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LIÈGE


I

L’assaut de cette forteresse est le meilleur souvenir de ma vie de soldat. Ce fut une affaire menée avec entrain, où il me fut donné de combattre au même titre que le soldat qui fait son devoir dans le rang.

À la déclaration de guerre, je commandais, à Strasbourg, une brigade. J’avais été longtemps à l’État-Major général où, en dernier lieu, de mars 1904 à février 1913, sauf une brève interruption, j’avais fait partie de la section du plan d’opérations dont j’étais devenu le chef. J’avais pu me rendre compte de notre préparation à la guerre et des questions d’effectifs. Mon principal travail était la concentration. Les instructions à ce sujet étaient données par le chef de l’État-Major général lui-même.

La concentration, telle qu’elle s’opéra en août, a été conçue par le général comte von Schlieffen, un des plus’ grands soldats qui aient jamais vécu. Elle avait été prévue par lui pour le cas où la France ne respecterait pas la neutralité de la Belgique ou pour celui où la Belgique ferait cause commune avec la France. Alors, l’invasion de la Belgique, par les principales forces allemandes, s’imposait. Toute autre opération était paralysée par le fait que l’aile droite allemande se trouvait sans cesse menacée du côté de la Belgique et il devenait impossible d’obtenir une décision rapide du côté de la France. Or, cette décision rapide était nécessaire pour prévenir à temps le grand danger de l’invasion russe jusqu’au cœur de l’Allemagne. L’offensive contre la Russie et la défensive à l’Ouest signifiaient, étant donnée la situation, une guerre longue ; et le comte von Schlieffen avait repoussé cette conception.

Les conceptions du comte von Schlieffen furent réalisées, lorsque l’attitude de la France et celle de la Belgique ne laissèrent plus de doute.

Je ne sais pas dans quelle mesure le général von Moltke s’est mis en relation avec le chancelier von Bethmann au sujet de la question de marche à travers la Belgique. Ces conversations n’ont pas eu lieu par mon bureau, qui n’avait pas qualité en la matière. J’ignore également si des premiers quartiers-maîtres ont été chargés de cette mission. Nous étions tous convaincus de la nécessité de la concentration prévue par le comte von Schlieffen. Personne ne croyait à la neutralité de la Belgique.

Dans notre situation défavorable au point de vue politique et militaire, au milieu de l’Europe, entourés d’ennemis, nous étions obligés de compter avec une grande supériorité ennemie, et de nous armer si nous ne voulions pas bénévolement nous laisser écraser. On savait comment la Russie poussait à la guerre et comment elle renforçait sans cesse son armée. Elle voulait absolument amoindrir l’Autriche-Hongrie et devenir maîtresse des Balkans. De nombreux faits, dont le rétablissement du service de trois ans, ne laissaient aucun doute sur les intentions de la France. L’idée de la revanche s’était ranimée ; les vieilles terres d’Empire allemandes devaient redevenir françaises. L’Angleterre voyait avec déplaisir notre essor économique, le bon marché de nos produits et notre activité inlassable. Et l’Allemagne était la plus forte puissance du continent. Elle avait en outre une bonne flotte, en voie de développement. L’Angleterre se croyait menacée dans sa domination mondiale.

L’Anglo-Saxon tenait aux habitudes de sa vie de maître. Le gouvernement anglais réunissait dans la mer du Nord et dans la Manche ses forces navales jusque-là concentrées principalement dans la Méditerranée. Le discours menaçant tenu par Lloyd George le 21 juillet 1911 éclairait d’une lumière crue les intentions de l’Angleterre, d’ailleurs si habilement voilées. On pouvait prévoir avec une certitude croissante que la guerre nous serait bientôt imposée et que ce serait une lutte qui n’aurait pas eu de pareille jusque-là dans le monde. Sous-estimer les forces probables de l’adversaire, comme il arrivait dans certains milieux non militaires, était dangereux.

