Les territoires de l’insertion. Descartes avec Pascal








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P. Labbé /Les territoires de l’insertion

2 février 2012


Les territoires de l’insertion. Descartes avec Pascal.

Philippe Labbé

Université de Haute-Bretagne, 2 février 20121

« Tout commence par une déviance qui, dans certaines conditions favorables, devient une tendance. » (Cyrulnik B., Morin E., 2010)
Cette contribution invite à regarder l’insertion selon la perspective du territoire, celui-ci étant conçu tel un champ, c’est-à-dire un lieu de compétition structuré autour d’enjeux spécifiques, où s’exerce une dialectique entre des dynamiques opposées et même conflictuelles : les politiques « territorialisées » et les politiques « territoriales ». Généralement opposées avec la dualité « programme – projet », parfois avec celle du quantitatif et du qualitatif, notre proposition est cependant de considérer ces deux perspectives plutôt comme complémentaires qu’antagonistes : si, comme nous le verrons, l’égalité appartient aux politiques territorialisées et l’équité aux politiques territoriales, l’égalité sans l’équité devient égalitarisme et, reproduction aidant, accentue les inégalités alors que l’équité sans l’égalité rompt le contrat social à la base du pacte républicain à partir duquel se conçoivent des politiques sociales dont, spécifiquement, d’insertion.
La dialogique « territorialisée – territoriale ».
« Cet « espace » d'un non-lieu mouvant a la subtilité d'un monde cybernétique. Il constitue probablement (mais cette référence est plus indicatrice qu'éclairante, renvoyant à ce que nous ne savons pas) le modèle de l'art de faire, ou de cette mètis qui, en saisissant des occasions, ne cesse de restaurer dans les lieux où les pouvoirs se distribuent l'insolite pertinence du temps. » Michel de Certeau (1990)
Le territoire est une notion floue, mouvante, et, dès lors qu’on la corrèle à celle d’insertion, également peu stabilisée, on évolue plus sur les dunes de la Bigoudenie que l’on arpente le granit celtique des Monts d’Arrée. Bref, on y patine plus qu’on y progresse.

Le territoire peut être regardé de multiples façons, ses déclinaisons sont presqu’à l’infini2 et son périmètre, selon celui qui en parle, varie d’une région pour un élu régional ou un militant régionaliste à un bassin d’emploi pour qui s’intéresse au marché du travail jusqu’à une cage d’escalier pour une bande de jeunes qui « tient le mur ».

Il est un lieu avec des fonctionnalités, des superstructures et des infrastructures, des routes pour se déplacer, des zones industrielles ou d’activité pour produire, des logements pour habiter, des commerces pour consommer, des cafés pour échanger, des écoles pour apprendre, etc. On pourrait dérouler jusqu’à plus soif ces fonctionnalités… y compris en ne considérant, par exemple, qu’une cage d’escalier : les boîtes aux lettres sont autant des réceptacles d’humides lettres d’amour ou de sèches sommations d’huissier que des caches à shit, le recoin de l’escalier descendant à la cave est l’abri des caresses adolescentes furtives, le hall est un champ de bataille conquis qu’il faut occuper, etc.3

Mais, bien plus qu’un lieu, le territoire est un espace au sujet duquel Michel de Certeau disait qu’il est un lieu habité par les hommes. Pédagogie du genre aidant, on dirait aujourd’hui « par les personnes ». L’espace est un lieu habité, traversé également, et cette habitation longue ou éphémère renvoie à des logiques : celle du besoin, souvent déterminée par le marché du travail, celle du désir et celle de la nostalgie d’être4.

A ce moment, on n’est plus dans la « simple » fonctionnalité – même si elle peut être compliquée de sa conception à sa gestion – mais dans une dimension structurante des identités et des stratégies d’acteurs.

