Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L'Anarchiste (Poésie) Denfert-Rochereau (Roman) L'Attente de Paris (Roman) L'Éclectisme (Essai)








titreUnderground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L'Anarchiste (Poésie) Denfert-Rochereau (Roman) L'Attente de Paris (Roman) L'Éclectisme (Essai)
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date de publication14.04.2017
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[Je pense qu'il réécrit cette lettre à tout le monde. Ça n'a pas marché avec moi ces flatteries, ça a marché avec un autre jeune un an plus tard. Il avait 17 ans, ils sont sortis ensemble pendant six mois. Ce gars a fait trois voyages avec Robin puis s'est rendu compte qu'il ne finirait pas sa vie avec, même si Robin est médecin et riche.] He's someone who asks questions, a writer, an idealist [moi, un idéaliste ?] - a refreshing change from the familiar types. We talk, we dance, we drink, we smoke and we talk some more. The time passes quickly. Soon it's time to leave. Too bad he's already got a lift home. I feel good, I hope to see him again. Days turn to weeks and weeks to months, but he does not return. Luc tells me he's going out with Sébastien. It's silly I know but I ask myself: what's the matter with me? What did I do wrong? I resign myself back to the routine, that pathetic and empty routine.

One night in January, the telephone rings, surprisingly it's Luc. He asks me to a movie with he and Roland He also tells me Roland and Sébastien are having problems. Without hesitation, I accept, yet feel some guilt about my grin.

We meet and we walk to the cinema. I feel a little awkward and have trouble with my words. Cape Fear is entertaining, but throughout I am distracted. I wonder what he thinks of me? [Simple, le plus gros fatigant que la planète ait porté.] The film is over; we drive Luc home. I feel more comfortable. The conversation begins to flow, and we go out for a beer. My initial impressions are reconfirmed; his qualities are great. We laugh, we talk, we dance and we laugh some more. Again time passes quickly; it's getting late. This time I get to drive him home. I feel good; I feel happy ["I feel like I'm gonna sleep with him"]; I know I shall see him again. [That second time was impossible for me not to give him my phone number. The first night I said I could not remember it.]

We begin to see each other often, and each time it is the same, each time I feel content and happy. Things seem so much so less routine. And as I get to know him, I find more to appreciate and to admire. Could something important take shape? [I'm not so sure about it.] I don't want to move to fast. Sébastien is still off and on again [yeah, but we have been together for three years now]. I don't want to interfere. [He did. He told me that Sébastien was in a bar all by himself one night, looking for someone and it was not true. Deux ans plus tard il s'est excusé de cela à Sébastien.]

Inside, however, I feel something very strong. Does he know this? I send an anonymous valentine [that was the nicest surprise of my life, until, of course, I found out who sent it]. I awkwardly offer choice number 3 [One, you can sleep on the sofa. Two, I can drive you home. Three, you can sleep in my bed. Ça m'a ramené mon traumatisme d'enfance, quand le prof de philo m'a invité pour prendre un café et qu'à la fin il a posé sa main sur mon épaule et m'a demandé si je voulais aller m'étendre un peu. Traumatisé ben raide. Pas dormi pendant deux jours. Ça me revient toujours ce traumatisme-là quand l'autre est trop vieux. Mais n'exagérons rien, Robin n'avait que 29 ans. Mais j'en avais 19]. I hope I'm not doing anything wrong. He is really someone special and I long to be his friend and Friend. To pressure him to love me would be denying him respect. How close to me would he feel comfortable? What kind of friend does he want? I can offer only reliable, supportive friendship and must accept where he chooses to stand. How can I tell him my feelings? [Il manque le mot je t'aime ici, qui aurait été si fort. Ce mot, malgré son cliché, est toujours fort. Maybe he did not love me ? Sex, sex, sex, that's all I want?] How can I let him know?

I sit down and take some time and think of what to say. I decide to write, but how does one write to a writer? I start out and stall and think some more only to start out once again. Poor rain forest! How can I say my feelings? Direct honesty perhaps? After all I do remember well: it started on a cold, dark Friday November night...

