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CHEF DE L’ËTAT-MAJOR GÉNÉRAL DE L’EST DU 22 AOÛT 1911 au 28 AOÛT 1916


I

Les lettres du général von Moltke et du général von Stein, qui m’appelaient au G. Q. G. à Coblence, et m’apprenaient que j’étais nommé chef d’État-Major de la 8e Armée, en Prusse orientale, me touchèrent le 22 août à 9 heures du matin au G. Q. G. de la 2e Armée, à mi-chemin entre Wavre-Namur. Elles me furent remises par le capitaine von Rochow.

Le général von Moltke écrivait :

« Une nouvelle et difficile mission vous est confiée, peut-être encore plus difficile que la prise de Liège... Je ne connais personne en qui j’aie une confiance aussi absolue qu’en vous. Peut-être sauverez-vous encore la situation à l’Est. Ne m’en veuillez pas, si je vous rappelle d’un poste où l’action décisive, s’il plaît à Dieu, est peut-être imminente. Il faut que vous fassiez ce sacrifice pour la patrie. L’Empereur, lui aussi, a confiance en vous. Vous ne pouvez naturellement pas être rendu responsable de ce qui est arrivé. Mais votre énergie parviendra peut-être à empêcher l’irréparable. Acceptez donc cette nomination, la plus honorable que puisse recevoir un soldat. J’espère que vous justifierez la confiance qui est placée en vous. »

Le général von Stein, alors quartier-maître général et plus tard ministre de la Guerre, terminait sa lettre par ces mots :

« Vous devez donc partir. La raison d’État le demande. C’est une lourde tâche, mais vous en viendrez à bout. »

J’appris encore par le capitaine von Rochow que le général von Hindenburg devait être commandant en chef, mais qu’on ne savait pas si on le trouverait et s’il accepterait.

J’étais fier de ma nouvelle mission et de la confiance qu’exprimaient ces lettres. J’étais exalté par l’idée de pouvoir, dans la situation la plus difficile et à l’endroit décisif, être utile à mon Empereur, à mon armée et à ma patrie. L’amour de la patrie et la fidélité au roi, ainsi que la conscience du devoir que chacun a de vivre pour la famille et pour l’État, avaient été l’héritage que m’avait légué la maison paternelle. Mes parents n’étaient pas riches. La fidélité au travail ne leur avait pas donné l’opulence. Nous menions avec une grande économie et avec simplicité une harmonieuse et heureuse vie de famille. Mon père aussi bien que ma mère n’avaient qu’une pensée : celle d’élever leurs six enfants. Qu’ils trouvent ici l’expression de ma gratitude.

Comme jeune officier, j’ai dû travailler pour me tirer d’affaire. Ma confiance dans la vie n’en fut pas atteinte. À Wesen, à Wilhelmshaven et à Kiel, je passais la plus grande partie de mon temps, dans ma modeste chambre de lieutenant, à lire des ouvrages d’histoire, d’histoire militaire et de géographie. Mes connaissances scolaires se développèrent. Je devins fier de ma patrie et de ses grands hommes. Chez Bismarck, ce que je vénérais par-dessus tout, c’était la puissance de sa personnalité et la violence de ses passions. L’œuvre accomplie par notre dynastie pour sa Prusse-Allemagne se dessinait clairement dans mon esprit. La fidélité que je lui avais jurée devint un profond sentiment de dévouement. L’importance capitale de notre armée et de notre flotte pour la sécurité de notre Allemagne, qui a toujours été le champ de bataille de l’Europe, s’imposait absolument à moi à mesure que je parcourais l’histoire pas à pas. En regardant autour de moi, je voyais en même temps la grandeur et l’importance de l’œuvre de paix accomplie par notre patrie pour la civilisation et pour l’humanité.

C’est en 1904, lorsque j’ai été nommé à la section du plan d’opérations du grand État-Major général, qu’a commencé mon activité proprement dite pour l’armée. Elle s’est terminée par mon intervention pour le crédit d’un milliard.

Pendant longtemps, mon ordre de mobilisation me désigna comme chef du bureau des opérations au G. Q. G. Cette affectation avait naturellement cessé lorsque j’avais été nommé commandant de régiment à Düsseldorf. Elle échut à mon successeur au grand État-Major. Mon ordre de mobilisation en qualité de premier quartier-maître de la 2e Armée m’avait paru intéressant à cause de Liège, sans avoir pour moi d’autre attrait particulier.

J’avais pris part à de nombreux voyages d’État-Major, sous la direction du général von Moltke, qui m’avaient permis de voir ce qu’était la grande guerre. Ma nouvelle situation m’offrait l’occasion de montrer si je saurais réaliser, fût-ce dans un cadre étroit, les idées du grand maître de l’État-Major général, le général comte von Schlieffen. Un, soldat ne pouvait pas espérer davantage de la guerre. J’ai profondément regretté que cette situation m’ait été confiée à ‘un moment critique pour ma patrie.

Tout mon être intime et mon âme allemande m’encourageaient à l’action.

Un quart d’heure après, j’étais en auto pour aller à Coblence. Je passai par Wavre. Le jour précédent, j’avais vu une ville aimable, qui était maintenant en flammes. Là aussi, la population avait pris part à la lutte. Tels furent mes adieux à la Belgique.

À 6 heures du soir, j’étais à Coblence. Je me présentai aussitôt au général von Moltke qui me parut fatigué. J’appris quelle était la situation à l’Est. La 8e armée avait attaqué, le 20 août, à Gumbinnen, l’Armée du Niémen commandée par Rennenkampf. Malgré quelques progrès initiaux, l’offensive n’avait pas eu le succès décisif. On avait dû rompre le combat. L’armée se trouvait depuis lors en pleine retraite entre le lac Mauer et le Pregel. Elle s’était repliée vers l’ouest au-delà de l’Angerapp et, au nord du Pregel, derrière la Deime, ligne de défense avancée de la forteresse de Kœnigsberg. Le Ier C. A. devait être transporté par chemin de fer des stations à l’ouest

d’Insterburg jusqu’à Gosslershausen à la disposition de l’Armée et la 3e D. ’ R. d’Angerburg à Allenstein-Hohenstein pour renforcer le XXe C. A.

La ligne des lacs faiblement fortifiée Nikolaïken-Lôtzen était en notre pouvoir. L’ennemi ne l’avait abordée qu’avec des forces médiocres.

Le général von Scholtz, chef du XXe C. A., commandait à la frontière sud de la Prusse Orientale. Il avait concentré ses divisions, la 70e brigade de landwehr également sous ses ordres' des éléments de la garnison de Thorn et des autres forteresses de la Vistule dans la région de Gilgenburg et à l’est, où il combattait sans cesse contre l’armée russe du Narew commandée par Samsonow. Il était très fortement pressé.

Il fallait compter sur la continuation de l’avance des deux armées ennemies de part et d’autre de la barrière des lacs. Le général von Moltke me dit que la 8e Armée avait l’intention d’évacuer le territoire à l’est de la Vistule ; les forteresses seules devaient garder leur garnison et être défendues. La 8e Armée avait sans aucun doute pris cette résolution dans la pensée que la décision à l’Ouest serait bientôt obtenue, ce qui permettrait d’envoyer des renforts pour reconquérir la Prusse Orientale et battre l’ennemi sur notre territoire. Cette manière d’opérer avait été souvent couronnée de succès au cours des Kriegspiel dirigés par le général comte von Schlieffen. Si la décision survenait à l’Ouest, la 8e Armée aurait pu se réjouir de s’être réservée pour des combats ultérieurs. Mais pareille résolution ne tenait pas compte de la réalité de la guerre, ni de la responsabilité énorme qu’on assumait en abandonnant à Pennemi une partie du territoire allemand. Cette guerre mondiale a de nouveau appris à l’humanité quelles misères doit supporter un pays envahi, même si la guerre est conduite de la façon la plus humaine. Étant donnée la façon dont les événements se ont déroulés, la retraite derrière la Vistule aurait amené un désastre. Nous n’aurions pas tenu la ligne de la Vistule en face des forces russes supérieure ; et, du moins, nous n’aurions pas été à même de venir en aide à l’armée austro-hongroise dans le cours du mois

septembre. L’effondrement de cette armée se serait produit. La situation, telle que je la trouvai, était assurément très grave, mais il y avait encore des possibilités de s’en tirer.