Autrement dit, les effets des fonctionnalités dépassent celles explicitées parce que celles-ci interagissent avec l’humain, donc avec la subjectivité et l’aléatoire : une route n’est pas qu’un ruban d’asphalte ; elle sera l’expression d’une errance sans fin pour celui-ci, le chemin à parcourir pour rentrer dans la coquille familiale pour celui-là, l’évocation d’une exposition dangereuse pour le cinéphile hitchcokien qui se remémore La mort aux trousses avec cette ligne droite où l’avion sulfateur va mitrailler Thornhill… Sur le lieu s’exercent l’imagination et l’imaginaire qui le transmutent en espace : chaque quartier recèle autant de secrets que la forêt de Brocéliande.
S’agissant des politiques publiques de l’emploi et de la formation, pourtant très friandes de « GPEC » (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences), on sait bien, par exemple, que « les caractéristiques de l’offre de formation ont une influence indéniable sur les parcours scolaires des jeunes, et donc sur les niveaux et les spécialités de formation qu’ils vont pouvoir valoriser au moment d’entrer sur le marché du travail. » (Hillau B., Simon G., 2010). Autrement dit, l’offre crée le besoin comme la fonction crée l’organe. Une école dans un quartier « GPV » (Grand Projet de Ville) à Nantes : le nouveau principal promeut les sorties scolaires qui, durant des années et jusque là, n’existaient pas ; il a suffi d’une seule année pour que cette nouvelle offre devienne une nécessité. Dès lors que l’offre est jugée pertinente, elle migre sur le pôle des besoins… ce qui relativise les projets qui ne se fondent que sur des « diagnostics territoriaux » recensant les besoins, c’est-à-dire les mettant en amont de toute politique… car ceux-ci peuvent ne pas exister par ignorance. Le territoire est un espace d’existence, d’émergence et aussi d’absence et d’attente de besoins.
Pour construire une offre de formation, d’insertion ou d’inclusion, il faut de la sorte combiner l’expression des usagers, l’expertise des professionnels  et l’arbitrage des élus. C’est de la convergence de ces trois catégories d’acteurs que l’on peut imaginer ce qui serait le plus adapté au territoire, compris comme espace… par définition toujours singulier, c’est d’ailleurs l’avertissement que vous adressent systématiquement tous vos interlocuteurs lorsque vous mettez le pied dans un nouvel endroit : « Vous savez, ici, c’est particulier. »

