Chapitre 1 Le Mythe féminin dans les chansons de Brassens








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Chapitre 3 – Conceptions du féminin dans les chansons d’Anne Sylvestre : différences avec le Deuxième Sexe
Nous venons de voir que nombre des chansons d’Anne Sylvestre illustrent la position subalterne des femmes dans la société française et qu’elle se font en cela l’écho du Deuxième Sexe. Paradoxalement, même si l’intention de Beauvoir est d’écrire un manifeste féministe avec le Deuxième Sexe, elle s’est néanmoins attiré la foudre de nombreux féministes qui lui reprochent d’être assimilationiste et de glorifier les valeurs masculines comme étant les seules valables. L’auteure féministe américaine Leighton va même jusqu'à dire que « son mépris pour son propre sexe dépasse la compassion qu’elle souhaite néanmoins exprimer61 », qu’elle brosse « un tableau de la condition féminine comme absolument inférieure et même comme une malédiction62 » et « qu’en dépit de son féminisme résolu et de son analyse tranchante de la manière dont notre système de penser le féminin est influencé négativement par une culture dominée par les valeurs masculines, elle partage jusqu'à une certain point la misogynie qu’elle attaque63.» La sociologue britannique Mary Evans reproche à Beauvoir de juger de ce qu’est le courage à partir de critères masculins64. Selon Moi, la grande majorité des intellectuelles féministes, françaises et américaines, pensent avant tout que Beauvoir ne valorise pas « la différence féminine65». Voici comment elle résume leurs griefs à son égard :

Elles dénoncent leur précurseure pour sa haine du corps féminin, sa glorification de la masculinité, son manque d’empathie et de compréhension pour ce que les femmes recherchent traditionnellement, notamment le mariage et la maternité, et lui en veulent de ne pas être assez positive dans sa représentation des femmes.66

Si Beauvoir et Anne Sylvestre diffèrent quelque peu dans leur vision des femmes comme nous allons le voir, c’est que certains éléments biographiques sont susceptibles de les influencer. Tout d’abord, Beauvoir est née en 1908, Sylvestre en 1934, donc Sylvestre, dans sa vie de citoyenne, a toujours été à même de voter, contrairement à Beauvoir qui avait la quarantaine avant d’en avoir le droit. Leighton67 dit également que le puritanisme du milieu bourgeois dans lequel Beauvoir a été élevée restreignait profondément la liberté des filles68 et qu’il était encore fréquent à cette époque que les parents leur choisissent un mari. Selon elle, Beauvoir admirait son père et les hommes de son milieu plus que les femmes. Ils lui semblaient « supérieurs, mieux éduqués, plus intelligents, plus libres, plus maîtres de leur destinées69 ». Anne Sylvestre, également issue d’un milieu bourgeois, quant à elle, n’idéalise pas les hommes dans la même mesure. En effet, son père fut emprisonné pendant plusieurs années après la guerre après avoir été jugé comme collaborateur et sa mère a dû travailler pour subvenir aux besoins de la famille70. Sa vision des femmes peut donc avoir été influencée par cet épisode douloureux. Comme nous l’avons vu précédemment, Sylvestre dénonce dans ses textes le statut d’idole et de servante des femmes. Nous allons voir que contrairement à Beauvoir, elle n’exhorte pas nécessairement les femmes à adopter une attitude et des valeurs masculines au nom de l’égalité. Nous allons examiner des instances dans les textes d’Anne Sylvestre, où elle salue la différence féminine et met en question le bien-fondé des valeurs masculines traditionnelles.