Robin
C'est drôle cette finale circulaire. Poor rain forest! Je doute que cela vienne de lui. Il y a même une mise en abyme dans cette lettre, il parle d'une lettre qu'il veut m'écrire, alors que c'est à l'intérieur de la lettre qu'il dit ça. On appelle cela les lettres d'amour dans les lettres d'amour. Voyons Roland, tu ne fais pas un travail de fin de session.

Esti qu'ils me font chier les Américains qui viennent de découvrir la génération X et l'ont emmenée sur la croix en pleurant et affirmant que c'était la faute de l'autre génération ! Pantoute ! Réveillez-vous, agissez, passez donc par-dessus ce qu'ils essayent de vous faire gober, ne vous en prenez qu'à vous si rien n'a fonctionné, si vous avez été assez caves pour accepter que vous étiez niaiseux sans réagir ! Ils se targuent d'avoir été renfloués, d'accord. Ils ont été incapables de se réveiller, de se trouver des leaders lobbyistes influents, une voix à travers les médias, se trouver des auteurs. Ils en ont enfin trouvé un, Coupland, ils l'ont élevé au rang de Dieu. Dieu merci, il appartient à la littérature, vont-ils commencer à lire autre chose que les revues de rock ? Kurt Cobain, le néantiste, parti rejoindre le néant, s'il savait que l'on a fait de sa mort l'opportunité rêvée de dire aux jeunes de ne pas se suicider. Message aux dépressifs, « continuez encore un peu juste pour voir ». Voir quoi ? Ils n'ont peut-être pas compris que l'on ne veut pas finir dans un esti de bureau avec une petite famille et une maison et une automobile ? Les films nous ont bien trop formés ! On veut de la drogue, des autos sports, de l'argent, de la gloire, le voyage (initiatique S.V.P., restructuration de l'humain en Dieu), on veut du néant ! On veut se suicider ! Mais pas avant le meurtre de la génération précédente. Je me trompe sûrement, on veut juste une belle petite copine dans notre lit, en espérant qu'elle ne nous trompera pas trop. On veut un job d'administrateur dans une tour gouvernementale dans le centre-ville. We will be so happy to be alive! We need nothing more than our pay check, girlfriend and to occasionally fuck someone else. Ça me donne envie de m'enterrer vivant dans la cour, ce serait une vraie expérience, surtout lorsque fait à froid. Hé ! je suis un drogué maintenant, j'ai pris de la drogue au dernier party de Jean, je suis comme tous mes amis du collège rendus à Montréal ! La génération X, droguée à mort, s'apitoyant sur son sort, qu'elle crève !

C'est la fin de l'année, mon dernier travail long est enfin remis, je ne travaille plus au télémarketing, je n'en pouvais plus. Je respire déjà mieux. Je commence à pardonner à mes professeurs leur vacheté qui fait qu'ils me donnent un C plutôt qu'un B quand j'aurais peut-être dû avoir un A. Juste parce qu'ils doivent se déplacer jusqu'au secrétariat pour changer ma note. Deux semaines de retard, je me retrouve à la queue de la classe, en arrière de travaux comme ceux du gars et de la fille que j'ai justement lus dans le cours de Mme Bourdon. C'est-à-dire une erreur à toutes les lignes, aucune structure, aucune réflexion avant l'écrit, à côté de la plaque comme ce n'est pas possible. Résultat ? Ils ont eu B+ que Murielle m'a dit. Pas de problème. Ils entreraient en maîtrise à ma place ? Je m'en fous. Mon calvaire est fini, le leur aussi semble-t-il. Paris ! me voilà !

C'est drôle, je n'ai pas eu de tendances suicidaires depuis longtemps. A réfléchir sur le sens que je peux donner à l'existence, en admettant que le sens est facultatif, je me demandais quel objectif valait encore la peine d'être suivi, laquelle chose importait suffisamment qu'il faille que je reste en vie. Il est certainement normal que je me sente entre ciel et terre, l'Université d'Ottawa est incapable de prendre une décision sur mon cas et je n'ai aucune nouvelle des universités de Paris. Ils sont tellement cons, Paris VII et Paris III m'ont renvoyé ma lettre pour la deuxième fois, dans ces conditions j'abandonne. Un pays capable de se perdre dans sa bureaucratie au point de me retourner deux fois une demande d'admission via l'océan, ça fait peur et c'est certainement pire que le Canada question formalités. Je refuse de lutter contre la bureaucratie, surtout s'il s'agit de mesures de découragement. Je me suis inscrit en génie, échec lamentable en littérature, je vais devenir ingénieur. Voilà où j'en suis, sans trop savoir où je serai dans quatre mois, sans même avoir de travail à l'heure actuelle, avec l'impression nette de perdre mon temps.