Les slogans déclinant tous les publics et y ajoutant « au centre » - ce qui donne « l’élèvocentre », « le jeunocentre », « l’usagerocentre », « le patientocentre »… - sont triplement imbéciles : parce que ce sont des slogans ; parce que cette « logique » anthropocentrée où tout le monde est au centre donc personne en périphérie invalide la place-même du centre qui ne peut exister qu’à partir d’une périphérie5 ; enfin parce que, au centre, il ne s’agit pas de remplacer la subjectivité du professionnel par celle du jeune, de l’usager, etc. mais par l’interaction entre les publics, les élus et les professionnels. « L’habitantocentre » (variante parfois, « au cœur »), n’exprime rien de l’originalité intrinsèque de tout territoire. Or tout territoire est singulier parce que ceux qui en font un espace le considèrent comme tel.
Si la fonction crée l’organe, l’inverse est vrai : son absence crée la frustration ou la castration. Ainsi, par exemple, a) des sections d’enseignement professionnel de métiers industriels sont supprimées dans l’Académie de Rennes b) de fait, les jeunes ne peuvent y être orientés c) l’éditorial de Fusion de janvier 2012, revue de l’UIMM Bretagne, titre « Recherche des salariés désespérément ! » c) on recense aujourd’hui 1 357 demandeurs d’emploi dans cette filière sur le seul bassin d’emploi rennais. Le territoire, souvent considéré implicitement comme un lieu de cohérence, est également un révélateur d’incohérence.
Autre focale, la mobilité. Chacun convient aujourd’hui que, pour s’insérer professionnellement et pour s’adapter aux « besoins de flexibilité de l’appareil productif » (expression récurrente de la nov-langue des RH et de la politique de l’emploi), il faut être mobile. Il est d’ailleurs tout-à-fait symptomatique que, dans le cadre de son travail de prospective Territoires 2040, la DATAR organise des « ateliers territoriaux » dont l’un s’appelle « La qualité de vie des territoires de la société mobile » (DATAR, 2011)… Cette mobilité est favorisée par les infrastructures routières et les transports. Du « hard ».
Pour autant, cela ne suffit pas car rien n’est plus subjectif que la mobilité ! Sans même entrer dans les aussi justes que communes distinctions entre mobilités psychique et physique, observons que, pour un même employeur, la mobilité sera louée si elle lui permet de faire circuler ses produits, si l’attractivité territoriale lui offre une riche zone de chalandise ou si l’infrastructure de formation lui garantit une main d’œuvre de qualité proche donc a priori plus fiable pour sa ponctualité ; elle sera maudite si elle correspond à la possibilité pour ses « bons » employés de le quitter pour trouver mieux à côté. Les entreprises des secteurs dits « en tension » connaissent bien cette infidélité des salariés dont, par exemple, les intérimaires hyper-spécialisés chasseurs de prime, vs. « armée de réserve » en quelque sorte. Traiter de la mobilité comme l’alpha et l’oméga des conditions de l’employabilité est une erreur car, sauf nomades (instabilité), errants (hyper-mobilité) et enkystés (hyper-immobilité), on est mobile pour gagner en stabilité : la plupart des gens qui sont exposés, vulnérables, coincés dans des statuts précaires, sont prêts à se déplacer à condition d’accéder à un statut protégé ; quitter un CDD ici où l’on vit pour un autre CDD là-bas que l’on ne connaît pas serait faire preuve de légèreté sinon d’inconscience car, à statut professionnel égal, il vaut mieux pouvoir compter sur les solidarités naturelles, même faibles, du local plutôt que de parier sur l’inconnu : « Un tien vaut mieux que deux tu l’auras », énonce un dicton populaire. Autrement dit, le couple vertueux s’organise sur l’interaction « mobilité – stabilité » car personne ne souhaite s’épuiser à être mobile sur la piste de danse de On achève bien les chevaux. Ainsi, même dynamique, le territoire est pour ses habitants un espace de stabilité et, en ce sens, il est un heureux contrepoint à l’obligation, souvent l’injonction, de mobilité… dont on rappellera qu’elle ne fut pas toujours tenue : il fût un temps où l’objectif était de fixer le prolétariat et où la mobilité était combattue.
Le lieu devenant espace correspond au passage de la complication à la complexité, c’est-à-dire du raisonnement « A + B qui donne C » au « A + B qui produit C’ ». Ceci peut sembler bien éloigné de notre sujet… et pourtant là est le point de départ et, probablement, le facteur explicatif. Retenons à ce stade que dans l’équation de la complexité, deux termes appartiennent à l’équation de la complication, A et B, ceci esquissant que, si les modèles s’opposent, ils sont pourtant indissociables, ils ont le même ADN, comme le papillon dans la métaphore morinienne de la métamorphose. On y reviendra.