À la dernière heure encore, pendant l’automne de 1912, alors que tous les doutes au sujet des intentions ennemies avaient disparu et qu’on travaillait dans l’armée de toutes ses forces et avec une activité inlassable, comme savent le faire des Allemands au service du devoir, j’ai dressé le plan d’un renforcement considérable de l’armée, répondant aux désirs des milieux renseignés et des partis parlementaires qui voyaient clair. J’ai pu déterminer le générai von Moltke à le soumettre au chancelier. Il faut que le chancelier ait, lui aussi, considéré la situation comme grave, car il approuva immédiatement le projet. Il le fit étudier par le ministre de la Guerre, sans pourtant pratiquer dès lors une politique claire et consciente, tenant exactement compte de l’état d’esprit des nations. La conséquence cependant s’imposait. Le crédit d’un milliard n’avait pas, de par sa genèse, un caractère agressif ; il ne faisait que mettre un terme à une inégalité redoutable et avait pour but l’application véritable du service militaire obligatoire pour tous. Il y avait encore des milliers d’hommes en état de servir et qui ne servaient pas. On demandait non seulement des effectifs, mais surtout un renforcement de nos forteresses et du matériel. Tout fut accordé. Mais le désir que j’avais exprimé avec insistance, la création de trois nouveaux corps d’armée, ne fut pas réalisé. Cela ne fut même pas demandé. Omission lourde de conséquences. Ces corps ont fait défaut au commencement de la guerre et les formations nouvelles que nous fûmes obligés de créer pendant l’automne de 1914 eurent tous les inconvénients d’une improvisation. Plus tard, les formations nouvelles eurent, dès le début, plus de solidité ; mais ce fut au détriment des unités existantes, qui durent subir des prélèvements considérables.

L’ensemble du projet n’était pas encore définitivement arrêté lorsque je fus envoyé à Düsseldorf en qualité de, colonel du 39e régiment de fusiliers. L’insistance avec laquelle je demandais les trois corps d’armée y a été pour quelque chose.

II

Le service actif est une œuvre vivante. Après mon long séjour dans les bureaux, j’ai trouvé un grand attrait à la vie active, au contact des hommes confiés à mes soins, avec qui et pour qui je travaillais, à la formation de l’officier, du sous-officier et du soldat, à l’éducation militaire qui, du jeune homme, doit faire un homme. Pendant treize ans j’étais resté éloigné du service actif. Maintenant, l’inspection des jeunes soldats était mon premier service. J’ai fait sept fois, de 1880 à 1890, en qualité de jeune officier, l’instruction des jeunes soldats : au 57e d’infanterie dans la vieille ville de Wesel, et dans l’infanterie *de marine, à Wilhelmshaven et à Kiel. Dans la suite, j’ai fait quelques semaines de service au 8e régiment de grenadiers à Francfort-sur-Oder et j’ai été commandant de compagnie au 61e d’infanterie à Thorn de 1898 à 1900 : époque que je n’oublierai jamais.

J’ai eu d’autant plus conscience de la grande responsabilité qui m’incombait en tant que commandant de régiment, que je voyais la guerre prochaine arriver à grands pas. J’ai rappelé à mes officiers, dans différentes allocutions, l’extrême gravité de l’heure. Je considérais l’armée comme la base de la sécurité et de l’avenir de l’Allemagne et aussi comme la sauvegarde de la tranquillité à l’intérieur. Pas le moindre indice du reste, — Dieu soit loué, — n’annonçait en 1913 que l’Armée dût avoir à intervenir de ce côté.

La discipline, pour l’officier comme pour l’homme, constituait pour moi la pierre angulaire de toute formation militaire. Et cette discipline ne pouvait s’acquérir que par un service de longue durée. Il n’y a que ce qui est passé dans le sang qui tienne des armées et qui survive ensuite encore aux émotions dissolvantes du combat et aux profondes influences morales d’une longue guerre. Notre bonne formation du temps de paix devait compenser notre infériorité numérique, avec laquelle nous avions à compter dans toute guerre à venir.

