.

Nous jetâmes un regard anxieux devant nous, et nous mîmes à compter. Il y avait trente-quatre pauvres bougres qui nous précédaient. La déception et la consternation se dessinèrent sur tous les visages autour de moi. Il est très désagréable, quand on a faim et qu’on n’a pas d’argent, d’envisager de passer la nuit à la belle étoile. Mais, contre toute évidence, nous nous prîmes à espérer jusqu’au moment où, lorsqu’il n’y eut plus que dix personnes, le portier nous renvoya tous.

« Complet ! » – ce fut là son seul mot. Il fit claquer la porte en la refermant.

Comme un éclair, en dépit de ses quatre-vingt-sept ans, le vieux matelot se mit à détaler de toutes ses forces dans l’espoir insensé de trouver un abri autre part. Moi, je restai à discuter avec deux autres hommes qui avaient l’expérience des asiles de nuit ; ils en connaissaient un où nous pourrions aller nous présenter. Ils tombèrent d’accord sur l’asile de Poplar, à trois milles de là, et nous nous mîmes en route.

Comme nous tournions le coin de la rue, l’un d’entre eux fit : « J’aurais bien pu rentrer dans cet asile, aujourd’hui – je suis arrivé à une heure, juste au moment où la queue venait de se former. Mais il y a les favorisés, toujours les mêmes, et on les laisse entrer tous les soirs. »

VIII



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