La complication appartient à Descartes et la complexité à Pascal6, deux philosophes qui furent contemporains … le Pascal des Pensées contre le Descartes du Discours de la Méthode dont le second précepte est « diviser chacune des difficultés que j’examinais en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre. » A ce précepte de séparabilité, Pascal s’oppose en écrivant : « Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens pour impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. » Il y a cinq siècles, Pascal avait l’intuition des enseignements des théoriciens de la communication et de la cybernétique, de l’Ecole de Palo Alto, du feed-back et du contre feed-back, de la récursivité, du principe hologrammatique, etc.
Descartes contre Pascal
Le territoire est un lieu de confrontation entre Descartes et Pascal.
Le territoire cartésien est celui des politiques territorialisées. Par définition, une politique s’applique à un endroit donné et/ou sur/pour des individus de chair et de sang qui vivent quelque part et, à ce moment, elle est dite « territorialisée » et, comme telle, elle est décidée d’en-haut, sectorielle (elle concerne un public, un sujet), verticale, descendante, relayée des administrations centrales aux services déconcentrés et fondée sur le principe d’égalité d’accès et de traitement. Le mot d’une politique territorialisée est « programme ». Sa méthode est l’application. Ses critères d’évaluation sont la conformité (vis-à-vis de ce qui a été décidé) et l’efficacité (on tend même à remplacer efficacité par performance, c’est-à-dire à promouvoir la compétition en remplaçant l’objectif de « bien fait » par celui de « mieux fait »… sous-entendu que les autres). Ses individus sont « agis » par le programme et, de facto, deviennent des agents avec tout ce que cela peut signifier de détermination. Bien entendu, le fait que le programme soit décidé par le centre (in) pour la périphérie (out) et par le haut (up) pour le bas (down) n’est pas incompatible avec le fait qu’il ait été expérimenté en bas et, d’ailleurs, le principe de l’expérimentation qui est entré dans la loi7 révèle, outre que la « planification » appartient à l’histoire, que même programmatique, même conçue par l’aristocratie des X-ENA pour la plèbe des pioupious, une politique ne peut plus aujourd’hui faire l’économie du local… c’est-à-dire, selon l’expression de Pierre Sansot, des « gens de peu » (Sansot, 1992). Comme l’écrit Morin, désormais les conditions d’atteinte des objectifs comptent tout autant que l’atteinte de ces objectifs.
Le territoire pascalien est celui des politiques territoriales. Une politique territoriale est en quelque sorte le contrepoint de celle territorialisée : décidée à partir d’en bas, s’appuyant sur le principe d’équité (à chacun selon ses moyens), elle est au plus près des réalités concrètes et des individus ; elle est ascendante et, si elle peut ne concerner qu’un public, cet objectif opérationnel s’inscrit dans un objectif finalisé horizontal ou, plus exactement, transversal souvent exprimé en termes de « cohésion territoriale ». On objectera qu’une politique territorialisée ne rechigne pas à la notion de cohésion – une grande loi en porte d’ailleurs le nom – mais cette cohésion est rattachée à un intérêt supérieur, par exemple la nation ou l’unité nationale, alors que la cohésion territoriale s’inscrit dans un contrat social négocié entre les individus du territoire. Territorialisée, la politique est décidée et appliquée ; elle tire sa légitimité de la démocratie représentative ; territoriale, la politique est débattue et adaptée ; elle s’appuie sur le processus délibératif d’une démocratie participative, d’un « agir communicationnel » comme en parlerait Habermas. Le mot d’une politique territoriale est « projet ». Sa méthode est la stratégie. Ses critères d’évaluation sont la décentration (concept piagétien), c’est-à-dire le fait qu’elle réponde à des besoins parce que l’on s’est décentré, mis à la place de l’autre, et l’effectivité, c’est-à-dire la pertinence des méthodes mobilisées qui peuvent être plusieurs, se combiner. Ses individus sont « agissants » et « interagissants » dans le projet, devenant de ce fait des acteurs, donc les auteurs de leur histoire. Le postulat territorial est aux antipodes du déterminisme ou, plus exactement, s’il reconnaît les déterminations, il les situe dans l’espace « macro » parce que, précisément, le « micro » est l’espace de la résistance à celles-ci : dans les années quatre-vingt, au tout début des théories du développement local, les slogans étaient du type « Vivre et travailler au pays » parce que, précisément, les représentations communes étaient celles d’un emballement de la machine, d’une mondialisation dont on ne disait pas encore le nom et face à laquelle le Sujet, pourtant porté au pinacle par la montée de l’individualisme, de l’hédonisme et de l’antienne du one best way de Tapie et consorts, devenait un homme ou singe nu, exposé. A défaut de pouvoir agir sur un système sans pilote, en relocalisant le Sujet on le rhabillait, on le réconfortait.
On peut tenter de résumer ce qui apparaît comme un système de relations par opposition, une typologie des deux modèles de politiques corrélées au(x) territoire(s)…


