Tome premier I le Chimiste








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Honoré de Balzac

La dernière fée

ou

La nouvelle lampe merveilleuse


BeQ

Honoré de Balzac

La dernière fée
par M. Horace de Saint-Aubin


La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 1267 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Le père Goriot

Eugénie Grandet

« Balzac n’est pas seulement le génial créateur de La Comédie humaine. Entre sa vingtième et sa trentième année, avide de gloire et d’argent, il s’est essayé au théâtre, au roman philosophique et, pour le plus grand plaisir de ses contemporains et pour le nôtre, au roman populaire, quelquefois écrit en collaboration et signé de différents pseudonymes. » (Robert Kopp)

La dernière fée

Édition de référence :

Paris, Robert Laffont.

Tome premier



I



Le Chimiste


Il était une fois un chimiste et sa femme qui faisaient bon ménage ensemble : le mari aimait les creusets, la femme chérissait les cornues, d’où il s’ensuivit qu’ils eurent la vie la plus agréable possible. Le chimiste toujours occupé, ses lunettes sur le nez, regardait bouillir ses vases et soufflait quelquefois le feu avec un soufflet tout usé : il ne disait mot, et sa femme, assise dans le laboratoire, ne se plaignait ni de la fumée, ni du charbon, ni de l’odeur ; elle ne parlait pas plus que son mari, car son seul langage était l’aimable sourire qu’elle faisait errer sur ses lèvres naïves, lorsque, fatigué de ses travaux, il s’avisait de jeter un regard sur sa femme chérie. Elle était belle femme, et lui bel homme ; mais comme ils restaient toute la journée dans leur laboratoire, qu’ils ne se regardaient pas souvent et qu’ils s’adoraient, ils ne pensaient guère à leur toilette, et l’on ne se serait pas aperçu de leur beauté, au premier abord.

Le laboratoire où ils demeuraient ressemblait assez à une cave : les parois des murs auraient pu rendre trente quintaux de noir de fumée, si l’on avait voulu les nettoyer. Les vitres des fenêtres, presque ogives et à petits carreaux retenus par des plombs, avaient conquis un veto sur le jour qu’elles ne laissaient presque plus passer, tant elles étaient empreintes de poussière ; mais au-dehors une vigne joyeuse badinait élégamment. Le carreau humide et toujours sale offrait de singuliers aspects : çà et là l’on apercevait un rond ou un carré net comme une pièce qui sort de la Monnaie, parce qu’un objet de physique y était resté pendant quelque temps ; on lisait enfin par les sillons de poussière que le balai avait imprimés, combien de fois une main généreuse eut envie de ranger le chaos. On prétend que les araignées vécurent si longtemps en paix, qu’elles se rassemblèrent un jour pour faire une constitution, mais qu’elles s’arrêtèrent à l’article qui devait consacrer la liberté individuelle des mouches ; souvent on entendait la voix d’un cricri qui se réjouissait de n’être pas troublé dans son asile par quelque mandat d’amener ; et plus d’une souris trottait tranquillement dans ce séjour de l’innocence, de la paix et de la chimie, sans craindre les coups de sabre ou les trébuchets provocateurs.

Au milieu de cet amas de tables, de bouteilles et d’instruments, le chimiste, les cheveux couverts des débris blanchâtres de son charbon, penchait son visage sur une cornue, et le feu jetait son reflet rougeâtre sur tout ce qui l’entourait en venant mourir sur la femme du chimiste, qui, tour à tour, travaillait et regardait cet intérieur d’un air satisfait... La voûte noire, l’absence du soleil qui ne se montrait que par l’espace que la porte laissait entre elle et le carreau, l’attirail chimique, un mari chimiste, tout ceci ne plairait pas à tout le monde ; mais puisque le chimiste et sa femme se trouvaient heureux, personne ne doit les censurer, car on donnerait à penser que le bonheur tient à un coup de balai, à la mort d’un cricri, à une toile d’araignée, ou à la queue d’une pauvre souris : le bonheur tient à bien autre chose.

