Préface historique








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Le dernier geste et la dernière parole de Théophraste.


Nous voici arrivés au dernier chapitre de cette surprenante et véridique histoire. Ce n’est point sans une certaine émotion que l’auteur de ces lignes prend aujourd’hui la plume pour retracer le dernier geste et répéter la parole dernière de M. Théophraste Longuet. Il s’est attaché à son héros et, malgré qu’il ait eu à passer en sa compagnie des heures funestes, comme celles qui virent la revanche du veau, il eût désiré que les documents renfermés dans le coffret en bois des îles lui permissent de prolonger de quelques jours l’existence d’un homme si sympathique en dépit de ses crimes. Mais l’histoire est là. L’histoire finit là. Il lui faut donc finir avec l’histoire. Encore, il eût désiré que le dernier geste de M. Théophraste Longuet fut moins tragique ; il l’eût souhaité pour lui, auteur, qui ne prend aucune joie à tremper, comme il en fit déjà proclamation, sa plume dans le sang des blessures aux lèvres fraîches, et ensuite pour cette malheureuse Mme Longuet qui fut vraiment trop punie de ses faiblesses à l’endroit de M. Lecamus...

... Pauvre Théophraste ! Pauvre Marceline ! Voilà donc, ô homme, comme tu devais traiter la femme qui fut si longtemps l’orgueil et la joie de ton foyer ! Voilà donc, ô femme ! à quel trépas lamentable devait te conduire ta nature adultère mais droite ! Mais M. Lecamus me dégoûte.

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Il est neuf heures du soir, la saison est avancée, la nuit est opaque. M. Longuet monte le long, tout le long du coteau où se dressent les murs de la villa « Flots d’Azur ». La main tremblante, il pousse, avec combien de précautions, la petite porte de derrière du jardin. Il traverse le jardin, tout doucement, en s’arrêtant à chaque pas, comme un voleur. Ah ! Théophraste, comme tu es abattu, Théophraste. Comme je te plains ; ô toi qui retiens de la main gauche ton cœur plus bondissant que dans cette nuit où ronronna le petit chat violet ! Ton bon cœur, ton immense cœur, tout chargé d’amour encore pour cette femme, que tu veux voir heureuse ! et qui ne peut plus l’être avec toi... Une lumière dans le salon... La fenêtre est entrouverte... Tu avances à petits pas, Théophraste, et puis tu allonges, tu allonges la tête... Ah ! qu’as-tu vu dans le salon... Pourquoi ce gémissement lugubre s’échappe-t-il de tes lèvres ? Pourquoi te prends-tu le front entre tes mains fiévreuses, tes mains qui arrachent les mèches blanches de ton front ?... Qu’as-tu vu ?... Après tout, qu’importe ce que tu as vu, puisque tu es mort ? Tu as voulu la voir heureuse ? Sans doute que tu sais maintenant à n’en pouvoir douter jamais, pendant cent mille ans, qu’elle est heureuse ? Pitoyable cocu, éloigne-toi... que ferais-tu plus longtemps dans ce jardin ? Si tu as vu ton ami, M. Lecamus, déposer un brûlant baiser sur les lèvres amoureuses de Marceline, quoi d’étonnant à cela ?... Puisqu’on te croit mort ?... M. Lecamus console Marceline de ta mort et ta mort est une chose si douloureuse, au cœur de Marceline, qu’il faudra bien des baisers encore, très brûlants, pour que Marceline t’oublie... Vas-tu point en vouloir à M. Lecamus de ce qu’il se dévoue à cette tâche du bonheur de Marceline ?...

... Là, tu pleures... tu es assis par terre, dans le jardin... et tu pleures, tu pleures... Va-t’en ! oh ! va-t’en !...

Malheureux, après avoir vu, tu veux entendre ! Et tu t’es relevé et tu as encore allongé la tête et tu as écouté. Tu as entendu M. Lecamus qui disait :

– Moi je le regrette !

Et tu as dit alors merci de bon cœur à ton ami fidèle, jusqu’au moment où il a achevé sa phrase :

– ... Je le regrette parce que tu étais plus gentille de son temps !

....................................................................

... À travers champs, maintenant, Théophraste fuit, fuit, fuit... il fuit le crime qui l’appelle.

