Au Népal, la reconstruction piétine








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Au Népal, la reconstruction piétine

Neuf mois après les violents séismes du printemps 2015, ce pays de l’Himalaya est empêtré dans une crise politique qui provoque de sévères pénuries. Reportage.

Par Paula Boyer (vallée De Katmandou), le 15/01/2016 à 18h28

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À Katmandou, au milieu des bâtiments détruits ou en travaux, la vie quotidienne reprend son cours. / Paula Boyer

Ce matin de décembre, un bon gros soleil réchauffe Katmandou. Destination favorite des hippies dans les années 1960, la capitale du Népal, juchée à 1 300 mètres au milieu d’un cirque de montagnes, est devenue, au fil des ans, l’une des villes les plus polluées d’Asie. Ce jour-là pourtant, point d’embouteillages, peu de pollution, mais, sur des centaines de mètres, des files de motos – et même de bidons – qui font la queue dans l’espoir d’obtenir 10 litres d’essence au marché noir.



L’adoption de la nouvelle Constitution, en septembre 2015, cinq mois après les tremblements de terre d’avril et mai, a suscité des manifestations violemment réprimées par la police (50 morts) et dégénéré en crise politique : les ethnies madhesie et tharue qui s’estiment discriminées, bloquent – avec l’aide officieuse de Delhi – l’arrivée des marchandises qui transitent d’habitude par Birganj, principal point de passage frontalier avec l’Inde.

Même si des réseaux de contrebande se sont mis en place, même si le Népal s’est entendu avec les Chinois pour faire passer des marchandises via la dangereuse route de l’Himalaya, les pénuries de vaccins, de médicaments, de carburant, etc. sont criantes. Résultat : l’économie népalaise tourne au ralenti, le prix de l’essence a plus que triplé (passant à près de 3 € le litre au marché noir), le prix du gaz a quadruplé.

Le ciment coûte 30 % plus cher

C’est terrible pour les Népalais, en majorité très pauvres, et catastrophique pour les victimes des tremblements de terre. Certes, des routes ont été remises en état, des gravats déblayés, des travaux engagés, mais désormais les matériaux de construction arrivent au compte-gouttes, le sac de ciment coûte 30 % plus cher et, faute de carburant, les camions ne peuvent souvent pas les transporter.

À Katmandou, les sourires sont carrément crispés au « Camp de l’espoir » (Camp Hope) géré par la fondation de l’hôtel Dwarika – un vrai musée, cet hôtel ! – et le Portugal. Depuis que Dhugina Ghadi, leur village, a été anéanti par le séisme, les 80 familles – soit 500 habitants – y vivent sous des tentes et y reçoivent une aide alimentaire.

« Comment faire sans machine ? »

« Impossible de rentrer chez nous, tout est écroulé », proteste Prur Gyalbu Sherpa, un jeune homme de 22 ans. Certes, la vingtaine de camps de réfugiés qui avaient poussé dans Katmandou au lendemain des séismes, regroupant jusqu’à 50 000 à 60 000 personnes, ont commencé à se vider en septembre, une fois finies les pluies de la mousson.



« Mais chez nous, pour reconstruire les maisons, il faudrait d’abord déblayer les gravats. Comment faire sans machine ? », interroge Prur Gyalbu Sherpa, en montrant des photos de Dhugina Ghadi accroché à sa pente raide. Comme beaucoup, il attend l’aide de l’État. Au printemps, il retournera, comme l’an passé, au Ladhak voisin pour travailler comme chauffeur. Avec l’argent gagné, les choses iront un peu mieux, espère ce jeune homme ­coquet malgré l’adversité.

Deux couvertures par famille

À dix kilomètres de là, à 1 600 mètres dans les collines au nord-est de Katmandou, se dresse Bhir Kot, un village agricole de 35 familles (400 personnes). Pour l’atteindre, il faut rouler sur une route accidentée après avoir traversé les faubourgs de la capitale.