Loin de placer les hommes sur un piédestal dans ses chansons, Anne Sylvestre évoque souvent la guerre qui les éloigne du foyer. Elle met l’accent non sur celui qui part mais sur ceux qui restent et rappelle que femmes et enfants sont aussi des héros, car ils devront se débrouiller seuls. Tel est le cas dans « Mon mari est parti71 », texte écrit en 1961 pendant la guerre d’Algérie :

Mon mari est parti un beau matin d’automne

Le printemps est ici

Mais que voulez-vous bien que le printemps me donne

Je suis seule au logis
Mon mari est parti, avec lui tous les autres

Maris des environs

Le tien Eléonore et vous Marie, le votre

Et le tien Marion. (v. 9-16)
Elle expose le fait que la guerre relègue femmes et enfants à une position de moindre importance et les place même en danger. Plus récemment elle a dédié la « Berceuse de Bagdad72» aux femmes qui ont choisi d’accoucher prématurément par césarienne trois jours avant le 20 mars 2003, afin que de potentielles pannes de courant ne mettent pas en danger la vie de leur enfant :

Mon petit le monde brûle

Et dans ta vie minuscule

Tu te croyais à l’abri

Tu ne l’es plus aujourd’hui

Pardon de t’avoir fait naître

Mais je voulais te connaître

Avant la foudre et le feu

Est-ce donc que d’être deux

Nous rendra moins vulnérables

Sous le déluge implacable

Nous pourrons nous tenir chaud

Quand la mort viendra d’en haut (v. 1-12)
Ce texte poignant met l’accent sur une réalité féminine de la guerre et nous montre ainsi des héroïnes de guerre assez inattendues. Simone de Beauvoir voit dans les actes de violence et de destruction de certains hommes une frustration de ne pouvoir faire naître la vie, à l’instar des femmes73. Dans les textes d’Anne Sylvestre, les femmes sont souvent associées à la vie et au foyer, les hommes au départ et à la destruction, ainsi que nous le voyons dans les textes suivants :

Je suis l’héritière

De quelques frontières

De tant de tranchées

Et de cimetières

Qui jonchent la terre

Grandes fleurs séchées

Je suis l’héritière

De tant de misère

De tant de péchés

Mais pourtant j’espère

Mes enfants prospèrent et pousse mon blé
Priez pour la terre…

Je suis l’héritière

De la douce terre

Qu’ils ont condamnée

Que jadis mes pères

Se faisant poussière

Avaient fécondée

Je suis l’héritière

D’un ventre de mère

Pour continuer

Et pour en refaire

Afin que les guerres

Puisse les manger (Priez pour la terre74 v. 17-41)
Brave marin ne revient plus de guerre

Malbrough est bien parti

Ces beaux soldats que nous aimions naguère

Quand nous reviendront-ils (Histoire ancienne75 v. 1-4)
Mon beau

Bien sûr tu irais la faire

Bravo

Et malgré que tu détestes

Les fusils et tout le reste

Ton dernier regard

Je ne l’aurais pas sur le quai d’la gare

Ton dernier regard

Tu me le donnerais trop tard (S’il fallait faire la guerre76 v. 1-10)
Je vous ai portés vivants

Je vous ai portés enfants

Dieu comme vous étiez lourds

Pesant votre poids d’amour

Je vous ai porté encore

A l’heure de votre mort

Je vous ai porté des fleurs

Vous ai morcelé mon cœur

Quand vous jouiez à la guerre

Moi je gardais la maison

J’ai usé de mes prières

Les barreaux de vos prisons

Quand vous mouriez sous les bombes

Je vous cherchais en hurlant (Une sorcière comme les autres77 v. 9-22)
Dans les deux derniers textes, la guerre semble même exercer sur les hommes une attraction quasiment magnétique, comme un destin contre lequel il est futile de lutter et qui est tracé depuis l’enfance. Le premier ne regarde pas sa compagne quand il part à la guerre, même s’il n’aime pas particulièrement les fusils. Dans le second texte, il est question de « jouer » à la guerre, ce qui évoque un univers plutôt enfantin qui contraste violemment avec « mourir sous les bombes ».

