’Mémoires d’une jeune fille rangée’’








télécharger 214.15 Kb.
titre’Mémoires d’une jeune fille rangée’’
page2/4
date de publication15.11.2016
taille214.15 Kb.
typeMémoires
p.21-bal.com > loi > Mémoires
1   2   3   4
Les bouches inutiles’’

(1944)
Drame en deux actes et huit tableaux
Un messager, Jean-Pierre Gauthier, qui a traversé les lignes bourguignonnes, vient apporter à la ville assiégée de Vauxcelles la promesse que les armées du roi de France viendront à son secours au printemps. L'échevin, Louis d'Avesnes, sait que l'état des vivres ne permettra pas à la population de subsister jusque-là et presse Gauthier de devenir préfet aux vivres. Il refuse de porter la responsabilité des drames qui naîtront de la famine. Le conseil décide alors d'éloigner les bouches inutiles dans les fossés extérieurs où elles ne peuvent attendre que la mort. Plutôt que de se faire le complice de cette mesure - ce à quoi équivaudrait sa « noble attitude » - Gauthier se résout alors à participer au pouvoir qu'il avait d'abord refusé et tente de rationaliser son choix : il fait préparer une sortie désespérée de la population de Vauxcelles qui ne peut alors que vaincre ou mourir, mais sous le bénéfice d'un acte. La pièce s'achève sur l'ouverture des portes de la ville.
Commentaire
Pour Pierre de Boisdeffre, c’est une « pièce à thèse, schématique et quelque peu moralisante, mais remarquable de rigueur et de sobriété. » L'appréciation de Simone de Beauvoir fut plus sévère : « L'erreur a été de poser un problème politique en termes de morale abstraite. L'idéalisme qui imprègne ‘’Les bouches inutiles’’ me gêne, et je déplore mon didactisme. »

Cette expérience théâtrale fut sans lendemain.

_________________________________________________________________________________
Le sang des autres”

(1945)
Roman de 300 pages
Jean Blomart est le fils d’un patron imprimeur parisien. Mais il rompt avec ce milieu bourgeois et entreprend de gagner sa vie comme typographe. Il participe à toutes les luttes ouvrières de 1934 à 1939 et s’incrit au parti communiste. Mais il en sort au bout de deux ans car il est très angoissé par la nécessité où l’on est, selon lui, d’engager la liberté, voire la vie, des autres quand on donne la primauté à l’action politique. Il se tourne donc vers les luttes syndicales et pacifistes qui lui semblent beaucoup mieux exprimer la volonté et la liberté collectives. Son pacifisme n’est pas ébranlé par les annexions de Hitler et, dans l’imprimerie où il travaille, il défend les accords de Munich contre deux camarades communistes. Mais, dans la Résistance, il comprend qu’il est parfois nécessaire de risquer « le sang des autres ». Dirigeant un commando, il doit décider avant l'aube s’il doit continuer ses sabotages au risque de voir s'abattre des représailles sur la population. Il se rend compte en voyant défiler les images clefs de sa vie que, pris un à un, chacun des choix qu'il lui a fallu effectuer a fait souffrir son entourage : sa mère quand, rompant avec sa classe, il a adhéré au P.C. ; son ami, Jacques, qu'il a entraîné dans une manifestation où il a trouvé la mort ; sa fiancée, Hélène, qu'il a laissée partir pour une mission dangereuse d'où elle revient mortellement blessée. Veillant sur ses derniers instants, il mesure alors que tout être est responsable de son prochain comme de soi-même, inextricablement engagé dans le monde et lié aux autres quoi qu'il fasse : « Naguère, il rêvait lui aussi de garantir ses actes par de belles raisons sonnantes ; mais ça aurait été trop facile ; il devait agir sans garantie. Compter les vies humaines, comparer le poids d'une larme au poids d'une goutte de sang, c'était une entreprise impossible ; mais il n'avait plus à compter, et toute monnaie était bonne, même celle-ci : le sang des autres. On ne paierait jamais trop cher…»

Commentaire
Extérieurement, il s'agit d'un roman sur la Résistance : on partage les dilemmes moraux et politiques d’un chef de la Résistance proche du parti communiste, et le roman traduisait l’élargissement de la conscience historique de Simone de Beauvoir du fait de la guerre. Mais, tout comme ‘’L'invitée’’, le roman vise à bien autre chose qu'à dresser un simple constat d'une société qui s'écroule et se reconstruit. Et l'autrice s'est efforcée d'innover, en particulier avec ce long tunnel qui ouvre le récit.

L'héroïne, Hélène, prenant la relève de Françoise de ‘’L’invitée’’ et celIe de l'autrice elle-même, assume le paradoxe d'une existence vécue par elIe comme sa liberté et saisie comme objet par ceux qui l'approchent. Elle essaie de prendre pour alibi l'infini de l'avenir, l'autrice confrontant le relatif et l'absolu à travers l'Histoire.

Mais c'est surtout une longue méditation sur la responsabilité qui naît non seulement de l'action et de ses conséquences, mais du simple fait d'exister. Jean Blomart s'aperçoit que ses refus l'engagent autant que des actes et il assume ses responsabilités.

Dans ‘’La force des choses’’, Simone de Beauvoir jugea le roman ainsi : « À le relire aujourd'hui, ce qui me frappe, c'est combien mes héros manquent d'épaisseur ; ils se définissent par des attitudes morales dont je n'ai pas cherché à saisir les racines vivantes. »

_________________________________________________________________________________

Tous les hommes sont mortels”

(1946)
Roman de 520 pages
Au Moyen Âge, à Carmona, le petit podestat Fosca, dévoré d'ambition, souffrant de n’avoir qu'un rayon d'action limité sur l'Italie, a bu un élixir d'immortalité que le hasard d'une rencontre a mis à sa portée. Profitant de ce pouvoir, il a voulu accroître la puissance de sa ville, mais en vain : il n’a réussi qu'à favoriser les entreprises du roi de France. Il s'enfuit en Autriche et devient l'éminence grise de Charles Quint, voulant alors infléchir le destin même de l'humanité, en vain encore. Aussi opte-t-il pour l'aventure de la découverte de l'Amérique du Nord, puis, au XVIIIe siècle, pour celle de la recherche scientifique. Il participe encore, mais avec détachement, à une révolution du XIXe siècle. Enfin, à notre époque, il essaie de convaincre Régine, une autre des femmes qui se sont attachées à lui, du malheur de sa condition qui le met à l'écart de l'humanité.
Pour une analyse, voir “BEAUVOIR - “Tous les hommes sont mortels

_________________________________________________________________________________
Après la guerre, Sartre et Simone de Beauvoir, dont les vies et les pensées étaient toujours liées, participèrent à des combats politiques.