Les mandarines et les kakis qui pendent aux arbres sont trompeurs : la nuit dernière, il a, de nouveau, fait frais. Dans leurs abris, beaucoup ont grelotté. Aussi, quand arrivent les deux 4×4 des étrangers, une foule bigarrée de femmes en saris et d’homme coiffés des traditionnels topis (calots) se bouscule-t-elle. Ce matin, en présence de Ujjwol Tamang, le chef du village, l’association Regards sur l’Himalaya (1) distribue des couvertures. Deux par famille.

Les brigades d’aide aux sinistrés

C’est Denis Poulet, un guide de montagne français – la retraite venue, il passe la moitié de son temps au Népal et s’emploie à faire connaître la culture des ethnies de l’Himalaya – qui officie. Il a collecté la moitié de l’argent nécessaire à l’achat (7 € pièce) de couvertures en faisant des conférences en France, l’autre moitié a été financée par l’agence Allibert Trekking, très présente au Népal (1 000 clients par an) (2) qui a collecté 69 800 € pour aider les sinistrés.

À Bhir Kot, seul l’hôtel aux façades pastel, construit en béton armé, continue à dominer fièrement le village. Maisons, étables ne sont, elles, plus que tas de briques… « Après le séisme, nous avons créé trois brigades, raconte Ujjwol Tamang. Une pour préparer les repas pour tous, une autre pour déblayer les gravats, une troisième pour reconstruire les maisons. L’entraide est la règle : tout le monde doit travailler pour tout le monde », insiste-t-il.



En attente de l’aide gouvernementale

Ces brigades ne sont pas au bout de leur peine. Certes, un rapide tour dans le village permet de constater que les travaux des champs ont repris, que les fruits ne manquent pas. Que l’armée, saluée unanimement pour son comportement exemplaire, a largué de l’aide d’urgence (couverture, vivres, etc.). Et que les ONG, notamment Oxfam, se sont activées : en témoignent les grandes citernes noires d’eau potable ou le tuyau qui amène l’eau de la source qui, située à 3 km de là, s’était perdue après que le séisme a rompu les canalisations souterraines.

Neuf mois après les tremblements de terre, une seule maison en pierre est en chantier. Cela suppose en effet d’être capable de mobiliser l’équivalent de 10 500 €, quinze fois le revenu annuel moyen. Ailleurs, des abris de fortune sont couverts de tôles ou de bâches mais, comme à Dhugina Ghadi, les gravats sont toujours là. Pour reconstruire en dur, les habitants attendent l’aide gouvernementale.

Des abris temporaires à plus de 1 500 mètres d’altitude

« Lorsque la terre a tremblé le 12 avril, c’était férié, par chance. Les enfants n’étaient pas à l’école. C’était l’heure du repas. Nous avons juste eu le temps de sortir. La maison s’est effondrée derrière nous comme un château de cartes »,raconte Chandru Bahadur Khatri qui a toujours peur que « ça recommence ».

La famille (actuellement 14 personnes) de cet agriculteur de 72 ans vit à Bhir Kot, depuis « des générations ». Comme les autres, elle participe aux trois brigades mises en place par le chef du village. Elle est, certes, comme les autres, propriétaire d’une parcelle, mais cette dernière ne dépasse pas quelques centaines de mètres carrés, tous nécessaires pour cultiver des légumes et un peu de céréales, élever quelques bêtes, faire pousser quelques arbres fruitiers. Avant de reconstruire, il faudra déblayer les gravats. « Il y en a au moins pour deux mois », soupire Chandru ­Bahadur Khatri.

Bhir Kot et Dhugina Ghadi ne sont pas des cas isolés, comme on pouvait le constater, en décembre, en marchant de village en village dans la vallée de Katmandou. Selon l’Unicef, plus de 200 000 familles vivent toujours dans des abris temporaires à plus de 1 500 mètres d’altitude. Compte tenu des pénuries de vaccins et de médicaments, des risques d’hypothermie et de malnutrition,« plus de 2 millions d’enfants âgés de moins de 5 ans risquent la mort ou la maladie », assure l’organisation internationale.

L’espoir du dénouement du conflit ?

