Note de l’éditeur Science et perception dans Descartes








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Faire et subir, cette opposition est prématurée ; car je ne me connais qu'une puissance, celle de douter, puissance dont l'exercice ne saurait être empêché par rien. Ce n'est pas que, parmi tous les objets, toutes les idées dont j'ai décidé de douter, la plupart ne m'aient semblé laisser une certaine prise à ma puissance, ou pour mieux dire tous. En ce moment même, c'est moi qui meus ma plume sur le papier. Tout ce que je vois, je le fais disparaître, reparaître, se mouvoir, en fermant, en rouvrant les yeux, en tournant la tête. Je puis transporter la plupart des objets que je touche, marcher, bondir, courir. Mais ces yeux, ce corps, ces objets, sais-je s'ils existent ? Un pouvoir exercé sur des illusions ne peut être qu'illusoire. La croyance que m'inspirent ces illusions est chose réelle, aussi le pouvoir que j'exerce sur elle est-il réel ; je n'existe encore que par le doute. Si plus tard j'arrive à me reconnaître une autre puissance, elle m'appartiendra certes ; mais le pouvoir de douter seul me définit, car seul il est immédiatement reconnu. Cependant le pouvoir que j'ai sur ma croyance, ne l'ai-je pas sur certaines des choses que je pense ? Ne puis-je créer ou anéantir quelques-unes au moins de mes propres pensées ? Il m'arrive de forger moi-même l'objet de ma pensée, que j'appelle alors rêverie ; j'ai alors, semble-t-il, une pleine domination sur moi-même, je joue à l'égard de moi-même le rôle du Malin Génie. Mais non. Tout d'abord, jamais je ne me fais illusion, jamais, quand je le voudrais, je ne puis me donner, à l'égard des choses rêvées, la croyance que m'inspirent en leur existence ce que j'appelle les choses réelles. je reconnais ainsi que mon pouvoir sur ma propre croyance n'est que négatif ; je puis douter, je ne puis croire. Puis ces rêveries, qu'est-ce qui les produit ? Rien ne m'assure que c'est moi. Si j'en ai le sentiment, c'est que, même pénibles, elles ne se présentent à moi qu'autant que je les accueille ; mais, de la suite bizarre qu'elles forment, je puis toujours dire la parole inspirée à Figaro par les événements de sa vie : « Pourquoi ces choses et non pas d'autres ? » Je puis les repousser, mais si je les crée, c'est par un pouvoir qui, bien différent du pouvoir de douter, me laisse dans l'incertitude au sujet de sa propre existence. Peut-être les choses que je rêve me sont-elles aussi extérieures que les choses que je crois entendre, voir, toucher. Peut-être aussi ce que j'appelle par excellence les choses m'appartiennent-elles aussi bien que les rêveries. Quoique ce soit étrange à dire, cette supposition, si elle était vraie, rendrait la puissance que je crois avoir sur les choses illusoire ; sensations imprévues ou voulues, course ou chute, tout serait mien au même titre. Il est vrai que les événements me surprennent, même quand ils sont désirés ; toujours il y a en ce que je perçois, même agréable, quelque chose que je n'ai point désiré, qui me saisit, s'impose à moi comme une chose étrangère. C'est ce qui me fait croire presque invinciblement que, si mes rêveries n'existent que pour moi, au contraire ce papier, cette table, le ciel, la terre, Paris existent indépendamment de moi. Mais ce n'est pas une preuve. je n'ai jamais cru que ma colère ait une existence indépendante de moi, et pourtant est-ce que je ne me mets pas en colère subitement, et souvent quand je désire en même temps rester calme ? Ai-je une raison de penser que le bleu du ciel, les nuages blancs ou gris, le contact du papier sur ma main, la chaleur du soleil, sont plus séparés de moi que ma colère, mon inquiétude ou ma joie ? Et comme à la colère succède un calme que je peux croire avoir conquis, de même à la lumière et aux couleurs succède une obscurité que je crois produire, en même temps que le contact de mes