Préface de Jack London








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Dan Cullen, docker


Je me trouvais, hier, dans l’un des gourbis des « bâtiments municipaux » non loin de Leman Street. Si, envisageant mon avenir très sombre, je m’imaginais devoir vivre jusqu’à ma mort dans une telle masure, je n’aurais pas un seul instant d’hésitation, je descendrais tout droit à la Tamise pour y piquer une tête, et mettre ainsi un terme à ma location.

Le respect qu’on doit à sa langue maternelle n’autorise pas plus d’appeler l’endroit où je me trouvais une pièce que d’affubler du nom de château une simple maison de campagne. C’était beaucoup plus qu’un taudis, une sorte de tanière. Elle mesurait deux mètres sur trois, et le plafond en était si bas qu’il ne permettait à l’occupant qu’un cubage d’air bien inférieur à celui du soldat anglais dans ses baraquements. Un mauvais grabat, aux couvertures trouées, tenait presque la moitié de la pièce » Une table branlante, une chaise, et deux coffres ne laissaient que peu d’espace pour se mouvoir. Cinq dollars auraient été bien suffisants pour acheter tout le fourbi. Le sol était nu, les murs et le plafond s’auréolaient de taches de sang. Chaque tache représentait une mort violente – la mort d’un insecte, car l’endroit fourmillait de vermine, et il y en avait tant qu’on n’aurait pu la tenir dans une seule main. L’homme qui avait occupé ce trou, un certain Dan Cullen, se mourait à l’hôpital. Il avait marqué de sa personnalité ce misérable réduit et cela suffisait pour comprendre de quelle espèce d’hommes il faisait partie. Il avait collé sur les murs les polychromies de Garibaldi, d’Engels, de Dan Burns et d’autres leaders du monde du travail, et sur la table reposait, encore ouvert, un roman de Walter Besant. On me dit qu’il connaissait Shakespeare, et qu’il avait des notions d’histoire, de sociologie, et d’économie. C’était un autodidacte.

Sur la table, parmi un désordre indescriptible, il y avait un bout de papier portant ces mots griffonnés : « Mr. Cullen, rendez-moi s’il vous plaît le grand pot blanc et le tire-bouchon que je vous ai prêtés. » Il s’agissait là d’articles que lui avait confiés, au début de sa maladie, une femme du voisinage qui les lui redemandait avant qu’il ne soit mort. Un grand pot blanc et un tire-bouchon sont des objets bien trop indispensables à une créature de l’Abîme, pour qu’elle puisse permettre à quelqu’un d’autre de les emporter en mourant. Jusqu’à la fin de sa vie, l’âme de Dan Cullen avait dû être torturée par cette avarice sordide dont il avait, en vain, essayé de s’échapper.

C’est une histoire très courte que celle de Dan Cullen, mais il faut la lire entre les lignes. Il était né dans une famille pauvre d’une grande ville, dans un pays où les diverses classes sociales sont séparées entre elles par des cloisons étanches. Toute sa vie, il avait trimé dur avec son corps, et parce qu’un beau jour il avait ouvert un livre, et s’était enflammé pour ce qu’il avait lu, et aussi parce qu’il « écrivait comme un notaire », on l’avait choisi pour défendre avec son cerveau les intérêts de ses camarades. Il était devenu l’un des responsables des transporteurs de fruits, avait représenté les dockers au Conseil des Syndicats de Londres, et s’était mis à écrire des articles percutants pour divers journaux du monde du travail.

Il n’avait jamais pu se mettre à genoux devant les autres, devant les possédants, qui contrôlaient ses moyens d’existence – il avait parlé comme il en avait eu envie toujours pour la bonne cause. Pendant la « Grande Grève des Dockers », on l’accusa d’avoir été l’un des meneurs. Et ce fut là son arrêt de mort. Depuis il était marqué, et chaque jour depuis plus de dix ans, il payait pour ce qu’il avait fait.

Un docker est un travailleur intermittent. Le travail abonde de temps en temps, ou bien se raréfie, selon les marchandises à transporter. Dan Cullen se vit l’objet d’une certaine discrimination. On ne l’empêcha pas systématiquement de travailler, non (cette façon de faire aurait provoqué des troubles, ce qui aurait certainement été mieux pour lui), mais il fut appelé par le contremaître, qui lui intima l’ordre de ne pas travailler plus de deux ou trois jours par semaine. C’était ce qu’on appelait la « discipline », ou la « punition » – en bref, cela signifiait « crever de faim ». On n’a pas trouvé de mot plus poli pour désigner ce procédé mais dix années de « crevage de faim » cassent le cœur d’un homme, et l’on ne peut vivre avec le cœur en mille morceaux.

Il vint alors échouer sur ce grabat, dans ce taudis sordide, ce qui le rendit encore plus aigri et plus découragé. Sans amis, sans parents, vieux et solitaire, plein d’amertume et de pessimisme, il combattait la vermine tout en regardant les portraits de Garibaldi, d’Engels et de Dan Burns qui le fixaient du haut des murs éclaboussés de sang. On ne venait pas le voir dans ces baraquements municipaux surpeuplés (il ne s’était lié d’amitié avec personne), et on l’avait laissé pourrir, tout seul.

Mais des confins de l’est de Londres, un beau jour arrivèrent un savetier et son fils, ses deux seuls amis. Ils se mirent à nettoyer la pièce, firent venir du linge propre de chez eux, et changèrent les draps noirs de crasse. Un autre jour ils firent venir chez lui l’une des infirmières de l’Hôpital de Queen’s Bounty, d’Algate.