Pourtant, ce matin de décembre, les habitants de Bhir Kot ont le sourire. Les dernières nouvelles sont encourageantes. Car, après avoir rencontré les leaders des partis, le premier ministre (marxiste-léniniste), Khadga Prasad Sharma Oli, a laissé espérer « d’ici quelques jours » un dénouement du conflit.

> Lire aussi : Au Népal, la nouvelle Constitution inspire espoirs et réserves

De fait, quelques jours plus tard, le gouvernement se dira prêt à amender la nouvelle Constitution afin de sortir le pays de la paralysie. Et, après des mois de querelles sur la gouvernance de l’autorité chargée de la reconstruction (ANR), Sushil Gyawali, expert en planification, sera nommé à sa tête.

Il lui reviendra de distribuer les 4,4 milliards de dollars (3,9 milliards d’euros) promis par la communauté internationale, en juin 2015, lors d’une conférence des donateurs organisée avec succès grâce au soutien actif du Japon. Et de veiller à la bonne utilisation des fonds, dans un pays en proie à la corruption.



« Quand recevrons-nous vraiment l’argent ? »

« Ma première priorité est d’offrir une aide immédiate aux victimes pour affronter l’hiver », a-t-il promis aussitôt. L’aide gouvernementale initiale (l’équivalent de 140 €) versée à chacune des 500 000 familles reconnues comme sinistrées, va être complétée par une aide supplémentaire de 2 000 €.

« Quand recevrons-nous vraiment l’argent ? », s’interrogeait tout de même, dubitatif, plus d’un habitant de Bhir Kot. Tandis que Ujjwol Tamang soupirait :« 210 000 roupies (1 830 €), ce n’est pas assez. Pour construire une maison il faut entre 500 000 et 1,2 millions de roupies ». Pour compléter, le gouvernement a promis des prêts bonifiés à 2 % sur trente ans.

Tourisme en berne

Les blocages qui ont paralysé l’aide aux victimes et l’économie ont également freiné la reconstruction des multiples temples et monastères endommagés par le séisme, parmi lesquels sept ensembles classés par l’Unesco.

À l’automne, une fois les bâtiments étayés, ces sites ont été rouverts au public – malgré les réserves de l’Unesco –, car gouvernement, agences de voyages, guides et hôteliers veulent voir revenir les visiteurs étrangers, importante source de revenus et d’emplois.

Ils font aussi valoir que la quasi-totalité des sentiers de montagne sont accessibles sans risque. D’ailleurs, depuis la fin de la mousson, pourvoyeuse de glissements de terrain, le ministère français des affaires étrangères a allégé ses restrictions aux voyages, sauf pour quelques régions.

À lire : Les chefs-d’œuvre en péril de la vallée de Katmandou

L’exode forcé des jeunes travailleurs

N’empêche, les réservations dans les agences ont baissé de moitié pour les trekkings, bien davantage pour le tourisme « culturel ». Faute de travail, beaucoup de guides, de porteurs sont retournés dans leurs villages où les solidarités familiales leur permettent de tenir.

« D’habitude, soupire Kshitiz Khadka, guide depuis treize ans, j’accompagne cinq trekkings par an et beaucoup de groupes culturels. Cette année, j’ai fait deux treks en tout et pour tout. Même si ma femme enseigne à l’université, c’est très dur… » Il y a donc fort à parier que davantage encore de jeunes iront travailler à l’étranger, notamment dans les pays du Golfe, comme le font déjà plusieurs millions de Népalais.

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Repères

Une zone sujette aux tremblements de terre

Le 25 avril 2015, un premier séisme de magnitude 7,8 sur l’échelle de Richter a frappé le Népal suivi, le 12 mai, d’un autre presque aussi violent (7,2 sur l’échelle de Richter). S’y sont ajoutées, pendant vingt-trois jours, de nombreuses répliques, dont quatre d’une magnitude supérieure à 6 et 300 supérieures à 4. Bilan : plus de 9 000 morts, quelque 20 000 blessés et plus de 400 000 maisons détruites.

