Première aventure Les trois jambons de Maître Ysengrin








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Jeanne Leroy-Allais

Le roman du Renard


BeQ

Jeanne Leroy-Allais

Le roman du Renard

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 1217 : version 1.0

De la même auteure, à la Bibliothèque :

Chez les bêtes

Le roman du Renard

Édition de référence :

Paris, Jean Tallandier, Éditeur.

Préface


Notre dessein a été de présenter au public la grande « épopée animale » du Moyen-Âge sous une forme aisément accessible, tout en respectant, autant qu’il se pouvait, la couleur si pittoresque et si savoureuse de l’original. Nous avons choisi le titre de Roman du Renard pour ne pas étonner les lecteurs peu familiarisés avec notre vieille littérature. L’ensemble des contes, dont notre Recueil est une adaptation et qui remontent pour la plupart aux XIIe et XIIIe siècles, formait un vaste cycle compris sous l’appellation de Roman de Renart. Le nom commun de renard en ancien français était goupil. Les auteurs qui composèrent le récit de ses aventures donnèrent le nom propre de Renart à leur malicieux héros. Renart fut le goupil, comme Noble fut le lion, Ysengrin le loup et Chanteclair le coq. La substitution, au XIIe siècle, du nom renart à celui de goupil et la disparition finale de ce dernier témoignent de l’extraordinaire fortune que le Roman de Renart a conquise, dès l’origine, auprès de l’imagination populaire.

Ch. D.

Première aventure



Les trois jambons de Maître Ysengrin.


Un matin, Renard entra chez son compère loup, l’œil morne et la fourrure mal lissée. La disette régnait au pays ; bien malgré lui, Renard faisait carême, et, ce matin-là, il se sentait, plus que de coutume, l’estomac creux et les dents longues.

Tout de suite, Ysengrin s’aperçut de l’état fâcheux de Renard, et, feignant une grande sollicitude :

– Qu’est-ce donc, beau neveu ? Vous avez l’air bien mal en point.

– Je suis, en effet, très mal en point, répondit Renard d’un ton piteux, et ma faiblesse est grande.

Ce disant, il tournait un œil d’envie vers trois beaux jambons qui pendaient aux solives, gras, roses et fumés à souhait.

Ysengrin surprit ce regard et demanda :

– N’avez-vous point déjeuné ?

– Hélas ! non.

Le loup fit un geste désolé, et, s’adressant à son épouse :

– Giremonde, faites bien vite cuire une rate à ce pauvre garçon... Ne vous défendez pas, beau neveu, elle est toute petite.

C’est précisément ce qui chiffonnait Renard que la rate fût si petite, et même que le mets offert ne fût qu’une rate. Le beau jambon des solives l’aurait beaucoup mieux accommodé.

– Vous avez là de superbes jambons, mon oncle, dit-il avec une convoitise qu’il cherchait en vain à dissimuler.

– Ma foi oui, superbes, répondit Ysengrin d’un air avantageux.

– À les mettre si bien en vue, ne craignez-vous point de tenter les passants, surtout par ce temps de disette ? Il serait peut-être sage de les manger sans délai et d’en faire profiter vos parents et amis.

– Certes non ! fit délibérément le loup ; j’entends les manger à loisir et n’en faire profiter personne.

– À votre place, insista Renard confus de s’être laissé deviner, je les cacherais tout au moins soigneusement, et je crierais bien fort qu’on me les a volés.

– Nenny, je n’ai point peur des passants. Ils peuvent contempler mes jambons à leur aise, ils n’y goûteront point.

Sans rien dire de plus, Renard consomma la maigre pitance qui lui était offerte ; puis la tête basse et la queue entre les jambes, il regagna son château de Maupertuis.

Mais Renard ne demeure pas volontiers sous le coup d’une défaite ou d’un affront, et il a plus d’un tour dans son sac.

La nuit suivante, il revient de son pas velouté à la demeure d’Ysengrin. Il grimpe sur le toit et, sans faire de bruit, y creuse un grand trou à l’endroit où les jambons sont suspendus ; il les décroche l’un après l’autre et les emporte chez lui, où sa femme, Ermeline, et ses enfants, Malebranche et Percehaye, attendent impatiemment le résultat de son expédition.

En hâte, on débite l’un des jambons, on le fait cuire, on le déguste, réparant ainsi d’un seul coup la diète sévère des jours passés.

Puis, bien repu cette fois, l’œil vif, la fourrure lisse et brillante, Renard s’en retourne à la maison d’Ysengrin.

Celui-ci venait de s’éveiller, et, constatant le larcin dont il avait été victime, remplissait le voisinage de sa clameur.

– Çà, mon oncle, que vous est-il arrivé ? s’enquit Renard sur un ton de sollicitude inquiète.

– Mes jambons,... mes superbes jambons,... cria Ysengrin de plus belle.

– Eh bien, mon oncle, vos jambons,... vos superbes jambons...

– On me les a volés !

Renard prit un air entendu.

– Là,... là,... fit-il, voilà qui est bien joué !

– Que voulez-vous dire ?

– Que les larrons ne sont pas loin et que vous n’êtes sans doute point trop fâché après eux. Continuez, mon oncle, criez encore plus fort, les plus malins s’y laisseront prendre.

– Quand je vous dis qu’on me les a volés.

– Je vous entends.

– Quoi. vous m’entendez ?... vous expliquerez-vous, enfin ?

– Mon oncle, je suis très flatté que vous ayez trouvé bon le conseil que je vous ai donné hier : de cacher vos jambons et de crier ensuite qu’on vous les avait volés.

Ysengrin semblait au comble de la fureur, et son épouse jugea bon d’intervenir.

– Ce n’est pas bien, Renard, de vous gausser de nous quand nous sommes dans la peine ; si nous avions encore nos jambons, nous serions trop contents de vous en offrir votre part.

– Il est fâcheux que vous ne vous en soyez pas aperçue plus tôt, tante Giremonde. Voici maintenant votre toit crevé, c’est un gros dégât, et vous n’avez pas vos jambons davantage.

Ces propos et le ton goguenard de son neveu éveillèrent les soupçons d’Ysengrin dont la colère redoubla.

– Si jamais je découvre le larron, gronda-t-il en s’adressant à son neveu, que celui-là prenne garde.

Renard ne jugea pas nécessaire de poursuivre le colloque. Riant sous cape, il regagna Maupertuis, où un bon somme vint réparer la fatigue de son expédition nocturne.

Deuxième aventure



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