Préface historique








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Théophraste a sa plume noire.


Je vous laisse à penser si, à dater de ce jour, les conversations entre M. et Mme Longuet et M. Lecamus manquèrent d’intérêt. Elles se passaient du reste de témoins et c’était fort mystérieusement qu’ils s’entretenaient de coq, de four, de chopinettes et de trahison du 1er avril.

Ils quittèrent la villa « Flots d’Azur » pour regagner Paris, dans le dessein de fouiller les bibliothèques.

Ainsi faisaient-ils depuis trois jours et se désolaient-ils déjà de leurs vains travaux. M. Lecamus était le plus patient. Il disait :

– Que nous ferait de trouver l’espace approximatif où sont enfouis tes trésors si tu n’as pas ta plume noire ?

Théophraste et Marceline réclamèrent une explication nécessaire.

– Remontons vers le Rond-Point, proposa Adolphe ; car nos amis se promenaient ce jour-là, qui était dimanche, aux Champs-Élysées. Et je vais vous dire ce que j’entends par la plume noire de Théophraste.

Quand ils furent sous les arbres, parmi les promeneurs nonchalants, Adolphe commença :

– Vous avez entendu parler des chercheurs de sources ?

– Certes ! répondirent-ils.

– Par un phénomène qu’on n’a pas encore expliqué, ces chercheurs, armés de petites baguettes qu’ils dirigent vers la terre, voient à travers les diverses couches de terrain la source qu’il faut faire jaillir et indiquent l’endroit à creuser. Je ne désespère point d’amener Théophraste à faire pour ses trésors ce que les chercheurs de sources font pour les sources. Je le conduirai sur le terrain désigné par le document et il dira : « C’est là, c’est là qu’il faut creuser pour trouver les trésors. »

– Mais tout ceci ne m’explique point ce que vous entendez par « ma plume noire », interrompit Théophraste.

– J’y arrive. Je vous amènerai sur cet espace, vous, le chercheur de trésors, comme on amène sur les espaces où l’on soupçonne la présence de l’eau les chercheurs de sources. Je vous y amènerai quand vous aurez votre plume noire.

Adolphe fit une pause, et reprit :

– Je suis obligé de vous parler de Darwin : rassurez-vous, ce ne sera pas long. Vous allez comprendre tout de suite. Vous savez que Darwin se livra à plusieurs expériences célèbres, dont la plus connue est celle des pigeons. Désireux de se rendre compte des phénomènes de l’hérédité et de la valeur qu’il y faut attacher, il étudia de près la reproduction des pigeons, qui est suffisamment rapide pour qu’il ait pu tirer des conclusions sur un chiffre appréciable de générations successives. Au bout d’un nombre X de générations, il retrouva le même pigeon. Vous entendez, le même, avec les mêmes tares, les mêmes qualités, la même forme, le même dessin, la même plume noire, là où le premier pigeon avait une plume noire. Eh bien ! moi, Adolphe Lecamus, je prétends, et je vous le prouverai, qu’il en est des âmes comme il en fut des corps aux yeux avertis de Darwin. Au bout d’un nombre X de générations, on retrouve la même âme, telle qu’elle exista, avec les mêmes défauts et les mêmes qualités, avec la plume noire originelle. Comprenez-vous ?

– À peu près, fit Théophraste.

– Je me mets pourtant à votre portée, reprit Adolphe. Mais il faut distinguer entre l’âme qui reparaît ainsi héréditairement et celle qui revient par réincarnation.

– Voyons cela.

– Une âme héréditaire qui revit l’ancêtre a toujours sa plume noire, attendu qu’elle est le résultat d’une combinaison unique que rien ne vient contrarier, puisqu’elle vit dans un fourreau, le corps, qui est héréditaire au même degré. Est-ce clair ?

– J’ai remarqué, mon ami, fit Marceline fort humblement, que chaque fois que vous dites : « Est-ce clair ? » on n’y comprend plus goutte.

– Tandis qu’une âme qui revient par réincarnation, continua Adolphe en se pinçant les lèvres, se trouve dans un corps que rien n’a préparé à la recevoir. Les agrégats matériels de ce corps sont originaires – je prends l’exemple de Théophraste – de plusieurs générations de maraîchers à la Ferté-sous-Jouarre...