Sur ma demande, on transmit aussitôt à l’Est l’ordre



Croquis n° 2. — Tannenberg. Situation au 22 août 1914.

d’arrêter la retraite du gros de la 8e Armée prescrite pour le 23. Le Ier C. A. Rés., le XVIIe C. A., et la réserve principale de la forteresse de Kœnigsberg devaient rester au repos. Le Ier C. A. ne devait pas être débarqué à Gosslershausen, mais plus près du général von Scholtz dans la région de Deutsel-Eylau. Tous les éléments encore disponibles des garnisons de Thorn, Kulm, Graudenz, Marienburg, devaient être transportés vers Strasbourg et Lautenbach. Ces garnisons se composaient uniquement de formations de landwehr et de landsturm. On constituait ainsi, dans la partie sud-ouest de la Prusse Orientale, un fort groupe d’armée. Avec ce groupe, on pourrait attaquer, tandis que le groupe nord continuerait à battre en retraite dans la direction du sud-ouest ou serait porté nettement vers le sud pour livrer combat à l’armée du Narew. Ce qu’il aurait à faire ne pouvait être décidé que sur place. Les Russes ne pouvaient pas s’en tirer sans nouvelle bataille. Instinctivement il devait venir à l’idée de tout officier d’Êtat-Major de mettre à profit la séparation des deux armées ennemies.

Je me présentai également à Sa Majesté l’Empereur. Sa Majesté était calme. Elle parla avec gravité de la situation à l’Est et exprima ses regrets profonds de voir une partie de la patrie allemande exposée à l’invasion. Elle pensait aux souffrances de ses sujets. L’Empereur me donna l’ordre « pour le mérite » qui m’avait été conféré pour l’action de Liège et m’adressa des éloges. Ma vie durant, j’en garderai un fier et mélancolique souvenir.

À 9 heures du soir, je montai dans le train spécial qui, de Cologne, devait m’emporter vers l’Est.

Peu de temps avant mon départ, je fus informé que le général von Hindenburg avait accepté le commandement en chef et qu’il monterait dans le train à Hanovre, à 4 heures du matin. À Hanovre, le général était à la gare. Je me présentai à lui. Nous nous voyions pour la première fois. Toutes les affirmations contraires appartiennent au domaine de la légende.

Je lui exposai en peu de mots la situation, puis nous nous couchâmes.

Le 23 août, vers 2 heures de l’après-midi, nous arrivions à Marienburg où l’État-Major nous attendait. La situation s’était modifiée. On avait renoncé à reculer derrière la Vistule. On devait tout d’abord tenir la Passarge. Le général Grünert, premier quartier-maître de la 8e Armée, et le lieutenant-colonel Hoffmann avaient obtenu cette décision.

Notre réceplion à Marienburg fut des plus froide. Il me semblait être dans un autre monde : de Liège et de l’avance rapide à l’Ouest je me trouvais transporté dans cette atmosphère d’inquiétude. Mais tout changea rapidement. On reprit confiance. La vie en commun à l’État-Major devint telle que je Pai décrite plus haut.

II

Le commandant Valdivia, l’excellent attaché militaire espagnol pendant la guerre, m’a demandé en octobre 1914, lors de sa première visite à Posen, si la bataille de Tannenberg avait été livrée d’après un plan mûri de longue date. Je dus lui répondre que non. Il en était étonné ; beaucoup de gens, et lui-même, Pavaient cru.

Une concentration peut et doit être préparée pendant assez longtemps. Les batailles dans la guerre de position demandent aussi une préparation. Dans la guerre de mouvement et dans la bataille de la guerre de mouvement, les visions que le chef doit avoir devant les yeux se succèdent avec rapidité. Il doit alors se décider au sentiment : le métier militaire devient un art.

L’idée directrice de la bataille se forma peu à peu dans ses détails pendant la période du 24 au 26 août. Toute la question était de savoir s’il serait réellement possible d’éloigner le Ier C. A. Rés. et le XVIIe C. A. de l’armée de Rennenkampf pour les réunir aux autres parties de la 8e Armée et porter un coup à l’armée du Narew. Cela dépendait uniquement de Rennenkampf. S’il savait exploiter son succès de Gumbinnen, s’il avançait rapidement, c’était impossible. Il ne restait alors qu’à ramener le Ier C. A. Rés. et le XVIIe C. A. plus au sud-ouest vers Wormditt, tandis que l’autre groupe de la 8e Armée retiendrait l’armée du Narew pour, le cas échéant, lui faire subir une défaite. Une défensive rigide sur une ligne à l’est de la Vistule ne pouvait également être considérée que coirme un pis-aller.

Peu à peu, il apparut que Rennenkampf n’avançait que très lentement. Par suite, les deux corps d’armée, qui se repliaient à peu près sur la ligne Bartenstein-Gerdauen, purent être peu à peu infléchis nettement vers le sud sur Bischofsburg, Neidenburg. Tout d’abord, sous la protection de la Ie D. Cav. et du Ier C. A. Rés., le XVIIe C. A. fut porté par Schippenbeil sur Bischofstein vers le sud. Après qu’il se fut glissé derrière le Ier C. A. Rés. et qu’il eut avancé de Bischofstein sur Bischofsburg, le Ier C. A. Rés. fut à son tour poussé au sud, en contournant Schippenbeil, dans la direction de Seeburg. La ligne de combat contre Rennenkampf ne fut plus tenue que par la Ie D. Cav. vers Schippenbeil et au Sud. Sa Ire brigade reçut encore, le 26, l’ordre de faire mouvement par Rossel sur Sensburg. À partir du 27 août il n’eut donc plus que deux brigades de cavalerie entre le lac Mauer et le Pregel en face des 24 fortes divisions d’infanterie et de plusieurs divisions de cavalerie de Rennenkampf. La barrière des lacs était ouverte vers l’est, pouvait être tournée et Kœnigsberg facilement isolé.

La décision de livrer bataille fut inspirée par la lenteur de mouvement du commandement russe, elle avait sa raison profonde dans la nécessité de vaincre malgré notre infériorité numérique ; elle était pourtant extrêmement grave.

Les corps faisaient mouvement dans le dos de l’armée du Narew qui s’avançait de Neidenburg sur Allenstein. Ils tournaient eux-mêmes le dos à l’armée de Rennenkampf, sans couverture appréciable, à une distance de 2 à 3 jours de marche. Lorsque, le 27, la bataille commença dans toute son intensité pour, non pas se terminer en un jour comme c’était la règle dans les guerres d’autrefois, mais durer jusqu’au 30, la puissante armée de Rennenkampf apparaissait au nord-est comme un noir nuage d’orage. Il n’avait qu’à approcher et nous étions battus. Mais le gros de Rennenkampf ne dépassa guère la ligne Allenburg-Gerdauen-Neidenburg et nous remportâmes une brillante victoire.

Bien peu ont su l’inquiétude avec laquelle, pendant ces longues journées, je fixais mes regards sur l’armée du Niémen.

Pour permettre au XVIIe C. A. et au Ier C. A. Rés. de donner toute leur action, il va de soi que l’autre groupe de la 8e Armée devait attaquer, Tout d’abord, il est vrai, il s’agissait pour lui de ne pas se laisser battre.