Et peut-être aurait-il fui si loin, si loin qu’il aurait été trop tard pour le crime, mais sa chemise se mit tout à coup à lui brûler les chairs, et la souffrance horrible que lui procurait cette chemise le précipita dans la certitude qu’il ne pourrait se débarrasser de cette souffrance qu’en se débarrassant du crime. Et il court au crime !

Le grand malheur est qu’il n’eût point songé alors à se débarrasser de sa chemise.

Dans un état d’exaltation sanguinaire comparable à rien dans l’histoire des crimes – même si l’on se donne la peine de remonter aux crimes de la mythologie qui furent cependant de bien beaux crimes – il revint donc sur ses pas, se retrouva dans le jardin, bondit dans le salon, joignit M. Lecamus et Mme Longuet dans le vestibule.

À sa vue, Adolphe et Marceline poussèrent des cris terribles qui ne furent pas entendus de la bonne, laquelle venait de s’absenter justement pour aller acheter du brillant belge.

Une corde était là, provenant de quelque récent déballage. M. Longuet s’en empara et, avant que M. Lecamus ait eu le temps d’opposer la moindre résistance, il était ficelé comme une andouille au lampadaire de l’escalier.

Puis, il se précipita sur une panoplie, en détacha un grand sabre recourbé et aussitôt Marceline cria à M. Lecamus :

– Prends garde à tes oreilles !

La généreuse femme, elle, ne pensait, en cette heure tragique qu’aux oreilles de M. Lecamus1. Elle eût mieux fait, hélas ! de songer à sa tête.

Deux secondes plus tard, M. Longuet la lui coupait comme on coupe une tête de veau, sans revenir dans la blessure.

Et, prenant cette tête par les cheveux, il la présenta à M. Lecamus « qui était au comble de l’horreur ».

– Hâte-toi, lui dit-il, de baiser ces lèvres, pendant qu’elles sont encore chaudes !...

Que pouvait faire M. Lecamus, ficelé comme il l’était ? Il n’avait qu’à obéir. Aussi, se hâta-t-il de baiser les lèvres qui, aussitôt après, se mirent à refroidir.

Théophraste grimpa au grenier et en descendit une malle. Il ne fut pas plus de vingt-cinq minutes (le boucher Houdry n’avait pas besoin de plus de vingt-cinq minutes pour découper un veau ; Théophraste n’avait pas eu besoin de plus de vingt-cinq minutes pour découper le boucher Houdry)... Il ne fut pas, dis-je, plus de vingt-cinq minutes à découper Mme Longuet. Il la découpa, du reste en pleurant, mais il la découpa.

Les morceaux en furent proprement déposés dans la malle. Théophraste ferma la malle à clef et la chargea sur ses épaules. Il dit adieu à M. Lecamus, toujours en pleurant. M. Lecamus ne lui répondit pas. Il suffoquait. Théophraste et la malle s’enfoncèrent dans la nuit... Cette nuit même, on aurait pu voir un homme qui, sur la berge de la Seine, au Petit-Pont, déchargeait dans le fleuve le contenu d’une malle. On eût pu même l’entendre murmurer : « Ma pauvre Marceline ! Ma pauvre Marceline !... Une si belle femme !... Ah ! elle n’était pas trèfle, bien sûr !... »

................................................................

À l’aurore, Théophraste frappait à l’huis de ce bon Ambroise. Ambroise vit qu’il avait pleuré et lui demanda très affectueusement ce qui lui était encore arrivé.

– D’abord, fit Théophraste... Je veux te rendre ta chemise. Et ne me la redonne jamais : elle brûle !

– Comment ! ma chemise brûle ! répliqua Ambroise interloqué. Que me racontes-tu là ? C’est une honnête chemise. Elle a été lavée, comme toutes mes autres chemises, au lavoir de la rue du Pont-aux-Choux !

Théophraste pâlit :

– Oh ! c’est donc cela ! murmura-t-il, et il se coucha tout de suite « pour ne plus se relever ».

Oui, c’était donc cela ! Car, enfin, le lecteur doit bien penser tout de même qu’on ne découpe pas ainsi une femme en morceaux – même la sienne – qu’on ne va pas jeter ces morceaux à la berge du Petit-Pont, sans une raison sérieuse !