Près de la moitié des 75 districts du Népal ont été touchés, dont 14 très sévèrement. Parmi les secteurs les plus touchés, le Manaslu, les régions de Gorkha, de Dolakha et Sindhulpalchok. Et aussi celle du Lantang où une énorme avalanche, déclenchée par le séisme dans l’Himalaya, a englouti un village de 700 habitants. L’épicentre du séisme du 25 avril se situait à 77 kilomètres au nord-ouest de la capitale, Katmandou dont la vallée est densément peuplée : environ 1,5 million d’habitants.

C’est le plus fort séisme recensé dans le pays depuis celui de 1934 (d’une magnitude de 8,4), qui avait causé la mort de plus de 10 000 personnes dans la vallée de Katmandou. Mais, il y en a eu bien d’autres : en 1255, le premier séisme dont le pays a gardé la mémoire avait tué un tiers de la population de la vallée de Katmandou, y compris le roi Abhaya.

Le Népal (28 millions d’habitants sur 147 181 km2), est considéré comme un pays à risque car il se trouve dans la zone à la confluence de deux plaques tectoniques, celle du sous-continent indien et celle de l’Eurasie, qui risquent d’entrer en collision de nouveau. Durant le dernier millénaire, une quinzaine de grands séismes ont d’ailleurs frappé cette zone.

Paula Boyer (vallée De Katmandou)

Népal, un pays paralysé par un embargo

La Constitution adoptée en septembre dernier suscite l’opposition virulente des populations vivant dans la plaine limitrophe de l’Inde.

Par Paula Boyer, le 15/01/2016 à 18h13



« Lorsqu’en septembre, la Constitution, en panne depuis 2008, a été adoptée, nous étions contents. En réaction à l’inertie du gouvernement lors des tremblements de terre d’avril et mai, les responsables politiques avaient, enfin, eu un sursaut. Hélas, nous avons vite déchanté. » Ce vieil observateur de la vie politique népalaise ne cache pas son amertume.

Longtemps, ce pays, parmi les plus pauvres du monde (730 dollars de revenu annuel par habitant), a été gouverné par des monarchies absolues. En 1996, après six ans de monarchie constitutionnelle, l’instabilité politique s’est installée à Katmandou, en même temps que sévissait dans les campagnes une guérilla maoïste désireuse d’abolir les structures féodales.

À ce moment-là, après une fusillade visant la famille royale, un nouveau roi est monté sur le trône : déjà impopulaire et soucieux d’exercer un pouvoir personnel, il suspend les libertés fondamentales et le Parlement. S’ensuivent grève générale et troubles. La guerre civile, elle, fait des milliers de morts.

Un texte qui ne satisfait personne

En 2008, la monarchie est abolie : le Népal devient une République fédérale, démocratique. Hélas, ni l’Assemblée constituante alors élue (comportant un tiers de maoïstes), ni celle qui lui succède en mars 2013 – dominée par les partis plus traditionnels, le Congrès népalais et le Parti communiste – ne réussiront à s’entendre sur la première Constitution démocratique du pays.

C’est seulement en septembre 2015 que les partis adoptent la loi fondamentale : le Népal devient une république – laïque – divisée en sept provinces fédérales. Ce texte ne satisfait ni les femmes, ni les hindouistes fondamentalistes, ni les ethnies vivant dans le grenier à blé du Teraï, près de la frontière indienne : tous s’estiment insuffisamment représentés.

> Relire : Au Népal, la nouvelle Constitution inspire espoirs et réserves

Madhesis et Tharus du Teraï

Majoritairement hindouiste, le Népal est comme l’Inde, un pays structuré en castes : depuis toujours, les brahmanes – malgré des options politiques divergentes – contrôlent l’essentiel des rouages du pouvoir à Katmandou.

Dans ce contexte, les Madhesis et les Tharus du Teraï, démographiquement nombreux et ethniquement proches des Indiens, ont été marginalisés. Déjà, en 2007, ils s’étaient soulevés et avaient obtenu la promesse d’une meilleure représentation et d’une plus grande autonomie.

Las, avec la Constitution adoptée, ils devraient perdre, proportionnellement, du poids sur le plan politique. De plus, leur territoire est à cheval sur plusieurs provinces. D’où, même si ce ne sont pas des groupes homogènes, leur fureur, et l’embargo, alimenté en sous-main par l’Inde, qui paralyse tout.