Le XXe C. A. renforcé venait de vivre des journées difficiles et fatigantes. Le 23, il était sur les hauteurs au nord-est du Gilgenburg faisant front nettement au sud, tandis que l’ennemi s’avançait de Neidenburg, c’est-à-dire du sud-est. La 3e D. R. était encore en voie de rassemblement à l’ouest de Hohenstein. Le Ier C. A. avait à peine commencé son débarquement à Deutsch-Eylau. Le général von Scholtz réussit bien à repousser les forces ennemies supérieures, mais il dut pourtant, tout en gardant les hauteurs à l’est de Gilgenburg, ramener vivement son aile gauche dans la région à l’ouest de Hohenstein, jusque vers Mühlen. Ce mouvement, quoique pénible pour les troupes, fut très utile : les Russes se crûrent vainqueurs. Ils ne s’attendirent pas à une nouvelle résistance allemande, bien moins encore à une attaque. Ils voyaient le chemin du territoire allemand libre devant eux à l’est de la Vistule.

Le 24, nous étions déjà auprès du général von Scholtz. Nous nous rencontrâmes à Tannenberg. Lui et son chef d’État-Major, le colonel Hell, devaient, au cours de la guerre, illustrer leurs noms et les rendre à jamais glorieux dans l’histoire.

Le général von Scholtz fit une description lumineuse des grands exploits accomplis par les troupes sous ses ordres depuis le début de la campagne et de la difficulté inouïe des derniers combats. Il croyait que l’ennemi le presserait encore, mais il espérait tenir.

Nous étions en route de Marienbujrg pour Tannenberg, lorsque nous reçûmes un radio ennemi capté qui nous donnait un aperçu très clair des mesures ennemies pour les jours suivants. L’armée du Narew avançait échelonnée vers la gauche, avec le IIe C. A. par Ortelsburg sur Bischofsburg, qui pouvait être atteint ou dépassé le 26, avec le XIIIe C. A. de Neidenburg par Passenheim sur Allenstein. Venaient ensuite le XVe et le XXIIIe C.A. avec lesquels le général von Scholtz avait combattu pendant ces derniers jours. Leur échelon le plus au sud était, le 26, vers Waplitz. Plus en arrière vers la gauche et orienté vers l’ouest, le Ier C. A. avançait par Mlawa et Soldau, couvert par quelques divisions de cavalerie du côté de Lautenburg et de Strasbourg.

Il importait de surprendre ce mouvement par l’ouest avec le groupe sud de la 8e Armée. La tentation était forte de contourner en même temps Soldau au sud pour envelopper également le Ier C. A. russe. La défaite de l’armée du Narew, combinée avec l’avance du XVIIe C. A. et du Ier C. A. Rés., pouvait alors devenir une débâcle complète. Mais nos forces n’étaient pas suffisantes. Je proposai donc au général von Hindenburg d’attaquer avec le Ier C. A. par Eylau et Montowo, avec l’aile droite du XXe C. A. renforcé par Gilgenburg sur Usdau et de rejeter le Ier C. A. russe vers le sud sur Soldau. Ensuite notre Ier C. A. avait à pousser dans la direction de Neidenburg, pour entourer au moins le gros de l’armée du Narew, en liaison avec le XVIIe C. A. et le Ier C. A. Rés. Il fallait savoir nous limiter pour réussir.

L’attaque du Ier et du XXe C. A. dut être remise au 27. J’aurais aimé la voir commencer plus tôt, mais le Ier C. A. n’était pas encore prêt, le réseau ferré de la Prusse orientale étant très défectueux. A juste titre, le général von François, qui commandait le Ier C. A., insistait pour avoir tout son corps en main avant l’attaque.

Tout n’alla pas d’ailleurs aussi bien qu’on pourrait le croire d’après cette rapide esquisse. Toutes les unités étaient fort éprouvées et les combats incessants avaient fortement réduit les effectifs. La transmission des ordres au Ier C. A. Rés. et au XVIIe C. A. se heurtait à des difficultés. Nous étions inquiétés par des patrouilles de cavalerie ennemies. On pouvait se demander si 1*ennemi nous laisserait le temps de réaliser nos projets.

Nous étions particulièrement gênés par les civils en fuite qui se trouvaient derrière le groupe von Scholtz. Ils étaient des milliers, à pied et en voiture, et ils embouteillaient les routes. Ils restaient accrochés à la troupe. Un repli soudain du groupe d’armées aurait eu les pires conséquences pour les civils et pour la troupe. Mais on n’y pouvait rien. Les quelques gendarmes ne suffisaient pas à canaliser ces foules. On était obligé de les laisser faire. Beaucoup de visions navrantes sont restées dans ma mémoire.

III

Le 24 et le 25 août, notre Q. G. était à Rosenberg, le 26 à Lobau. Nous avions utilisé les journées du 25 et du 26 pour prendre contact avec les chefs et la troupe.

Le 26 au soir, la situation était la suivante :

Le généra] von Mühlmann, — subordonné au Ier C. A. — était, avec des éléments des garnisons de guerre des forteresses de la Vistule, à Lautenburg et à Strasbourg, en contact étroit avec la cavalerie ennemie. Le Ier C. A. lui-même avait été rassemblé à Montowo et au sud et s’était, en combattant, rapproché d’Usdau fortement tenu par le Ier C. A. russe. Le général von François était prêt à continuer la progression le 27.

L’aile droite du XXe C. A. renforcé avait reçu mission d’attaquer Usdau par le nord et de se joindre ensuite au Ier C. A. pour continuer à avancer sur Neidenburg. La 41e D. I. devait avancer de Gr. Gardienen sur Waplitz ; à sa gauche, une brigade de lajidwehr, la 3e D. R. et. la 37e D. I. devaient également attaquer par Mühlen dans la direction du nord, sur Waplitz et sur Hohenstein. Sur tout le front, l’ennemi avait pris contact : Allenstein était également occupé.

La D. Ldw. von der Goltz, que le G. Q. G. avait mise à notre disposition, était en train d’arriver vers Osterode et Biessellen. Elle venait du Slesvig-Holstein, où jusque-là elle avait assuré la protection du canal et des côtes. Elle devait prendre Hohen-stein par le nord-ouest.

Le Ier C. A. Rés. avait, le 26, atteint la région de Seeburg, Le XVIIe C. A. avait combattu entre Lautern et Gr. Bossau, au nord de Bischofsburg, avec une division du VIe C. A. russe, et l’avait repoussée dans la direction de Bischofsburg. La 6e brigade de landwehr, qui, les 24 et 25, s’était rapprochée de Lôtzen jusqu’à la région au nord-ouest de Bischofsburg, avait pris part avec succès au combat.

L’attaque sur Usdau devait commencer le 27 à 4 heures du matin. Nous voulions assister à ce combat décisif pour la bataille, afin de pouvoir également surveiller sur place l’action combinée du Ier C. A. et du Xe C. A. déjà réglée par les ordres. Dès notre départ de Lobau pour Gilbenburg, on nous annonça la bonne nouvelle qu’Usdau était tombé. Je considérai la bataille comme gagnée. Mais nous n’en étions pas encore là. Tout d’abord, il se trouva qu’Usdau n’était pas encore pris. Il ne le fut que tard dans la matinée. L’armée du Narew était dès lors rompue tactiquement. Le Ier C. A. rejeta l’ennemi sur Soldau et avança sur Neidenburg.

Le XXe C. A., fortement épuisé, combattit avec moins de succès. La 41e D. I. n’avança pas à Gr. Gardienen. Plus au nord, on ne progressa pas non plus.

La D. Ldw. von der Goltz se rassembla vers Hohenstein.

Nous n’étions pas complètement satisfaits quand nous revînmes l’après-midi à Lobau.

À notre arrivée, on nous annonça que le Ier C. A. avait été battu et que ce qu’il en restait se repliait sur Montowo. La nouvelle était invraisemblable. Nous donnâmes un coup de téléphone au commissaire militaire de la gare de Montowo : il y avait bien là-bas des troupes du Ier C. A. qui s’y rassemblaient. Mais il apparut dans la suite qu’il ne s’agissait que d’un bataillon qui s’était trouvé dans une situation difficile et avait cédé. Des convois qui traversaient Lobau en vitesse se dirigeant vers l’arrière causèrent aussi une certaine émotion. Le chef est pris de tous les côtés à la fois. Il faut qu’il ait les nerfs solides. Le profane se figure trop facilement que la guerre n’est autre chose qu’une opération d’arithmétique avec des grandeurs données. Or, elle est tout, sauf cela. C’est la lutte d’énormes forces inconnues d’ordre physique et moral, lutte d’autant plus pénible qu’on est soi-même en état de plus grande infériorité. C’est une collaboration avec des hommes à la force de caractère variable et aux idées bien différentes. La volonté du chef est le seul point fixe.