_________________________________________________________________________________
Pour une morale de l’ambiguïté

(1947)
Essai
Cet essai prolonge sur le plan dialectique les recherches ouvertes par ‘’L'être et le néant’’ et ‘’Pyrrhus et Cinéas’’. C'est d'abord une défense de l'existentialisme contre les principales accusations portées contre lui, notamment, celle selon laquelle il abandonnerait l'être humain au désespoir. « Dostoïevsky affirmait : "Si Dieu n'existe pas, tout est permis." Les croyants d'aujourd'hui reprennent à leur compte cette formule. Rétablir l'homme au cœur de son destin, c'est répudier, prétendent-ils, toute morale. Cependant, bien loin que l'absence de Dieu autorise toute licence, c'est au contraire parce que l'homme est délaissé sur la terre, que ses actes sont des engagements définitifs, absolus ; il porte la responsabilité d'un monde qui n'est pas l'œuvre d'une puissance étrangère, mais de lui-même et où s'inscrivent ses défaites comme ses victoires. Un Dieu peut pardonner, effacer, compenser ; mais si Dieu n'existe pas, les fautes de l'homme sont inexpiables. » Puis Simone de Beauvoir démasque une à une les attitudes inauthentiques (l'infantilisme réel ou subi, l'esprit de sérieux, la passion, l'esthétisme) où s'accomplit le refus de se reconnaître libre, indique la relation quotidienne qui unit le projet abstrait de liberté à la tâche concrète, permanente et totale de libération de tous (« se vouloir libre, c'est aussi vouloir les autres libres. ») et, soulignant les antinomies qui apparaissent dès lors dans l'action qui en découle nécessairement, conclut à la valeur pratique de l'existentialisme, morale qui relève peut-être de l'individualisme mais qui « n'est pas un solipsisme, puisque l'individu ne se définit que par sa relation au monde et aux autres individus : il n'existe qu'en se transcendant et sa liberté ne peut s'accomplir qu'à travers la liberté d'autrui. »
Commentaire
Simone de Beauvoir écrivait : « S’il advenait que chaque homme fasse ce qu’il se doit, en chacun l’existence serait sauvée sans qu’il y ait lieu de rêver d’un paradis où tous seraient réconciliés dans la mort. » Ce qui allait trouver un écho dans la préoccupation de Tarrou dans ‘’La peste’’ de Camus : « Peut-on être un saint sans Dieu, demande-t-il à son ami, c'est le seul problème concret que je connaisse aujourd'hui. »

Près de vingt ans plus tard, Simone de Beauvoir estima que les points faibles l'emportent de beaucoup sur les points forts de l'ouvrage : « De tous mes livres, c'est celui qui aujourd'hui m'irrite le plus. »

_________________________________________________________________________________
En 1947, Simone de Beauvoir fit un séjour de cinq mois aux États-Unis au cours duquel elle rencontra Nelson Algren, écrivain de Chicago, dont elle tomba amoureuse. Leur liaison, qui allait durer quelques années, fut intense mais épisodique car elle n’abandonna pas Sartre avec qui elle formait un couple platonique. Mais elle écrivit à « mon Nelson », « mon bien-aimé à moi », « mon chéri », « mon mari à moi », « mon mari bien-aimé » trois cent quatre lettres (“Lettres à Nelson Algren”), qui racontent une possession amoureuse digne d'une héroïne de Racine, qui sont spontanées, hardies, fiévreuses, passionnées, sublimes de liberté, de folle volupté d'aimer. La gaieté, le frisson, le vertige sensuel, charnel, donnaient des ailes à l'épistolière. Sartre n'a jamais reçu le quart d'une lettre de ce ton et de cette encre. Leur « couple existentialiste » modèle s'ingéniait à donner de leur relation une version officielle à la limite du trucage médiatique. Avant la révélation de cette liaison, de cette dévorante et superbe passion cachée de Simone de Beauvoir, on a pu croire dur comme fer à ce contrat d'assurance affectif signé entre eux pour se délivrer des chaînes du couple bourgeois. Ils semblaient avoir réussi la transmutation du plomb conjugal en or du compagnonnage libre. En gommant l'épisode amoureux le plus ardent de sa vie, elle a donc spectaculairement désinformé ses lecteurs. On peut s'interroger à l'infini sur cette « mauvaise foi », cette mise en scène destinée à garder intact le monument Sartre-Beauvoir qui, sur le dessus de cheminée littéraire, faisait le pendant au couple communiste Aragon-Elsa.

_________________________________________________________________________________
‘’L'Amérique au jour le jour’’

(1948)
Carnet de voyage
Simone de Beauvoir raconte des promenades dans New York de la Bowery à Greenwich Village, dans les bas-fonds de Chicago, dans la prolifération monstrueuse de Los Angeles, au théâtre chinois de San Francisco pareil à celui que traverse « la dame de Shanghaï», au musée hopi de Santa Fé, au ‘’Carré français’’ de La Nouvelle-Orléans brillant de tous ses feux nocturnes, dans les jardins de Charleston ; rapporte des propos ahurissants d'Elsa Maxwell ; découvre le racisme des Américains.
Commentaire

On y trouve toujours la fraîcheur immédiate des impressions, leur profusion contradictoire et, à travers elle, un profil de l'Amérique. Il n'y eut guère que ‘’Mobile’’, de Michel Butor, pour donner au même point mais par des procédés moins classiques le goût des États-Unis, rendre leur attrait fascinant.