« Avec 105 ethnies à satisfaire... »

« Avec 105 ethnies à satisfaire, une Constitution équilibrée est un exercice difficile sinon impossible. Pour calmer Madhesis et Tharus, un amendement vient de leur être promis. Il va falloir le rédiger ! Ce sera sportif car il touche au point de désac­cord fondamental, celui-là même qui a empêché si longtemps l’adoption de la Constitution », insiste un opérateur du monde du tourisme.

« Si les difficultés perdurent, reprend le vieil observateur de la vie locale, je crains une flambée de violence. » « De toute façon, ajoute-t-il, ce pays vit largement des transferts financiers des Népalais travaillant à l’étranger et de l’aide internationale. Logiquement, la reconstruction en dépend aussi. »

Le Népal, tiraillé entre Inde et Chine rivales

Tandis qu’à Katmandou beaucoup de Népalais accusent les trois partis (royaliste, communiste, maoïste) actuellement au pouvoir d’être plus soucieux de se partager les postes que de régler les problèmes, le premier ministre Khadga Prasad Sharma Oli (marxiste-léniniste) met en cause, lui, l’obstruction de l’opposition (le parti du Congrès) et affiche sa « volonté » de « moderniser » le Népal, d’y développer agriculture, industrie et bien sûr tourisme grâce à ses atouts – qui lui rappellent ceux de la France : l’Everest, mais aussi ses lacs, ses sentiers de trekking, sa tradition d’hospitalité, sa culture, son histoire glorieuse…

Curieusement, Khadga Prasad Sharma Oli se donne pour modèle Andorre, car cette principauté, à cheval entre France et Espagne, tire bien son épingle du jeu. Pourtant, assis sur le réservoir d’eau de l’Himalaya et limitrophe du Tibet, le Népal, tiraillé entre une Inde et une Chine rivales, est au cœur d’un échiquier géopolitique bien plus complexe…

Quelques-uns d’ailleurs, comme cet entrepreneur de Katmandou, voient derrière la crise actuelle, non seulement la main de Delhi, mais aussi celle des États-Unis suspectés de favoriser la Chine pour contrebalancer l’influence de l’Inde…

Paula Boyer
Au Népal, la nouvelle Constitution inspire espoirs et réserves

Par Vanessa Dougnac, à New Delhi, le 05/10/2015 à 11h52

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Manifestation de groupes ethniques et religieux insatisfaits par la nouvelle Constitution, le 29 septembre.  / Bikram Rai/AP

En dix ans, l’histoire du Népal a dessiné des virages inouïs. Elle a confronté pêle-mêle le palais des rois décadents, le fusil des rebelles maoïstes, la colère d’une société féodale et l’aspiration démocratique. En 2006, un accord de paix signé avec la rébellion maoïste mettait fin à la guerre civile (13 000 morts). Des protestations de rue poussaient à la dissolution de la vieille monarchie hindoue. Dans la foulée, en 2008, les urnes portaient en vainqueurs les maoïstes reconvertis au processus électoral.

Le Népal, petit pays de 28 millions d’habitants coincé entre l’Inde et la Chine, promettait de se réinventer. Mais les désaccords politiques ont ensuite épuisé l’ancien royaume himalayen, incapable d’accoucher d’une nouvelle Constitution. La transition s’est enlisée. Meurtri en 2015 par les tremblements de terre qui ont emporté plus de 9 000 personnes, le Népal a soudain voulu tirer les leçons du chaos humanitaire et a précipité les choses.

Le 21 septembre, le pays a adopté sa première constitution démocratique, qui instaure une république divisée en sept provinces fédérales. C’est une bonne nouvelle, qui pourrait annoncer une ère de stabilité mais qui reste aussi marquée d’espoirs déçus.