paupières, en fermant les yeux. Mais je reconnais facilement que mon irritation est mienne au même titre que l'apaisement qui la suit, ma peur au même titre que ma hardiesse, ma tristesse au même titre que ma joie. De même les ténèbres que j'ai cru produire, le sentiment des paupières qui se touchent, ne se rapportent pas à moi autrement que tout à l'heure la lumière et les yeux ouverts. Certes, si la lumière me fatigue, les ténèbres répondent immédiatement à mon désir ; et de même, des jambes, même malades, s'agitent immédiatement au moindre désir de courir ; mais autre est la course que je désire, autre la course que je sens. Ces ténèbres non plus, je ne les ai pas désirées parsemées de taches, accompagnées du contact des paupières. En un mot, autre chose est désirer sentir, autre chose est sentir. Au contraire, au sujet de toutes ces choses, vouloir me retenir de juger témérairement, c'est me retenir de juger témérairement. Autant qu'il s'agit seulement, non des choses que je pense, mais de ma pensée, le vouloir est par lui-même efficace, et il n'a pas un autre effet que le vouloir même. Vouloir et agir ici ne font qu'un. Aussi, si joie et tristesse, ténèbres et lumière, m'appartiennent au même titre, ma pensée de ces choses est bien autrement à moi, elle est moi. Ce qui fait que je suis, ce n'est pas que je me meus, c'est que je le pense. Quant à ce que j'appelle la puissance de me mouvoir, elle n'est qu'une relation entre mes désirs et les sensations qui me semblent répondre à mes désirs tant bien que mal ; ainsi, au désir d'un fruit peut répondre le fruit dans ma bouche ou seulement mon bras tendu. Mais, quand à chaque désir répondrait une jouissance, je n'exerce en désirant aucun pouvoir. Aussi le désir des ténèbres qui, devant une lumière aveuglante, ferme mes yeux, n'est-il pas plus moi que cette douleur aux yeux. Ni étrangers ni miens, les désirs, les passions, les sensations, les rêveries ne peuvent témoigner d'aucune existence, non pas même, sinon en tarit que je les pense, de la mienne propre. Rien n'empêche d'en dire autant au sujet des calculs, des raisonnements, des idées. Ces pensées ne se présentent à moi ni comme les rêveries, ni comme les désirs, ni comme les choses perçues ; je ne les trouve que si je les cherche, mais alors sans pouvoir les changer, comme un trésor incorruptible qui serait caché en moi. Il n'en est pas moins vrai qu'elles ne m'apprennent rien, sinon que, moi qui les pense, je suis. Ainsi, comme il en est de la connaissance que je suis, il en est de toute connaissance. Je dois renoncer à apprendre en interrogeant mes pensées. Des choses que je pense ne peuvent auprès de moi témoigner de rien. Moi qui pense, je suis l'unique témoin. Unique témoin de mon existence propre, mais aussi, si je puis jamais connaître autre chose que moi, unique témoin de l'autre existence. Témoin suffisant. Il m'a suffi d'écarter la supposition d'une existence quelconque pour connaître aussitôt que j'existe ; j'écarte à présent la supposition de toute autre existence. je pose qu'il n'y a que moi qui existe. Mais qui suis-je ? Une chose qui exerce ce pouvoir que je nomme pensée. Sinon par ce pouvoir librement, autrement dit réellement exercé, l'être que je nomme moi n'est rien. Pour me connaître, il me reste donc à savoir jusqu'où ce pouvoir s'étend ; mais qu'est-ce à dire ? Ce pouvoir ne comporte pas de degrés plus que l'existence même, que j'ai reconnue être identique avec lui. je puis, comme j'existe, absolument. Un pouvoir comme celui que j'attribue à un roi, qui est un rapport entre une chose et une autre, par exemple entre ses paroles et les mouvements de ses sujets, peut être mesuré ; mais mon pouvoir n'est pas cette ombre de pouvoir, il réside tout entier en moi-même, étant cette propriété de moi, qui est moi, par laquelle décider, pour moi, c'est agir. Tout pouvoir réel est infini. S'il n'existe que moi, il n'existe