Ce carnet de voyage reconstitué après coup se présenta lui-même comme un témoignage subjectif et partiel sur la réalité américaine ; ainsi les chefs d'industrie n'ont pas été interrogés, tandis que le point de vue des éléments non intégrés (Noirs, artistes, etc.) a été privilégié car il est tout aussi digne d'attention. Il jette au passage une vive lumière sur certains problèmes à vif en permanence : la situation faite aux intellectuels, le rôle de la femme, la condition des Noirs, le manichéisme politique, etc. À ce titre, il a suscité aux États-Unis des réactions violentes : ‘’A French Lady in the dark continent’’, par William Philippa, dans ‘’Partisan Review’’ (1953), ou encore ‘’Mlle Gulliver découvre l'Amérique " par Mary Mc Carthy, dans ‘’Arts’’ (1er octobre 1964).

_________________________________________________________________________________

‘’L'existentialisme et la sagesse des nations’’

(1948)
Recueil d’essais
I. ‘’L'existentialisme et la sagesse des nations’’, qui donne son titre au volume tout entier, est une réfutation de ces lieux communs véhiculés d'âge en âge où, à travers le mépris et la prudence, se propose, en guise de sagesse, l'aménagement confortable de la médiocrité, celle du monde comme la sienne propre. Par opposition, « on voit que si l'existentialisme inquiète, ce n'est pas parce qu'il désespère de l'homme, mais parce qu'il réclame de lui une tension constante. »
II. ‘’Idéalisme moral et réalisme politique’’ s'efforce de réduire la dualité d'origine sacrée qui oppose morale et politique car il ne s'agit que d'un seul et même mouvement : « L'homme est un, le monde qu'il habite est un, et dans l'action qu'il déploie à travers le monde il s'engage dans sa totalité [...] Réconcilier morale et politique, c'est donc réconcilier l'homme avec lui-même, c'est affirmer qu'à chaque instant il peut s'assumer totalement. Mais cela exige qu'il renonce à la sécurité qu'il espérait atteindre en s'enfermant dans la pure subjectivité de la morale traditionnelle ou dans l'objectivité de la politique réaliste. » Ces propos laissent entrevoir quels déchirements allaient susciter les drames de l'affaire de Hongrie.
III. ‘’Littérature et métaphysique’’ plaide en faveur du roman métaphysique, synthèse de l'expérience philosophique et littéraire traditionnellement disjointes. C'est dire qu'une fois de plus la pensée existentialiste ne recula devant aucune des difficultés qui se dressaient devant « son effort pour concilier l'objectif et le subjectif, l'absolu et le relatif, l'intemporel et l'historique. »
IV. ‘’Œil pour œil’’, inspiré par les procès de l'épuration, témoigne du malaise des intellectuels devant la peine de mort. Rejetée en matière de droit commun (« Un assassinat pouvait nous inspirer de l'horreur, mais non du ressentiment : nous n'aurions pas osé demander à des hommes que leur misère, leur naissance rejetaient hors de la communauté humaine, de respecter nos vies ; conscients de nos privilèges, nous nous interdisions de les juger. Et nous ne nous voulions pas solidaires de tribunaux qui s'entêtaient à défendre un ordre que nous désapprouvions.», elle ne trouve sa justification aux yeux de Simone de Beauvoir et de Sartre que sur le terrain politique. Mais c'est au terme d'une longue revue de détail des arguments plaidant en faveur de ce principe qu'ils ont eux-mêmes dégagé qu’elle se résout à écrire : « Nous savons assez à présent qu'il faut renoncer à regarder la vengeance comme la reconquête sereine d'un ordre raisonnable et juste. Et cependant nous devons encore vouloir le châtiment des authentiques criminels. Car châtier c'est reconnaître l'homme comme libre dans le mal comme dans le bien, c'est distinguer le mal du bien dans l'usage que l'homme fait de sa liberté, c'est vouloir le bien. »
Commentaire
C’était la réunion de quatre longs articles parus dans ‘’Les temps modernes’’ entre 1945 et 1947.

Ce qui frappe dans tous ces textes, c'est un effort assez abstrait pour emporter la conviction. Mesurant vingt ans plus tard l'inanité de sa bonne volonté et le poids de son passé d'humanisme bourgeois, Simone de Beauvoir a condamné sans détours « l'idéalisme qui entache ces essais. »

_________________________________________________________________________________
Bien qu'elle ait conquis la notoriété par ses livres, on surnommait Simone de Beauvoir « Notre Dame de Sartre » et on la considérait d'abord comme la compagne du « pape de l'existentialisme ». « Il n'était jamais venu à personne l'idée de considérer Sartre comme le compagnon de Simone de Beauvoir ! » fera-t-elle remarquer plus tard. Aussi la condition féminine lui importait-elle, et elle publia :

_________________________________________________________________________________
Le deuxième sexe

(1949)
Essai
En épigraphe, on trouve l'affirmation bien connue de Pythagore : « Il y a un principe bon qui a créé l'ordre, la lumière et l'homme ; et un principe mauvais qui a créé le chaos, les ténèbres et la femme » et cette remarque de Poulain de la Barre : « Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect car ils sont à la fois juge et partie». Cette fois, c’était une femme qui allait écrire un essai, qu'elle voulut exhaustif, sur les femmes, prétendant répondre à la question « Qu'est-ce qu'une femme? »

Dès les premières lignes de son introduction, Simone de Beauvoir dénonce « les volumineuses sottises débitées pendant le dernier siècle » et annonce son projet : faire toute la lumière sur celles qui constituent, selon la formule de Freud, « le continent noir », définir la condition de la femme à son époque. Avec cette franchise désarmante et ce courage de tout dire qui la caractérisent, elle s'étonne de « découvrir à près de quarante ans un aspect du monde qui crève les yeux mais que personne ne voit […] Un homme n'aurait pas l'idée d'écrire un livre sur la situation singulière qu'occupent dans l'humanité les mâles. Qu'il soit homme, cela va de soi. Il est entendu que le fait d'être un homme n'est pas une singularité. Un homme est dans son droit en étant homme, c'est la femme qui est dans son tort. »

Elle pose l'idée fondamentale qui va sous-tendre toute l'oeuvre : « Une femme se différencie par rapport à l'homme et non celui-ci par rapport à elle. Elle est l'inessentiel par rapport à l'essentiel. Il est le sujet, il est l'Absolu ; elle est l'Autre. » (elle avait d'ailleurs songé à appeler ‘’Le deuxième sexe’’, ‘’L’autre’’), la vassale, l'inférieure, l'esclave, la chose, la parasite : elle est « de toutes les femelles mammifères celle qui est le plus profondément aliénée à l'espèce et qui refuse le plus violemment cette attention [...] C'est la femelle humaine qui se distingue le plus profondément de son mâle. » Le rapport entre les hommes et les femmes peut être assimilé à ceux entre les capitalistes et les ouvriers, entre les colons et les indigènes, entre les Blancs et les Noirs : la femme est l’autre qui doit accepter une infériorité dont la seule compensation est l’irresponsabilité.
Le premier tome, ‘’Les faits et les mythes’’, tente d'opérer un vaste relevé de la condition féminine d'après les données biologiques et les renseignements que fournit l'Histoire à travers les religions, les mythes, les littératures.