Théophraste avait eu une raison sérieuse de découper. Elle lui était venue du fond des siècles. Telle la tunique de Déjanire dévorant Hercule, la chemise d’Ambroise l’avait brûlé d’un criminel feu. Il avait revêtu en même temps qu’elle l’âme de Cartouche. Il avait senti passer en ses veines la flamme séculaire du meurtre, car cette chemise avait été lavée au lavoir de la rue du Pont-aux-Choux ! Ce lavoir s’élève à l’endroit même où naquit Cartouche !

Oui, le geste de tuer lui était revenu du fond des siècles, le même geste qui lui avait fait découper deux cents ans auparavant sa femme infidèle, Marie-Antoinette Néron, et pour en jeter les morceaux au Petit-Pont de l’Hôtel-Dieu !

Je vous dis, moi, qu’il ne faut point sourire de cette explication exorbitante. Que MM. les juges y songent ! Bien des crimes qu’ils ne comprennent point, mais qu’ils condamnent tout de même, apparaîtraient moins obscurs si l’on faisait comparaître sur les bancs de la cour d’assises ce complice qui se cache au fond des siècles !

Théophraste était le plus doux et le plus tendre des hommes, et cependant il tuait ! Mais il en avait bien du regret après. Ne disait-il point à Ambroise qui le soignait à son lit de mort : « Plains-moi, plains-moi de tout ton cœur, car j’ai été un peu vif avec ma femme !... »

Non, non, il ne s’expliquait point une si rude vivacité, et il en avait un remords qui le conduisit en quelques semaines à la tombe. C’était le remords de l’acte d’un autre, cependant... Pourquoi, ah ! pourquoi, la nature nous fait-elle expier les crimes d’il y a deux cents ans ?

Pauvre Théophraste ! À cette heure où tu vas retourner au fond des siècles, permets-moi de m’agenouiller pieusement, ô martyr de la tare héréditaire, sur l’humble descente de lit qu’arrose de ses larmes le bon Ambroise...

– Je pardonne à M. Lecamus, dis-tu dans le plus funèbre des sourires. Quand je serais mort, tu l’iras chercher et tu lui apprendras que je l’ai nommé mon exécuteur testamentaire. Ce sera mon châtiment. Je lui lègue tous mes biens. Il saura ce qu’il doit faire de ce coffret en bois des îles que tu vois à mon chevet, et où j’ai renfermé le formidable secret des derniers mois de ma triste vie.

Ayant dit ces mots, Théophraste se souleva sur ses oreillers, car l’oppression le gagnait et il savait qu’il allait mourir... Son regard n’était plus de ce monde... Son regard semblait considérer des choses, à travers les murs, et sa voix douloureuse dit encore :

– J’ai vu... je vois... Je retourne vers le rayon carré que le soleil a oublié dans les caves de la Conciergerie depuis le commencement de l’Histoire de France.

Et il expira...

Ambroise pleure, pleure, car il ne sait pas que cet homme, qui vient d’expirer, n’est pas mort !...

Certes, il est des gens, très bien renseignés, paraît-il, qui disent que lorsqu’on est mort, on est mort ! Ils en sont sûrs !... Félicitations ! Félicitations ! Je ne les contredirai pas aujourd’hui, parce que je suis très fatigué... Mais nous en reparlerons demain au fond des tombeaux !

Cet ouvrage est le 548e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

1 Cette date est très importante, car elle établit que mon histoire authentique de Cartouche a paru avant le livre de M. Frank Brentano et que nos deux ouvrages ont vu le jour après celui de M. Maurice Bernard.

1 À propos de ces choses que l’on rêve, qui sont réelles et qu’on n’a jamais vues, l’auteur de ces lignes, c’est-à-dire celui qui, modestement, compulse les papiers de Théophraste, peut citer un exemple personnel : depuis sa plus tendre enfance, il lui arrivait au moins une fois chaque mois de rêver qu’il traversait une forêt de Pologne (il savait dans son rêve que c’était une forêt de Pologne). Il y avait dans cette forêt, sur la droite d’une allée boueuse et défoncée par les pluies, trois chênes décapités, et puis une petite cabane avec un tuyau de poêle, sur le toit, qui fumait, et un chien jaune, à la porte, qui ouvrait la gueule, comme s’il aboyait, mais qui n’aboyait pas parce qu’il était muet.