Items

Territoires

Cartésien

Pascalien

Qualification de la politique

Territorialisée

Territoriale

Principes de service public

Egalité d’accès et de traitement

Equité

Visée (bénéficiaires)

Sectorielle

Transversale

Origine

Centrale

Locale

Orientation

Descendante

Ascendante

Dynamique

Centrifuge (centre - périphérie)

Centripète (périphérie - centre)

Environnement

Stable

Instable

Futur

Prévisible

Incertain

Modèle démocratique

Représentatif

Participatif

Individus

Agis : agents

Agissants : acteurs

Méthode

Application

Stratégie

Légitimité

Macro, intérêt national

Micro, réalités locales

Etayage théorique

Idéologique, axiologie

Pragmatique, praxéologie

Concepts

Programme, planification

Projet, scénario



Notre époque, celle qui se fait sous nos yeux, est marquée par le présentéisme, c’est-à-dire par le sentiment que tout ce qui se passe aujourd’hui est nouveau et, compte tenu de cette novation, l’actualité est seulement ce qui compte. Ainsi en est-il de la « crise » dont a priori on penserait que, même très grave, elle ne peut être que passagère puisqu’elle appelle la décision (du grec krisis, « décider ») et dont on pourrait dire que : « Les nouvelles formes et la mondialisation des systèmes productifs et des échanges, l’individualisme croissant débouchent aujourd’hui {…} sur une remise en question de la cohésion sociale, dont l’exclusion et la précarisation, liées au développement rapide et massif du chômage, sont les manifestations les plus criantes. Il s’agit tout à la fois d’une crise sociale, politique et culturelle. Les principales composantes du modèle d’intégration sont désormais ébranlées… Aujourd’hui, dans ce contexte de crise du modèle, la question du territoire revient en force, traduisant sans doute tout à la fois la quête de repères et de points d’ancrage dans un monde en mutation et la recherche de cadres stables pour esquisser des formes de réorganisation sociale. » Le problème est que tout ceci est écrit dans le rapport de Jean Paul Delevoye, Cohésion sociale et territoires… publié il y a quatorze ans ! (Delevoye, 1997).
La nouveauté est donc relative même si les évolutions sont très rapides… et le territoire apparaît comme un amortisseur du « culte de la nanoseconde » (Engelhard, 1996) de cette accélération généralisée qui ne tient guère compte des temps différents et souvent longs des apprentissages, de la sociabilité, du projet, de l’insertion. Rappelons que le temps est une condition nécessaire sans être suffisante de l’acculturation – l’insertion est un processus d’acculturation, le passage d’un système A de relégation à un système B d’intégration - : à défaut de temps, se sécrète de l’anomie.