Dans le chapitre des « données de la biologie », Simone de Beauvoir résumait « les inconvénients qu'il y avait pour un esprit à habiter un corps femelle ». La puberté et les premières règles sont décrites d'une manière dramatique, comme un phénomène suscitant la honte et le dégoût : alors que les garçons accèdent avec joie à la dignité de mâles, la souillure menstruelle précipite les filles dans une « catégorie inférieure ». Mais « la biologie ne constitue pas un destin et seul le contexte social confère au pénis sa valeur privilégiée et fait de la menstruation une malédiction. Dans une société sexuellement égalitaire, l'adolescente n'envisagerait la menstruation que comme sa manière singulière d'accéder à sa vie d'adulte. »

Si la femme a été depuis longtemps « l’objet » pour l’homme, c’est que celui-ci lui a demandé de répondre à divers mythes masculins et que, à toutes les étapes de son histoire individuelle, on lui a répété qu’elle était « faite pour » certaines tâches proprement féminines. Dans cette mystification, l’homme trouve souvent en la femme une complice volontaire.

Simone de Beauvoir dénonce le mythe de la féminité qui, en parant la femme d’un charme qui n’est qu’un mirage de l’imagination, tente de lui faire accepter dépendance et passivité en face de l’homme. Elle montre que les limitations de la femme ne sont pas naturelles, mais résultent du droit et des mœurs. Le complexe de castration, par exemple, n’est frustrant qu’à travers la valorisation de la virilité, de l’activité et de l’indépendance chez le garçon, alors que la fille doit surtout plaire, tout en restant pudique et réservée. Dans l’érotisme, l’homme ne voit souvent que l’exaltation de sa virilité, sans égard pour l’individualité de la femme, pour sa jouissance. Il n’y a pas, entre les sexes, de relation de réciprocité, le terme « homme » désignant à la fois la masculinité et l’humanité dans son sens générique, la femme n’en faisant partie que secondairement et grâce au bon vouloir de l’homme. Si elle tente de dépasser sa condition par l’indépendance dans la profession ou la vie amoureuse, l’homme, menacé dans sa suprématie, s’efforce de compliquer cette accession à l’égalité. La femme doit alors se réfugier dans une passivité frustrante ou dans une agressivité qui sont toutes deux inauthentiques, car ce sont des nécessités sociales, non des aspirations vécues.

Simone de Beauvoir retraça l’histoire de la condition féminine et l’aspect qu’elle prit chez divers écrivains (Breton, Claudel, Lawrence, etc.) pour montrer les rôles contradictoires et complémentaires que la femme assume : épouse ou mère, dans le divertissement érotique ou la soumision, la réserve ou le libertinage, la vertu ou la prostitution, la femme est toujours définie par rapport à l’homme, non par rapport à elle-même.
Le deuxième tome, ‘’L'expérience vécue’’, entrepris pour compléter le premier afin de mettre au jour ce que recouvre le fatras des représentations collectives, expose la réalité crue de l'existence des femmes de la première enfance à la vieillesse, qui les « empêche encore aujourd'hui d'attaquer le monde à sa racine », en passant par le mariage (considéré comme une institution bourgeoise aussi répugnante que la prostitution lorsque la femme est sous la domination de son mari et ne peut en échapper), la maternité, la maturité. Le chapitre intitulé ‘’La mère’’ s'ouvre sur une brève analyse de la contraception, suivie d'une quinzaine de pages sur l'avortement, donnant en somme la priorité au refus de maternité. Est négatif aussi le jugement sur la ménopause, où « la femme est brusquement dépouillée de sa féminité et perd, encore jeune, l'attrait érotique et la fécondité d'où elle tirait aux yeux de la société et à ses propres yeux la justification de son existence et ses chances de bonheur ».
Rien ne devrait empêcher la femme d’accéder, comme tout « sujet », à une libre transcendance qui s’exprimerait par une activité constructive. C’est par le travail et le métier que la femme peut conquérir sa dignité d’être humain. L’évolution économique et sociale fait que la femme commence à conquérir l’indépendance sur le plan professionnel comme sur le plan amoureux. Si la femme indépendante est parfois forcée de s’affirmer sur le mode inauthentique du défi, c’est que l’évolution psychologique est en retard sur ce début d’émancipation. Seule l’égalité complète des sexes entraînera la liberté intérieure de la femme. Les deux sexes doivent abandonner le mirage de la féminité pour la réalité de la fraternité.
Simone de Beauvoir dressait donc un vaste tableau de la condition féminine. Mais, dans la perspective de l’existentialisme, elle affirmait qu’indépendamment de la sexualité et de la situation sociale privilégiée des hommes, ceux-ci et les femmes ont une «structure ontologique commune». Elle récusait radicalement toute idée d’une «essence» ou d’une «nature» féminine. Pour elle, le sexe n’est pas tant une donnée génétique, imposant une différence des rôles, qu’une donnée sociale façonnée par notre culture. Il n’existe pas une nature des femmes qui permettrait de légitimer la domination qu’elles subissent, mais la féminité est un produit social, théorie qu’elle résuma dans la formule : «On ne naît pas femme ; on le devient». Elle réécrivait l'histoire des femmes en remettant en question les stéréotypes et le cortège d'affirmations péremptoires proférées depuis des millénaires par les plus grands penseurs. Elle voulait mettre à bas les murailles des préjugés et des tabous qui emprisonnaient les femmes dans une destinée figée, et explorer les chemins les plus secrets de leur liberté.