Tous ceux qui critiquent le commandement feraient bien, s’ils n’ont commandé eux-mêmes pendant la guerre, d’étudier d’abord l’histoire militaire. Je souhaiterais qu’ils eussent eux-mêmes à diriger une bataille. L’incertitude de la situation et les exigences énormes les feraient reculer devant la grandeur de la tâche, et... les rendraient plus modestes. Il n’y a que le chef d’État, l’homme d’État, dont la charge, lorsqu’il décide de la guerre, s’il le fait en toute connaissance de cause, soit aussi lourde et plus lourde que celle du général. Pour le premier il s’agit d’une seule décision d’un poids énorme ; pour le général, la tâche est de tous les jours et de tous les instants, il a constamment la charge de millions d’hommes et même de nations entières. Rien de plus grand pour un soldat, mais aussi rien de plus difficile que d’être à la tête d’une Armée ou de détenir le commandement suprême.

Nous reçûmes à Lobau, tard dans la soirée, la nouvelle que le Ier C. A. Rés. avait atteint Wartemburg. Devant le XVIIe C. A., le VIe C. A. russe était en pleine retraite par Ortelsburg ; il fut de nouveau culbuté au sud de Bischofsburg. Des forces assez faibles le poursuivaient, tandis que le gros du XVIIe C. A. bivouaquait, le soir du 27, à Mensguth et au nord.

Pour le 28, il n’y avait qu’à ordonner que le Ier C. A. s’emparât de Neidenburg. Il avait de lui-même obliqué de ce côté. Le XXe C. A. devait exécuter l’attaque qui lui avait été prescrite pour le 27 et, en particulier, pousser fortement en avant la 41e D. I. La D. Ldw. von der Goltz devait attaquer Hohenstein. Le Ier C. A. Rés. et le XVIIe C. A. devaient se porter vers l’ouest vers Allenstein-Passenheim, en se couvrant du côté d’Ortelsburg.

Le 28 au matin, nous partions pour Frogenau et nous nous établissions en plein air, à l’issue est du village. Le général von Scholtz était à proximité. Une mauvaise ligne téléphonique assurait la liaison avec le Ier C. A. Il n’était pas possible de communiquer avec les autres corps.

Nos premières impressions ne furent nullement favorables. Neidenburg était pris. La 41e D. I. avait attaqué Waplitz et avait été repoussée. Elle avait très sérieusement souffert. Elle se trouvait maintenant à l’ouest et était fort inquiète d’une contre-attaque ennemie possible. J’envoyai vers elle un officier en auto. Il revint pour me dire que la situation de la division n’était pas fameuse. La landwehr, du côté de Mühlen, ne progressait pas. La situation à cet endroit, sur l’aile droite du XXe C. A., pouvait devenir grave si l’ennemi attaquait avec ses forces concentrées. Pour le moins la bataille en serait prolongée. Enfin, Rennenkampf pouvait avancer. L’ennemi resta inactif devant la 41e D. I. et l’armée du Niémen n’avança pas.

Le capitaine Bartenwerffer, de l’État-Major du XVIIe C. A., apporta en avion, en survolant les lignes ennemies, de bonnes nouvelles de la marche de son corps sur les derrières de l’ennemi.

L’après-midi, la situation continua à évoluer en notre faveur. À l’ouest d’Hohenstein, la 3e D. R. et plus tard aussi la 37e D. I. gagnèrent du terrain et la D. Ldw. von der Goltz entra dans Hohenstein. Le front ennemi paraissait ébranlé. Le général von Hindenburg voulut aller en auto jusqu’à Mühlen. Nous y arrivâmes au milieu d’une courte panique provoquée par des prisonniers russes qu’on ramenait en grand nombre. Cette panique fit une impression désagréable et se propagea fort en arrière.

Le soir, nous nous rendîmes à Osterode. Les autorités administratives avaient déjà quitté le pays, par suite d’une disposition fâcheuse de l’ordre de mobilisation. Cela augmentait l’inquiétude de la population.

Nous ne savions pas au juste quelle était la situation de différents corps, mais il n’y avait pas de doute que la bataille était gagnée. Impossible de dire encore si c’était une véritable victoire de Cannes. Le Ier C. A. reçut l’ordre d’envoyer des forces du côté de Willenberg, où le XIIIe C. A. devait également se porter. Il fallait couper la retraite aux Russes.

Dans le courant de la nuit, d’autres renseignements arrivèrent. Le XIIIe C. A. russe avait marché d’Allenstein sur Hohenstein, où il avait fortement pressé la landwehr. Le Ier C. A. Rés. avait atteint la région au sud-ouest d’Allenstein ; son avance devait fermer la boucle autour du XIIIe C. A. russe et terminer la bataille, tandis que le Ier et le XVIIe C. A. coupaient aux autres éléments le chemin de la retraite.

Je résolus, le 29 au matin, d’aller à Hohenstein pour y démêler les unités qui s’y pressaient. Il fallait organiser les

opérations contre l’armée Rennenkampf, soit qu’elle avançât soit qu’elle restât sur place.



Croquis n° 3. — Tannenberg. Situation au 39 août 1914-

Un incident pouvait encore se produire avant que naus fussions définitivement sûrs de la victoire.

Le 29 au matin, un avion annonça qu’un corps d’armée ennemi, venant du sud, était en marche sur Neidenburg et se rapprochait de cette ville. Il se dirigeait donc sur le dos du Ier C. A. qui, faisant front vers le nord, combattait contre les Russes en retraite. Presque en même temps nous reçûmes un coup de téléphone de Neidenburg. Des obus ennemis tombaient sur la ville. Notre conversation s’arrêta net. Toutes les forces disponibles furent mises en marche dans la direction de Neidenburg pour appuyer le Ier C. A. dans le combat en perspective-Mais le général von François s’était tiré d’affaire lui-même, grâce à son activité, et les hésitations de l’ennemi ne lui permettaient pas de profiter de la situation.

Les ordres une fois donnés, je partis pour Hohenstein. Je traversai d’abord le champ de bataille. Il fit sur moi une profonde impression. À l’est de Hohenstein c’était un pêle-mêle de nos propres colonnes et des innombrables prisonniers russes. Ce ne fut pas une petite affaire que de mettre de l’ordre. Le Ier C. A. Rés. et le XXe G. A. furent disposés le long de la route Allenstein-Hohenstein. L’Armée eut ainsi peu à peu au moins deux corps bien en mains.

La bataille tirait à sa fin. La 3e D. R. avait profondément enfoncé l’ennemi, était arrivée à Muschaken à l’est de Neidenburg. Les Russes, qui refluaient à travers les taillis, essayèrent encore, à plusieurs endroits, de briser l’étreinte allemande. Des combats violents et très sérieux se livrèrent encore, en particulier à Muschaken le 30, mais la décision était acquise.

Le général Samsonow se suicida. Il fut enterré, sans être reconnu, non loin de Willenherg. Un médaillon trouvé sur lui et gardé comme marque d’identité permit à son épouse, qui se trouvait en Allemagne pour s’occuper de questions de prisonniers de guerre, de reconnaître sa tombe.

Les généraux prisonniers furent amenés à Osterode, où ils furent présentés au général von Hindenburg.

Le chiffre des prisonniers et ceux du butin sont connus.

Les pertes ennemies en tués et blessés avaient été également très lourdes. L’histoire fort répandue, suivant laquelle les Russes auraient été poussés dans les marais par milliers et y auraient péri, est une légende. Il n’y avait pas de marais dans la région.