Avec ces hommes confirmés dans la discipline, je m’efforçais de faire des soldats actifs et entreprenants. La discipline ne doit pas tuer le caractère, mais l’affermir. Elle doit, par la mise au second plan de toute préoccupation individuelle, créer la coopération de tous en vue d’un but unique : la victoire. Ce qu’on demande d’un homme dans la bataille est indicible. Se lever pour bondir sous le feu ennemi est une grande action. Elle est loin d’être la plus difficile. Quel élan, quelle énergie ne faut-il pas pour aller à la mort, pour conduire... ou envoyer, d’autres hommes à la mort ! Il faut les avoir accomplis pour pouvoir juger de l’immense difficulté de ces actes.

En même temps que je m’occupais du soldat et des sous-officiers, même au point de vue de leur profession future, je considérais comme une de mes obligations particulièrement importantes de continuer à former mon corps d’officiers et d’éduquer mes jeunes officiers. Le corps des officiers d’active reste, tandis que les officiers de réserve, les sous-officiers et les hommes passent. C’est lui le gardien de l’esprit militaire. Il faut qu’il connaisse les grands faits et l’histoire de la patrie, comme tous les hommes qui ont une situation dirigeante. On n’échappe pas impunément à la tradition historique. Et, qu’on ne l’oublie pas, c’est l’officier qui, appuyé par les sous-officiers, doit être à l’heure du danger le défenseur de l’ordre établi. C’est la raison principale de l’isolement du corps des officiers et de leur éloignement de la vie politique.

J’ai cherché à faire connaître à mes officiers ce qu’est la guerre moderne. Je me suis efforcé, pour les mettre à même d’accomplir une lourde tâche, d’affermir leur confiance en eux-mêmes, confiance qui ne doit pas être une arrogante présomption.

Je me suis voué avec grand zèle à l’instruction de mon régiment et j’ai eu la satisfaction de voir qu’il a fait son devoir devant l’ennemi. Ce fut pour moi une joie profonde d’être mis « à la suite » de ce corps et d’en devenir colonel honoraire. Il a reçu mon nom au moment de mon départ de l’armée. Je suis fier du régiment Ludendorff.

En avril 1914, j’ai été envoyé à Strasbourg, où le général von Deimling faisait régner une grande activité militaire. Ma situation de commandant de brigade était toute différente de celle de commandant de régiment. Je n’eus plus la même intimité avec la troupe et le corps des officiers. Mes attributions se bornaient au domaine de l’instruction militaire. J’ai eu la joie de pouvoir, avant la déclaration de guerre, présenter ma brigade à mes supérieurs sur le terrain de manœuvres de Bitsch.

Il était question de m’employer de nouveau comme premier quartier-maître à l’État-Major général. En mai, je pris part à un grand voyage d’État-Major, qui commença à Fribourg en Brisgau pour se terminer à Cologne. Son Altesse Impériale le Kronprinz en était également. Il se consacrait sérieusement et avec zèle à ses travaux ; il avait un sens militaire excellent et du coup d’œil. Je devais, au mois d’août, conduire ce que l’on appelait un « voyage de farine », où l’on devait étudier le ravitaillement d’une armée au point de vue stratégique.

J’étais à Strasbourg, quand la note de l’Autriche-Hongrie à la Serbie vint me surprendre comme tout le monde. Personne ne pouvait en méconnaître la gravité. Bientôt on eut la certitude que c’était la guerre. La diplomatie imposait à l’armée allemande une tâche immensément difficile. Mes regards étaient fixés vers Berlin et je sentais que j’étais à l’écart de tous les grands événements.

III

Le 1er août, parut l’ordre de mobilisation. Ma femme partit immédiatement pour Berlin, toutes les familles d’officiers et de fonctionnaires étant dans l’obligation de quitter Strasbourg. Nous n’avons pu, pendant les quatre ans de guerre, nous organiser un foyer. Je n’ai vu ma femme que rarement, pour ainsi dire à la dérobée. Constamment retenu par le service, j’ai quelque peu sacrifié ma famille pendant cette grande période.

Je me suis embarqué, avec mes chevaux, le 2 août et, passant par Cologne, je suis arrivé le soir à Aix-la-Chapelle. Mon ordre de mobilisation me désignait comme premier quartier-maître de la 2e Armée qui était commandée par le général von Bülow, avec le général von Lauenstein comme chef d’État-Major.