Un matin de printemps, on avait ouvert une fenêtre ; l’air circulait, et le soleil, envoyant dans le laboratoire un de ses plus beaux rayons, traçait une ligne brillante où volaient une multitude de petits atomes de poussière qui semblaient courir les uns après les autres comme les essaims de mouches au-dessus des ruisseaux, le soir d’un bel été. Le cricri qui avait crié comme un chantre à l’enterrement d’un seigneur de village, rencontra une cricrite et se tut ; la souris s’en alla dans son trou avec un rat, et la douce influence de l’air pénétrant le chimiste, il regarda sa femme. Elle était assise sur un fauteuil vermoulu, et s’amusait à contempler pour la millième fois les estampes du Cabinet des fées ; son ingénuité était peinte sur sa figure, ses cheveux d’or pâle arrangés à la vierge, ajoutaient un rayon d’innocence à ses yeux bleus sans malice. Elle devina que son mari la regardait, quitta son livre pour voir son époux, et le chimiste réfléchit, au milieu de ce silence, que la jeune fille qu’il avait prise seulement pour récréer ses yeux pendant ses longs travaux, pouvait devenir tout autre chose qu’un point de vue. Il lui en coûta bien des fioles pour le savoir, il cassa plus d’une bouteille et la paix du laboratoire fut troublée une seule fois depuis cinq ans : le chimiste répandit je ne sais combien d’ingrédients, et son feu s’éteignit. La femme du chimiste, semblable à Psyché qui reçoit le premier baiser de l’amour, ne dit rien ; mais quelques mois après elle cria si fort, qu’on l’entendit d’un quart de lieue, et que la terreur régna dans le village voisin (on saura pourquoi) ; enfin tranchons le mot, ces cris étaient motivés par la venue au monde d’un enfant beau comme le jour.

Alors le laboratoire fut désormais témoin de scènes plus charmantes : la voûte noire retentit des cris enfantins, et le chimiste n’y trouva point à redire. Caliban, quittant la bêche, accourait regarder par la fenêtre, tâchait de faire sourire sa grosse figure horrible et de prendre une jolie voix pour parler à l’enfant. Enfin la femme du chimiste, toujours assise sur son fauteuil vermoulu, faisait sauter sur ses genoux maternels le marmot qu’elle couvrait de baisers aussitôt qu’il souriait. Elle excitait son rire et s’il cassait une fiole, le chimiste riait en se disant qu’il avait déjà été cause de la perte de plus d’une fiole. La chimiste, cette femme que le chimiste avait épousée pour sa naïveté et le peu d’étendue de ses connaissances, déployait toute son âme sur son enfant, devenait spirituelle pour tout ce qui le concernait ; elle vivait du souffle de ce petit être qui jouait sur son sein, après en avoir extrait un lait pur comme l’âme de sa mère, et le bienheureux chimiste s’apercevait que la nature avait des creusets plus beaux que les siens, et une méthode de combiner les mixtes bien supérieure à la sienne.

Ce chimiste était un des esprits les plus étonnants et les plus originaux que le feu du soleil ait jamais échauffés. Si les idées dépendent de la forme intérieure du cerveau, le sien devait avoir l’aspect bizarre de ces produits chimiques que les apothicaires exposent à la curiosité des passants, et qui présentent de si brillantes cristallisations. Depuis son jeune âge, il n’avait vécu que pour les arts et rien fait que d’étudier les sciences naturelles avec ardeur, aussi il avait un savoir si profond et si solide sur la nature humaine que d’abord il eut, comme on vient de le voir, un enfant ; mais qu’ensuite, il parvint à connaître si bien tous les ressorts physiques de notre machine, que, par la seule inspection de l’œil, il découvrait les symptômes, la marche et les causes d’une maladie, et guérissait subito et sans douleur. Cette perfection de science ne regardait pas que le corps ; elle s’appliquait à l’âme, et il connaissait la cause de nos peines et de nos plaisirs, de nos passions et de nos vertus, avec une telle supériorité que, d’abord, il avait atteint lui et sa femme la perfection du bonheur et que leur hymen était pur comme le ciel de l’Afrique ; mais qu’ensuite il savait tout d’un coup ce qui manquait à tel ou tel homme pour être heureux, et cela, après l’avoir examiné pendant un instant ; et pour peu qu’il tâtât le crâne, le pied, et palpât l’épine du dos, il disait ce que, dans telle situation sociale donnée, il devait faire et même dire.

Ce qui prouve son extrême sagesse et la sublimité de son esprit, c’est qu’ayant atteint le faîte de la science humaine, il vivait dans son laboratoire, entre un cricri, une souris, Caliban, quelques araignées, sa femme et son enfant. Certes, le chimiste aurait pu aller à Paris où il aurait amassé un faisceau de gloire aussi gros qu’il y en aurait eu pour cent mille hommes ; mais il avait réfléchi et vu :

Que, s’il guérissait tout le monde, tout le monde viendrait à lui, qu’il n’y aurait plus eu de malades, partant plus de médecins, et qu’alors les médecins l’auraient invité à passer dans le troisième hémisphère ;

Que, devinant tous les intérêts, il aurait accommodé tous les procès et que les avoués imitant les médecins, sa science lui ferait encore courir le danger de tomber dans les mains des procureurs (car il tranchait la question) plus cruels que les médecins ;

Que, si le gouvernement apprenait qu’il pouvait faire du diamant, on l’aurait enfermé comme l’âne de Peau-d’âne pour lui faire toujours faire du diamant, ou qu’on lui crèverait peut-être les yeux ou quelqu’autre chose pour qu’il n’en fît pas, et dans ce cas il trouvait les gouvernements plus cruels que les médecins et les procureurs ;

Qu’enfin la perfectibilité de la raison humaine devenait la ruine de la société qui ne subsiste que par les folies, les maladies, les niaiseries, les passions, les démangeaisons et les contributions de chacun. Alors il avait eu l’incroyable raison de comparer la gloire qu’il aurait acquise à la fumée de son fourneau ; les richesses, au charbon qui noircit les mains et dont la vapeur finit par tuer ; et saisissant le dieu du bonheur par les oreilles, il tâchait de ne jamais le lâcher, en ne sortant jamais de sa chaumière.

