Préface de Jack London








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Ceux qui côtoient l’Abîme


Ma première impression sur l’est de Londres avait, naturellement, été bien générale. Plus tard, les détails me sont apparus, et j’ai pu trouver, çà et là, dans ce chaos de misères, de petites oasis où régnait un certain bonheur. J’ai découvert des rangées de maisons dans de petites rues écartées, habitées par des artisans qui arrivent à y avoir un semblant de vie de famille. Le soir, on peut les voir assis sur le seuil de leurs portes, la pipe aux lèvres et des bambins sur leurs genoux, tandis que leurs femmes bavardent entre elles, heureuses, et que les rires fusent de toute part. Le bonheur de ces gens est manifestement très grand, car, en comparaison de la misère qui les entoure, ils sont dans l’aisance.

Mais quand on va au fond des choses, on se rend compte que ce bonheur est très triste, c’est une joie animale, le contentement de l’estomac bien rempli. Le caractère dominant de leur existence, c’est le matérialisme – ils sont stupides, lourds, et dépourvus de toute imagination. L’Abîme semble exhaler vers eux une atmosphère abrutissante de torpeur, qui les enveloppe et les étouffe. La religion même ne les atteint pas et, au-delà, ne leur apporte ni crainte ni réconfort. Ils ne s’en préoccupent pas et se contentent de ne demander à l’existence que la joie du ventre plein, la petite pipe du soir, et le verre d’half-and-half. Et ils sont contents avec ça.

Ce ne serait pas trop mal pour eux, si tout se résumait dans ces petites joies. Mais ça n’est pas le cas : la torpeur satisfaite dans laquelle ils se plongent est une sorte de paralysie implacable qui précède l’anéantissement. Ils ne font aucun progrès, et, dans leur cas, ne faire aucun progrès, c’est reculer et tomber dans l’Abîme. Ils commencent à vaciller dans leur propre temps de vie, et la chute sera complète lorsqu’on en viendra à leurs enfants, et à leurs petits-enfants. L’homme obtient toujours moins que ce qu’il demande, et comme dans leur propre cas ils ne demandent que le minimum, le peu qu’ils reçoivent ne peut absolument pas les sauver.

La vie dans une grande ville ne peut être qu’artificielle, pour l’homme, même dans les meilleures conditions. Mais à Londres on est tellement loin de la normale que l’ouvrier et l’ouvrière ne peuvent y résister, leurs corps et leurs âmes sont sapés par d’implacables et incessants courants, qui les détruisent jusqu’au bout. Leurs forces, tant physiques que morales, sont anéanties ; et le bon ouvrier, celui qui vient de débarquer de sa terre natale, se transforme, dans la première génération citadine, en un mauvais ouvrier. Puis, dans un second stade, il perd toute énergie, tout esprit d’initiative, et se trouve alors incapable de s’atteler aux besognes que son père faisait normalement, il est alors mûr pour prendre le chemin de l’abattoir, tout au fond de l’Abîme.

Et s’il n’y avait pas d’autre cause, l’air même qu’il respire (et dont il ne s’échappe jamais) est suffisant pour l’affaiblir physiquement et mentalement, et le rendre incapable de rivaliser avec l’immigration nouvelle des campagnes vers Londres, qui, elle, arrive fraîche et dispose. Elle vient vers la ville pour détruire, mais sera détruite à son tour.

Ne parlons pas des germes de maladies qui flottent dans l’atmosphère londonienne ; occupons-nous seulement des fumées qui s’y trouvent en permanence. Sir William Thiselton-Dyer, conservateur des jardins de Kew, a étudié cette fumée qui recouvre les plantes : selon ses calculs, il ne se dépose pas moins de six tonnes de matière solide, en particulier de la suie et des hydrocarbones goudronneux, par quart de mille carré, chaque semaine, dans Londres et dans ses faubourgs. C’est l’équivalent de vingt-quatre tonnes par semaine et par mille carré, soit mille deux cent quarante-huit tonnes par an et par mille carré. Sur la corniche au-dessous du dôme de la cathédrale St. Paul, on a récemment fait apparaître un dépôt de sulfate de chaux cristallisé. Ce dépôt s’était formé par l’action de l’acide sulfurique contenu dans l’atmosphère sur le carbonate de chaux de la pierre. C’est cet acide sulfurique que respire constamment l’ouvrier londonien, tous les jours et toutes les nuits de sa pauvre vie.