Elle tentait aussi de définir une relation idéale entre l’homme et la femme. L'amour authentique serait fondé sur la reconnaissance réciproque de deux libertés. « Le jour où il sera possible à la femme d'aimer dans sa force et non dans sa faiblesse, non pour se fuir mais pour se trouver, non pour se démettre mais pour s'affirmer, alors l'amour deviendra pour elle comme pour l'homme, source de vie et non mortel danger. »
Commentaire
‘’Le deuxième sexe’’ est le plus célèbre des livres de Simone de Beauvoir, vendu à plus d’un million d’exemplaires, le plus controversé aussi depuis sa parution et, bien entendu, le moins compris, en raison même de son éclat, tant de la part des hommes qui l'abordent souvent en ricanant que des femmes qui le reposent sûres d'être enfin armées. Mais elle n’avait pas conclu par un appel à la lutte, ne parla pas de féminisme.
Cependant, cet essai tint une place essentielle dans la longue protestation des femmes contre la domination masculine qui leur a été longtemps imposée dans le monde occidental et l’est encore souvent ailleurs, au nom de principes religieux et juridiques qui exploitent les différences biologiques entre les mâles et les femmes.

Pourtant, dans l’Europe du Moyen Âge, la femme celte jouissait d’une grande liberté que le droit romain vint réduire. Des voix de femmes (Christine de Pisan au XVe siècle, Marie de Gournay au XVIe dans son ‘’Grief des dames’’ [1626]) et d’hommes s’élevèrent déjà alors contre cette injustice. Mais il fallait des conditions historiques favorables pour qu’apparaisse le féminisme, doctrine qui préconise l’extension des droits, du rôle de la femme dans la société.

La philosophie des Lumières promut la démocratie qui fut définie par les Déclarations des Droits de l’Homme. Mais la conséquence logique devait en être la revendication féministe : si tous les êtres humains sont égaux, les femmes sont égales aux mâles. Pendant la Révolution, des femmes formèrent des clubs politiques qui réclamaient que l’idéal de «Liberté, Égalité, Fraternité» s’applique aussi à elles. Olympe de Gouges fut la courageuse autrice d’une ‘’Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne’’ où elle osa clamer que, si «la femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune» ; mal lui en prit : elle fut guillotinée en 1793.

Des Américaines incitèrent Washington et Jefferson à inclure l’émancipation féminine dans la Constitution, mais ne furent pas écoutées, comme ne le furent pas les Françaises dont les aspirations furent étouffées par le Code Napoléon. Aussi est-ce plutôt l’Anglaise Mary Wollstonecraft qui, avec ‘’A vindication of the rights of woman’’ (1792), fut la vraie fondatrice du féminisme.

Il réapparut, à partir de 1830, chez les socialistes utopiques comme Saint-Simon et Fourier. Pendant la brève révolution de 1848, on vit s’ouvrir à Paris un club de femmes et un quotidien féministe, mais les femmes furent exclues du suffrage «universel» alors instauré. Pour le marxisme, la priorité devait être donnée à la lutte des classes sur l’affranchissement des femmes. La même année, aux États-Unis, un congrès de femmes vota une déclaration d’indépendance des femmes, exigeant une pleine égalité juridique et politique, une éducation complète, une totale liberté professionnelle, toutes choses qui leur furent peu à peu accordées.

L’émancipation de la femme fut favorisée par la révolution industrielle, l’accession à l’instruction, l’affaiblissement de la religion, les deux guerres mondiales. Celle de 1914-1918 ouvrit les bureaux et les usines aux femmes qui y remplacèrent les hommes, mais elles réclamèrent la libre disposition de leur salaire et n’apprécièrent pas de se voir renvoyées, la paix venue, au destin qu’Hitler définissait par les trois K : «Küche, Kinder, Kirche» («cuisine, enfants, église»). La salarisation des femmes a encore augmenté au cours et après la Deuxième Guerre mondiale. L’ONU, fondée en 1946, affirma aussitôt sa volonté de lutter pour l’égalité des femmes et des hommes dans le monde entier.

Il fallait aux femmes une représentativité politique. Cependant, le droit de vote qu’elles obtinrent en 1893 en Nouvelle-Zélande, en 1902 en Australie, en 1906 en Finlande, en 1913 en Norvège, en 1917 en U.R.S.S. et au Canada (sauf au Québec où il fut retardé jusqu’en 1940), en 1918 en Lettonie, en 1920 aux États-Unis, même aux Philippines, au Japon et dans plusieurs pays d’Amérique latine, ne fut arraché par les «suffragettes» en Grande-Bretagne qu’en 1928, en France qu’en 1946, en Suisse qu’en 1971.
C’est alors que parut ‘’Le deuxième sexe’’ dont le rôle a donc été essentiel. Simone de Beauvoir fut la première à rassembler des revendications éparses, des mouvements d'idées qui avaient été vite étouffés, des combats, des rêves aussi, pour leur donner une voix unique en même temps qu'une justification historique et scientifique, à les exprimer dans ce style net et cru qu'elle estimait dû à ce sujet après tant d'ouvrages timides ou approximatifs.

Contrairement à ce qu'on pourrait supposer, ce n'est pas d'une revendication militante qu'est né ce livre, moins encore d'un quelconque désir de revanche. Simone de Beauvoir avait brillamment réussi sa vie jusqu'ici, elle n'avait aucun compte à régler et, en cette période trouble de l'après-guerre, bien des questions paraissaient plus importantes que le féminisme. Sur les raisons qui la décidèrent à aborder ce sujet, elle s'est d'ailleurs expliquée très franchement, à son habitude, dans le deuxième volume de son autobiographie, ‘’La force de l'âge’’.

« Une première question se posait : qu'est-ce que ça avait signifié pour moi d'être une femme? J'ai d'abord cru pouvoir m'en débarrasser vite. Je n'avais jamais eu de sentiment d'infériorité. Ma féminité ne m'avait gênée en rien. Personne ne m'avait jamais dit : « Vous pensez comme ça parce que vous êtes une femme. »

- Pour moi, dis-je à Sartre, ça n'a pour ainsi dire pas compté.

-Tout de même, vous n'avez pas été élevée de la même façon qu'un garçon. Il faudrait y regarder de plus près.