que cette puissance absolue ; je ne dépends que de mon vouloir, je n'existe qu'autant que je me crée, je suis Dieu. je suis Dieu, car cette même domination souveraine que j'exerçais sur moi négativement quand je m'interdisais de juger, je dois en ce cas l'exercer positivement, concernant la matière de mon jugement ; c'est-à-dire que rêves, désirs, émotions, sensations, raisonnements, idées ou calculs ne doivent être que mes vouloirs. Ai-je jamais attribué à Dieu une puissance plus grande ? Or il n'en est rien. je ne suis pas Dieu. Ce pouvoir qui est mien, infini par sa nature, je dois lui reconnaître des bornes ; ma souveraineté sur moi, absolue tant que je ne veux que suspendre ma pensée, disparaît dès qu'il s'agit de me donner une chose à penser. La liberté est la seule puissance qui soit mienne absolument. Il existe donc autre chose que moi. Si nul pouvoir n'est limité par lui-même, il me suffit de connaître que ma puissance n'est pas toute-puissance pour connaître que l'existence de moi n'est pas l'unique existence. Quelle est l'autre existence ? Elle se définit par cette empreinte en creux sur moi, qui me prive de la domination en me laissant la liberté. Liberté à conquérir. Il serait absurde de supposer d'un côté ma liberté intacte, et de l'autre les choses que je pense semblables, selon une parole célèbre, à des tableaux muets ; du moment que mes pensées sont autre chose que mes vouloirs, elles m'engagent. Ma croyance est engagée en effet, je ne m'en aperçois que trop à la difficulté de douter ; mais plus simplement les choses que je pense m'engagent, moi, c'est-à-dire ma volonté. Tout ce qui apparaît d'une manière ou de l'autre à mon imagination, rêves, objets ou formes, m'est rendu présent, je j'ai reconnu, par un sentiment mêlé de plaisir et de peine, c'est-à-dire par ceci, que je l'accueille et le repousse à la fois. C'est par cette répulsion et cet accueil, qui me semblent constituer l'imagination, que mes pensées m'engagent ; je ne suis libre qu'autant que je peux me dégager. Autrement dit, autant l'autre existence, par l'intermédiaire de mes pensées, peut sur moi, autant moi, par le même intermédiaire, je peux sur elle. Aussi ces pensées dont je ne puis créer une seule sont-elles toutes, depuis les rêves, les désirs, les passions jusqu'aux raisonnements, autant qu'elles dépendent de moi, signes de moi, autant qu'elles n'en dépendent pas, signes de l'autre existence. Connaître, c'est lire en une pensée quelconque cette double signification, c'est faire apparaître en une pensée l'obstacle, en reconnaissant dans cette pensée ma propre puissance ; non pas un fantôme de puissance comme ce pouvoir surnaturel que je crois parfois posséder dans mes rêves, mais cette même puissance qui me fait être, que je connais mienne depuis que je sais que, du moment que je pense, je suis. Je peux aussi bien dire que sont vraies toutes les pensées que je nomme claires et distinctes, c'est-à-dire toutes les pensées dont le je pense, donc je suis est le modèle. Autant que j'affirme de telles pensées, je suis infaillible ; cette infaillibilité, c'est Dieu qui me la garantit. Toutes mes autres pensées n'étaient que des ombres ; l'idée de Dieu seule a pu porter témoignage d'une existence. Aussi l'idée de Dieu seule était-elle l'idée d'une puissance véritable, par suite réelle ; la puissance véritable ne saurait être imaginaire. Si la toute-puissance pouvait être une fiction de mon esprit, je pourrais être moi-même une fiction, car je n'existe qu'autant : que je participe à la toute-puissance. Ainsi Dieu même me garantit que, dès que je pense comme il faut, je pense la vérité. Je n'ai pas lieu de supposer que cette garantie est trompeuse, que cette autre existence dont je crois dépendre n'est qu'une illusion imposée par Dieu. Il est vrai que si j'arrive à me heurter à la limite de mon pouvoir, je ne connaîtrai à la rigueur pas autre chose, sinon