Il rêvait cette chose qu’il n’avait jamais vue et cependant elle était réelle, puisqu’un jour, il y a cinq ans, traversant la Pologne, à quelques lieues de la frontière de Russie, il reconnut la forêt, l’allée humide et triste, les trois chênes découronnés par un récent orage, la cabane au tuyau de poêle et le chien jaune qui aboyait en silence. C’est en vain qu’il voulut, à coups de canne, le faire parler. Oui, qui donc expliquera jamais ces choses ?

1 Tous ces détails sont historiques. Mme Taconet tenait, il y a deux cents ans, à cet endroit, le cabaret du Veau-qui-tette, non loin de la chapelle des Porcherons, qui fut démolie en 1800 et sur l’emplacement de laquelle on construisit en 1802 une autre chapelle qui fut celle de Notre-Dame-de-Lorette, rue Coquenard. Tout cet espace situé au nord-ouest du boulevard des Italiens était anciennement rempli par des champs en culture, des marais, des jardins et des maisons de campagne, et par le village des Porcherons, par une ferme nommée Grange-Batelière, par le château du Coq, une voirie, le cimetière de Saint-Eustache. L’ensemble était traversé par un chemin qui partait de la porte Gaillon, s’avançait en formant des sinuosités, coupait la rue Saint-Lazare et allait aboutir au village des Porcherons et à celui de Clichy. Le cabaret du Veau-qui-tette avait une réputation terrible. Sa propriétaire, la veuve Taconet, l’amie de l’Enfant, donnait asile chez elle à tous les bandits de la capitale. Les caves du Veau-qui-tette ouvraient sur des carrières célèbres, véritables repaires, où les compagnons de l’Enfant n’avaient rien à craindre de la police du roy.

1 Historique. Du reste, tout ce que nous aurons l’occasion de raconter relativement à la vie de l’Enfant est de la plus grande exactitude. Nous avons eu soin de nous éloigner toujours de la légende qui est de beaucoup moins extraordinaire que la réalité. Nous avons contrôlé les papiers de Théophraste, nous avons vérifié ses assertions, grâce à la parfaite complaisance de MM. les bibliothécaires de la Nationale, de Carnavalet et de l’Arsenal. Nous avons vu les pièces du procès de l’Enfant qui est le plus formidable procès criminel des temps modernes. Enfin, comment pourrions-nous douter des dires du principal intéressé, j’ai nommé Théophraste ? Qui, mieux que lui, connaîtra son histoire ?

1 Historique

1 Historique. – Du reste, il faut que ce soit entendu, une fois pour toutes, c’est une histoire historique. – G. L.

1 Au carrefour Guilleri se trouvaient une échelle et un pilori. C’était là que l’on pratiquait l’essorillement au détriment des voleurs. On laissait quelquefois l’oreille droite, mais on coupait toujours l’oreille gauche à cause d’une veine correspondante avec les organes de la génération. On espérait ainsi que les voleurs n’auraient pas de petits.

1 Il ne faut pas s’étonner une seconde de l’extrême férocité de Théophraste. L’histoire, par la suite, nous apprendra que Cartouche a accompli des crimes au-dessus de l’humanité.

1 Procès de Cartouche.

1 Authentique. Lors du procès des complices de Cartouche, la bonne foi de Simon l’Auvergnat fut démontrée et il eut la vie sauve.

1 Cartouche était le vrai nom de Cartouche.

1. Les Fourches de Montfaucon sont désignées dans le document par ces mots tronqués : Le Four... En remplissant les blancs nous avons : Les Fourches, c’est-à-dire les Fourches Patibulaires. Ce n’est qu’en 1766 que le charnier de Montfaucon fut transféré aux environs de la rue Secrétan. Ce dernier charnier fut découvert dernièrement ; on fit des fouilles et l’on n’y retrouva qu’un pot de moutarde de l’époque.

1 Je tiens absolument à faire remarquer que je cite textuellement M. Lecamus et que je ne suis pour rien dans le déroulement harmonieux de ces phrases un peu excessives mais qu’excuse en somme l’enthousiasme de M. Lecamus pour M. Éliphas de Saint-Elme de Taillebourg de la Nox.

1 Il est inutile de faire observer au lecteur que cette première expérience, qui consiste pour M. de la Nox à promener l’esprit endormi et dominé de Théophraste dans la vie actuelle, qui est le Maintenant, est la plus commune des expériences ; mais je le fais observer tout de même.