Je continue ma vie de coupable, je souffre de ne pas travailler, de ne pas avoir d'argent, de ne pas chercher fort fort. Je viens encore de me faire rabrouer par ma mère. Elle m'a dit qu'il fallait que je compte ni sur elle ni sur mon père, parce qu'il déménage dans sa nouvelle maison qu'il louera avec Odette. Non plus sur Dominique qui signait ce soir l'acquisition du terrain qui verra naître d'ici la mi-juillet sa belle maison de 115 000 $. Bien sûr, Roland peut crever dans le fin fond d'Ottawa. Le hic c'est que leur argument favori, celui de mon voyage en Europe de l'an passé, est trop loin pour servir à justifier l'abandon du fils à l'étranger (Ottawa étant en dehors du Québec). On voit bien l'altruisme familial, on m'a encore fait comprendre que ma sœur n'avait presque jamais demandé d'argent. Viarge, ils m'ont donné 600 $ cette année, n'est-ce pas merveilleux ? Pour être honnête avec moi-même, j'ajoute les 300 $ que j'ai reçus à Noël. On est loin du compte des 9000 $ que le gouvernement les oblige à me donner pour m'aider dans mes études. Encore une autre autorité qui s'appuie sur des faussetés pour m'en donner un minimum, tout juste assez pour couvrir les frais de scolarité à crédit, alors qu'elle en jette des 10 000 $ par-ci par-là aux autres étudiants qui en reçoivent déjà de leurs parents. En plus il y en a des tas qui ont réussi à fourrer le système, ou bien leur famille est à la limite de ce qu'il faut gagner pour que le pauvre étudiant devienne riche. Si le gouvernement calcule que mes parents peuvent m'aider, ils peuvent. Et ma sœur, elle en a reçu autant que moi de l'argent, la première année le père a tout payé. Moi, le père m'a aidé la deuxième année seulement, et pas beaucoup, je travaillais déjà vingt-cinq heures par semaine. La planète s'est arrêtée de tourner, peu importe où je serai en septembre, le pire est à craindre.