Je regardai et j'eus une révélation : ce monde était un monde masculin. Mon enfance avait été nourrie de mythes forgés par les hommes et je n'y avais pas du tout réagi de la même manière que si j'avais été un garçon. Je fus si intéressée que j'abandonnai l'idée d'une confession personnelle pour m'occuper de la question féminine dans sa généralité. »

La bande annonce du livre portait ces mots : « La femme, cette inconnue », ce qui apparaissait comme un défi à tous ceux, philosophes ou romanciers, qui prétendaient avoir tout découvert et tout dit sur la Femme ! Dès sa parution, parce qu'il dérangeait le confort intellectuel des hommes et celui de bien des femmes aussi, cet essai, qui était d'une audace que nous mesurons mal aujourd'hui, fit scandale. C'était la première fois qu'une femme et une philosophe osait revendiquer, non pas quelques droits pour quelques femmes, mais l'égalité absolue, et aborder les problèmes tabous de la liberté sexuelle, de la maternité et de l'avortement (assimilé à un homicide à cette époque), de l'exploitation ménagère, etc. Simone de Beauvoir se heurta à la réprobation des bien-pensants et à l'hostilité virulente de ses confrères. Preuve de l'impact de ses thèses, le livre déclencha un véritable raz-de-marée de grossièreté, de bassesse et de mauvaise foi. Un nombre stupéfiant d'écrivains ne craignirent pas d'exprimer leur horreur névrotique devant le fait qu'une femme osât remettre en question toutes les idées reçues et surtout parler du corps sans fausse pudeur, en un style simple et précis. À gauche comme à droite on se déchaîna, on feignit l'indignation. François Mauriac, l'ennemi de toujours, déclara : « Nous avons littéralement atteint les limites de l'abject » ; il confia aux gens de la revue ‘’Les temps modernes’’ : « Maintenant, je sais tout sur le vagin de votre patronne ! » et il entreprit auprès du public une croisade pour déconsidérer l'autrice. Julien Gracq dénonça « la stupéfiante inconvenance du ton du ‘’Deuxième sexe’’ ». Camus déclara que ce livre est « une insulte au mâle latin ». Pierre de Boisdeffre et Roger Nimier rivalisèrent de dédain pour « cette pauvre fille névrosée » et le philosophe Jean Guitton se déclara « péniblement affecté de déchiffrer à travers cette oeuvre la triste vie de son auteur ». Enfin, Jeannette Thorez-Vermeersch (en fait, l’ordre des noms ne devrait-il pas être inverse? Jeannette Vermeersch n’est devenue Thorez que par son mariage !) y vit « une insulte aux ouvrières ».

On décrivit Simone de Beauvoir à la fois comme une marginale aux moeurs dissolues (elle vivait à l'hôtel avec Sartre sans être mariée) et comme une cheftaine frigide à l'esprit desséché. « On me reprocha mon indécence, écrivit-elle, on me déclara insatisfaite, glacée, priapique, nymphomane, lesbienne, cent fois avortée et même mère clandestine [...] Au nom de cette tradition polissonne qui fournit aux Français tout un arsenal de dictons et de formules qui réduit la femme à sa fonction d'objet sexuel. [...] Beaucoup d'hommes déclarèrent que je n'avais pas le droit de parler des femmes parce que je n'avais pas enfanté ! et eux? Faudrait-il interdire aux ethnologues de parler de tribus africaines auxquelles ils n'appartiennent pas? » On prétendit que l’absence du désir d’enfant chez elle serait une mutilation ; elle rétorqua que son travail en était un de sociologie et que toute la sociologie serait impossible s’il fallait vivre tous les états qu’on étudie.

Ces réactions paraissent d'autant plus consternantes qu'à aucun moment ‘’Le deuxième sexe’’ ne peut être considéré comme érotique ou exhibitionniste, encore moins pornographique. Le sentiment moyen du lecteur masculin fut assez bien résumé par Hourdin : « Ce livre est magnifique, brutal, impudique, irritant, nécessaire. Il ne cache rien. Il fouille tout. Il dit tout, avec une violence et une colère froides. Il révèle ce que nous savions déjà. Il répète inlassablement ce qu'il était peut-être inutile de dire. Il arrache l'admiration et provoque l'agacement. » Rares furent ceux qui lui apportèrent du soutien. Elle reçut cependant celui de Claude Lévi-Strauss qui lui dit que du point de vue de l'anthropologie, son ouvrage était pleinement acceptable. Certains journalistes reconnurent l'importance de l'événement. « Une femme appelle les femmes à la liberté ! Simone de Beauvoir, lieutenante de Sartre et experte en existentialisme, lut-on dans ‘’Paris-Match’’, est sans doute la première femme philosophe apparue dans l'histoire des hommes. Il lui revenait de dégager de la grande aventure humaine une philosophie de son sexe. »

Grâce aux médias, elle entra aux côtés de Sartre dans la mythologie parisienne. D'innombrables photos la montrèrent, le plus souvent assise à une terrasse de café de Saint Germain des Prés, « si simple qu'elle repose l'oeil, ignorant les fourreurs de luxe et les couturiers de la rue Royale ». Elle ne se laissa impressionner ni par la gloire, ni par l'hostilité qu'elle rencontra ou les lettres d'injures qu'elle reçut. L'homme qu'elle « place au-dessus de tous les autres ne la juge pas inférieure à eux ». Son estime lui suffisait ainsi que celle de « la famille », le cercle d'amis fidèles qui les entoura leur vie durant.

Ce qui surprend aujourd'hui quand on replace ‘’Le deuxième sexe’’ dans son époque, c'est qu'il ne fait partie d'aucune vague féministe et n'est le manifeste d'aucun mouvement. À l'époque d'ailleurs, Simone de Beauvoir ne pensait pas encore que la lutte des femmes pût être un combat spécifique. Selon elle, l'avènement du socialisme mettrait automatiquement fin au sexisme et instaurerait l'égalité.