1 Journal de Barbier : « Il a été fait, il y a deux ou trois jours, un meurtre effroyable derrière les Chartreux. On a trouvé un homme le nez coupé dans sa bouche, le cou coupé et le ventre ouvert dont les entrailles sortaient. Il est depuis ce temps à la Morgue (salle basse, à l’entrée du Petit-Châtelet). On a retrouvé sur lui une carte très bien écrite : « Ci-gît Jean Rebaty (en argot le tué, l’assassiné) qui a eu le traitement qu’il méritait ; ceux qui « en feraient autant que lui peuvent attendre la même mort. » M. Moreau, procureur du roy, écrivit à M. Pacôme, aide-major du régiment des gardes : « Je suis persuadé que vous sentirez comme moi combien il est important que de pareils crimes ne demeurent pas impunis. »

1 En 1823, à une époque où l’on procéda au nettoiement du grand égout de la rue Amelot, il existait près de la bouche principale un renfoncement, une grotte de quatre mètres carrés qu’on appelait encore dans le rapport administratif : « La chambre à coucher de Cartouche », parce que le bandit avait été souvent obligé d’y passer la nuit. Combien nous voilà loin de la légende qui représente Cartouche vivant dans « le meilleur monde » et arrêté au moment où il allait épouser la fille d’un riche gentilhomme !

1 Les dernières expériences des professeurs de l’école de Nancy (se rappeler leurs déclarations au moment du procès Eyraud et Gabrielle Bompard) ont ouvert un champ immense aux hypothèses relatives aux suggestions criminelles de l’hypnose. On peut tuer dans le rêve hypnotique. Ici, M. Théophraste Longuet tue, dans son rêve deux fois centenaire, un passant, non loin de l’ancien cimetière des Innocents, un passant d’il y a deux cents ans, du moins c’est ce que M. Lecamus et même M. de la Nox croient ; car M. Lecamus, dans sa narration, ne fait suivre d’aucun commentaire ce meurtre d’un homme auquel il n’attache point d’importance, puisqu’il est déjà mort depuis deux cents ans. Mais, vraiment, je crois qu’il s’est passé encore autre chose que cela. Oserai-je le dire ? Il le faut. Il le faut, car c’est avec des faits semblables jusqu’alors négligés comme impossibles, que l’école de Nancy est destinée à étonner le monde. Je signale donc le fait suivant à l’école de Nancy, fait qui pourrait peut-être s’expliquer par l’étrange et complet amalgame du Maintenant et de l’Autrefois chez M. Longuet. Le jour où M. de la Nox opérait M. Longuet de Cartouche, rue de la Huchette, ce jour-là était le 13 juillet 1899. Et, si nous calculons l’heure d’après l’incident de la montre (Je te dois mon doigt !) il pouvait être midi ou midi et demi au plus quand, dans son rêve hypnotique, M. Longuet prononçait ces paroles : « Je viens de tuer un passant ! » Il disait cela, alors que dans son rêve, toujours, il se trouvait près du cimetière des Innocents. Or, je reproduis ici ces lignes que publiaient quelques jours plus tard, et que j’ai trouvées dans le coffret en bois des Iles, les journaux, à la rubrique « faits-divers » : « M. Jacques Mathomersnil, habitant la ville d’Eu, 6, rue de la Petite-Mouillette, et de passage à Paris, où il est descendu chez M. Noël, épicier, son parent rue de la Tour-d’Auvergne, se trouvait le 13 de ce mois à midi et quart devant la Fontaine des Innocents, examinant curieusement l’œuvre de Jean Goujon, quand il s’affaissa sans pousser un cri. On le crut pris d’un soudain malaise et on le transporta dans une pharmacie voisine. Là, on s’aperçut qu’il avait reçu un coup de poignard en plein cœur. Pourtant, les témoins ne se rappellent pas avoir vu quiconque l’approcher. Une enquête est ouverte. Va-t-on se mettre maintenant à assassiner en plein Paris et en plein midi ? »... Coïncidence étrange, infernale, sur laquelle je n’ose insister. Il y a des moments où le mystère attire, il en est d’autres où il épouvante.

1 Cette tour a disparu aujourd’hui.

1 Phrase historique.

1 Trente-six ans plus tard, en 1757, on fit subir absolument le même supplice à Damiens (Procès de Damiens) qui, de plus, fut écartelé.