Il est bien évident que, dans ces conditions, l’enfant ne peut que se transformer en un adulte dégénéré, sans aucune virilité et sans force. C’est une race perdue aux genoux cagneux et à la poitrine étriquée, qui s’affaiblit et s’écrase dans la lutte brutale pour sa survie, tandis qu’elle est opposée aux légions envahissantes qui déferlent de la campagne. Les cheminots, les transporteurs, les conducteurs de bus, les porteurs de céréales et de bois, tous ceux enfin dont le travail nécessite une certaine force physique, sont recrutés parmi les nouveaux arrivants de la campagne. Rien que dans la Police Métropolitaine, on trouve, en gros, douze mille campagnards contre trois mille vrais Londoniens.

On est donc amené à conclure que l’Abîme n’est qu’une vaste machine à détruire les hommes, et lorsque je longeais ces petites rues écartées où les artisans repus passent les soirées sur le seuil de leurs portes, j’avais pour eux bien plus de pitié que pour ces quatre cent cinquante mille épaves déjà condamnées par l’Abîme, qui se meurent sur le bord de la fosse. Eux, au moins, meurent, c’est un fait acquis, tandis que les autres devront encore subir les longs tourments préliminaires à leur agonie, pendant deux, ou même trois générations.

Ils possèdent pourtant en eux toute la qualité de la vie, toutes les possibilités humaines, qui, sous des conditions normales, les feraient s’épanouir et donneraient naissance au cours des siècles, à des grands hommes, à des héros, et à des savants qui rendraient tout meilleur rien que par leur simple présence.

J’ai longuement parlé avec une femme qui représentait très exactement ce type de gens qui avait dû abandonner la petite maison qu’ils avaient dans l’une de ces rues isolées, et s’étaient alors retrouvés sur le chemin glissant de l’Abîme. Son mari était ajusteur, membre du Syndicat des Mécaniciens. Il était incapable de conserver un emploi régulier, et j’en avais déduit qu’il devait être un bien médiocre ouvrier, ou bien qu’il ne possédait même plus l’énergie et l’esprit d’entreprise nécessaires pour obtenir du travail et le garder.

Le couple avait deux filles, et tous les quatre vivaient dans une sorte de niche qu’on appelait « la chambre » par décence, et pour laquelle ils payaient sept shillings par semaine. Il n’y avait pas de poêle ; ils faisaient cuire leurs repas sur un petit réchaud bien sommaire placé dans la cheminée. Comme ils n’avaient pas de répondant, ils n’avaient pas le gaz à discrétion, et la compagnie leur avait installé un appareil fort ingénieux : en glissant un penny dans la fente de ce compteur, le gaz arrivait ; lorsque la valeur équivalente à ce penny était épuisée, le gaz se coupait automatiquement. « Le penny s’en va à toute vitesse, expliquait la bonne femme, et la cuisine est toujours à moitié cuite ! »

La faim était leur lot, à tous les quatre, depuis des années. D’un bout du mois à l’autre, ils se levaient de table avec la faim au ventre, prêts à recommencer un autre repas. Une fois qu’on a mis le pied sur la pente fatale, la sous-alimentation chronique est un facteur de dévitalisation, et la descente se fait encore plus rapide.

Pourtant cette femme était une bonne travailleuse. De quatre heures et demie le matin jusqu’à la dernière lueur de la nuit, elle s’esquintait, comme elle le disait, à coudre des jupes de drap, doublées et à deux volants, pour sept shillings la douzaine. Vous avez bien lu, douze jupes doublées et à deux volants pour sept shillings seulement, soit un dollar soixante-quinze, quatorze cents trois quarts par jupe.

Le mari, pour travailler, devait être membre d’un Syndicat ; il payait pour cela un shilling et six pence toutes les semaines. À la fin des grèves il avait pu reprendre son travail, et c’est dix-sept shillings qu’on avait exigés de lui, pour les mutuelles des grévistes.