Je fus d’abord détaché auprès du général von Emmich qui avait la mission, avec quelques brigades d’infanterie rapidement mobilisées mais n’ayant pas encore leur effectif complet de guerre, de prendre par surprise la forteresse de Liège. On voulait ainsi ouvrir à l’armée la route de la Belgique.

J’étais logé, à Aix-la-Chapelle, à l’hôtel de l’Union.

Le 3 août au matin, lé général von Emmich arriva. Je le vis pour la première fois. J’ai depuis, et jusqu’à sa mort, gardé un profond respect pour ce remarquable soldat. Il avait pour chef d’État-Major le colonel von Lambsdorff, officier distingué, qui a rendu de grands services à Liège et dans la suite.

Le 4 août au matin, on franchit la frontière belge, tandis qu’à Berlin le Reichstag manifestait son patriotisme en acclamant le gouvernement et que les chefs de partis présents, après la lecture du discours du trône, juraient solennellement, le bras tendu, fidélité absolue à l’Empereur pour les jours de joie et les jours d’épreuve. Le même jour, je pris part pour la première fois à un combat, à Visé, tout près de la frontière hollandaise. Il était manifeste que les Belges s’étaient depuis longtemps préparés pour se défendre contre notre invasion. Les routes étaient détruites et barrées avec une méthode qui ne pouvait être que le résultat d’un long travail. À la frontière sud-ouest de la Belgique, nous n’avons rien vu en fait de barrages pareils. Pourquoi la Belgique n’avait-elle pas pris les mêmes mesures du côté de la France ?

Il était très important pour nous de pouvoir occuper les ponts de Visé sans qu’ils fussent détruits. Je me rendis au corps de cavalerie von der Marwitz qui était engagé dans cette direction. Il ne progressait que lentement, car la route était obstruée par une série d’abatis. Sur ma demande, on envoya

en avant une compagnie de cyclistes. Bientôt après, un cycliste revint : la compagnie était entrée dans Visé et y avait été complètement anéantie. Je me portai moi-même en avant avec deux hommes et, à ma grande joie, je trouvai la compagnie indemne : le commandant de compagnie seul avait été grièvement blessé par un coup tiré de la rive opposée de la Meuse. Le souvenir de ce petit épisode m’a fort servi dans la suite : je n’ai plus accordé aucune créance à ce qu’on appela plus tard les « racontars d’étapes ».

À Visé, les beaux et grands ponts de la Meuse étaient détruits : la Belgique s’était préparée à la guerre.

Le soir, j’étais à Hervé, mon premier quartier en territoire ennemi. Nous fûmes logés dans un hôtel, en face de la gare. Tout était indemne. Nous nous couchâmes tranquillement. Je fus réveillé dans la nuit par une violente fusillade ; on tirait aussi sur notre maison. La guerre de francs-tireurs commençait en Belgique. Le jour suivant, elle se généralisait. Elle a été la grande cause du caractère d’acharnement que la guerre devait avoir à l’Ouest pendant les premières années et qu’elle n’a pas eu à l’Est. Le gouvernement belge s’est chargé d’une lourde responsabilité. Il a méthodiquement organisé sa guerre. La « garde civique » qui, en temps de paix, avait son uniforme et ses armes apparut tantôt sous un habillement, tantôt sous un autre. Il faut même que les soldats belges aient eu dans leur sac, au début de la guerre, un costume civil. J’ai vu sur le front nord-est de Liège, dans les tranchées du fort Barchon, des uniformes abandonnés par les soldats qui y avaient combattu.

Pareille méthode de guerre n’était pas conforme aux usages. Il ne faut pas en vouloir à nos troupes de l’avoir énergiquement châtiée. Des innocents ont peut-être eu à souffrir, mais les « atrocités belges » ne sont autre chose qu’une légende extrêmement habile, inventée et répandue avec tout le raffinement imaginable. Elles sont uniquement imputables au gouvernement belge. J’étais parti en campagne avec l’idée d’une conduite chevaleresque et humaine de la guerre. Cette guerre de francs-tireurs devait écœurer tout soldat. Mon âme de soldat en éprouva une lourde désillusion.