de quelle manière Dieu m'empêche d'être Dieu ; mais il n'y a rien de plus à savoir, cette connaissance étant la connaissance du monde. Voici qu'il est en mon pouvoir de connaître, et par le moyen que j'avais entrevu ; en ne lisant dans le sentiment de ma propre existence, dans le plaisir et la souffrance qui le colorent, dans les apparences et les illusions dont il se revêt, que l'obstacle subi et vaincu. Connaître ainsi, c'est me connaître, c'est connaître sous quelle condition je dépends de moi ; seule connaissance qui m'importe, et d'ailleurs seule connaissance. Connaissance qu'il m'appartient d'acquérir, que je ne puis recevoir que de moi, et que je suffis à me donner. L'autorité d'autrui peut me persuader, les raisons d'autrui me convaincre, l'exemple d'autrui me guider ; il n'y a que moi qui puisse m'instruire. Dieu même ne m'apprend rien, il ne me donne qu'une garantie. je n'ai donc point d'aide, et n'ai comme matériaux que des rêveries confuses, des idées trop claires, des sensations aussi obscures qu'impérieuses, toutes choses dont aucune, Je ne l'ai que trop éprouvé, ne constitue une connaissance. je ne commettrai plus la faute de vouloir les considérer en elles-mêmes, elles que je n'ai jamais cru saisir sans m'apercevoir aussitôt que je ne saisissais rien. Je ne veux plus que chercher ce que je puis sur moi. Peut-être cette recherche est-elle sans fin ; d'autant qu'elle ne consiste pas à m'apercevoir peu à peu d'une puissance que j'exercerais à mon insu, idée plausible naguère à mes yeux, mais qui m'apparaît à présent comme aussi absurde que l'incertitude au sujet de ma propre existence. Apprendre à connaître ma puissance, ce n'est autre chose, je le sais maintenant, qu'apprendre à l'exercer. Ainsi se rendre savant et se rendre maître de soi, ces deux entreprises qui me semblaient entièrement distinctes, et dont la première me paraissait d'ailleurs de beaucoup la moins importante, je reconnais qu'elles sont identiques. Il se peut donc que ce double apprentissage ne soit jamais terminé, qu'il me reste toujours quelque puissance à acquérir ; peut-être aussi rencontrerai-je tout de suite la limite de mon pouvoir. Mais ce que je sais dès maintenant, c'est que connaître ne dépend que de moi ; je ne connaîtrai rien par hasard. Mais comment donc dois-je faire pour apprendre plus que je ne sais présentement ? Car, jusqu'à présent, je n'espérais guère m'instruire autrement que par l'étude de ce que les autres avaient trouvé avant moi ; je me considérais comme un livre vide, où seuls quelques axiomes étaient écrits, mais où chaque journée d'étude remplissait une page. L'idée ne me venait pas qu'on put recevoir une connaissance nouvelle, sinon du dehors, ou par l'enseignement, ou par rencontre. Aussi, quoique ne désespérant pas d'apporter peut-être un jour moi-même quelque contribution nouvelle au trésor des connaissances acquises, ne formais-je aucun projet à l'avance concernant la manière dont je m'y prendrais ; je comptais seulement rapprocher, comparer, combiner de toutes les manières qui me viendraient à l'esprit les connaissances mises à ma disposition par l'étude, puis, dans l'amas des vraisemblances, des problèmes, des incertitudes nées de ce brassage, avoir assez de bonheur pour ramasser quelques idées vraies. Comment, en effet, aller autrement qu'au hasard à la recherche de vérités non encore soupçonnées ? Je connaissais pourtant une méthode sûre pour employer les connaissances que je possédais à prouver la légitimité d'une affirmation ; c'est ce qu'on nomme la logique. Mais je remarquais que cette méthode ne constituait qu'une simple analyse, absolument sûre parce qu'absolument infructueuse ; elle pouvait me servir à tirer de l'ensemble de mes connaissances la connaissance dont je pouvais avoir besoin mais je la reconnaissais impuissante à me faire rien acquérir. Quant aux moyens de connaître quelque chose de nouveau, je