On avait placé l’aînée des deux filles comme apprentie chez une couturière, et elle gagnait un shilling et six pence par semaine, (trente-sept cents et demi) soit un peu plus de cinq cents par jour. Lorsque vint la morte-saison on la congédia sans autre forme de procès. En l’embauchant à un salaire aussi bas, on lui avait bien dit qu’elle était là pour apprendre un métier, et qu’elle serait augmentée. Elle alla travailler ensuite dans un magasin de bicyclettes pendant trois années, au salaire de cinq shillings par semaine. Elle parcourait trois kilomètres pour se rendre à son travail, autant pour en revenir, et on la mettait à l’amende si elle arrivait en retard.

Pour l’homme et pour la femme, la partie était jouée, ils avaient perdu prise et perdu pied, et leur chute dans la fosse était inévitable. Mais que faut-il donc penser des filles ? Elles vivaient dans cette porcherie qu’on osait appeler une chambre, s’affaiblissant de jour en jour à cause de la malnutrition chronique qui était leur lot ; diminuées moralement et physiquement, quelles chances avaient-elles d’échapper à cet Abîme auquel leur naissance les destinait ?

Au moment où j’écris ces phrases, le silence a été troublé par une bagarre sans merci, dans la cour qui se trouve à côté de la mienne. Lorsque j’en ai entendu les premiers cris, je les ai pris pour des aboiements de chiennes en furie, et il m’a bien fallu quelques minutes pour réaliser qu’il s’agissait bien de glapissements d’êtres humains, et que c’étaient des femmes qui poussaient d’aussi horribles cris.

Des femmes saoules qui se battent ! Ce n’est déjà pas très réjouissant à imaginer, mais c’est encore bien pire de les entendre. Voilà, à peu près, ce que ça donnait :

Tout d’abord un caquetage incohérent, hurlé à perdre haleine par plusieurs gosiers. Puis une accalmie, dans laquelle on entendit la voix d’un enfant qui pleurait, et celle d’une jeune fille en larmes, qui tentait d’intercéder. Puis les hurlements stridents d’une femme : « Tu m’as frappée ! Tu viens de me frapper ! » et puis vlan ! Le défi est accepté et la bagarre recommence de plus belle.

Les fenêtres de l’arrière-face des maisons qui surplombent la scène sont garnies de spectateurs enthousiastes. Le bruit des coups et l’éclat des jurons, qui faisaient se figer mon sang dans mes veines, parviennent jusqu’à mes oreilles. Heureusement pour moi, je ne peux pas voir les combattantes.

De nouveau une accalmie, et puis : « Veux-tu bien laisser cet enfant tranquille ! » L’enfant, un petit bébé, hurle de terreur. « Très bien ! » répète inlassablement la femme, et au plus fort du combat, la partie adverse s’égosille en menaçant vingt fois : « Je m’en vais te balancer ce pavé sur la tronche » – et c’est évidemment ce qui se produit, à en juger par les hurlements qui s’ensuivent.

Une nouvelle accalmie. L’une des mégères est temporairement hors de combat et s’efforce de reprendre haleine. La voix enfantine continue à brailler, mais sur un ton plus bas, maintenant, et avec des signes manifestes de fatigue.

Puis les hurlements recommencent de plus belle, un peu comme ceci :

« Oui ? »

« Oui ! »

« Oui ? »

« Oui ! »

« Oui ? »

« Oui ! »

« Oui ? »

« Oui ! »

Les affirmations étant venues en nombre suffisant de la part de chacune des belligérantes, le conflit reprend à qui mieux-mieux. L’une des combattantes vient d’obtenir sur l’autre un avantage décisif, je m’en rends compte à la façon dont l’autre se met à hurler : « À l’assassin ! » Ces cris s’étranglent et meurent dans sa gorge qui râle, probablement sous la pression d’une poigne puissante.

De nouvelles voix se font entendre – et puis c’est l’attaque par le flanc. L’étranglement semble soudain se desserrer, comme en témoignent les cris d’« À l’assassin » qui cisaillent l’air une octave au-dessus. Le vacarme devient alors assourdissant, et la mêlée est générale.

Quatrième accalmie. Une nouvelle voix, celle d’une jeune fille, crie au moins cinq fois : « J’m’en vais au secours de ma mère. » « J’fais de mon mieux, j’voudrais bien vous y voir ! » Le combat reprend, les mères, les filles, et tout le monde s’en donne à cœur-joie. J’entends ma logeuse qui appelle sa petite fille, installée sur les escaliers de l’arrière, et j’en viens à me demander quel pourra bien être le résultat – sur son éducation – de tout ce qu’elle vient d’entendre.

VI



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