Préface historique








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Suite de l’histoire de Cartouche, de monseigneur le duc d’Orléans, régent de France, de M. Law, contrôleur général des Finances, et de la courtisane Émilie.


« Donc, le Régent m’avait fait l’honneur de prendre, par-dessous, mon bras et je vis bien qu’il avait quelque chose de secret à me confier. Il ne tarda point à m’avouer qu’il comptait sur mon ingéniosité pour le venger d’une offense que M. le contrôleur général lui infligeait. Il me dit qu’il était tout à fait amoureux de la courtisane Émilie, qu’elle était sa maîtresse depuis quinze jours et qu’il avait appris par la Fillon que M. Law avait la promesse de ses faveurs pour la nuit prochaine, contre le présent d’un collier de dix milles louis qu’il lui ferait. Il en était sûr, car la Fillon ne l’avait jamais trompé. N’était-ce point par elle qu’il avait eu vent de la conspiration de Cellamare ? Tous les mauvais sujets de Paris connaissent la Fillon.

« La Fillon est une femme de cinq pieds dix pouces, qui eut des formes admirables, une figure ravissante. Dès l’âge de quinze ans, cette beauté modèle pensa que la nature ne l’avait pas pourvue de si rares trésors pour les enfouir ; elle les prodigua. Le duc d’Orléans, longtemps avant la Régence, l’aima ; il en demeura coiffé pendant plus d’un an. C’est pour elle qu’il fit construire dans une partie retirée des jardins de Saint-Cloud une sorte de grotte, éclairée mystérieusement par quelques rayons dirigés sur un lit de nattes sur lequel s’étendait sa maîtresse, tout habillée de ses cheveux blonds. Il les montra à tous ceux qui passaient par là et il se fit ainsi de nombreux amis. Mais il y a beau temps que les quinze ans de la Fillon se sont envolés. Maintenant elle n’a plus que la joie de l’intrigue dont elle a fait deux parts : la galanterie et l’observation. Ainsi fournit-elle des renseignements précieux à la police et à M. d’Argenson, garde des Sceaux, et des sujets remarquables pour les amours du Régent. C’est elle qui lui procura Émilie, qui est bien la plus jolie fille de Paris.

« Tout le monde veut la lui voler. Law, qui est le plus riche, a juré d’y réussir. Il lui demandait une heure de complaisance et lui donnait un collier de dix mille louis dont elle raffolait. C’était marché conclu pour la nuit prochaine.

« – Cartouche, me dit le Régent, après m’avoir expliqué ses petites affaires, tu es un brave homme. Je te donne le collier.

« Et il s’en alla, sous le clair de lune, en me faisant un petit signe de la main. Cette sorte de mission que je recevais de contrarier les amours de M. le surintendant et de venger celles du duc d’Orléans m’emplit d’un juste orgueil. Étant rentré à Paris, j’appris dès le matin, par ma police, qui était la mieux faite de l’époque, que la courtisane Émilie habitait un petit hôtel, dans le Marais, au coin de la rue Barbette et des Trois-Pavillons, et que le Régent montrait plus d’attachement pour elle qu’il n’en eut jamais pour la duchesse de Berry dont il était dégoûté depuis longtemps, pour la Parabère, ou même pour sa seconde fille, Mlle d’Orléans, qui venait de s’enfermer au couvent de Chelles, moins à cause de son amour pour Dieu que de son penchant pour les belles religieuses (Quelles mœurs ! mon cher Adolphe, quelles mœurs !) et qu’il se consolait avec elle des mépris plus récents de Mlle de Valois, uniquement occupée du duc de Richelieu. Cette courtisane Émilie n’était pourtant qu’une fille d’opéra, mais sa beauté, comme je te l’ai dit, dépassait tout ce qui peut s’imaginer. Je ne fus pas longtemps à en juger par moi-même.

« Vingt-quatre heures après l’entrevue de Saint-Germain, c’est-à-dire le minuit suivant, je sortis d’un placard qui faisait justement l’angle de la rue des Trois-Pavillons et de la rue Barbette. J’avais, comme par hasard, un pistolet de chaque main, ce qui fit qu’il me fut impossible de saluer décemment Mlle Émilie, qui se trouvait pour l’heure dans le plus galant déshabillé, et M. le surintendant, qui lui présentait un écrin dans lequel brillaient les feux d’un collier qui valait pour le moins dix mille louis. Je m’excusai de la nécessité où j’étais de garder mon chapeau sur la tête et je priai M. le surintendant, vu l’encombrement de mes mains, de refermer l’écrin sur le collier et de mettre le tout dans la poche de mon habit cannelle, lui promettant ma reconnaissance de ce léger service.