Une des plus belles bataille de l’Histoire venait d’être livrée. Cet exploit avait été accompli par des troupes qui avaient combattu depuis des semaines, parfois avec des revers. Le mérite en revenait à nos institutions militaires du temps de paix. Cette bataille reste un titre de gloire pour le commandement et pour les troupes, pour les officiers et pour les hommes, pour la patrie tout entière.

L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie poussèrent des cris d’allégresse... le monde se tut.

Cette bataille fut, sur ma proposition, appelée bataille de Tannenberg, en souvenir du combat dans lequel l’Ordre Teutonique fut écrasé par les armées réunies de la Lithuanie et de la Pologne. Les Allemands permettront-ils aujourd’hui, comme en ce temps-là, que les Lithuaniens et en particulier les Polonais tirent parti de notre impuissance pour nous faire violence ? La civilisation séculaire de l’Allemagne doit-elle être perdue ?

Je ne pus être tout entier à la joie de cette grande victoire ; l’inquiétude que m’avait causée l’armée de Rennenkampf avait trop éprouvé mes nerfs. Mais nous étions fiers de cette bataille. La percée et l’enveloppement, une audacieuse volonté de vaincre et une prudente réserve nous avaient donné la victoire. Malgré notre infériorité numérique à l’est, nous avions réussi à opposer à l’ennemi sur le champ de bataille des forces à peu près égales aux siennes. Ma pensée et mes remerciements allaient au Maître qu’avait été pour moi le général comte von Schlieffen.

Dans l’église protestante d’Allenstein, nous remerciâmes, le général von Hindenburg et moi, avec une émotion profonde, le Dieu tout-puissant.

Je n’eus pas une minute pour me reposer. Je devais préparer le regroupement de l’armée pour la continuation de la campagne. Tâche extrêmement difficile que de terminer une bataille et de préparer en même temps la prochaine. Un nombre infini de dispositions étaient à prendre. L’évacuation des prisonniers pressait. Vu l’incertitude de la situation leur grand nombre était une charge.

Je reçus la Croix de fer de 2e classe et je la portai avec orgueil. Au souvenir de Liège et de Tannenberg une satisfaction légitime remplit encore aujourd’hui mon cœur. La valeur de la Croix de fer de 2e classe a diminué avec la longueur de la guerre ; phénomène très regrettable, bien que très naturel. Quiconque l’a vraiment méritée devrait la porter avec fierté.

IV

À l’Ouest, l’avance victorieuse des armées allemandes s’était poursuivie. Le G. Q. G. crut donc pouvoir renforcer la 8e Armée par 3 corps d’armée prélevés sur le front occidental. Le télégramme qui annonçait ce renfort arriva au commencement de la bataille de Tannenberg. On devait ensuite me demander si un de ces corps pouvait être conservé. Je n’avais pas demandé de renfort et j’y consentis. Il ne vint que deux corps d’armées, le corps de réserve de la garde et le XIe C. A. ainsi que la 8e D. Cav. Cette décision de diminuer les forces de l’ouest était prématurée. Malheureusement, nous ne pouvions, à l’Est, nous en rendre compte. Les communiqués de l’Ouest étaient très favorables. Le plus grave, c’est que les renforts destinés à l’Est furent prélevés sur l’aile droite, qui cherchait la décision, et non pas sur l’aile gauche, qui, maintenant, après la bataille de Lorraine, était trop forte. On laissa en Lorraine le troisième des corps qui étaient prévus pour l’Est.

En Galicie, la situation était déjà devenue défavorable. La masse de l’armée russe s’était jetée sur les armées austro-hongroises et les avait battues à l’est de Lemberg. L’armée austro-hongroise n’était pas, au commencement de la guerre, un excellent instrument de combat. Si nous avions vraiment eu des intentions agressives avant la guerre, nous aurions dû insister pour que l’Autriche-Hongrie améliorât son armée. Elle aurait dû aussi compléter son réseau ferré, qui était complètement insuffisant. Malgré tout, cette omission reste pour nous une lourde faute. La Triple-Alliance n’était qu’une alliance politique. L’alliance entre la France et la Russie avait un caractère nettement militaire. Il en est résulté une grosse avance pour nos adversaires.

Nos conventions avec l’Autriche-Hongrie pour le cas d’une guerre commune étaient également insuffisantes. Le général comte von Schlieffen craignait un manquement de parole, comme d’ailleurs nous en avons vu un se produire. Un plan d’opérations commun n’avait été que très grossièrement ébauché. La concentration de l’armée austro-hongroise au-delà du San n’était justifiée que si cette armée se sentait, par ses propres forces, supérieure à l’armée russe, ce que croyaient d’ailleurs de nombreux officiers austro-hongrois, ou si nous pouvions en même temps passer le Narew avec des forces considérables. Mais nous n’étions pas en mesure de le faire, car les derniers crédits militaires ne nous avaient pas donné les trois corps d’armée escomptés par l’État-Major. Et, de plus, il fallait suppléer sur le front occidental à la défection de l’Italie.

Suivant nos conventions militaires assez anciennes avec l’Italie, trois corps d’armée italiens avec deux divisions de cavalerie devaient se concentrer en Alsace, tandis que le gros de l’armée, déduction faite de ce qu’il fallait pour la défense côtière, se rassemblerait près de la frontière française de la Haute-Italie. La flotte devait en même temps chercher à couper les communications entre la France et ses colonies du nord de l’Afrique. Pendant un temps, on compta sur ces conventions ; puis elles devinrent caduques. Sur le désir formel du chef de l’État-Major italien, le général Pollio, des mesures furent de nouveau mises à l’étude.

Le général Pollio mourut pendant l’été 1914, peu de temps avant la guerre. La France n’eut pas besoin de laisser un seul homme sur sa frontière du sud-est. Elle put engager toutes ses forces contre nous, sachant bien que l’Italie ne marcherait pas de notre côté. Le préjudice que nous a ainsi causé notre ancienne alliée a été énorme. On ne peut méconnaître la gravité de sa situation vis-à-vis de l’Angleterre. L’opposition contre l’Autriche-Hongrie persistait : vieille opposition, qui n’avait pourtant pas empêché l’Italie de conclure une alliance avec l’Autriche-Horgrie et avec nous. De cette alliance elle avait retiré

de nombreux avantages. Nous pouvions au moins espérer que l’Italie se sentît engagée envers nous. L’égoïsme national se comprend, il doit exister dans toute nation. Mais il y a des lois morales qu’on ne doit pas violer. L’Italie l’a fait. Elle ne doit pas être surprise que nous condamnions la conduite qu’elle a eue pendant les quatre années de guerre.

On ne pouvait méconnaître la situation difficile de l’armée austro-hongroise à la fin d’août, en face des forces russes très supérieures. Le chef de P État-Major général austro-hongrois, le général von Conrad, avait raison, de son point de vue, lorsqu’il demandait que nous avançions au-delà du Narew. Les forces relativement faibles de la 8e Armée, par rapport à celles de Rennenkampf, ne le permettaient pas. Une avance dans la direction de Mlawa-Poultousk pouvait, à tout moment, se trouver arrêtée par une avance de Rennenkampf sur la ligne Allenstein-Elbing. Il était donc nécessaire de régler d’abord notre compte avec l’armée russe du Niémen.

Rennenkampf avait bien, sous l’impression de la bataille de Tannenberg, ramené ses éléments avancés à quelques kilomètres en arrière. Mais il semblait vouloir rester entre le Pregel et le lac Mauer. La 8e Armée devait concentrer toutes ses forces pour livrer une seconde bataille.

Pour l’exécution de ce projet, les renforts de l’ouest furent débarqués vers Allenstein-Elbing, et l’ancienne 8e Armée concentrée pour l’avance sur la ligne Willenberg-Allenstein.

À Soldau, ne restèrent que quelques éléments pour la couverture de la frontière ; ils devaient avancer en Pologne dans la direction de Mlawa.