Demain j'ai une entrevue avec le Musée des technologies. Je n'ai pas eu le job à la librairie du Musée des beaux arts après deux entrevues. Deux entrevues pour se faire refuser. Faut dire que j'étais arrivé vingt minutes en retard la première fois. Mais ce n'est pas un signe, arriver en retard ou non à l'entrevue ne change rien. La première entrevue était dans la poche, le bonhomme avait une femme allemande, il avait lu Hermann Broch, La Mort de Virgile. Et, au lieu de le traiter de cave, je lui ai dit qu'il avait eu raison d'abandonner son B.A. concentration en philosophie alors qu'il ne lui manquait qu'un seul cours à faire. Il m'a rappelé aujourd'hui pour s'excuser, il est désolé que je n'aie pas été choisi. Après deux entrevues, tu parles, la prochaine fois je vais demander toute la démarche relative aux entrevues et si c'est trop compliqué, je me réserve le droit de les envoyer royalement chier. Le récipiendaire aussi a des droits vous savez ? Bref, il m'a souhaité bonne chance et m'a encore dit qu'il était désolé que l'autre ait décidé de prendre une vieille truie qui avait plus d'expérience que moi sur une caisse enregistreuse, ou une belle petite femme à jupe serrée coincée dans la craque de son derrière. Vous pensez que je suis misogyne ? Bon. Le deuxième à me faire passer l'entrevue avait l'air d'une estie de tapette, les jambes croisées, avec ça j'étais sûr d'avoir l'emploi. Semble-t-il, il est plus masculin que je ne le suis, même avec ses airs. Le premier avait l'air d'un crisse de fatigant que t'as juste envie d'y dire, fiche-moi la paix. Ils m'ont l'air de foutre pas mal rien dans leur emploi respectif, mais ça c'est encore un préjugé. Mais enfin, vive les préjugés, c'est à cause d'eux que je ne réussis pas à me trouver du travail. Et gang d'hypocrites, des préjugés vous en avez plus que moi, parce que moi je fais l'effort d'arrêter de penser quand je vois la grosse truie, pis vous autres vous le pensez très bien et vous ne l'engagez pas. Les statistiques ne mentent pas là-dessus. Tant souffrir pour des petites jobines à salaire minimum, après quatre ans d'université. On se lamente que les jeunes ne connaissent rien à leur grammaire et ceux qui s'y sont consacrés crèvent de faim. Eh bien moi je vous le dis, ne perdez pas votre temps avec la grammaire, vaut mieux aller en génie puisque l'on ne jure que par les machines. C'est un domaine plus logique, concret, stable, où l'on ne crève pas de faim. J'y vais d'ailleurs en génie, on me refusera en maîtrise. Dieu que je les méprise, je les méprise tellement ces professeurs de français du département. Ma réputation est telle, de toute façon, que dans mes propres intérêts il ne me faut surtout pas y faire ma maîtrise. Ou alors m'effacer complètement, mais ça, je sais que c'est impossible. Se pourrait-il que je me retrouve en génie ? Fier d'y être en plus, parce que l'on m'a carrément rejeté. Je vais être un ingénieur frustré. Mais je ne suis pas dupe, je vais retrouver des cliques identiques en génie, pire, je vais en retrouver des plus organisées à Paris. Mêlées aux politiciens, à l'homophobie, compétition, etc. Le monde dans lequel on vit est bien sombre, c'est vrai que de ne pas être naïf étouffe. J'aimerais mieux ne rien savoir. J'ai mangé avec une fille dernièrement, elle était dans un de mes cours, Vanvinburène. Je lui ai raconté la soirée chez Jean, les gens qui prenaient de la drogue. Je pensais trouver du réconfort, à savoir, ne pas être le seul naïf dans la ville qui ne savait pas que sa whole génération X was on drugs. Malheureusement elle prend de la drogue trois à quatre fois par semaine, c'est bien normal, tous ses amis sans exception en prennent. Je n'ai pas osé lui demander si cela allait jusqu'aux drogues dures. Faut pas se leurrer, elle aurait dit comme les autres que les drogues dures c'est seulement de temps en temps, c'est-à-dire assez souvent. Chose certaine, ils ne m'auront pas. Pas parce que je suis un brainwashé contre la drogue, ce qui serait peut-être vrai dans le fond, mais plutôt parce que... je pense que je suis assez découragé comme ça, assez alcoolique aussi.

Le prof de français, Valois Ménard, celui avec qui je n'ai pas fait grand-chose, mais assez pour provoquer une crise entre moi et Sébastien, je l'ai rencontré deux fois dernièrement. Au Market Station, il était avec une fille, ils ont rient de moi à s'étouffer quand ils ont su que je ne connaissais pas le couple le plus célèbre de Paris du moment. Ils ont écrit des choses, paraît-il, on m'a répété leurs noms cinq fois, il m'est impossible de m'en rappeler. Essayer de me faire passer pour un jeune con qui ne connaît rien parce que j'ignore qui est le couple le plus célèbre de Paris, cela par des crétins qui perdent leur temps dans le fond d'un bar gai d'Ottawa, c'est le comble de la médiocrité. Peut-on vivre tant que ça aux dépens des autres ? Se peut-il, se prendre pour si hautain ? Bref, Valois et sa copine ont bien ri de moi, ça leur a fait plaisir, dans le fond je les prends en pitié. Il est quatre heures du matin et demain j'ai une entrevue pour entrer dans la vie active de la société, je vais peut-être devenir hôte pour accueillir les touristes pourris qui ont décidé de sortir de leur salon pour venir s'enfermer dans les musées, les pauvres.