« Comme il hésitait, je procédai à ma présentation, et quand il sut que je me nommais Cartouche, il n’est point de gentillesses dont il m’accablât. Je suppliai Mlle Émilie de se rassurer, lui affirmant qu’elle ne courait aucun danger, ce dont elle fut convaincue, car elle se prit à rire, avec de grands éclats, de la déconfiture de M. Law. Je riais aussi. Je dis à M. Law que son collier valait dix mille louis, mais que, s’il voulait envoyer le lendemain, vers cinq heures de relevée, un homme de confiance au coin de la rue de Vaugirard et de la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, avec cinq mille louis, on lui remettrait le collier, parole d’honneur de Cartouche ! Il me répondit que c’était marché conclu et nous prîmes congé les uns des autres.

« Deux jours après, on raconta l’aventure au Régent, qui fut dans la joie d’abord, mais qui changea de visage quand il sut la fin de l’événement. L’homme de Law avait donné les cinq mille louis, comme il avait été entendu, à l’homme de Cartouche, et il attendait l’écrin, quand l’autre lui répondit que Cartouche s’était déjà chargé de le porter lui-même à Mlle Émilie. Law courut chez la courtisane, vit le collier et en demanda le prix. « C’est déjà touché », répliqua Émilie en lui tournant le dos. « Et par qui ? », s’écria M. le surintendant. « Mais évidemment par celui qui m’a apporté le collier, par Cartouche, qui sort d’ici ! Ne devais-je pas payer contre réception du collier ? Et tout de suite ! Je n’ai point de crédit, moi, ajouta-t-elle, en s’esclaffant sur la mine déconfite de l’homme de la rue Quincampoix, et je ne pouvais lui donner d’actions de mon Mississipi !...

« Au Palais-Royal, le mot, mon cher Adolphe, eut le succès que tu devines. Il n’empêche que le Régent trouva que j’avais dépassé ses instructions et fit revenir encore M. d’Argenson de sa Madeleine du Trainel pour l’entretenir de la méchante humeur où il était à mon endroit. De fait, mon cher Adolphe, j’étais très porté sur les femmes et elles contribuèrent pour beaucoup à ma perte. À ce propos, toi qui me connais, et qui sais la sagesse de mes mœurs et de mon amour exclusif de Marceline, tu dois te dire : « Comme deux cents ans vous changent un homme ! »

Enchanté de sa petite narration, M. Longuet se mit à rire de l’inoffensive plaisanterie qui la terminait. « Comme deux cents ans vous changent un homme ! ». Il plaisantait. Il plaisantait vraiment, sincèrement. Ah ! ah ! il blaguait. Ainsi en va-t-il du bourgeois parisien d’aujourd’hui qui commence par s’épouvanter d’un rien et qui finit par rire de tout. M. Longuet en était arrivé à rire de lui-même. L’antithèse surnaturelle et terrifiante entre Cartouche et Longuet, qui l’avait plongé d’abord dans le plus sombre effroi, l’incitait, quelques jours passés, à « faire des mots ! » Le malheureux ! Il insultait le Destin ! Il riait au tonnerre ! Il blaguait la face de Dieu ! Son excuse est qu’il n’y voyait pas d’importance.

Il finissait par trouver son cas un peu bizarre. Il s’en amusait avec Adolphe. Il résolut même, à part lui, de ne point celer plus longtemps sa vraie personnalité à sa chère Marceline. Elle était intelligente, elle comprendrait. Il s’était imaginé que cette personnalité pourrait présenter des dangers pour lui-même et pour l’ordre social, mais voilà qu’elle n’existait plus à l’état réel, mais à l’unique état de souvenir, de doux souvenir !... Il n’aurait pas à combattre Cartouche comme il l’avait redouté ; il n’aurait qu’à lui demander, de temps en temps, quelque anecdote un peu salée, qui procurerait du succès à M. Longuet, dans les conversations. Cette histoire du Régent, de Law et de la courtisane Émilie n’était-elle point la preuve de cet état d’âme ? Comme elle avait coulé de sa mémoire sans effort, avec gentillesse et galanterie ! Quel mal donc y avait-il à cela ? Après tout, s’il avait été Cartouche, il n’y avait point de sa faute et il serait bien bête de s’en faire de la bile !

Il se frotta les mains et sa jubilation était telle qu’il ne cessa de plaisanter sur tout, même sur les Chopinettes, sur le Coq et sur le Four, qui, cependant, semblaient, dans le document, marquer les trois points d’un triangle qui renfermait une fortune. Mais il plaisantait la fortune. Au crépuscule, ils reprirent le chemin de Paris.

Comme ils arrivaient à la gare Saint-Lazare, M. Adolphe Lecamus lui posa la question suivante :

– Mon ami, quand tu es Cartouche, que tu te promènes dans Paris et que tu vis de la vie de Paris, dis-moi ce qui t’étonne le plus. Est-ce le téléphone, le chemin de fer, le métro, la tour Eiffel ?

Il répondit :

– Non, non ! Ce qui m’étonne le plus, quand je suis Cartouche, c’est les sergents de ville !

XII



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