– De jardiniers, de maîtres-jardiniers, interrompit Théophraste.

– Les agrégats matériels de ce corps, dis-je, pourront momentanément imposer silence à cette âme, peut-être originaire, elle – je prends toujours l’exemple de Théophraste – de la première lignée de France, mais il arrive un moment où cette âme est la plus forte, où elle parle, où elle se montre tout entière, telle qu’elle fut avec sa plume noire !

– Je comprends ! Je comprends tout ! s’écria Théophraste.

– Alors, quand cette âme parle en vous, dit Adolphe avec une chaleur touchante, vous n’êtes plus vous ! Théophraste Longuet a disparu. C’est l’Autre qui est là ! L’Autre qui a le geste, l’allure, l’action, la plume noire de l’Autre ! C’est l’Autre qui se rappellera exactement le mystère des trésors ! C’est l’Autre qui se souvient de l’Autre !...

– Oh ! ceci est admirable, proclama Théophraste qui avait envie de pleurer, et je saisis maintenant ce que vous voulez dire avec ma plume noire. J’aurai ma plume noire lorsque je serai l’Autre !

– Et nous vous y aiderons, mon ami, affirma Adolphe avec conviction. Mais jusqu’à ce que nous ayons dégagé l’Inconnu qui est caché dans Théophraste Longuet, jusqu’à ce qu’il vive à nos yeux avec assez de force, d’audace et de liberté, jusqu’à ce qu’il soit ressuscité, en un mot, jusqu’à ce qu’il nous apparaisse avec sa plume noire, livrons-nous avec calme à l’étude de cet intéressant document que vous nous rapportâtes de la Conciergerie. Faisons-nous un jeu d’en pénétrer le mystère, précisons les limites de cet espace où les trésors furent enfouis. Mais attendons pour fouiller le sein de la terre que l’Autre qui dort en vous nous dise : « C’est là ! »

– Mon ami, mon ami, fit Marceline qui débordait d’admiration, vous parlez comme un livre et j’admire que vous ayez toujours prêt pour notre ignorance quelque petit discours qui me la fait chérir. Mais n’avons-nous pas à craindre les bouleversements de la terre pour l’objet de nos recherches ? Depuis deux cents ans...

– Femme de peu de foi, répondit Adolphe. Depuis plus de deux mille ans qu’on remue la terre sacrée du Forum comme jamais ne fut remuée cette terre franque depuis deux siècles, ce n’est qu’hier qu’ont réapparu sous le ciel latin ces rostres illustres qui connurent Caïus et Tibérius... Mais je vois s’approcher mon ami le commissaire de police, M. Mifroid, un charmant homme que je veux vous présenter.

Le commissaire de police Mifroid, qui doit jouer un rôle prépondérant dans cette histoire, un homme, d’une quarantaine d’années, mis avec une grande élégance et ganté de beurre frais, une boucle argentée sur un front pur, s’avança, sourit, salua : « Monsieur, madame. »

Et il serra la main d’Adolphe qui dit :

– Mon excellent ami, M. le commissaire de police Mifroid ; M. et Mme Théophraste Longuet.

À la façon dont M. Mifroid regarda la belle Marceline, celle-ci jugea tout de suite que c’était un amateur. Elle rougit un peu.

Notre ami Adolphe, dit-elle, nous a souvent parlé de vous, monsieur Mifroid.

– Oh ! madame, je vous connais depuis longtemps, répliqua M. Mifroid. Chaque fois que je rencontre M. Lecamus, il me parle de ses amis de la rue Gérando, et dans des termes tels que mon plus grand désir était le bonheur qui m’arrive aujourd’hui : celui de vous être présenté.

– Il paraît que vous êtes très fort sur le violon ? demanda Marceline, conquise par tant de façons galantes.

– Oh ! madame, si l’on peut dire !... Je fais aussi un peu de sculpture et je m’occupe également de philosophie. Je dois ce dernier goût à mon ami Adolphe. Tout à l’heure, je vous ai croisés et j’ai entendu que vous disputiez sur l’immortalité de l’âme.