Ce rôle – tampon du territoire se justifie par la proximité8, le pragmatisme et la possibilité du contrôle. Ainsi lorsque l’interlocuteur est physiquement proche de vous, la distance de communication qui n’est pas publique mais sociale (Hall, 1971) contraint au pragmatisme et élève le seuil de supportabilité : rayer un chômeur ou supprimer ses droits est moins facile en face-à-face… Les grands discours se font dans les assemblées sous les ors de la République alors que la proximité du territoire renvoie à ce que les gens vivent. Le discours épique de Villepin aux Nations-Unies créerait une panique dans un ascenseur : la proximité physique des interlocuteurs invite à une pédagogie compréhensive qui prend le temps de l’explication et qui s’appuie sur le vécu des gens. « La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d'une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle ; la preuve en est qu'on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps, le visage est ce qui nous interdit de tuer. »9
Descartes avec Pascal.
De la typologie présentée on pourrait en déduire le choix d’un et d’un seul modèle qui, inévitablement, serait celui de la politique territoriale mais, en fait, les deux modèles sont pertinents dès lors qu’ils ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. En effet, si l’on ne prenait que le modèle paraissant le plus « sympathique » (parce que pragmatique et non idéologique, sollicitant des acteurs et non des agents, etc.) et le plus adapté a priori à l’environnement (qui est instable, c’est difficilement contestable), on mettrait en cause une cohérence sociale à une plus haute échelle, celle du pays puis du continent enfin de la planète. Or, on le sait, tout cela n’est pas séparé : le petit agit sur le grand qui rétroagit sur le petit (« récursivité »), l’un et l’autre sont imbriqués, tissés ensemble (« complexus »), structurants et structurés. Par exemple, comme nous l’indiquions, l’offre de formation professionnelle va déterminer les comportements des agents qui, acteurs, développeront des stratégies qui nécessiteront de modifier l’offre de formation si l’on ne veut pas constater son obsolescence ou son inadaptation aux besoins des entreprises et de l’économie locale. Macro et micro s’emboîtent comme des poupées gigognes : si la poupée la plus petite grandissait jusqu’à avoir la taille de la grande, l’une et l’autre ne pourraient s’emboîter… et l’on aurait deux poupées indépendantes. Or les territoires, même fortement animés de dynamiques endogènes, ne sont pas indépendants les uns des autres : ils sont reliés et poreux entre eux, comme chaque territoire est en interaction avec ses composantes plus petites et plus grandes, qui agissent sur lui et sont agis par lui.
L’apport d’une conception territorialisée dans des politiques publiques territoriales est également important et, sans doute, essentiel car il permet sinon contraint le local à « penser global ». Ainsi, pour la DATAR, « le vieillissement démographique… la diminution des ressources énergétiques fossiles… les modifications anthropiques… sont quelques-uns des phénomènes qui constituent la toile de fond de toute prospective. Les territoires de la France ne seraient pas des acteurs, et encore moins des opérateurs de changements, s’ils n’élaboraient pas de nouvelles stratégies à leur égard : en leur absence, ils subiraient entièrement ces phénomènes globaux. » (DATAR, id.).
Que l’on considère le territoire comme un espace stratégique pertinent est évident et juste : les politiques de l’emploi, depuis 1998, ont été officiellement définies comme « territorialisées »10, ce qui concrètement a recouvert un subtil mélange de social-colbertisme11 et de prise en compte des spécificités régionales et départementales – les préfets étaient à l’œuvre – s’appuyant sur de savantes clés de répartition des crédits affectés aux mesures. Mais, bien avant 1998, le local fût conçu comme indissociable d’une action publique centralisée de plus en plus mal accepté par les citoyens, en particulier sous la pression de l’expression revendicative des identités régionales (Bretagne, Occitanie…) et d’un « droit du sol » de ceux qui y habitaient (Larzac…). Sans doute un exemple archétypal de cette évolution de la politique centralisée vers le projet territorial fût, parmi les trois politiques publiques transversales du gouvernement Mauroy, celle des missions locales imaginées en 1982 à la suite du rapport de Bertrand Schwartz de 198112. En effet, ces nouvelles structures hybrides – créées par ordonnance, financées pour moitié par l’Etat et sous forme associative avec une présidence réservée au maire – furent et sont toujours « locales », c’est-à-dire correspondant à un territoire sérié, généralement le bassin d’emploi, avec un concept central, « l’approche globale », c’est-à-dire l’insertion professionnelle et sociale.