La mission qu’avaient à remplir les brigades détachées en avant vers Liège était difficile. N’était-ce pas d’une audace inouïe que vouloir traverser la ligne des forts d’une forteresse moderne pour pénétrer à l’intérieur de celle-ci ? Les troupes étaient inquiètes. Quelques conversations avec des officiers me montrèrent que la confiance en la réussite de l’opération était médiocre.

La marche en avant, à travers les ouvrages, en direction de Liège, commença dans la nuit du 5 au 6 août. Une monographie de l’État-Major général, éditée à Stalling en Oldenburg, a décrit l’ensemble de l’opération. Mon intention n’est pas de reprendre-ce récit ; je ne veux que raconter mes souvenirs personnels.

Le général von Emmich quitta Hervé vers minuit. Nous nous rendîmes à cheval au rassemblement de la 14e brigade d’infanterie,— général von Wussow—à Micheroux, à environ 2 à 3 kilomètres du fort Fléron. Dans la nuit noire, avec leurs cuisines roulantes auxquelles on n’était guère encore habitué et qui ont rendu tant de services, les troupes se rassemblaient sur la route que pouvaient battre les canons du fort. Quelques coups de feu furent tirés sur le rassemblement, d’une maison située au sud de la route. Cela donna lieu à des combats. Mais le fort resta silencieux et ce fut un miracle de Dieu. On se mit en marche vers 1 heure. On devait, en passant au nord du fort de Fléron, en traversant Retinne au nord de la ligne des forts, arriver vers le matin sur les hauteurs de la Chartreuse situées aux lisières de la ville. Les autres brigades, qui devaient traverser la ligne des forts à un autre endroit, auraient à la même heure atteint la ville.

L’Êtat-Major du général von Emmich était à peu près en queue de la colonne. Soudain, un arrêt d’une assez longue durée. Je me portai en avant, en longeant la colonne. L’arrêt était tout à fait injustifié ; de plus il avait été déterminé par une compréhension lamentable de la situation. Je n’étais en réalité qu’une sorte de « promeneur », je n’avais pas de pouvoir de commandement et ma mission était simplement de renseigner mon Armée, qui devait arriver plus tard, sur ce qui se passait à Liège, ainsi que de mettre en harmonie les mesures du général von Emmich avec les instructions que donnerait le général von Bülow. Naturellement, je mis la colonne eu marche et je restai en tête. Entre temps, la liaison vers l’avant avait été perdue. Dans la nuit noire, cherchant avec peine notre chemin, nous passâmes par Retinne. La liaison vers l’avant faisait toujours défaut. Pour sortir du village, je m’engageai avec l’avant-garde dans un mauvais chemin. Nous essuyâmes des coups de feu. A gauche et à droite, des hommes tombèrent. Je n’oublierai jamais le bruit très distinct des balles s’enfonçant dans le corps humain. Nous fîmes quelques bonds vers l’ennemi invisible, dont le feu devenait plus nourri. Dans l’obscurité, il n’était pas facile de se retrouver. Mais, sans aucun doute, nous nous étions trompés de chemin. Nous étions obligés de reculer devant la fusillade, ce qui était ennuyeux. Les hommes pouvaient croire que j’avais peur. N’importe, un intérêt plus haut était en jeu. Je reculai en rampant et donnai à mes hommes l’ordre de me suivre jusqu’à la lisière du village.

À Retinne, je retrouvai le bon chemin. Je vis l’ordonnance du général von Wussow qui tenait ses chevaux. Il pensait que le général avait été tué. Avec mes quelques hommes, je pris le bon chemin, la route du Queue-du-Bois. Tout à coup, une lueur. Un fusant éclatait le long de la route. Nous n’eûmes pas une égratignure. Quelques pas plus loin, nous rencontrâmes un las de soldats allemands morts et blessés. C’était la pointe, avec le général von Wussow, qu’un autre fusant devait avoir atteinte. Je rassemblai les hommes du 4e bataillon de chasseurs et du 27e régiment d’infanterie qui arrivaient peu à peu et je résolus de prendre le commandement de la brigade. Tout d’abord, il s’agissait de mettre hors de cause les canons qui bombardaient la route. Les capitaines von Harbou et Brinckmann de l’État-Major se faufilèrent avec une poignée de braves à travers les haies et les fermes des deux côtés de la route et arrivèrent jusqu’aux pièces. Les nombreux servants de celles-ci se rendirent. On pouvait continuer à avancer.