Elle lui lava le visage, secoua son matelas et bavarda avec lui. La conversation fut courtoise, jusqu’au moment où elle lui dit son nom. Elle s’appelait Blank, et Sir George Blank, répondit-elle innocemment, était son frère. Sir George Blank, hein ! explosa le vieux Dan Cullen sur son lit de douleurs, Sir George Blank, l’avocat des dockers de Cardiff qui, bien plus que tous les autres, avait anéanti le Syndicat des Dockers de Cardiff, et avait été anobli pour cette brillante action. Et c’était donc sa sœur ! Dan Cullen s’assit sur son lit de misère, et jeta l’anathème sur elle et sur tous ceux de sa race. Elle s’enfuit en courant pour ne plus jamais revenir, fortement impressionnée par l’ingratitude inhérente aux pauvres gens.

L’hydropisie s’empara des pieds de Dan Cullen. Il restait assis des journées entières sur le bord de son lit (pour faire partir l’eau de son corps), sans même une paillasse sur le sol de sa pièce, un semblant de couverture sur les genoux et un vieux manteau jeté sur ses épaules. Un missionnaire lui amena un jour une paire de pantoufles en papier, de quatre pence (je les ai vues), et se mit à réciter d’interminables prières pour le bien de son âme. Mais Dan Cullen était de cette race d’hommes qui aiment qu’on laisse leur âme tranquille, et ne tolérait pas que Pierre, Paul ou Jacques vienne se mêler de ses affaires en échange d’une paire de pantoufles à quatre pence. Il demanda poliment au missionnaire d’ouvrir la fenêtre, pour qu’il puisse y balancer les pantoufles. Le missionnaire partit fort courroucé pour ne plus jamais revenir, fortement impressionné, lui aussi par l’ingratitude inhérente aux pauvres gens.

Le savetier, qui lui-même avait été dans son temps un des obscurs héros du syndicalisme, alla alors voir les patrons des gros courtiers en fruits pour lesquels Dan Cullen avait occasionnellement travaillé pendant trente années. Leur système était fait de telle façon qu’ils n’employaient que de la main-d’œuvre temporaire. Le savetier leur expliqua l’état du pauvre désespéré, vieux, tout cassé maintenant, à l’article de la mort, sans aucune aide extérieure et sans argent ; il leur rappela qu’il avait travaillé pour eux pendant trente années, et leur demanda de faire un petit quelque chose pour lui.

« Oh ! lui répondit le directeur, sans avoir besoin de consulter ses livres pour se remémorer Dan Cullen, vous voyez, nous nous sommes fait une obligation de n’aider aucun « temporaire », et je ne peux absolument rien faire. »

Il ne fit absolument rien, naturellement, il ne prit même pas la peine d’écrire une lettre de recommandation pour permettre à Dan Cullen d’entrer à l’hôpital, à Londres. À Hampstead, s’il avait pu passer devant une commission de docteurs, il n’aurait pas pu être admis à l’hôpital avant quatre mois, tant il y avait d’inscrits avant lui. Le savetier lui trouva finalement une place à l’Infirmerie de Whitechapel, où il allait le voir fréquemment. Là, il vit bien que Dan Cullen avait laissé croître en lui l’idée que, comme son cas était désespéré, on n’avait qu’une seule envie, se débarrasser de lui au plus vite. Il faut bien admettre que c’était une conclusion logique, pour un vieillard sans argent et qui, de plus, avait été toute sa vie passé à la « discipline » et à la « punition ». Comme on le faisait transpirer à outrance pour retirer la graisse de ses reins, Dan Cullen soutint que cette pratique hâterait sa mort : dans cette maladie qui enveloppe les reins d’une couche de graisse (la maladie de Bright, qu’on appelle aussi néphrite chronique), on élimine les graisses par la transpiration. Dans le cas de Dan Cullen, il n’y avait plus aucune graisse à éliminer, et le prétexte du docteur n’était qu’un mensonge manifeste. À la suite de cela, d’ailleurs, le docteur se mit en colère, et ne vint plus voir son malade pendant une semaine.

Puis on inclina son lit de telle façon que ses pieds et ses jambes se trouvaient bien plus haut qu’avant. Tout de suite l’hydropisie refit son apparition et Dan Cullen prétendit que tout cela ne servait qu’à faire descendre l’eau de ses jambes dans son corps, et pour hâter sa fin. Il demanda son renvoi. Bien qu’on lui ait assuré qu’il n’arriverait pas vivant au bas de l’escalier, il se traîna péniblement, plus mort que vif, à la boutique du savetier. Au moment où j’écris ces lignes, il se meurt à l’Hôpital de la Tempérance, où son ami dévoué, le savetier, a remué ciel et terre pour le faire admettre.

Pauvre Dan Cullen ! Une sorte de Jude l’Obscur, courant après la connaissance. Il avait trimé dur avec son corps et étudié comme un fou à la chandelle, il avait rêvé un rêve insensé, et s’était battu vaillamment pour la bonne cause, patriote, ami de la liberté et militant courageux ! Pour finir, il n’avait pas eu la force démoniaque qui aurait pu lui permettre de terrasser ces ennemis qui l’avaient trompé, et l’avaient fait mourir. Cynique et pessimiste, il était en train de rendre son dernier soupir sur un lit de misère, dans une maison de charité. « Pour un moribond qui aurait pu connaître un certain bonheur c’est une tragédie. »

XIV



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