Hier ma mère m'a appris que M. Tess est mort. M. Tess vient d'on ne sait où, il habite la maison sur le coin de la rue à côté de M. Gravel. Après la guerre, semblerait que M. Tess soit resté ici avec sa femme. Cette dernière est morte tôt, il est demeuré seul. Ne dépensant nullement (il n'avait pas d'automobile, et croyez-moi ça coûte plus cher qu'une maison) il avait amassé beaucoup d'argent à la banque. Gravel, pas fou, s'est occupé de lui tant qu'il a pu. Il va hériter. Tant mieux pour lui, de toute façon il le mérite. Plus que la soudaine famille de sept frères qu'on vient de découvrir et qui arrive par le prochain vol. Ce qui me chicote, c'est le fils du père. Il n'a jamais rien foutu de sa peau, il a abandonné l'école très tôt après avoir doublé toutes ses années, il travaillait avec son père comme laitier jusqu'à ce qu'il parte sa propre ronde (à 17 ou 18 ans peut-être) et qu'il fasse autant d'argent que le père, en restant chez son père. Il s'est acheté une voiture de 30 000 $ l'an passé. Bref, ce jeune imbécile vient d'hériter d'une maison, il pourra bientôt se marier avec sa charmante petite copine qu'il sort depuis quelques années. Et moi ? Moi ! Parti de chez mes parents voilà trois ans, j'ai dû me débrouiller pour payer toutes mes études, j'en ai pour 40 ans à rembourser mon hypothèque. Je fourre le chien ben raide pour me trouver un emploi à sept dollars l'heure et j'en suis incapable, semblerait que je suis trop incompétent. Je veux continuer à la maîtrise pour m'endetter davantage, pour rien. Je n'arrive pas à payer mon loyer, je ne pense surtout pas à m'acheter une voiture (je vais mourir dans les autobus, sinon écrasé sous un, après avoir tant payé pour ça). Puis, couronne sur le gâteau, je partirais pour Paris mourir de faim. Peut-être vaut-il mieux pour Alain que les choses tournent ainsi. Le pauvre, pour avoir tant coulé à l'école, je suppose qu'il était dyslexique, ou souffrait d'une carence marquée de motivation. Comment aurait-il pu s'en sortir si tout ne lui était pas tombé du ciel ? Alain Gravel, je te souhaite bonne vie ! Maintenant je vais vite t'oublier. Je me demande ce qu'est devenu Peau-de-pet. Il est sombré dans la drogue (encore un qui est de sa génération), il s'est fait prendre à voler, bref, ça me ne surprendrait pas qu'il soit en prison. Même chose pour Kipao, j'ignore sur quelle drogue il était, mais ma mère le rencontrait à toutes les réunions d'alcolos, il en est devenu schizophrène, voyait des monstres partout (ça me ressemble). Scott Maine, s'il n'était pas sur la drogue alors que ses parents étaient reconnus pour être les drogués de la ville, ce serait bien surprenant. Annita Michaud est si heureuse dans son mariage, tant mieux pour elle, ça ne durera pas. Je ne m'explique nullement d'ailleurs pourquoi je me suis mis à pleurer comme un déchaîné au souper de son mariage, j'ai été obligé de partir tellement je pleurais à chaudes larmes. Ça ne m'était jamais arrivé. Neil m'a raconté que la même chose lui était arrivée lorsqu'il a fait une fugue quand il habitait chez de la parenté en Tchécoslovaquie. Il était entré dans une église où on célébrait un mariage et il s'est mis à pleurer comme un bébé, qu'il disait. Je me souviens que j'avais parlé avec l'amie de Joconde, Suzette, qui m'avait raconté en long et en large son mari devenu impuissant, elle et ses quatre belles-sœurs qui trompaient leur mari aller-retour, la relation secrète de son amie Joconde avec mon père, d'elle-même qui s'intéressait à mon père mais qui n'oserait jamais voler mon père à Joconde, alors que mon père couche avec Joconde juste pour lui faire plaisir. D'un autre côté je voyais la belle Annita avec son jeune homme pur, quelle grâce et quel calvaire s'en venait ? Et moi, l'homosexuel perdu dans le fond de Jonquière, convaincu que j'étais seul au monde à être gay, convaincu que j'allais mourir dans l'ascétisme involontaire le plus complet, société pourrie qui s'offrait à mes yeux, en me crachant dessus, me croyant immoral. Je lui ai demandé à la Suzette : « Et tu crois en Dieu ? » Elle m'a répondu : « Il demeure mon maître, mais je vais profiter de la vie ». Elle m'a dit aussi comment son curé en lequel elle avait tant confiance, qu'elle écoutait comme si c'était la voix de Dieu, était lui aussi corrompu. Il couchait avec tout plein de femmes, il a un presbytère à lui tout seul, deux servantes à tout faire, une voiture de fou, un chalet (maison secondaire) et le reste elle n'a pas trop voulu m'en parler. Sachant cela, il se permettait encore de lui faire une morale de l'enfer. Je me demande si elle m'a rendu service en m'ouvrant les yeux au point qu'ils m'en sont sortis de la tête. Comment voulez-vous qu'un jeune puisse vouloir vivre en voyant ça ? Pas parce que c'est immoral, tout est bien, il s'agit de conventions. Le problème c'est que c'est tout le contraire de ce que l'on nous enseigne. C'est, genre, on vous offre une morale, des valeurs, et plus tu avances, plus tu te rends compte que ça te culpabilise au maximum, tu veux mourir, et tu te rends compte qu'il n'y en a pas un christ qui s'en préoccupe de cette morale ou de ces valeurs. Je me demande comment ils ont encore la force de dénoncer l'homosexualité. C'est drôle de voir comment ceux qui sont loin du problème, ou ceux qui n'ont pas voulu s'y confronter, sont ceux qui ne l'acceptent pas. Quand ton fils ou ta fille est homosexuel(le), tu l'acceptes bien assez raide, et là tu t'insurges contre les vieilles qui pensent que le Sida est un cadeau de Dieu. Le dicton populaire le dit, la vie elle-même est une maladie transmissible sexuellement.