Nous avançâmes, et nous eûmes bientôt après, à Queue-du-Bois, à livrer un dur combat de rues. Il commençait à faire clair. Les deux capitaines d’État-Major, le commandant von Marcard qui commandait le 4e B. C. P., le commandant von Greiff qui commandait le 2e groupe du 4e régiment de campagne, et son excellent officier-adjoint le lieutenant Neidé, quelques soldats et moi, nous nous portâmes en avant. Un obusier de campagne et ensuite un second furent amenés à la même hauteur. Ils nettoyèrent les routes, et bombardèrent les maisons de droite et de gauche. Cela nous permit de progresser lentement. Souvent, j’étais obligé d’inviter les hommes hésitants à ne pas me laisser aller seul. Enfin, le village se trouva dépassé. Sa population d’ailleurs avait pris la fuite. Il s’agissait là de combats contre l’armée régulière belge.

En sortant du village, nous distinguâmes une colonne qui avançait vers la Meuse dans la direction de Liège. J’espérais que c’était la 27e brigade d’infanterie. Or, c’étaient des Belges qui s’enfuyaient vers la Meuse au lieu de nous attaquer. Il fallut longtemps pour nous rendre compte de la situation. En attendant, les forces qui se trouvaient près de moi se renforçaient, par suite de l’arrivée des traînards. Nous avions réussi à traverser la ligne des forts. Le 105e régiment d’infanterie, sous ordres de son distingué commandant, qui était le colonel von Oven, arriva en bon ordre. Le général von Emmich arriva lui aussi. On continua à marcher sur la Chartreuse.

Le général von Emmich mit encore à ma disposition les éléments de la 11e brigade d’infanterie engagée plus au sud, supposant qu’elle avait elle aussi percé. La marche se continua sans-incident. Étant donnés les ouvrages du front nord de Liège, nous gravîmes par la vallée de la Meuse les hauteurs à l’est de la Chartreuse. Il était environ deux heures lorsque la brigade y arriva. Les canons furent pointés contre la ville. De temps en temps on tirait un coup, tant comme signal pour les autres brigades que pour démoraliser le commandant et la ville. J’étais obligé d’économiser soigneusement le.' munitions qui étaient



Croquis n° 1. — Situation au 6 août au soir.

en quantité très réduite. La troupe était épuisée et en partie fortement éprouvée par l’énervement du combat. Les officiers avaient perdu leurs chevaux. Les cuisines roulantes étaient restées en arrière. Je laissai la brigade prendre du repos et je pourvus à son ravitaillement, tant bien que mal, par des réquisitions dans les maisons d’alentour.

Bientôt, le général von Emmich rejoignait de nouveau la brigade. Des hauteurs à l’est de la Chartreuse nous avions une vue magnifique sur la ville. Elle était à nos pieds. La citadelle s’en détachait, sur la rive opposée de la Meuse. Tout à coup, nous y vîmes apparaître des drapeaux blancs. Le général von Emmich voulait envoyer un parlementaire. Je proposai d’attendre celui de l’ennemi. Le général persista dans sa décision. Le capitaine von Harhou partit à cheval vers la ville. Il revint à 7 heures du soir : le drapeau blanc avait été hissé contre la volonté du commandant. Il était devenu trop tard pour entrer dans Liège. Nous avions une mauvaise nuit à passer.