La concentration une fois terminée, nous voulions attaquer le large front de Rennenkampf entre le Pregel et le lac Mauer et envelopper son aile gauche par Lôtzen et plus au sud. Notre extrême aile sud avait pour mission de couvrir l’armée du côté d’Augustow et d’Ossowietz, où des débarquements de troupes ennemies étaient attendus. Les forces en ce moment réunies de la 8e Armée devaient donc combattre en trois groupes : entre le Pregel et le lac Mauer, à l’est de Lotzen et en direction de Lyck

Étaient concentrés, à la mi-septembre :

La D. Ldw. von der Goltz à Neidenburg;

Les garnisons des forteresses de la Vistule à Soldau ;

La 3e D. R. et le Ier C. A. à Willenberg et Ortelsburg, la lre brigade de cavalerie à l’ouest de Johannisburg ;

Le XVIIe C. A. à Passenheim ;

Le XXe C. A., le XIe C. A. et le Ier C. A. Rés. à Allenstein et des deux côtés d’Allenstein ;

La division de la cavalerie de la garde, venant d’Elbing, vers la Passarge inférieure ;

La 8e D. Cav. avançait dans la direction de Lotzen ;

La 1er D. Cav. moins la lre brigade était encore devant le front de l’armée du Niémen, elle devait également avancer par Lotzen ;

La réserve principale de Kœnigsberg occupait la ligne de la Deime ;

La principale réserve de Posen, D. Ldw. comte von Bredow, devait également venir, mais elle n’arriva pas assez tôt pour la bataille.

Les équipages et les convois du Ier C. A. Rés. et du XVIIe

C. A, qui, au début se retiraient derrière la Passarge, avaient dû effectuer des mouvements très difficiles. Ils avaient pourtant fini par arriver sans trop de complications dans leurs zones de concentration.

La cavalerie russe, repoussant notre ler D. Cav., avait fait une incursion jusqu’à la Passarge en aval de Wormditt, mais le mal, au point de vue militaire, n’était pas considérable. Ainsi elle n’avait pas détruit, ce qui ne se comprend pas, la grande voie ferrée Elbing-Kœnigsberg.

Naturellement, il était pour nous très important de pouvoir remettre bientôt en exploitation les voies ferrées, et principalement celles que nous avions coupées au moment de notre retraite de Gumbinnen. La gare de Korschen était particulièrement intéressante. On avait dû la détruire complètement. 48 heures après sa réoccupation, elle était de nouveau en état. Il se trouva heureusement que les destructions étaient moindres qu’on n’avait cru. La troupe n’avait pas encore l’expérience nécessaire. Des instructions techniques spéciales sont indispensables pour ce travail. Ce fut une leçon pour l’avenir.

V

La marche en avant contre l’armée de Rennenkampf commença le 4 septembre. Nous nous établîmes, le 7, avec le corps de réserve de la garde, le Ier C. A. Rés., le XIe C. A. et le XXe C. A., devant les positions ennemies sur la ligne Wehlau-Ger-dauen-Nordenburg-Angerburg, entre le Pregel et le lac Mauer, et nous les attaquâmes méthodiquement les jours suivants. Les combats, en particulier au XXe C. A., ne furent pas favorables. Les Russes y firent une énergique contre-attaque. Les positions ennemies étaient fortes et habilement organisées. Nous n’en serions jamais devenus maîtres avec les moyens et les munitions dont nous disposions, si l’enveloppement prévu par Lotzen et la barrière fortifiée des lacs n’avaient été efficaces.

À l’est de Lotzen, qui s’était entre temps bravement défendu contre les attaques ennemies, la situation tout d’abord n’était pas bonne non plus. Le XVIIe C. A., ainsi que la lre et la 8e D. Cav. qui avaient avancé par la forteresse, ne progressèrent que lentement, les 8 et 9 septembre, dans la région des lacs du nord-est. Ils eurent à livrer de durs combats à Kruglaukern et à Possessern. Le Ier C. A., qui était engagé par Nikolaiken et Johannisburg, dut être poussé très au nord à l’est de la ligne des lacs. Il aida fortement, le 9 au soir, le XVIIe C. A. La 3e D. R., suivie par la D. L. von der Goltz, continua à avancer dans la direction de Bialla-Lyck. Elles se heurtèrent, dès le 8 septembre, vers Bialla, à des forces ennemies supérieures.

Cette opération aussi était d’une audace inouïe. L’année du Niémen était déjà, par ses 24 divisions d’infanterie, fortement supérieure aux 15 à 16 divisions de la 8e Armée. Et les divisions russes comptaient 16 bataillons, alors que les nôtres n’en avaient que 12. Aux forces russes s’ajoutèrent encore 4 à 6 divisions en voie de concentration vers Ossowietz et Augustow. A tout moment ; ces forces pouvaient être concentrées

à n’importe quel endroit pour nous porter un coup terrible. Notre aile droite à l’est des lacs était particulièrement exposée. Elle pouvait être écrasée. Nous n’avons pas hésité un instant, même ' dans cette situation, à livrer la bataille. Nous avions pour nous la supériorité de l’instruction des troupes ; Tannenberg nous avait donné une grande supériorité.

Nous aurions aimé avoir notre aile droite plus forte ; à cet effet, une division du XXe C. A. était tenue à notre disposition à l’ouest du lac. Mais on dut la rendre au C. A. Les quatre corps d’armée qui attaquaient le front ennemi couvraient une étendue d’environ 50 kilomètres, ce qui était beaucoup. Et, de plus, le corps de réserve de la garde, craignant une attaque russe, s’était davantage resserré. L’aile nord devait tenir bon sur le Pregel, sinon la 8e Armée pouvait être tournée par là. L’aile d’enveloppement ne devait pas être plus forte qu’il n’était prévu. Il fallait attendre quel succès aurait notre attaque. Les armes avaient à en décider. Nous avions seulement à tout mettre en œuvre pour assurer la victoire.

Le 10 septembre au matin, arriva la grande nouvelle que l’ennemi avait, pendant la nuit, évacué sa position devant le Ier C. A. Rés. au nord de Gerdauen, sans doute par suite de la progression du Ier C. A. et du XVIIe C. A. le 9 au soir. Le Ier C. À Rés. avait occupé cette position et avait l’intention de continuer à avancer. On peut s’imaginer notre joie au Q. G. Un grand succès était de nouveau obtenu, mais ce n’était pas encore la décision. L’armée russe n’était pas encore battue. Au nord-est de Lotzen, nous n’avions que des succès locaux. Il fallait poursuivre avec toute la vigueur possible et attaquer l’ennemi en retraite, tandis que l’aile d’enveloppement avançait à l’est de la plaine de Rominte, vers la route Wirballen-Kowno. Nous voulions ainsi repousser les Russes aussi loin que possible vers le Niémen. Mais il fallait en même temps considérer que Rennenkampf était encore en mesure, avec l’aide des renforts qui continuaient à arriver plus au sud, d’exécuter une forte attaque dans n’importe quelle direction. Nos lignes étaient partout très faiblement tenues, mais les deux groupes du nord qui, jusque-là, avaient été séparés par le lac Mauer, avaient fait leur jonction. La situation restait extrêmement tendue.

Les troupes passèrent à l’exécution de leur nouvelle mission. Elles devaient, en empruntant les nombreuses routes et en maintenant étroitement la liaison entre elles, talonner l’ennemi sans répit et l’attaquer lorsqu’il s’arrêtait. Pour ceci, toutefois, il y avait lieu d’attendre l’action des colonnes voisines, en vue d’un enveloppement local, et afin de diminuer les pertes. Le XVIIe C. A., et, en particulier, le Ier C. A. Rés., qui se trouvait à l’extrême aile droite, ainsi que les lre et 8e D. Cav., avaient sans cesse à se porter à la hauteur voulue. Les directions de marche étaient, pour les différents éléments, en commençant par la gauche, à peu près les suivantes :

Réserve principale de Kœnigsberg : Kœnigsberg-Tilsitt.

Corps de réserve de la garde : Gross-Andowohnen.