40 morts lors de protestations

Aux yeux des critiques, et malgré sept années de gestation, le travail est bâclé. Certes, le président Ram Baran Yadav a insisté sur le respect du « caractère multiethnique, plurilingue, multireligieux et multiculturel » d’un pays composé d’une centaine de groupes ethniques. Mais les revendications se sont crispées. Certains s’opposent à la perte de l’identité hindoue de la nation, et d’autres dénoncent le tracé des provinces en estimant que la représentation des minorités ethniques est lésée.

> Relire : Le Népal abolit sa monarchie, vieille de 240 ans

Depuis septembre, 40 personnes ont été tuées dans le contexte des protestations. Amnesty International a alerté sur « un usage excessif » de la force de la part des forces de sécurité. L’organisation estime par ailleurs que la Constitution ne protège pas suffisamment « les droits des femmes et des communautés marginalisées ».

Certaines ethnies craignent une mise à l'écart

« Ce qui aurait pu être une réussite formidable s’est mué en un document inadapté qui ignore complètement l’enjeu du fédéralisme, estime à Katmandou l’analyste et journaliste Yubraj Ghimire. Sa légitimité est en question puisque le texte a été imposé par seulement trois partis principaux. »

> Lire aussi : Trois mois après le séisme, les Népalais relèvent la tête

L’écrivain et journaliste Narayan Wagle renchérit : « Ces trois partis ont commis l’erreur stratégique de ne pas inclure les groupes ethniques de la plaine du Terai. » Dans cette région qui longe l’Inde sur une frontière de 1 751 km, les paysans madeshis – victimes de préjugés en raison de leur ressemblance physique et de leurs liens culturels, linguistiques et familiaux avec les Indiens de l’autre côté de la frontière –, et les Tharus s’opposent à la création des provinces par crainte d’être mis à l’écart. Et New Delhi a été prompte à se dire préoccupée par la possibilité d’un débordement des violences ethniques sur son territoire.

En retour, de nombreux Népalais s’agacent de voir l’Inde « interférer » dans leurs affaires, dans un contexte où leur pays est l’objet d’une guerre d’influences entre les deux géants, l’Inde et la Chine. Vanessa Dougnac, à New Delhi

Trois mois après le séisme, les Népalais relèvent la tête

Par Olivier Tallès, le 31/07/2015 à 8h46

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Malgré l’habileté dont témoignent les Népalais, la mousson devrait empêcher toute reconstruction du pays avant le printemps prochain. / © Navesh Chitrakar / Reuters

Dans le village de Laprak, au cœur du Népal, il y aura un avant et un après 25 avril 2015. Ce jour-là, le séisme n’a pas simplement détruit 90 % des maisons, balayé l’école et dévasté le centre de santé, il a aussi hypothéqué fortement toute chance de retour des 3 000 habitants. Ce qui reste de la commune accrochée à flanc de montagne glisse peu à peu vers le bas.

Que sauver ? Où rebâtir ? « On ne sait pas », lâche Christian Guillemot, président de l’association « Les amis de Laprak » qui, depuis 17 ans encourage la scolarisation des enfants népalais.

> Retrouver notre dossier spécial :Séisme meurtrier au Népal

À Laprak, on dort sous des abris de fortune. Comme dans les communes voisines du district de Gorkha, l’un des plus touchés par la catastrophe (lire ci-dessous), les montagnards vivent à l’écart des ruines que sont devenues leurs petites maisons de pierre. Ils campent sur un terrain plat à 2 600 mètres d’altitude, un peu plus haut dans la montagne, là où paît d’habitude le bétail.

Pour se protéger des fortes pluies de la mousson, ces paysans ont étendu des bâches sur des bambous distribués par des associations caritatives. « Ils se battent et gardent espoir », témoigne Christian Guillemot.