La prière est inutile. Inutile, inutile, inutile. Ma mère m'a téléphoné chez Sébastien while I was on the roof working for the family, and she told me she was praying for me to find a summer job. Elle s'est vite rétractée pour me dire qu'elle faisait des blagues. Bien sûr que non ! Mais prier, quessadone quand l'autre femme avec qui j'ai parlé l'autre jour, qui n'a jamais cessé de prier, a perdu son mari écrasé sous une voiture, son fils mort noyé à la pêche, sa sœur morte intoxiquée par une mauvaise prescription du médecin et son frère mort brûlé dans un incendie causé par de l'huile à patates frites ? She missed the point. Qu'est-ce qui est mieux pour le destin de l'humanité, pour le destin d'un de ses individus ? L'individu l'ignore certainement si effectivement Dieu est là pour le guider. Et ses prières ne changeront rien à l'affaire. La souffrance a pour seul but, apparemment, de nous faire acquérir certaines connaissances, la première, celle que la prière n'influence pas les événements. J'ai demandé à la vieille dame qu'est-ce qu'elle avait apprise là-dedans. Elle ne semble pas en être consciente, elle demeurait incertaine. Elle remerciait Dieu de l'avoir épargnée, ne s'est pas posé la question du pourquoi. Elle m'a non seulement raconté en détail la mort de toute sa famille, mais l'a aussi racontée avant mon arrivée à tout le monde présent au souper de thanksgiving de Jim. L'ami de Jim (le petit fils de la femme) m'a dit qu'elle n'arrêtait pas d'en parler. J'y ai d'ailleurs promis de l'emmener avec moi à Paris si je devais y aller (!). Il me semble que les gens qui prient évitent les vraies questions. Evitent de voir certains avantages en des moments plutôt affreux, ou du moins refusent d'en voir les conséquences. Ils prient mais acceptent que les choses se soient passées tel quel, ils disent que c'est le destin et Dieu, ce qui revient à dire que la prière est inutile. Sinon, si la prière influence quelque chose, par exemple en envoyant des ondes positives envers quelqu'un, alors la prière ne suffit peut-être pas puisque qu'ils crèvent de toute façon. S'il y a la fatalité, les ondes positives sont inutiles. Quant aux déterminismes, évidemment que la prière ne peut rien contre ça si en un tel contexte, telle chose ne peut pas ne pas arriver. De toute manière, exiger quelque chose de son Dieu me semble mesquin en rapport à ce que ceux qui prient sont effectivement prêts à faire pour lui et son message d'amour. Ceci dit, on peut se satisfaire à espérer que l'on ne mourra pas, à espérer que Dieu existe, à espérer qu'une vie meilleure nous attend, à espérer que la fin du monde est toute proche, mais il ne faut pas oublier que le désespoir tue.