1 Cartouche avait cette mèche-là.

1 Le 1er avril 1721, un mois après son évasion du Fort-Lévêque, Cartouche fut vendu par des mouches. Ils avaient averti la police que Cartouche devait traverser le Luxembourg pour se rendre dans une carrière près de Montrouge. Quand il fut dans le jardin, toutes les portes furent fermées à l’exception de celle par laquelle il était entré, qui était la porte de la rue de Vaugirard, en face de la rue Férou. Cette porte était gardée par cinquante archers qui devaient l’emmener en prison. Ayant jugé du traquenard, Cartouche prend vite sa résolution, comme toujours. Il revient en face de la rue Férou. Là, un pistolet de chaque main, il se précipite, bondit sur un cheval qu’un garde-française tenait par la bride, et disparaît par la rue de Tournon sans avoir même eu besoin de faire feu (Maurice Bernard).

1 Plusieurs historiens accusent, en effet, le comte de Charolais d’avoir pris des bains de sang humain. C’était un bruit certain qui courait à l’époque et qui était des plus vraisemblables vu le personnage. Il est historique que le comte de Charolais, pour se faire la main, décrochait à coups de carabine les couvreurs sur les toits. À la suite de l’un de ces derniers crimes, qui avait ému même le garde des Sceaux, Louis XV dit à ce monstre, prince du sang : « Je viens de signer votre grâce, mais voici, en blanc, la grâce de celui qui vous tuera. »

1 Les corps des individus qu’on avait décapités ou fait bouillir sur une des places de Paris étaient suspendus par les aisselles et exposés, accrochés à une chaîne. Les Fourches Patibulaires de Montfaucon, nous dit Sauval, étaient, au temps de la Ligue, une masse de pierres surmontée de seize piliers, on y arrivait par une rampe faite de pierres assez larges et que fermait une porte solide. Cette masse avait la forme d’un parallélogramme : elle était haute de deux à trois toises, longue de six à sept, large de cinq à six, et composée de dix ou douze assises de gros quartiers de pierres bien liés et bien cimentés. Les piliers étaient gros, carrés, chacun avait trente-deux ou trente-trois pieds de hauteur. Pour joindre ensemble ces piliers et y attacher les corps des suppliciés, on avait enclavé dans leurs chaperons, à moitié de leur hauteur et à leur sommet, de grosses poutres de bois qui traversaient de l’un à l’autre et supportaient des chaînes de fer d’un mètre cinquante de longueur. Contre les piliers étaient toujours dressées de longues échelles destinées à monter le patient au gibet. Au milieu de la masse sur laquelle se trouvaient les piliers était une cave destinée à recevoir les corps des suppliciés qui devaient y rester jusqu’à destruction entière des squelettes. C’est dans ce charnier que les magiciens venaient chercher les cadavres dont ils avaient besoin (Sauval). Le cadavre de Coligny fut pendu à Montfaucon par les cuisses avec des chaînes de fer, puis on y pendit encore son mannequin de paille avec un cure-dent à la bouche.

On continua à exposer ainsi les corps jusqu’en 1630. Y furent exposés encore tous ceux qui moururent en duel malgré les édits. Vingt années plus tard, du temps de Sauval (1650), le gibet lui-même était délaissé, mais le charnier continua longtemps encore à être en honneur. Ce n’est qu’en 1760, quarante années après les événements qui nous occupent, que le gibet fut détruit et la fosse comblée, et la grande justice du roy transportée, comme nous l’avons dit, à un nouveau Montfaucon, près l’actuelle rue Secrétan.

1 On enterrait aussi sous le gibet de Montfaucon des personnes toutes vives. Quelques-unes de ces sinistres exécutions sont restées historiques. Jeannette la Bonne Valette et Marion Bonnecoste, Ermine Valancienne et Louise Chaussier subirent ce supplice pour leurs « démérites » et furent enfouies dans une fosse de sept pieds de long. L’une des plus célèbres de ces malheureuses, Perrette Mauger, voleuse et receleuse de profession, fut condamnée par Robert d’Estouville, prévôt de Paris, « à souffrir mort et à être enfouye toute vive devant le gibet. Elle dit qu’elle était grosse. Fut visitée par ventrières et matrones qui rapportèrent à la justice qu’elle n’était point grosse. Elle fut alors enfouye comme avait été dict. » (Sauval.)