3 millions de Népalais perçoivent encore de l’aide alimentaire et financière

Trois mois après le séisme qui a dévasté les villages et endommagé les villes du centre de l’État himalayen, les Népalais commencent petit à petit à relever la tête. Le gouvernement a décrété la fin de l’urgence dès la fin du mois de juin, même si 3 millions de personnes perçoivent toujours de la nourriture, de l’argent ou des kits de survie. « Les Népalais sont très débrouillards, constate un expert de la commission européenne. Ils vont de l’avant sans attendre l’aide étrangère. »

> Lire aussi : Au Népal, des séismes toujours imprévisibles

L’activité a repris à Katmandou, la capitale située à 80 kilomètres de l’épicentre du séisme. Dans cette agglomération de près d’un million d’habitants, peu d’immeubles en dehors des monuments historiques ont été détruits. Les sinistrés qui le pouvaient se sont relogés chez des proches. Les autres occupent des camps de quelques centaines à quelques milliers d’individus qui ont poussé au milieu des ruines.

« On ne peut pas comparer la situation avec le tremblement de terre de Haïti,observe Martin Rousselet, chef de mission de l’ONG Action contre la faim. La capitale a été beaucoup moins affectée que les régions de montagne. »

La croissance affectée par le séisme

À Katmandou, les hôtels relativement épargnés par la catastrophe ont accueilli en juillet des petits groupes de touristes. Pour faire revenir les marcheurs et les alpinistes, le gouvernement népalais a fait évaluer par des experts étrangers les itinéraires réputés de l’Annapurna. Seuls six des 250 gîtes d’accueil ont été endommagés, ce qui laisse espérer une reprise de l’activité touristique dès 2016.

L’économie du Népal, déjà l’une des plus fragiles d’Asie avant le séisme, devrait cependant être durement touchée en 2015, avec un taux de croissance qui passera de 5,5 % à 3 %, selon les prévisions des autorités.

> Lire également :Au Népal, comment l’aide humanitaire est-elle déployée ?

Le pays a cependant échappé à une crise humanitaire majeure. Après des démarrages poussifs dus au chaos et au relief tourmenté, l’aide internationale s’est organisée, avec le renfort du gouvernement indien. « Le problème reste l’accès aux villages les plus isolés », observe Aditya Nadimpalli, chef de mission de l’ONG Médecins sans frontières, qui pointe aussi les risques épidémiques liés à la saison des pluies et à la vie sous la tente.

« Le défi est d’apprendre aux sinistrés à reconstruire vite mais aussi mieux »

Déjà, des habitants entament la reconstruction des maisons sans attendre les 1 827 € d’aide promis par les autorités à chaque famille privée de toit. Les sinistrés récupèrent au milieu des décombres une tôle, une tige en fer, des pierres intactes, déblaient ici un terrain, montent là un mur. « Le défi est d’apprendre aux sinistrés à reconstruire vite mais aussi mieux, en respectant cette fois les normes antisismiques », poursuit Martin Rousselet, d’Action contre la faim.

> Relire :Katmandou réunit les donateurs pour la reconstruction du Népal

Bloquée par la saison des pluies, la reconstruction ne devrait cependant pas démarrer avant le printemps prochain. Dans les campagnes, la plupart des rescapés se préparent à passer l’hiver sous des abris précaires, par des températures qui frôlent facilement zéro degré. À Laprak, les villageois se sont faits à l’idée sans se départir de leur optimisme.

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Le bilan du sinistre

  • Bilan humain

Le centre du Népal, et plus particulièrement les régions de Dolakha, Sindhupalchowk, Gorkha et Nuwakot, a été frappé le 25 avril par un séisme de magnitude 7,8, suivi de répliques qui ont culminé par un deuxième séisme le 12 mai, provoquant la mort de 8 800 personnes et en blessant 22 000 autres.

  • Les destructions

Les autorités estiment à près de 600 000 le nombre de maisons détruites. Plus de 30 000 bâtiments publics ont été endommagés ou balayés dont 8 000 écoles et 1 023 centres de santé. À Katmandou, la secousse a détruit la tour Bhimsen, et les monuments de la place du Darbâr, classés au patrimoine mondial de l’Unesco.

  • La reconstruction

Les autorités ont estimé à 6 milliards d’euros le montant des dommages lors de la conférence internationale de reconstruction en juin dernier. Les États ont promis 4,02 milliards d’euros. La Chine et l’Inde ont avancé les montants les plus élevés, suivis de la Banque Mondiale, des États-Unis et de l’Europe.

Olivier Tallès

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