Ier C. A. Rés. : Insterburg-Pillkallen.

XIe C. A. : Nord de Darkehnen, Gumbinnen-Stalluponen.

XXe C. A. : Darkehnen, mi-chemin Wirballen-lac de Wys-chtyt.

XVIIe C. A. : Lisière nord de la plaine de Rominte sur Wyschtynetz.

Ier C. A. : Lisière sud-est de la plaine de Rominte sur Ma-riampol.

8e et lre D. Cav. : Devant le 1er C. A. vers la route Wirballen-Rowno.

Les mouvements ne s’exécutèrent pas tout à fait comme je l’avais espéré. Il était difficile de distinguer amis et ennemis. Il arriva que nos propres colonnes tirèrent les unes sur les autres. Les troupes attaquèrent trop de front, au lieu d’attendre l’intervention des colonnes voisines. Mais le plus gros ennui fut que le XIe C. A. se crut attaqué, le 11 septembre, par des forces supérieures. L’éventualité était possible, et il fallait en tenir compte. Le front avait besoin, vu la disproportion des forces, de l’appui lactique immédiat des corps enveloppants. Nous dûmes donc nous résoudre à diriger le XVIIe C. A. et le Ier C. A. plus au nord qu’on ne l’avait d’abord voulu. Au bout de quelques heures, il apparut que le XIe C. A. s’était trompé. Mais l’ordre avait été déjà donné à l’aile d’enveloppement. Les corps furent ramenés en arrière ; toutefois, on avait perdu au moins une demi-journée.

La 8e Armée se comporta de façon remarquable. Toute cette avance, qui couvrit en 4 jours plus de 100 kilomètres, fut un brillant exploit de ces troupes fortement éprouvées par de longs combats et des fatigues de toutes sortes. C’était surtout le cas pour les vieilles unités de la 8e Armée ; le corps de réserve de la garde et le XIe C. A. avaient, à l’Ouest, brillamment combattu sous Namur, mais ils avaient eu depuis des jours plus tranquilles.

Le résultat de la bataille ne fut pas si frappant qu’à Tannenberg. On ne put cette fois agir sur le dos de l’ennemi. L’ennemi put se retirer. On ne put le presser que de front et de flanc. Tandis qu’à Tannenberg nous avions fait plus de 90.000 prisonniers, nous en comptâmes cette fois 45.000. Mais on avait obtenu tout ce qu’il était possible d’obtenir dans les conditions données.

Rennenkampf semble vraiment n’avoir pas pensé à une résistance sérieuse. Il a, en tout cas, commencé de très bonne heure sa retraite et par des marches de nuit. Nos avions avaient bien rapporté qu’ils avaient vu des colonnes sur les routes, mais ces renseignements étaient trop vagues. Les Russes savaient exécuter une retraite, et faire passer leurs colonnes à travers champs, à l’écart des routes.

L’armée russe, talonnée par nous, menacée d’enveloppement, avait repassé le Niémen en désordre. Elle ne pouvait plus être considérée, pour les semaines suivantes, comme une troupe solide, à moins de recevoir des renforts.

La bataille des lacs de Mazurie n’a pas été appréciée comme elle le mérite. Ce fut une opération largement conçue et méthodiquement exécutée contre des forces infiniment supérieures. Elle était exposée à de nombreux dangers, si l’ennemi avait eu la conscience de sa force : mais il n’accepta même pas le combat final, et battit précipitamment en retraite, retraite qui, sous notre poussée, prit le caractère d’une déroute.

À l’écart du grand champ de bataille, la 3e D. R., sous le commandement énergique du général von Morgen, et la D. Ldw. von der Goltz, avaient, le 8 septembre, combattu avec beaucoup

de succès à Bialla contre des forces ennemies très supérieures et battu les renforts qui arrivaient. Elles avaient ainsi conjuré un grand danger pour l’armée qui combattait plus au nord. Le général von der Goltz resta vers Ossowietz. Le général von Morgen s’empara par de violents combats d’Augustow et de Suwalki. L’intention qu’avait le grand-duc Nicolas de dégager par-là Rennenkampf échoua complètement.

Le 13 septembre, la bataille était, pratiquement, terminée.

L’ordre de bataille était à peu près le suivant :

Garnisons des forteresses, sous les ordres du général von Mühlmann, à Mlawa ;

D. L. von der Goltz devant Ossowietz ;

3e D. R. vers Augustow-Suwalki ;

lre et 8e D. Cav. — Ier C. A., bien en avant vers Mariampol ;

XVIIe C. A. — XXe C. A., en avant de la ligne Wyschtynetz-Wirballen ;

XIe C. A. au nord de Wirballen ;

Ier C. A. Rés., à Wladislawow ;

Corps de réserve de la garde déjà retiré au nord-est d © Wehlau ;

Réserve principale de Kœnigsberg : Tilsitt.

Au centre du champ de bataille, plusieurs corps s’étaient donc fortement rapprochés les uns des autres. Certains n’avaient plus de place, et étaient les premiers disponibles pour des opérations ultérieures. Dès le début de l’avance contre Rennenkampf, il n’avait pas été douteux qu’elle ne pourrait, en aucun cas, être poussée au-delà du Niémen. Mon idée était, après en avoir fini avec Rennenkampf, de pousser avec les forces disponibles par-delà la frontière sud vers le Narew, tout en assurant la protection de la frontière est de la Prusse Orientale. Je voulais ainsi coopérer avec l’armée austro-hongroise, suivant les intentions du général von Conrad. Je n’étais pas encore informé des lourdes défaites subies par l’armée austro-hongroise sur ces entrefaites. J’avais déjà donné des instructions dans le sens indiqué, mais elles ne purent pas être exécutées.

Pendant tout le cours de la marche victorieuse de la 8e Armée, de la région d’Allenstein jusqu’en territoire ennemi, l’État-Major de l’Armée avait suivi immédiatement les troupes. J’ai toujours tenu à être en contact aussi étroit que possible avec les États-Majors subalternes et les unités combattantes. La transmission des ordres et celle des renseignements venant de l’avant en faisait une nécessité absolue ; les moyens de liaison techniques étaient encore imparfaits. Le réseau téléphonique de la Prusse Orientale était très insuffisant. Beaucoup d’employés avaient abandonné leur poste. Les stations radio-télégraphiques rendirent de bons services, mais il n’y avait que la cavalerie et l’E. M. de l’armée qui en eussent à leur disposition. Je fus donc obligé d’avoir surtout recours à l’automobile et d’envoyer des officiers d’État-Major. Le corps volontaire des automobiles rendit de remarquables services.

Il fit des courses qui rappelaient les plus téméraires patrouilles de cavalerie. Les quelques aviateurs disponibles m’étaient absolument nécessaires pour les reconnaissances, je ne pouvais les utiliser pour la transmission des renseignements. Malgré la pénurie de nos moyens, nous parvînmes pourtant à être constamment renseignés et à faire parvenir en temps voulu les ordres de l’Armée. Je fis moi-même un grand usage du téléphone, secouant les gens là où c’était nécessaire et intervenant là où le succès de l’ensemble des opérations l’exigeait. Ces communications personnelles avec les chefs d’État-Major étaient utiles ; elles permettaient d’être renseigné et d’agir de façon immédiate.

Le G. Q. G. se déplaça plusieurs fois. À Nordenburg, nous, arrivâmes pour la première fois dans une localité qui était restée assez longtemps au pouvoir des Russes. L’état de saleté était incroyable. Le marché était couvert de détritus. Les chambras avaient été ignoblement souillées.

À Insterburg, nous logeâmes au Dessauerhof, où Rennenkampf avait, lui aussi, établi son Q. G. Il n’y avait pas longtemps que le grand-duc Nicolaï Nicolaïewitch avait lui-même quitté la ville.

Nous eûmes l’occasion de voir de près les positions russes, et nous nous félicitâmes de n’avoir pas eu à les prendre d’assaut. Cela nous aurait coûté de lourdes pertes.