1 Au commencement du dix-huitième siècle, comme au quatorzième, comme encore maintenant, on pratiquait l’envoûtement qui vient d’apparaître comme une chose moins inoffensive qu’on ne l’avait cru, depuis les expériences de M. de Rochas sur l’extériorisation de la sensibilité. L’envoûtement primitif consistait dans la fabrication d’une image en limon, quelquefois en cire, fabriquée à la ressemblance de la personne à qui l’on voulait nuire. Avec l’accompagnement de quelques prières, sacrements, invocations et formules magiques, un stylet était enfoncé dans cette figure, et la personne à laquelle elle ressemblait pouvait en mourir. Depuis le douzième siècle, les monuments historiques offrent des exemples assez nombreux de cette pratique. L’envoûtement ne consistait point seulement à tuer, mais à détourner l’esprit de la personne visée dans le sens désiré par l’envoûteur. Au cours du procès qui suivit l’assassinat du duc d’Orléans, dans lequel fut si fort compromis le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, celui-ci fit déposer que le duc d’Orléans se livrait à ces pratiques. En 1407, est-il écrit dans ce procès, un moine, à l’instigation du duc d’Orléans, alla, après avoir fait invocation au diable, dépendre un homme tout frais à Montfaucon, lui mit l’anneau du duc à la bouche, lui fendit le ventre, lui arracha l’os de l’épaule, lequel fut remis au duc d’Orléans qui porta cet os de pendu entre sa peau et sa chemise. Grâce à l’anneau et à l’os, le duc d’Orléans savait fasciner et faire condescendre toutes les femmes à ses désirs. (Extrait de la justification de Jean sans Peur de l’assassinat du duc d’Orléans.)

1 Il est évident que M. Lecamus, qui a de l’imagination et de la lecture, se laisse aller à l’une et aux souvenirs de l’autre. Il est hanté là par « le cas de M. Valdemar », et il a tort, car l’auteur de ces lignes, qui a pu interroger dernièrement M. de La Nox, a su que Théophraste n’a jamais, à aucun moment de cette opération, tourné au vert.

1 L’expérience suivante a été faite souvent à la clinique du docteur Charcot. On endormait un sujet. On lui appliquait sur la peau du ventre un cercle de papier et on lui suggérait l’idée que ce cerclé était un vésicatoire. Immédiatement, tous les effets du vésicatoire se produisaient. La peau rougissait et se soulevait en forme de cloques remplies d’eau. Ainsi, pour Théophraste, endormi du sommeil de l’hypnose, et vivant la torture de Cartouche, tous les effets extérieurs de la torture se produisent et les chairs apparaissent, en réalité, meurtries. Et c’est le RÊVE qui a meurtri la Réalité ! Ceci ne prouve-t-il point qu’il n’y a qu’une chose qui EST : Le Rêve, c’est-à-dire l’IDEE ? A rapprocher de ce fait les stigmates apparus aux mains, aux pieds et au flanc des saints et des martyrs.

1 Cartouche était le plus habile homme de son temps pour sauter sur les toits, gouttières et corniches. II usait des cheminées avec une science de ramoneur. Bondir d’un toit à l’autre, au-dessus des cours et même des rues, fut longtemps un plaisir nocturne de gentilhomme. Les rois s’y essayèrent. Charles IX n’avait pas son pareil dans la partie.

1 Tous ces détails étaient dans l’article. La mode à cette époque était déjà aux faits divers dramatisés, et celui-ci est dramatisé à souhait. Au fond, on eût pu le raconter en cinq lignes. Mais c’est la nouvelle presse.

1 C’est le chiffre de kilomètres connus.

1 Tout ceci a été démontré directement par les travaux de M. Milne-Edwards, dans son laboratoire des catacombes.

1 Notice d’Arago sur les Puits artésiens.

1 J’ai tenu à mettre en lettres italiques tout ce qui est de la langue du quatorzième siècle, de telle sorte que les pédants pussent vérifier et avoir ainsi la certitude que, dans cette histoire, je n’ai rien inventé. (Note de M. le commissaire Mifroid.)

1 Tout ce qui est en italique n’est pas nécessairement dans la langue du quatorzième siècle. (Seconde note de M. le commissaire de police Mifroid.)