Elle nous invite à réfléchir sur l’enfance et le conditionnement respectif des filles et des garçons au sein de leur famille. Dans la chanson « Xavier78», la mère du petit garçon est mise en garde par ses amis que sa tendresse envers son ourson n’est pas virile et qu’il faudrait lui acheter une auto.
Quand il était encore bébé

Xavier

Voyant sa mère qui pouponnait

Son cadet

Voulant faire comme sa maman

Tendrement

Langeait et berçait son ourson

Sans façons
Mais les amis mais les parents

Apprenant

Qu’il était tendre et maternel

L’eurent belle

De tomber à bras raccourcis

Sans merci

Sur la pauvre maman tranquille

Malhabile…(v. 1-18)
Ce texte traite de la pression faite par la société pour que la tendresse ne soit pas un attribut masculin respectable, même si le petit garçon de la chanson n’a rien de monstrueux. Elle y expose la division des attributs humains entre ce qui est du domaine masculin et féminin comme arbitraire.

«Abel Caïn mon fils79» traite de la difficulté d’élever un garçon. Si on perpétue les valeurs masculines traditionnelles, la violence qui peut résulter peut être dangereuse pour la société comme pour l’individu, si on choisit de privilégier la douceur, le garçon peut devenir une victime.
Il me faudra un grand courage

Pour t’élever comme un souci

Car si tu deviens violence

Tu peux être bêtise en plus

La sincérité à outrance

Devient mensonge le sais-tu

Comme on prend goût à la bataille

On finit par la provoquer

De quel côté faut-il que j’aille

Mon fils pour ne pas te manquer (v. 23-32)
Nous voyons donc dans les textes d’Anne Sylvestre des femmes qui dans leur réalité de mères et de servantes sont des héroïnes du quotidien. Elle souhaite montrer que la femme ordinaire est aussi héroïque qu’un héros de guerre, car elle résiste à l’oppression de la société et au découragement. Anne Sylvestre exprime dans ses textes une vision des femmes qui diffère de celle de Brassens et dans une certaine mesure de celle de Beauvoir. Les femmes des chansons d’Anne Sylvestre ne sont pas nécessairement des idoles. Si elle le sont, c’est au prix d’un travail sans relâche contre le temps et la nature. Elle expose la nature ingrate, répétitive et fatigante des tâches qui incombent généralement aux femmes dans l’institution du mariage. Examinant les fondements de cette obligation dans la religion et l’institution du mariage, elle s’attache à démontrer le lien arbitraire entre les femmes et leur fonction de servante et exhorte les femmes, sinon à s’y dérober, du moins à ne pas lui accorder une importance démesurée. Anne Sylvestre essaie dans son œuvre d’aller au-delà du mythe féminin et de montrer l’envers du décor, la réalité féminine. Elle expose la dimension domestique du mythe féminin et souligne son incompatibilité avec le statut d’idole, lui aussi exploré dans ses textes. Il est intéressant de noter que ce point de vue est partagé par Brassens et Beauvoir. Cependant, dans ses portraits féminins, Brassens se contente de décrire la condition féminine avec ses limitations, et de manière subjective : pour lui, les femmes se doivent d’être belles, sont nécessairement sottes et tentent par leurs charmes d’attirer les hommes dans leurs filets, c’est-à-dire au mariage, institution qui les voue à la condition de servante et signifie la fin de la liberté pour les hommes. Mais la différence principale entre Brassens et Anne Sylvestre réside dans le fait qu’il ne propose pas d’alternative et envisage les dimensions d’idole et de servante comme indissociablement liées à la condition féminine, alors qu’elle les dénonce comme arbitraires et invite les femmes à les rejeter ou du moins à en être conscientes. Elle diffère également de Beauvoir dans la mesure ou ses textes ne glorifient pas l’univers masculin, en exagérant les contributions masculines et en escamotant la contribution des femmes à la société. Elle ne peint pas les femmes nécessairement comme des victimes ou comme des parasites.