Ce fut ainsi qu’il simplifia son existence : pour se donner une occupation, il chercha à découvrir de nouveaux secrets, prit une femme jolie qui ne faisait rien, ne savait rien, et ne parlait presque pas, un domestique idiot, et il décréta que pour eux tous, la nature commencerait à la porte de la cabane et finirait au mur du jardin le soir, ils sortaient se promener sous une allée couverte, admiraient l’air pur du ciel ; le chimiste complimentait Caliban sur la tenue du jardin, et il comparait la lueur mystérieuse des étoiles à la lueur amoureuse des yeux de sa femme. Elle souriait en pensant qu’elle était belle comme une étoile, et elle adorait son mari. Caliban admirait qu’on eût tant d’esprit, et ils rentraient dans leur chaumière, heureux, contents, riant des hommes que le chimiste leur montrait, se démenant pour attraper des bulles de savon qui leur crevaient dans les mains ; et ces trois êtres cheminaient dans la vie, se portant aussi bien que des chênes qui croissent, voyant une rose dans chacun de leurs sourires, un bouquet dans chaque pensée, une perle dans chaque parole, n’ayant pas le temps de désirer parce qu’ils travaillaient tout le jour, et dormaient toute la nuit. Heureux, mille fois heureux !...

Là-dessus, le chimiste frappant dans ses mains, et déposant un baiser sur les lèvres de sa femme, qui croyait que tous les hommes étaient chimistes, s’applaudissait de son parti et disait qu’il avait résolu le plus grand problème, celui d’une vie heureuse.

Partant de là, il remuait de plus en plus ses creusets, cherchait avec une ardeur sans pareille à dérober un secret de plus à la nature, et tâchait d’expliquer à sa femme ce qu’il faisait ; elle n’y comprenait rien, mais elle écoutait avec attention comme si elle eût compris quelque chose, car elle donnait toutes les sciences pour un sourire de son petit Abel, et une parole de son mari pour toutes les couronnes ducales de l’Europe.

Ces trois êtres n’avaient plus aucune communication avec le reste de la création, et il s’agit de le prouver pour cela, il faut remonter dans leur vie passée, et expliquer par quels moyens ils vivaient dans une retraite aussi profonde.

Au bout de leur chaumière, fleurissait un jardin qui semblait être fait exprès pour eux : les légumes prenaient plaisir à y venir, la treille pliait sous le raisin, et une source pure et limpide arrosait ce petit coin de terre promise. Le chimiste et sa femme, à laquelle il avait prouvé (car elle croyait tout ce que disait son mari ; s’il avait prétendu qu’il faisait jour au milieu d’une nuit d’hiver, elle aurait répondu qu’elle voyait le soleil), il lui avait donc prouvé qu’en ne mangeant que des légumes, les passions étaient moins ardentes, l’esprit plus vif, alors ils vivaient du produit de ce terrain, où deux poules trouvaient leur nourriture, et une vache son herbe fraîche. Caliban, le domestique de ce fortuné ménage, faisait la vendange et la moisson, moulait le blé au moyen d’une machine inventée par le chimiste, et il ne connaissait d’autre existence que de se lever au jour, cultiver le jardin, manger sobrement, apprêter le repas du chimiste, filer en hiver, faire de la toile et se recoucher. Du reste, il avait supprimé l’usage de la pensée comme une chose trop fatigante, et le nec plus ultra de son emploi était d’aller payer chez le percepteur de la commune les dix-sept francs d’impositions que devait le chimiste pour ses deux arpents, sa femme, ses poules, son cricri, sa souris, ses araignées, Caliban, la vache, le marmot, le rat, et un pauvre caniche noir qui était l’ami de toute la maison. Ainsi le gouvernement français assemblait les deux Chambres, avait des armées de conscrits avec leurs fusils et leurs habits, capitaine, colonel, chef d’état-major, aumônier surtout, le tout pour donner l’assistance et la protection de ses sept immenses ministères et de sa colossale administration à quatorze choses, pour une modique somme de dix-sept francs ! en vérité, comment peut-on se plaindre de la pesanteur des impôts !...

La chaumière dans laquelle vivaient... Que vois-je ? vingt-cinq pages, grand Dieu ! les temps sont si durs que jamais on ne pourrait lire un chapitre plus long.

II



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