Un grand nombre d’unités russes se sont conduites de façon parfaite dans la Prusse Orientale en août et septembre. Les caves et les magasins étaient gardés. À Insterburg, Rennenkampf maintint une discipline sévère. Pourtant la guerre apporta des rigueurs inouïes, des horreurs sans nombre. Les cosaques étaient la cruauté, la brutalité même ; ils pillaient et incendiaient. De nombreux habitants furent tués, des femmes violées, une partie de la population arrachée à son domicile. C’était le plus souvent stupide. En vain on se demandait les raisons de pareils procédés. La population n’avait pas opposé aux Russes la moindre résistance, elle était docile. Conformément à notre manière de voir, elle ne prenait pas part au combat. Ici, ce sont les Russes qui portent toute la responsabilité de leurs méfaits.

La Prusse Orientale avait été durement éprouvée par l’occupation russe. Maintenant, nous éprouvions l’orgueil d’avoir libéré une partie du territoire allemand. La population exultait de joie et de reconnaissance. Ce pays n’a pas été sauvé pour retomber sous le joug étranger. Que le ciel nous garde de cette honte !

Nous étions à Insterburg, le 14 septembre, tout à la joie de la victoire et de nos grands exploits. Je fus d’autant plus surpris par la nouvelle de ma nomination au poste de chef de l’État-Major de l’Armée du sud, qui devait se constituer à Breslau sous les ordres du général von Schubert.

À l’Ouest, l’avance allemande s’était terminée par une retraite. L’aile droite de l’armée allemande était trop faible et sa manœuvre d’enveloppement ne fut pas assez large ; la perte du corps de réserve de la garde et du XIe C. A. avait été fatale. Il aurait fallu, au contraire, renforcer cette aile par des corps prélevés en Lorraine et en Alsace. C’est ce que prévoyaient, d’ailleurs, les travaux du général comte von Schlieffen. Celui-ci n’aurait pas non plus poussé aussi loin vers la ligne Lunéville-Épinal, où elles restèrent accrochées, les troupes allemandes concentrées en Alsace et en Lorraine. Pareil accrochage se serait produit pour toute l’armée allemande si, au lieu de traverser la Belgique, nous avions eu notre aile droite au sud de Longwy. Pendant que nous nous serions usés sur la ligne des forteresses françaises Verdun-Belfort, notre aile droite aurait été attaquée par les armées réunies belges, françaises et anglaises, venant par la Belgique, et aurait été battue. Nous aurions ainsi perdu notre région industrielle du Bas-Rhin. Notre défaite eût été consommée.

L’ordre de la retraite de la Marne fut donné. Je n’ai jamais eu les moyens de savoir si cette décision fut rationnelle.

Dès lors, la guerre devait être longue. Elle devait demander à notre patrie des sacrifices énormes. C’est à ce moment qu’il aurait fallu, en Allemagne, mettre toutes les énergies au service de la guerre, et commencer une vaste campagne de propagande intérieure. Je fus surpris de l’état d’esprit que je rencontrai à Berlin à la fin d’octobre 1914. L’immense gravité de notre situation n’y apparaissait nullement.

Ce fut pour l’Allemagne un événement fatal, vu l’infériorité numérique de la Duplice et son encerclement, que de n’avoir pas pu, par un coup d’audace, gagner la guerre qui lui était imposée et battre l’ennemi supérieur en nombre, mais moins bien préparé. Il fallait maintenant compter que, la guerre durant, l’égalité s’établirait entre les armées au point de vue de la préparation, même si on pouvait espérer que la force de sa tradition conservât encore longtemps à l’armée allemande une certaine supériorité. Les nombreuses pertes d’officiers d’active étaient sans doute inquiétantes. En tout cas, il fallait tout mettre en œuvre pour garder notre supériorité au point de vue de la valeur militaire, afin de compenser celle du nombre qui allait appartenir à nos ennemis.

Il fallait, en particulier, nous attendre à voir l’Angleterre renforcer sa puissance militaire et se créer, à côté de sa flotte, une forte armée. Elle avait les hommes. Par suite, nous ne devions rien négliger pour gagner, malgré tout, la guerre. L’Allemagne devait devenir un vaste camp armé. Ce fut le souhait de nouvel an que j’adressai à un journal, le 1er janvier 1915. Le G. Q. G. avait constitué, pendant l’automne 1914 et l’hiver 1914-1915, 18 à 20 divisions. Nous en créâmes de nouvelles avec des formations de landwehr et de landsturm. Nous commençâmes à réduire le nombre des bataillons d’une division de 12 à 9 et, avec les bataillons ainsi disponibles, à constituer de nouvelles divisions par l’adjonction d’artillerie et d’armes spéciales. Nous fîmes beaucoup, mais, sous beaucoup de rapports, nous ne fîmes pas assez.

La 8e Armée aurait été à ce moment tout à fait en mesure de céder des corps à l’Ouest. Je ne sais pas si cette idée fut discutée au G. Q. G. ou si la situation de l’armée austro-hongroise empêcha d’v songer. Celle-ci, comme j’avais maintenait le regret de m’en rendre compte, avait été complètement vaincue et elle battait en retrait e, en subissant des pertes extraordinaires, au-delà du San. Les Russes poursuivaient. Une invasion russe en Moravie, puis en Haute-Silésie, était possible. Il fallait venir en aide à l’armée austro-hongroise, si on ne voulait pas la voir anéantir. Une avance de la 8e Armée au-delà du Narew, qui avait été mon intention au début de septembre, aurait été un coup dans le vide. L’armée austro-hongroise devait être appuyée sur place, et l’appui ne pourrait jamais être trop fort. Nous ne pouvions pas envoyer des troupes à l’Ouest.

Dans l’ordre que je reçus le 14 au soir à Insterburg, il était dit que deux corps de la 8e Armée auraient à constituer l’armée du Sud en Haute-Silésie. Cela ne me paraissait être que la défensive et quelque chose comme une mesure de protection. Ce n’était pas en tout cas suffisant pour rétablir, même tant bien que mal, la situation en Galicie. Il ne suffisait pas de prendre des mesures défensives, il fallait agir. Je proposai donc aussitôt par téléphone au G. Q. G. et au général von Moltke en personne, d’envoyer en Haute-Silésie et en Pologne le gros de la 8e Armée sous le commandement du général von Hindenburg. On ne devait laisser, pour protéger la Prusse Orientale, que de faibles éléments, même au risque d’une nouvelle invasion de ce pauvre pays. J’espérais d’ailleurs qu’il faudrait encore longtemps avant que les Russes pussent en arriver là. Déjà, pendant les opérations, et pour prévoir toutes les éventualités, il avait été ordonné de renforcer et d’organiser Lotzen et la position des lacs. Nous insistâmes pour que, non seulement le plan fût élaboré, mais pour que les travaux fussent activement poussés. La ligne de l’Angerapp devait être également fortifiée. Ces mesures, prises pour le cas d’un changement de situation, ont, dans la suite, été très utiles.

Le général von Moltke me dit qu’on examinerait ma proposition, et m’informa en peu de mots du de la situation à l’Ouest. Nous n’en avions eu jusque-là connaissance que par des bruits. Le général von Moltke était très ému. Ce fut ma dernière conversation de service avec cet homme si remarquable. Il avait un grand sens militaire, et il savait voir clair dans les grandes situations. Mais ce n’était pas un tempérament énergique, sa tournure d’esprit était plus pacifique que guerrière ; je me rappelle un grand nombre de ses conversations. Sa santé avait été très éprouvée au début de la guerre par deux séjours à Carlsbad dans l’espace de quelques mois.

C’est vers ce temps-là que le ministre de la Guerre, le général von Falkenhayn, commença à diriger les opérations.

Le 14 septembre au soir, je pris congé du général von Hindenburg et de mes camarades. J’avais de la peine à quitter le général et l’État-Major. Après deux batailles victorieuses le général von Hindenburg avait toujours été d’accord avec mes propositions qu’il avait approuvées en homme qui aime à
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