Même provenant de l’administration centrale et sous la montée en puissance des pouvoirs locaux depuis les lois Deferre de décentralisation, la Loi d’Orientation pour l’Aménagement Durable des Territoires (LOADT) de 1999, etc. le territoire a ainsi progressivement évolué d’un terrain d’application à un espace de négociation. Ainsi, pour Corinne Hommage, « La prise en compte de la réalité des territoires dans leur diversité semble constituer désormais une composante obligatoire de l’action publique autour de la rencontre de trois exigences fortes : la proximité, l’équité, la qualité. » (Hommage, 2006). Nous pourrions ajouter une quatrième exigence forte, la confiance, c’est-à-dire certainement de la subjectivité - mais les relations humaines sont intrinsèquement subjectives - qui est injectée dans non pas la raison mais dans le rationalisme de politiques qui, parfois et même souvent, ne savent s’en tenir qu’au factuel… parce qu’elles sont incapables de penser la complexité. Ce n’est ni un poète, ni un utopiste mais c’est l’UIMM (Union des industries et métiers de la métallurgie) qui écrit : « Le Territoire apparaît comme un opérateur de confiance, comme un fournisseur de densité de relations, de facilitation des apprentissages, etc. Il devient attractif dès lors qu’il fournit gratuitement ses « externalités », ses ressources immatérielles, qui en font un environnement fertile. » (UIMM, 2011).
Pour comprendre la complémentarité des deux catégories de politiques, on peut retenir ce critère de la mission de service public qu’est l’équité, c’est-à-dire « plus pour ceux qui ont moins », voire le proudhonien « à chacun selon ses besoins ». Le problème de l’équité est qu’elle n’est applicable qu’à la condition d’être corrélée avec l’égalité, critère d’une politique territorialisée, et même d’intervenir en second rang après cette égalité. L’équité vient combler les écarts de départ, évite la reproduction des injustices voire leur amplification comme cela serait le cas, par exemple, si les quartiers de relégation sociale ne bénéficiaient pas de politiques équitables avec des ZEP, des ZUS, des CUCS, etc. Mais ne concevoir des politiques locales qu’à partir de l’équité produirait à terme une telle hétérogénéité qu’éclaterait la cohésion des niveaux supérieurs – départementaux, régionaux, nationaux – puisque le principe d’égalité ne ferait plus ciment. Des risques existent déjà : si l’on prend l’exemple des missions locales, on remarque que leur financement par les collectivités territoriales, communes et EPCI, varient de 1 à 45 soit de 0,10 euro par habitant et par an à 4,50 euros. S’ajoutent à ces subventions très variables le fait qu’ici le département finance ses missions locales et là non. Si, comme cela faillit être le cas en 2004, l’Etat se retirait du financement des missions locales, on constaterait immédiatement des inégalités majeures entre structures qui aboutiraient à l’éclatement et à la disparition du réseau. Ce risque n’est pas un fantasme mais une hypothèse : comme avec le contrat d’autonomie mis aux enchères des « OPP » (opérateurs privés de placement), ce n’est pas l’article 13 de la loi de cohésion sociale - créant le droit à l’accompagnement et en confiant sa mise en œuvre aux missions locales – qui suffirait à faire obstacle à la procédure de l’appel d’offres aux dépens du financement structurel et conventionnel.
Maintenir les avantages des deux types de politiques – égalité et équité, cohésions locale et nationale, prévisibilité et incertitude, démocraties représentative et participative, local et global… - n’est pas sans risque car certains pourraient être tentés de toiletter le centralisme d’un peu de territoire : des Jacobins avec un cache-sexe de Girondins. Ainsi à l’aménagement du territoire a succédé le développement local, ce qui, on le comprend, modifie la perspective et substitue à la décision administrative généralement fondée sur la reproduction le changement, lui basé sur la distinction. Mais si « l’échelon local apparaît apte à créer des représentations, des règles, un système d’actions {…} cette gestion s’inscrit dans l’héritage d’une culture politico-administrative » bien ancrée. De la sorte, nombre de politiques dites territoriales ne sont en fait que des réaménagements de politiques territorialisées, des accommodations à la marge sur la base d’éléments de «contexte ». Or, comme l’exprime Jean Ollivro, « l’économie du futur invitera au développement par les territoires et non dans ces derniers. » (Ollivro, 2011).
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