1 Beauvoir, Simone de, le Deuxième Sexe, Gallimard, Paris, 1949, Livre 1, p.192.

2 Ibid., p.192.

3 Ibid., p.193.

4 Hawkins Peter, Chanson, The French Singer-Songwriter from Aristide Bruant to the Present Day Aldershot, Ashgate, England, 2000, p.35.

5 Ghézi, Paul, La Femme dans l’œuvre de Georges Brassens, Presses Universitaires de Bordeaux, Bordeaux, 1991, p. 2.

6 Brassens, Georges, Les Chansons d’abord, Edition établie par Pierre Saka, Le Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, 1993, p. 41.

7 Ibid., p. 183.

8 Ibid., p. 34.

9 Ibid., p. 33.

10 Ibid., p. 52.

11 Beauvoir, op. cit., Livre 1, p. 385.

12 Beauvoir, op. cit., Livre 1, p. 382.

13 Brassens, op. cit., p. 21.

14 Ibid., p. 48

15 Ibid., p. 50.

16 Ibid., p. 97.

17 Ibid., p. 98.

18 Ibid., p. 264.

19 Chanson co-écrite avec Marcel Amont

20 Ghézi, op. cit., p. 74.

21 Beauvoir, op. cit., Livre 1, p. 220.

22 Brassens, op. cit., p. 270.

23 Ibid., p. 86.

24 Ghézi, op. cit., p. 149.

25 Beauvoir, op. cit., Livre 1, p. 216.

26 Sylvestre Anne, Sur mon Chemin de Mots, le Castor Astral, 2003, Paris, p. 171.

27 Ibid., p. 288-289.

28 Beauvoir, op. cit., Livre 1, p. 216.

29 Sylvestre, op. cit., p. 279-280.

30 Ibid., p. 74.

31 Ibid., p. 288.

32 Ibid., p. 266.

33 Ibid., p. 82.

34 Ibid., p. 237.

35 Beauvoir, op. cit., Livre 1, p. 219.

36 Sylvestre, op. cit., p. 227.

37 Ibid., p. 514.

38 Ibid., p. 279.

39 Ibid., p. 337.

40 Ibid., p. 227.

41 Beauvoir, op. cit., Livre 1, p. 429.

42 Sylvestre, op. cit., p. 273.

43 Ibid., p. 20.

44 Ibid., p. 257.

45 Beauvoir, op. cit., Livre 2, p. 307.

46 Sylvestre, op. cit., p. 273.

47 Beauvoir, op. cit., Livre 2, p. 461.

48 Hebdomadaire l’Express 10/01/2005, p. 51.

49 Moi, op. cit., p. 181.

50 Sylvestre, op. cit., p. 308

51 Ibid., p. 279

52 Ibid., p. 249.

53 Ibid., p. 119.

54 Beauvoir, op. cit., Livre 2, p. 61.

55 Sylvestre, op. cit., p. 251.

56 Beauvoir, op. cit., Livre 2, p. 12.

57 Sylvestre, op. cit., p. 420.

58 Ibid., p. 290.

59 Beauvoir, op. cit., Livre 2, p. 53.

60 Ibid., Livre 2, p. 61.

61Leighton, Jean, Simone de Beauvoir on Woman, Associated University Press, Cranbury, USA, 1975, p. 40.

62 Ibid., p. 34.

63 Ibid., p.115.

64 Evans, Mary, citée dans Moi, p. 181.

65 Moi, op. cit., p. 183.

66 Ibid., p. 181.

67 Leighton, op. cit., p. 44.

68 Beauvoir n’apprit jamais à nager.

69 Ibid., p. 44.

70 Entretiens avec Hélène Pedneault, Radio Canada, 1996.

71 Sylvestre, op. cit., p. 31.

72 Ibid., p. 509-510.

73 Ibid., p. 309.

74 Ibid., p. 141-142.

75 Ibid., p 47.

76 Ibid., p. 155.

77 Ibid., p. 226-228.

78 Sylvestre, op. cit., p. 301.

79 Ibid., p. 183.
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