En attendant, j’avais ordonné à la brigade de s’organiser. Notre situation était extrêmement grave. Des autres brigades nous n’avions pas de nouvelles, pas même de la 11e. Les estafettes n’avaient pu passer. La brigade était seule dans la ceinture des forts, coupée du monde extérieur. Il fallait compter sur des contre-attaques ennemies. Nous étions particulièrement gênés par un millier de prisonniers belges. Avant reconnu que la Chartreuse, un vieil ouvrage fortifié qui se trouvait devant nous, n’était pas occupé, j’y envoyai une compagnie avec ces prisonniers. Le commandant de compagnie se sera demandé si j’avais perdu la raison.

La tombée de la nuit augmenta l’énervement de la troupe. Je parcourus les lignes, exhortant les hommes au calme et à l’énergie. Je leur dis : « Demain nous serons à Liège ! » et cette parole leur donna du cœur.

Le général von Emmich et son État-Major trouvèrent à se loger dans une petite ferme.

Je n’oublierai jamais la nuit du 6 au 7 août. Il faisait froid. J’avais laissé mes affaires en arrière. Le commandant von Mercard me donna son manteau. Je prêtais sans cesse l’oreille, croyant percevoir quelque part un bruit de fusillade. J’espérais toujours qu’au moins une brigade ou l’autre aurait passé in ligne des forts. Mais le silence n’était troublé que par le bruit de l’obus qui, toutes les demi-heures, tombait sur la ville. Mon inquiétude était extrême. Vers 10 heures du soir, je donnai à une compagnie de chasseurs, sous les ordres du capitaine Ott, l’ordre d’occuper les forts de la Meuse dans Liège, afin de les avoir en main pour la continuation de l’avance et d’avoir une couverture pour la brigade du côté de l’avant. Le capitaine me regarda... et partit. La compagnie atteignit son but sans combattre. Nous ne reçûmes pas son rapport.

Le jour venait. J’allai trouver le général von Emmich et je discutai avec lui la situation. La décision d’entrer dans la ville fut maintenue. Seule, la question de l’heure restait en suspens. J’étais occupé à améliorer le dispositif de la brigade et j’essayais d’atteindre la route par laquelle la 11e brigade devait s’avancer, lorsque, bientôt après, je reçus du général von Emmich l’ordre d’entrer dans la ville. Le colonel von Oven commandait l’avant-garde. Le reste de la brigade, avec les prisonniers, venait ensuite, à une certaine distance, le général von Emmich avec son État-Major et moi avec l’État-Major de la brigade en tête. De nombreux soldats belges se rendirent, à notre entrée dans la ville. Le colonel von Oven devait occuper la citadelle. Par suite des renseignements reçus il n’en fit rien, mais prit le chemin qui conduisait au fort Loncin au nord-ouest de la ville. Il s’établit' à cette sortie de Liège. Pensant que le colonel von Oven était à la citadelle, je pris les devants pour m’y rendre, dans une auto belge, accompagné d’un officier-adjoint de la brigade. Pas un soldat allemand ne s’y trouvait. La citadelle était encore au pouvoir de l’ennemi. Je frappai à la porte qui était fermée. On l’ouvrit de l’intérieur. Les quelque cent Belges qui s’y trouvaient se rendirent à moi sur ma sommation.

La brigade avança alors et occupa la citadelle dont j’organisai immédiatement la, défense.

La mission, que je m’étais donnée à moi-même, était terminée. Je pouvais demander au général von Emmich l’autorisa-

tion de prendre congé de lui. J’avais l’intention de prendre, pour sortir de la forteresse, le chemin que j’avais suivi pour y entrer, afin de mettre le commandant de l’armée au courant de ce qui était arrivé, de voir les autres brigades et d’organiser la concentration de l’artillerie contre les forts. J’étais encore à la citadelle, lorsqu’arrivèrent quelque cent prisonniers Allemands qui venaient d’être délivrés. La 34e brigade d’infanterie avait, sur la rive ouest de la Meuse, percé avec ses avant-gardes. Elle avait dû ensuite abandonner le combat. Les éléments qui avaient percé avaient été faits prisonniers. Arrivèrent encore la 11e, puis la 27e brigade d’infanterie, de sorte qu’à mon départ le général von Emmich disposait d’une certaine force. Il est vrai qu’on annonçait que les Français avançaient, de la direction de Namur. La situation restait donc extrêmement grave. On ne pouvait la considérer comme assurée qu’après la chute d’au moins quelques forts de l’est.