– Monsieur, fit Théophraste, qui n’avait encore rien dit, mon ami Adolphe et moi, nous aimons à nous entretenir de choses sérieuses. Il est vrai que nous parlions, pas plus tard que tout à l’heure, de l’âme et du corps et des différentes manières que l’âme a de se comporter avec le corps.

– Eh ! en seriez-vous encore, cher monsieur, fit M. Mifroid, qui avait le plus grand désir de briller devant Marceline, à distinguer la matière et l’esprit ? La matière et l’esprit sont même chose aux yeux de la science, c’est-à-dire qu’ils constituent une même unité dans une même Force, à la fois produit et phénomène, cause et effet, tendant à un but unique : la montée progressive de l’Être. Vous êtes les seuls, messieurs, à faire encore cette antique démarcation de la matière et de l’esprit.

Théophraste n’était point content. Il dit :

– Nous faisons, monsieur, ce que nous pouvons.

Le groupe était revenu à la place de la Concorde. À l’entrée de la rue Royale, il y avait une grande agglomération de populaire, gesticulante et tumultueuse.

Théophraste, en vieux Parisien, voulut immédiatement savoir ce qui se passait et se jeta dans la foule.

– Prends garde aux pickpockets ! lui cria Marceline.

– Ah ! madame, fit le commissaire de police Mifroid, il n’y a pas de pickpockets quand on est avec le commissaire de police Mifroid.

– C’est vrai, monsieur, fit Marceline avec un aimable sourire, vous êtes là et nous ne courons aucun danger.

– Je n’en sais rien, dit Adolphe en regardant Mifroid. Mon ami Mifroid me paraît plus dangereux que tous les pickpockets de la terre.

Mifroid éclata de rire :

– Ah ! ah ! le gaillard !

Théophraste se fit attendre dix minutes. Il avait l’œil fort allumé quand il revint :

– C’est un cocher, dit-il, qui a accroché une automobile.

– Et alors ?

– Et alors, voilà. Il ne peut pas la décrocher, c’est tout !

– La foule est-elle bête ? fit Marceline.

Là-dessus, sur un coup d’œil d’Adolphe, elle invita M. Mifroid à dîner. Celui-ci se défendit, mais peu.

Transportons-nous maintenant rue Gérando. Il est neuf heures. Le dîner touche à sa fin, dans la salle à manger de Théophraste. M. Mifroid et Adolphe, pendant le repas, ont dit mille choses ingénieuses et plaisantes. Mais M. Mifroid est inquiet. Il a plongé ses mains dans toutes ses poches, y cherchant vainement son mouchoir. Après une dernière et inutile enquête dans la poche de côté de sa redingote, il se passe désespérément l’index sous la moustache et aspire avec force. À ce moment, Théophraste se mouche. Marceline lui demande où il a trouvé ce joli mouchoir. M. Mifroid reconnaît le sien, estime que la plaisanterie est charmante, prend le mouchoir des mains de Théophraste et le replace dans sa poche. Théophraste ne comprend pas. Soudain, Mifroid pâlit. Il se tâte le côté gauche. Il dit tout haut :

– Mon Dieu ! qu’est-ce que j’ai fait de mon portefeuille ?

C’est bien simple, on a volé, dans sa poche, le portefeuille du commissaire. Il y avait cinq cents francs dedans. M. Mifroid ne regrette pas les cinq cents francs, mais il se trouve ridicule. Marceline se moque gentiment de lui, tout en le plaignant. Intérieurement, il est furieux.

– Monsieur Mifroid, dit Théophraste, si vous avez besoin d’argent pour ce soir, je puis vous en prêter.

Et il tire de sa poche un portefeuille. M. Mifroid pousse un cri : c’est le sien ! Théophraste devient écarlate. M. Mifroid le regarde, lui retire des mains le portefeuille, comme il a fait du mouchoir, reconquiert ses cinq cents francs, excipe de ses nombreuses occupations pour prendre congé et dit, avant de dégringoler l’escalier, à son ami Adolphe qui le poursuit :

– À quelle sorte de gens m’as-tu donc présenté là ?

Quand Adolphe rentre dans la salle à manger, Théophraste est en train de vider ses poches ; il y a sur la table : trois montres, six mouchoirs, quatre portefeuilles contenant des sommes importantes et dix-huit porte-monnaie !

VII



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