Le scandale aidant, vingt-deux mille exemplaires du premier tome s'enlevèrent en une semaine. Le livre fut mis à l'index par le Saint Office de Rome. En France, il fut très lu, mais les Françaises n'avaient pas vraiment pris conscience de l'importance de la question féminine. Aux États Unis, où le féminisme était déjà structuré, ce fut un triomphe. Deux millions d'exemplaires furent vendus en langue anglaise et ‘’Le deuxième sexe’’ figura pendant un an en tête des ventes au Japon. Il fut traduit dans toutes les langues du monde, y compris l'arabe, l'hébreu, le serbo-croate ou le tamil. Simone de Beauvoir devint bientôt l'écrivaine féministe la plus lue au monde, mais refusa toujours de se placer sur un piédestal.

Peu de livres ont suscité à travers le monde une pareille prise de conscience collective et incarné les aspirations avouées, réprimées ou inconscientes d'une si large partie de l'humanité. Même s’il n'a pas été lu, il a pénétré les mentalités et impulse encore une bonne part de ce que disent, font ou écrivent les femmes d'aujourd'hui.
Il faut pourtant reconnaître que les progrès de la science et l'évolution des mentalités, à laquelle elle a contribué précisément, ont rendu parfois caduques certaines analyses du ‘’Deuxième sexe’’. Tel ou tel aspect de la condition féminine n'est plus vu, quarante ans plus tard, avec le même regard.

Ainsi, le chapitre des « données de la biologie » révulsa Nancy Huston : « Dix pages à vous faire dresser les cheveux sur la tête, tant est vive l'évocation du cycle menstruel qui s'accomplit dans la douleur et dans le sang, du travail fatigant de la grossesse qui exige de lourds sacrifices, des accouchements douloureux, parfois mortels. »

Sur l’avortement, on a souvent reproché à Simone de Beauvoir de s'être laissé influencer par ses choix personnels. On sait que, pour elle l'individu, doit l'emporter sur l'espèce, l'esprit sur le corps et le choix sur la contingence. Ce « destin féminin », cette aliénation à la biologie, elle les avait refusés pour elle-même et il est possible que cette décision personnelle se soit reflétée dans l'analyse plutôt négative qu'elle fit de la grossesse, de la maternité et des rapports mères-enfants. Mais il ne faut pas oublier le climat social qui régnait à cette époque. Après guerre, on comptait encore autant d'avortements que de naissance en France, de huit cent mille à un million par an selon les estimations ; ils étaient illégaux et, par conséquent, pratiqués dans l'angoisse de la clandestinité, dans des conditions psychologiques humiliantes et physiologiques désastreuses, et parfois mortelles. L'obsession d'une grossesse non désirée faisait alors partie du paysage sexuel de la plupart des femmes. Le vote de la loi Simone Veil légalisant l'interruption de grossesse a dédramatisé le problème et fait diminuer significativement le nombre des avortements, au point qu'on oublie aujourd'hui le poids de cette angoisse qui compromettait l'épanouissement sexuel des femmes et souvent la vie conjugale elle-même. Le sombre tableau que traçait Simone de Beauvoir correspondait assez bien à la réalité des années 40.

Les pages consacrées à la puberté et aux premières règles, qui sont décrites d'une manière dramatique, comme un phénomène suscitant la honte et le dégoût, sont le reflet de son expérience personnelle. Elle a raconté dans ‘’Mémoires d’une jeune fille rangée’’ la honte qui la consuma le jour où son père apprit qu'elle avait eu ses premières règles. « J'avais imaginé que la confrérie féminine dissimulait soigneusement aux hommes sa tare secrète. En face de mon père je me croyais un pur esprit. J'eus horreur qu'il me considérât soudain comme un organisme. Je me sentis à jamais déchue. »

Son jugement négatif sur la ménopause s’explique parce que jusqu'aux années 70, elle était considérée, malgré son cortège de troubles et de symptômes pénibles, comme un phénomène normal et qu'il ne convenait pas de soigner.

On ne peut évoquer la grande oeuvre de Beauvoir sans se référer à la fameuse, à l'incontournable petite phrase qui pour tant de gens résume ‘’Le deuxième sexe’’ : « On ne naît pas femme, on le devient. » Il est évident que ce genre de slogan ne peut qu’être simpliste par rapport à la pensée de Simone de Beauvoir. Mais, pour délivrer les femmes de l'implacable emprise du stéréotype, de la notion mensongère de l'éternel féminin, il fallait que celle dont le style se caractérise par l'excès même de simplicité, par le désir qu’elle a maintes fois exprimé de répudier toute afféterie, toute recherche du brillant, du sensationnel, invente une phrase brève et violente, une formule choc. Mais, en fait, elle n’a aucune pertinence : on peut dire tout aussi bien qu’on ne naît pas homme, qu’on le devient car, en fait, homme ou femme, membre de telle classe ou de telle nationalité, de telle religion, etc., on est toujours soumis à un conditionnement.
À la suite du ‘’Deuxième sexe’’, d’autres livres montrèrent la place de la femme dans le système de production (dont fait partie la reproduction), comme celui de l’Américaine Betty Friedan, ‘’La femme mystifiée’’ (1963), qui attaquait l’idée populaire selon laquelle elle peut s’accomplir pleinement dans le mariage, la maternité, le ménage, des rôles subalternes, et qui appelait à une libération.

Aussi, à partir de 1968, le ‘’Women’s Lib’’ aux États-Unis (en fait ‘’the National Organization for Women’’) et le ‘’Mouvement de Libération des Femmes’’ en France (en réaction à la révolte étudiante capturée par les hommes), tout en participant au mouvement général de libération sexuelle, luttèrent pour une redéfinition du rapport entre les sexes, sur les plans politique (obtention aux États-Unis, en 1972, du ‘’Equal rights amendment bill’’) et juridique (obtention du droit au divorce, reconnaissance du caractère criminel du viol et du harcèlement sexuel, admission de la recherche en paternité, droit de transmettre son nom à ses enfants, droit à l’avortement). Surtout, d’opportunes découvertes pharmaceutiques donnèrent aux femmes ce moyen de libération primordial : le contrôle de leur fécondité (loi Neuwirth en France qui, en 1967, autorisa la contraception).

Les années 70 imposèrent le mouvement féministe dont l’action fut couronnée par le vote, en France, en 1975, de la loi légalisant l’avortement. En conséquence, au cours des trente dernières années, les pays occidentaux, qui connaissaient déjà l’allongement de l’espérance de vie, ont été marqués par d’importants changements démographiques : baisse de la nuptialité, hausse de l’union libre, hausse de la divorciabilité, baisse de la natalité, hausse de la monoparentalité. La famille est aujourd’hui désinstituée : les pères sont dépossédés, les mères surchargées, les enfants déchirés.