V

Mes adieux au général von Emmich furent émus. À 7 heures, je me mis en route pour Aix-la-Chapelle. Le voyage fut étrange. Un homme de la garde civique s’offrit à me conduire. Il choisit une automobile dont je ne voulus pas. L’automobile que je pris resta en panne avant qu’on fût sorti de la citadelle. Il ne me restait qu’à me confier aveuglément au soldat belge. Tout alla parfaitement. Nous passâmes par Hervé ; l’hôtel où j’avais logé et la gare étaient incendiés. Sur le territoire allemand, le conducteur s’arrêta tout à coup et me déclara qu’il ne pouvait aller plus loin. Grâce à différents moyens de transport, j’arrivai tard dans la soirée à Aix-la-Chapelle avec mon soldat belge. Je fus reçu à l’hôtel de l’Union comme un ressuscité. Je retrouvai mes bagages avec mon ordonnance Rudolph Peters qui m’est resté fidèle pendant six longues années. Son plus grand désir était la croix de fer ' ; je n’ai pu la lui donner, car cela aurait été contraire à mes principes. À Aix-la-Chapelle, je mangeai rapidement et je partis ensuite au milieu de la nuit vers l’avant, à la recherche des brigades. Je suis resté près de 90 heures sans me déshabiller. Je rencontrai par hasard mon ancien régiment, qui avait été embarqué en toute hâte pour aller à la rescousse du côté de Liège. Le commandement suprême à Berlin avait eu, lui aussi, les pires inquiétudes à notre sujet.

La situation de nos troupes dans Liège était très critique. J’étais inquiet pour leur sort. Heureusement, l’ennemi resta inactif.

La description de la suite des événements qui se déroulèrent devant Liège appartient à l’histoire.

Il ne me fut plus donné que de prendre part à la prise du fort de Pontisse et de voir tomber le fort Loncin. Celui-ci venait d’être atteint par un obus de notre 420. Les chambres des munitions avaient sauté et l’ouvrage s’était effondré. Des soldats belges, la figure noircie, complètement affolés, ainsi que des Allemands faits prisonniers dans la nuit du 5 au 6 août, se dégageaient des décombres. Couverts de sang, les mains levées, ils nous criaient en bégayant :« Ne pas tuer, ne pas tuer ! » Nous n’étions pas des Huns. Nos soldats apportèrent de l’eau pour les désaltérer.

Les forts tombèrent en notre pouvoir peu à peu et assez tôt pour que l’aile droite de l’armée allemande pût traverser la Meuse et s’avancer librement en Belgique. J’éprouvai un véritable soulagement.

J’ai considéré comme une faveur spéciale du destin d’avoir pu coopérer à la prise de Liège, d’autant plus qu’en temps de paix j’avais collaboré au projet de l’attaque et que j’étais pénétré de son importance. Sa Majesté me conféra pour la conduite de la brigade l’ordre « pour le mérite ». Le général von Emmich le reçut naturellement le premier. Il était le chef responsable. La prise de Liège a été, elle aussi, un exploit auquel ont coopéré plusieurs hommes qui peuvent se partager la gloire d’avoir réduit la forteresse.

Je fis le reste de l’avance en Belgique en qualité de premier quartier-maître. J’eus l’occasion d’étudier à fond toutes les questions de ravitaillement, dont la connaissance devait plus tard faciliter beaucoup mes fonctions de chef d’État-Major.

J’eus l’occasion de passer par Andenne : j’y vis l’horrible et émouvant spectacle des destructions causées par la guerre de francs-tireurs.

Le 21 août, j’assistai encore au passage de la Sambre, à l’ouest de Namur, par la 2e division de la garde. C’était un émouvant spectacle que de voir les beaux gaillards du régiment Augusta s’en aller tranquillement au combat.

Le 22 août au matin, je reçus l’ordre qui m’appelait dans l’Est.
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