Préface de Jack London








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Ma chambre et quelques autres


Si l’on voulait bien se rendre compte qu’elle était située dans l’East End, la chambre, que je louais six shillings, ou un dollar et demi par semaine, n’était pas une si mauvaise affaire. Pour un Américain, elle paraissait grossièrement meublée, inconfortable et minuscule. Et lorsque j’eus ajouté à son piètre ameublement une table pour ma machine à écrire, il me fut presque impossible de m’y retourner. Au mieux, je rampais par une sorte de marche vermiculaire qui exigeait de moi une grande dextérité et beaucoup de présence d’esprit.

M’étant installé, ou plutôt ayant déposé mes menus objets, j’enfilai mes vêtements de gueux, et sortis faire un petit tour. Comme toute cette histoire d’appartements était encore bien fraîche dans ma mémoire je me mis à les regarder avec plus d’intérêt, en me plaçant dans l’hypothèse que j’étais un jeune homme pauvre, marié et père d’une nombreuse famille.

Les maisons à louer étaient rares et très espacées. Tellement éloignées les unes des autres, qu’après avoir parcouru plusieurs miles en zig zags sur tout un quartier je n’étais pas plus avancé. Je n’avais pas pu trouver une seule maison à louer – preuve indiscutable que le quartier était « saturé ».

Bien sûr le jeune homme pauvre et chargé de famille que je prétendais être n’avait aucune chance de trouver une maison à louer dans cette région si peu hospitalière. Je me rejetai donc sur les chambres, non meublées, où il me serait possible de loger ma femme, mes gosses et mon mobilier. Il n’y en avait pas beaucoup, mais j’arrivai à en découvrir quelques-unes. C’étaient en général des chambres seules qu’on me proposait, et que l’on devait considérer comme bien suffisante pour toute la famille d’un pauvre diable, pour s’y loger, cuisiner, manger et y dormir. Lorsque je demandais s’il y avait deux chambres, les sous-loueurs me regardaient de la même manière insolite, je pense, qu’un des personnages d’Oliver Twist lorsque ce dernier redemandait à manger.

On estimait qu’une chambre devait être suffisante pour y loger un homme pauvre et toute sa famille, et j’appris même que plusieurs familles, qui occupaient des pièces uniques, avaient tellement de place disponible qu’on leur attribuait en plus un ou deux locataires supplémentaires. Lorsque l’on sait que de telles chambres se louent de trois à six shillings par semaine, il faut bien admettre qu’un locataire, chaudement recommandé, peut avoir une petite place sur le plancher pour, disons, huit pence à un shilling. En y ajoutant quelques shillings supplémentaires, il est également possible de prendre sa pension chez son sous-loueur. Je ne me suis pas renseigné sur ce sujet, ce qui est une fâcheuse erreur de ma part, surtout si l’on sait que je faisais toutes ces démarches en me faisant passer pour un père de famille nombreuse.

Il n’y avait pas de tub dans les maisons que j’ai visitées, mais on m’a affirmé que c’était la règle générale dans les milliers de maisons que j’ai vues. Dans ces conditions, avec ma femme, mes gosses et un ou deux locataires supplémentaires, mal logés dans une pièce trop étroite, le simple fait de se laver dans une cuvette en étain aurait été une opération impraticable. Par contre, on économisait sur le savon, et c’était là tout bénéfice. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, et le bon Dieu est toujours dans les cieux.

Je ne louai donc aucune chambre, et retournai dans la mienne, dans la rue de Johnny Upright. En pensant à ma femme, mes gosses et aux sous-locataires, et à toutes ces petites cages à poules qu’on m’avait proposées et où j’aurais dû accommoder tout mon monde, ma vision des choses s’était modifiée, et je ne pouvais me faire à l’immensité de ma propre chambre, qui me semblait démesurée. Était-ce bien là la chambre que j’avais louée pour six shillings par semaine ? Impossible ! Mais ma propriétaire, en frappant à ma porte pour voir si tout allait bien, vint dissiper mes doutes.

« Oh, oui, monsieur répondit-elle à une de mes questions, cette rue est une des dernières qui nous reste. Toutes les autres rues étaient comme celle-ci il y a huit ou dix ans, et elles étaient toutes habitées par des gens fort respectables. Mais les autres nous ont forcés à déloger. Tout le monde est parti, maintenant, sauf ici. C’est terrible, monsieur ! »

Elle m’expliqua le procédé de la saturation, par laquelle la valeur locative de tout un quartier monte, en même temps que la qualité de ses habitants descend.

« Vous voyez, monsieur, les gens comme nous ne sont pas habitués à s’entasser comme les autres. Nous avons besoin de plus d’espace. Les autres, les étrangers et ceux des basses classes, peuvent se mettre à cinq ou six familles dans une maison comme la mienne, qui nous suffit tout juste, pour une seule famille. Ils peuvent alors payer bien plus de loyer que nous ne pouvons le faire. C’est vraiment terrible, monsieur. Pensez donc, il y a seulement quelques années, tout le quartier était on ne peut plus respectable. »

Je la regardai – j’avais devant moi une femme, du meilleur rang de la classe laborieuse anglaise, bien élevée, qui se laissait lentement submerger par la marée nauséabonde et bourbeuse de l’humanité que les pouvoirs refoulent à l’est de Londres. Les banques, les usines, les hôtels et les bureaux sortent de terre, et comme les pauvres sont d’une race plutôt nomade, ils émigrent vers l’est, par vagues successives, saturant et contaminant l’un après l’autre tous les quartiers. Ils obligent les meilleurs ouvriers à s’expatrier sur les bords de la Cité, où l’Abîme les attend. Si cela ne se passe pas à la première génération, c’est le fait de la seconde ou de la troisième.

La disparition de la rue de Johnny Upright est une simple question de mois. Lui-même ne se fait pas beaucoup d’illusions.

« Dans deux ans, me dit-il, mon bail expire. Mon propriétaire est un homme comme moi. Il n’a pas augmenté le loyer des maisons qu’il possède dans ce coin, et c’est ce qui nous a permis de rester. Mais un jour ou l’autre, il peut vendre, ou mourir, pour nous, c’est la même chose. La maison sera alors achetée par un spéculateur, qui construira un atelier dans le petit bout de cour où je fais pousser ma vigne, puis une autre maison, et la louera à une autre famille. Et voilà, Johnny Upright n’aura plus qu’à s’en aller ! »

Et je vis nettement Johnny Upright, avec sa femme, ses filles, et le souillon qui leur servait de bonne, fuyant comme autant de fantômes vers l’est, à travers l’obscurité, la ville tentaculaire grondant à leurs pieds.

Mais Johnny Upright ne lutte pas seul. Loin, très loin, sur les bords de la ville, les petits hommes d’affaires, les petits industriels et les notaires opulents ont installé leurs pénates. Ils vivent dans de petits cottages, dans des villas isolées les unes des autres, avec un petit bout de jardin. Ils ont là de quoi remuer, et de l’espace pour respirer. Ils sont tout bouffis d’orgueil, et manifestent un profond mépris pour l’Abîme auquel ils ont échappé, et remercient le Seigneur de n’être pas comme ces gens inférieurs. Et voilà que Johnny Upright arrive, avec la cité tentaculaire à ses trousses. Les maisons de rapport surgissent comme par magie, on construit sur les jardins, les villas sont divisées et subdivisées en plusieurs appartements, et le manteau noir de Londres vient tout engloutir dans son linceul crasseux.

IV



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