n'en connaissais que deux ; le premier n'est autre que les hasards de l'expérience. Une grande partie de la science que l'étude m'avait procurée était constituée par les réponses que des hommes obstinés à interroger de toutes les manières les astres, les mers, les mouvements des corps, la lumière, la chaleur, toutes les transformations des corps inertes ou vivants avaient eu quelquefois le bonheur d'obtenir. Quant à l'autre moyen d'apprendre, je le trouvais dans le pouvoir presque miraculeux des géomètres ; ils tracent un triangle, en rappellent quelques propriétés, tracent, comme au hasard ou par inspiration d'autres lignes dont ils énoncent aussi les propriétés, et cela suffit pour que soit soudain évoquée, comme par une cérémonie magique, une propriété du triangle inconnue jusque-là. Cette propriété, les preuves me contraignaient à l'accepter, mais, rigoureusement parlant, je n'y comprenais rien ; si je pensais pouvoir peut-être moi-même , un jour, ajouter quelque chose à l'ensemble des mathématiques, je n'espérais pas pour cela arriver à créer les preuves au lieu de les subir. je supposais seulement qu'à la condition de combiner, en m'aidant d'une certaine habileté instinctive, figures, propriétés et formules, la miraculeuse apparition d'une propriété nouvelle Se produirait parfois d'elle-même, le hasard me tenant lieu de manuel. Si l'on m'avait persuadé alors que ni l'étude, ni l'expérience, ni les hasards de la mathématique ne peuvent fournir autre chose que l'illusion de connaître, j'aurais renoncé une fois pour toutes à rien savoir. Mais est-il permis de me résigner ainsi, maintenant que j'ai mis la connaissance en ma possession, en la définissant comme la connaissance de moi, de mon pouvoir sur moi, des conditions de ce pouvoir ? Je ne peux plus que par lâcheté renoncer à me satisfaire au sujet de toutes choses. Ce n'est pas à dire que j'aie l'ambition de répondre à toutes les questions qui pourront se poser à moi ; connaître, par rapport à un problème quelconque, j'ai cru autrefois que C'était le résoudre, je sais maintenant que c'est connaître de quelle manière il me concerne. Répondre effectivement à une question ou savoir à quelle condition il est en mon pouvoir d'y répondre, ou savoir qu'elle est pour moi insoluble, ce sont trois manières de connaître, et qui constituent, au même titre, des connaissances. je ne tirerai que de moi cette science sans lacunes. Je ne chercherai pas de méthode non plus que de hasards, en vue de faire apparaître une vérité entièrement nouvelle ; une telle vérité n'est qu'une chimère à mon égard, et je ne puis avoir pour méthode que l'analyse. C'est-à-dire que ce que je connais présentement, que je pense, que je suis, que je dépends de Dieu, que je subis un monde, cette connaissance que j'ai dû développer non sans précautions, mais intuitive et qui ne fait qu'un avec l'acte de connaître, contient tout ce que j'ai à connaître ; je dois trouver en elle de quoi me satisfaire à n'importe quel sujet. S'ensuit-il que grâce a elle je puisse résoudre ou reconnaître insoluble toute question ? Je me demanderai, par exemple, ce qu'est ce papier sur lequel j'écris ? s'il est quelque chose autre que les impressions de couleur ou de contact que je crois en recevoir ? ou si la question est hors de ma portée. Or tout cela, je m'aperçois que je l'ignore. Avant d'essayer de résoudre cette contradiction, je veux examiner plus soigneusement ce que je sais dès à présent touchant ce qu'est le monde par rapport à moi. Cette connaissance de moi que je me donne du fait seul que je pense, serait la connaissance totale si j'étais Dieu ; mais je reste impénétrable à moi-même dans la mesure où je ne me crée pas par l'acte de penser, c'est-à-dire autant que je subis l'empreinte d'un monde. Ce monde se presse sur moi par tout le poids de l'aversion, du désir, de la croyance, sans me laisser, je l'ai reconnu, d'autre pouvoir