En parlant de famille, la petite cousine Marie-Anne est venue à Ottawa voilà deux semaines ou la semaine passée je crois. Elle savait que j'étais homosexuel. Un de mes cousins le savait aussi lorsque je lui ai avoué au bar le Caméléon à Chicoutimi dans le temps de Noël. Toute la famille, des deux côtés, est au courant de mon orientation sexuelle. Le tout caché comme ce n'est pas possible. Taboo subject. On en parle dans mon dos, à mon insu, on n'ose même pas me dire qui a dit quoi à qui. J'ai fait la grosse nouvelle de la famille. Je n'entends jamais rien d'eux, je me demande souvent s'ils existent encore et voilà qu'ils m'ont tous jugé sans en savoir plus que le fait que je sois homosexuel. Ça résume tout. Voilà ce qu'il fait loin dans le fond d'Ottawa, il se cache de nous, il vit son homosexualité. Et eux ? Ah ! Ils sont hétérosexuels, ce qui explique leurs commérages. Tabou, tabou, tabou, comment vais-je me sentir au prochain party de Noël ? Ecoutez tous ! Je suis gay, ouvertement ! No way. Que ça reste tabou s'il le faut, ou qu'ils viennent m'en parler individuellement. Je ne veux surtout pas que la famille se mette à faire la même chose que la maudite Marie-Anne au dernier dîner du jour de l'an chez la grand-mère. Elle a commencé à pointer moi et Sébastien et à dire : « Les deux tapettes l'autre bord de la table ». Pierre-Marc qui a repris en disant : « Qu'est-ce que tu ferais si c'était vrai ? », puis j'ai manqué le reste de la conversation. Ce que je sais c'est qu'on a dit à Pierre-Marc de sacrer le camp chez Tania. On pensait, jusqu'à la venue de Marie-Anne à Ottawa, que c'était ma sœur qui avait fait l'hypocrite et avait elle-même dit « les tapettes », ensuite répété par Marie-Anne. Les grandes justifications de fou de ma sœur qui ont suivi nous ont laissé à moi et à Sébastien un goût amer. On n'a jamais vraiment compris ce qui s'est passé, à dire franchement, on s'en fout. J'en reparle aujourd'hui parce que l'hypocrisie de l'humain n'a pas de limite. Moi aussi je suis hypocrite, je l'avoue sans crainte, vous ne pourrez donc pas m'accuser d'accuser les autres sans que je m'accuse moi. Quand donc suis-je le plus hypocrite ? Il me semble très difficile de ne pas être hypocrite dans la société où l'on vit. Si je garde pour moi mes mauvaises pensées, je suis hypocrite. Si je les dis sans que la personne concernée les entende, je suis hypocrite. Si je dis tout ce que je pense à tout le monde, je ne suis pas hypocrite, mais je n'ai plus d'ami ni aucune crédibilité. Il me serait impossible d'avoir un emploi ou de travailler avec qui que ce soit si l'on savait que je suis homosexuel. Soyons hypocrite donc, à moins d'être pur, de changer toutes nos idées négatives en positives, de devenir hétérosexuel, alors il est facile de ne pas être hypocrite. De toute façon il est possible d'essayer d'être moins hypocrite et c'est ce que je me propose de faire. Mais il est difficile de ne pas être hypocrite dans un monde d'hypocrisie, lorsque nos institutions elles-mêmes jusqu'aux religions sont basées sur l'hypocrisie et ne cessent de l'encourager.

J'ai écrit un article pour le journal
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