1 Ne nous étonnons point du succès que remportaient auprès du beau sexe ces deux monstres qu’étaient pour le peuple talpa MM. Mifroid et Longuet. Récemment, nous avons vu un chimpanzé beau parleur, dans un music-hall, recueillir, s’il faut en croire la chronique galante, les suffrages les plus difficiles des plus inaccessibles beautés de la capitale. Et il en est mort !

1 L’auteur de ces lignes, après avoir compulsé les différents mémoires qui ont été publiés sur le laboratoire des catacombes et sur les travaux de Milne-Edwards, après avoir constaté que M. Mifroid ne se moquait de personne avec ses canards aveugles, et ses groins et ses Talpa et racontait l’exacte vérité possible, à moins de refuser toute autorité à Arago lui-même, fut un peu étonné de se trouver en face de cette partie du mémoire de M. Mifroid où il est question du concert donné par les musiciens de l’Opéra ossuaire. Ceci dépassait de beaucoup en fantastique tout ce que M. Mifroid avait raconté jusqu’alors, car les catacombes sont propriété de la ville de Paris, et les portes en sont rigoureusement closes ; elles ne s’ouvrent qu’une fois le mois aux visiteurs munis du laisser-passer de la préfecture, et le viol nocturne de l’immense fosse par les rires alcooliques des cocottes du quartier et les violoneux d’opéra lui semblait impossible.

Ayant rencontré dernièrement un haut fonctionnaire de la police, il l’entretint de la question et lui demanda si, en son âme et conscience, il pensait que M. le commissaire de police Mifroid était capable de raconter un événement impossible. Le haut fonctionnaire lui répondit en son âme et conscience qu’il ne le croyait pas, et il demanda à son tour de quel événement il s’agissait. « D’un concert dans les catacombes », fit l’auteur de ces lignes. « – Monsieur, répondit le haut fonctionnaire, c’est si peu impossible que le journal Le Matin a rendu compte d’un concert semblable à la date du 3 avril 1897 ! » (Quelle mémoire des dates avait ce haut fonctionnaire...)

En effet, à cette date, il est rendu compte, dans Le Matin, d’un concert qui fut donné à deux heures du matin dans les catacombes. Le reporter dit : « Nous avions cru à quelque poisson d’avril d’actualité, à quelque farce sinistre. L’invitation qui nous fut adressée était ainsi libellée : « Vous êtes prié d’assister au concert spirituel et profane qui se fera le vendredi 2 avril 1897, en l’ossuaire des catacombes de Paris, par le concours d’artistes musicaux très éminents. Notes précieuses. L’entrée sera rue Dareau, 92, près de la rue Hallé, dès onze heures du soir. Pour éviter le rassemblement de curieux et de gêneurs, prière de ne pas ordonner l’arrêt de voitures devant la porte d’entrée. »

Le reporter s’était rendu naturellement à cette invitation et racontait ses impressions qui étaient, à s’y tromper, celles de M. Mifroid. Il est vrai qu’en somme un concert dans les catacombes, c’est toujours un concert dans les catacombes, et la note ne saurait varier (il faut mettre hors de cause les concerts de silence, où la note varie toujours).

Le reporter avait interviewé l’un des organisateurs de cette petite fête macabre.

« – L’idée nous en est venue un soir, raconte l’organisateur, chez un de nos amis, un étudiant en médecine, M. Doubrolle. Nous avons pensé que ce ne serait point banal, cette note d’art : du Chopin dans les catacombes. Et comme un ami, M. Daille, nous fit entendre que la chose était possible, nous nous sommes immédiatement organisés, MM. Alla, littérateur ; Jouano, musicien ; Prenet, compositeur ; Lasalle, littérateur ; Dogno, artiste ; et nos efforts ont abouti. Nous n’avons pas besoin de vous dire que nous sommes ici subrepticement, et que nous n’avons nullement l’autorisation de la préfecture. L’ingénieur de la Ville, M. Pellet, ignore le concert qui se donne ce soir aux catacombes. »

Le reporter ajoute :

« – Ces jeunes gens disaient vrai. Deux ouvriers qui ont pris sur eux de les introduire et qui, nous les croyons sans peine, ont par cela même « risqué leur place », nous confirment les paroles de l’« organisateur ».

1 Ce qui était tout naturel, car elle ne pouvait avoir oublié l’affreux spectacle de l’essorillement de M. Petito.


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