que le refus. Et que puis-je refuser ? En ce moment par exemple je jouis d'un air plus pur et plus frais, je désire la campagne, la promenade et la brise printanière, je crois, par une impérieuse persuasion, en l'existence de ce ciel voilé, de cette ville en rumeur, et, au milieu de tout cela, je ressens une inquiétude vague, que je rapporte à des êtres absents ; sur cette jouissance, ce désir, cette croyance, cette inquiétude, si je veux m'en délivrer ou les changer, ma volonté a-t-elle prise ? Pas le moins du monde. Tout ce que je puis, c'est, à ce que je crois, à ce que je désire, refuser mon assentiment. Je n'ai à moi que mon jugement seul ; je n'ai pas sur mes pensées un pouvoir royal, je n'en suis que l'arbitre. Est-ce à dire que je ne possède qu'une impuissante liberté de m'approuver ou de me désapprouver moi-même ? S'il en est ainsi, je ne puis espérer une autre vertu que celle qui permettait à Médée, selon le poète, de voir le meilleur parti et de l'approuver, tout en suivant le pire, ni un autre savoir que la connaissance intuitive de mon existence et de ma dépendance par rapport à une chose inconnue, et la conscience de mes passions. Mais ce fantôme de liberté ne pourrait même être nommé liberté ; je ne me reconnais libre qu'autant que je dépends effectivement de moi. Et en vérité si, lorsque je me sens envahir par le désir de vengeance, je ne suis libre que de ne pas consentir à cette colère douce comme le miel, selon la parole du poète, l'exercice de cette liberté n'est pourtant pas une chose indifférente ; si petite qu'en soit la portée, ce pouvoir est efficace, ce refus est un acte. Je n'ai à moi que mon jugement, mais mon jugement n'est pas sans changer quelque chose. Il ne peut modeler les désirs, les croyances par lesquelles le monde me tient ; du moins donc mon jugement mord sur le monde même. La peine presque insurmontable que me coûte un jugement libre en témoigne. Le monde pèse sur mon libre arbitre de manière à faire de moi, si je ne résiste, le jouet des impulsions ; en retour l'exercice de mon libre jugement ne peut point laisser le monde intact. De sorte que, autant les choses en mes passions ont prise sur moi, autant en même temps elles me laissent prise ; et ainsi le monde, sans dépendre de moi, n'est pas non plus une emprise inexplicable sur moi, mais bien, comme je l'avais entrevu, l'obstacle. L'obstacle, c'est-à-dire que l'acte de douter, par lequel je suis, et par lequel j'éprouve le poids de l'autre existence en même temps que j'exerce tout mon pouvoir de résister, cet acte implique bien pour moi toute la connaissance, mais ne me donne pas de quoi résoudre la moindre question concernant ce qui est hors de ma puissance. Je n'imaginais autrefois que deux manières de m'instruire, le triage des connaissances acquises, la rencontre inopinée de connaissances étrangères à ma pensée ; mais ce monde qui ne dépend en rien de moi et qu'en même temps je puis changer, ce monde doit laisser le même genre de prise à la connaissance qu'à l'action. Autant que je puis changer le monde, autant que par suite le connaître n'est qu'une manière de me connaître moi-même, je connais par analyse ; autant que le monde ne dépend pas de moi, je ne possède pas de quoi me satisfaire au sujet des questions le concernant, telles que celle de savoir ce qu'est ce papier. Il ne me reste qu'à inventer une analyse d'une espèce inconnue aux logiciens, une analyse qui soit un principe de progrès. N'est-ce pas absurde ? Sur quoi peut se fonder un pareil progrès ? Il ne peut se fonder que sur le monde même ; aussi bien cette nécessité de n'apprendre que peu à peu est-elle à mon égard comme le témoin qu'il existe un monde. Ou, pour mieux dire, ce progrès doit se fonder sur la charte qui lie moi et le monde, à savoir que, n'ayant à moi que ma liberté, je n'exerce qu'une puissance indirecte.
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