Aussi le féminisme a-t-il connu un recul dans les années 80 et le militantisme fut honni même si les femmes lui doivent des droits dont elles n'imagineraient plus d'être privées. Il n’est pas douteux que cela a desservi la mémoire de Simone de Beauvoir.

Cependant, il ne peut être question de revenir en arrière et le combat féministe se poursuit légitimement par la volonté d’équité salariale (en particulier actuellement au Québec qui serait le premier pays à l’accorder car partout le patronat s’y oppose) et peut-être moins légitimement par la volonté de discrimination positive qui crée d’autres injustices car, au lieu d’une égalité totale avec les hommes, on accorde aux femmes des mesures protectrices (comme la limitation du nombre d’heures de travail, l’interdiction des tâches dangereuses).

Par rapport au féminisme universaliste de Simone de Beauvoir, des courants différentialistes, qui se réclament parfois de la psychanalyse (Luce Irigaray, ‘’Speculum’’ 1974), définissent les propriétés de la féminité. Il faut alors regretter que, par opposition à l’esprit des années soixante, le féminisme soit parfois une nouvelle forme du vieux puritanisme. Surtout, toute idéologie tendant au totalitarisme, il s’est fait radical, affirmant la supériorité des femmes, prétendant que, si elles étaient au pouvoir, la vie politique serait moralisée, rejetant la rationalité qui ne serait que masculine pour privilégier la sensibilité qui ne serait que féminine, définissant une «écriture féminine», dénonçant l’humanisme occidental dans son ensemble, voyant partout des manifestations du phallocratisme, s’isolant enfin dans les amours lesbiennes. Le féminisme aurait aussi pour conséquence un «unisexisme», alors que l’égalité ne devrait pas signifier l’identité : il faudrait affirmer le droit à la différence, la différence des rôles correspondant à un partage réel, naturel, des goûts, des inclinations. Les deux sphères, féminine et masculine, ne peuvent-elles être différentes tout en étant équivalentes? Pourquoi, parce que la femme jouit de ce pouvoir immense que donne la maternité, devrait-on la réduire à oeuvrer à l’intérieur, dans le foyer, auprès des enfants, tandis que seuls les hommes travailleraient au dehors, s’occuperaient de la politique (qui, d’ailleurs, les conduit trop souvent à faire la guerre)?
Par rapport à cette évolution, Simone de Beauvoir aussi évolua : elle, qui pensait que l'avènement du socialisme mettrait automatiquement fin au sexisme et instaurerait l'égalité, dut constater que nulle part, et en U.R.S.S. pas plus qu'ailleurs, les femmes n'avaient obtenu les mêmes droits et les mêmes libertés que les hommes, et changea d'avis. Et plus elle avança en âge, plus elle se rapprocha des féministes de base et du militantisme quotidien, même dans ce qu'il a de plus ingrat. Il serait donc injuste de la reléguer au rang des monuments devant lesquels on s'incline mais qu'on ne visite plus.

Dans ‘’La force des choses’’, elle apprécia son livre ainsi : « Tous comptes faits c'est peut-être de tous mes livres celui qui m'a apporté les plus solides satisfactions. Si on me demande comment je le juge aujourd'hui, je n'hésite pas à répondre: je suis pour. »
Près de cinquante-cinq ans après la publication de son livre, on peut se demander si Simone de Beauvoir n'a pas pesé plus profondément sur nos idées et nos comportements que Sartre. Elle a en tout cas contribué plus que tout autre à l'émergence d'une conscience féminine capable de surmonter la fatalité de sa condition, ce qui est le sens même de l'existentialisme.

Par son livre, qui est devenu le livre des femmes, le texte fondateur dont en tout lieu, depuis soixante ans maintenant, le féminisme se réclame, elle a exercé une influence considérable sur toute une génération de femmes, elle a joué un rôle essentiel pour ce qui, plus que les deux guerres mondiales, plus que l’apparition (et la disparition?) du communisme, plus que le développement du capitalisme, plus que la transformation des communications, a marqué le XXe siècle : l’affirmation du droit des femmes à l’égalité sociale et politique, la dénonciation de la plus grande des injustices, car «un homme sur deux est une femme», la volonté que cessent non seulement les ségrégations sociale et raciale mais aussi la ségrégation sexuelle, le sexisme pouvant d’ailleurs être identifié au racisme.
1   2   3   4

similaire:

’Mémoires d’une jeune fille rangée’’ iconMémoires d’une pirate
«Ou pas» répondraient nos héroïnes qui participeront à notre voyage. Tu vas rencontrer…

’Mémoires d’une jeune fille rangée’’ iconEst un conte philosophique dans lequel Voltaire nous raconte les...
«Le Code noir», gravure de Moreau le Jeune, xviiie siècle (reproduction tirée de Roland Lambalot, Toussaint Louverture au Château...

’Mémoires d’une jeune fille rangée’’ iconLa terre est-elle une planète vieille ou jeune ?
«la soupe primitive» de l’évolution, soient âgés de 20 milliards d’années

’Mémoires d’une jeune fille rangée’’ iconRésumé Thérèse Raquin est la fille d'un capitaine français, qui en...

’Mémoires d’une jeune fille rangée’’ iconLittérature québécoise
«une vieille fille.» Juliette Lespérance, à 40 ans, ignorait encore les joies matrimoniales, n’ayant jamais eu, à défaut de la beauté,...

’Mémoires d’une jeune fille rangée’’ iconMémoires Dispositif capable de mémoriser et/ou de stocker et de restituer l’information

’Mémoires d’une jeune fille rangée’’ iconL a fille à la rose

’Mémoires d’une jeune fille rangée’’ iconMémoires, «des plus parfaites demi-lunes qui se puissent imaginer»

’Mémoires d’une jeune fille rangée’’ iconMémoires de J. Casanova de Seingalt, écrits par lui même. Édition nouvelle

’Mémoires d’une jeune fille rangée’’ iconLa petite fille et les oiseaux








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
p.21-bal.com