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Gazette des Ardennes exerça une influence remarquable et la sûreté de ses informations, comme son esprit de justice, lui conquirent de la considération et de l’estime, même chez l’adversaire. Le Messager russe, publié en langue russe, se comportait de la même façon sous la direction du ministère de la Guerre.

Les correspondants de guerre des grands journaux allemands furent réunis dans les cantonnements de presse au front Ouest et au front Est et, dans la mesure où la situation militaire le permettait, et tout en conservant leur liberté individuelle, on les mettait au courant aussi vite et aussi complètement que possible des dernières nouvelles de la guerre. Ils prirent part, dans les limites permises, à la vie de la troupe et des états-majors.

Il y avait en outre des écrivains militaires renommés qui faisaient à grands traits l’histoire de la guerre.

L’office supérieur de la censure au Bureau de la Presse veillait à régulariser le fonctionnement de la surveillance militaire de la presse à l’intérieur et à obtenir aussi une observation régulière des ordres envoyés par le G. Q. G. au sujet de la censure. Il se tenait également en contact, pour le même sujet, avec les administrations de presse dans les pays occupés. Il s’entendait de temps en temps avec les directions militaires de la presse des pays alliés pour réaliser une certaine unité de vues.

Les ordres du G. Q. G., concernant la censure, s’étendaient à tout ce qui pouvait gêner la conduite de la guerre ; mais ils se limitaient à cela même. D’autre part, l’office supérieur de la censure transmettait aux autorités militaires, à l’intérieur, les directives qui émanaient des autorités impériales, ce qui amena de graves malentendus et des situations intenables. Il arriva plus d’une fois que les autorités militaires du pays appliquèrent, comme si elles émanaient du G. Q. G. lui-même, les directives de censure politique qui leur avaient seulement été transmises par l’office supérieur de la censure ; et cela provoqua, naturellement, du mécontentement contre nous. La surveillance de la presse appartenait à l’autorité militaire et non pas à l’office supérieur de la censure. Celui-ci faisait, sur sa demande, des rapports à l’autorité militaire supérieure (Ministère de la Guerre) et attirait son attention sur les faits qui, d’après lui, appelaient sa surveillance. Le G. Q. G. n’avait donc pas la faculté d’agir immédiatement contre des journaux ; il ne pouvait qu’aviser le gouvernement, particulièrement le ministre de la Guerre, ou, dans les cas urgents, directement les généraux commandant les régions, s’il estimait que l’attitude de tel ou tel journal nuisait à la conduite de la guerre.

Légalement, il n’y avait pas de censure politique. Son absence se faisait sentir et était cause de beaucoup d’erreurs commises. Le gouvernement s’adressa souvent à l’Office supérieur de la censure pour publier des ordonnances dans tel ou tel sens. Lorsque j’ai vu plus clair dans l’affaire, je me suis prononcé contre une pareille utilisation de la censure militaire et je l’ai empêchée.

L’idée n’avait pas été heureuse de subordonner l’Office supérieur de la censure au G. Q. G. Au début de la guerre, les circonstances avaient voulu qu’il devînt un moyen d’action de l’État-Major général. Toute censure soulève du mécontentement ; ce mécontentement devait s’exprimer d’autant plus ouvertement que les tendances pacifiques gagnaient davantage de terrain et que les courants de la politique intérieure se sentaient gênés dans leur développement. L’institution, à l’automne 1916, d’une autorité militaire supérieure chargée de commander à toutes les autorités militaires de l’intérieur, me déchargea, au moins extérieurement, vis-à-vis de la presse. Malheureusement, le ministre de la Guerre abandonna, en 1917, la direction de l’Office supérieur de la censure.

La presse de nos alliés était tenue en mains plus solidement que chez nous par les gouvernements. Mais elle n’avait pas, en Bulgarie ni en Turquie, la même importance qu’en Allemagne et en Autriche-Hongrie. La censure chez nos alliés s’étendait même aux questions politiques.

En Autriche-Hongrie, le gouvernement négligea complètement de relever l’opinion publique et de galvaniser ses peuples pour la lutte. Dans leurs derniers combats pour l’existence, les gouvernements de la Double Monarchie avaient perdu la direction de leurs peuples.

L’opinion publique entrait peu en ligne de compte chez les Bulgares et les Turcs, mais beaucoup plus cependant en Bulgarie qu’en Turquie. Et même en Bulgarie le gouvernement ne tenait plus le peuple en mains.

Il était particulièrement pénible de constater avec combien peu de reconnaissance on parlait souvent de l’Allemagne dans la presse alliée. Notre fidélité chevaleresque n’était vraiment pas un vain mot. Le sang allemand, répandu sur la terre étrangère, aurait dû mériter au moins un peu de reconnaissance. J’adressai, sur ce sujet, de fréquentes requêtes aux G. Q. G. alliés.

Le lieutenant-colonel Nicolaï réussit enfin à faire admettre, au moins en ce qui concernait la reproduction des nouvelles militaires, des règles qui supprimèrent une partie des inconvénients. Les visites que nous faisaient des représentants de la presse alliée auraient dû également l’éclairer beaucoup, mais elles ne changèrent pas grand’chose.

Une action énergique de notre gouvernement manquait également sur ce terrain. Il aurait dû entreprendre d’éclairer largement nos alliés, ce qui eût servi les intérêts de la patrie, même pour le temps d’après-guerre.

Peu à peu, notre propagande militaire à l’étranger organisa des succursales dans les États alliés.

VIII

Une bonne propagande doit précéder le développement des réalisations politiques. Elle doit jouer le rôle d’entraîneur vis-à-vis de la politique et doit former l’opinion mondiale sans que celle-ci s’en doute. Avant que les conceptions politiques passent dans la réalité, il importe de convaincre le monde de leur nécessité et de leur caractère de moralité. Le but que l’on poursuit doit apparaître aux esprits comme une nécessité logique. Nous ne nous servions pas de la propagande vis-à-vis de l’étranger, nous la connaissions à peine, bien qu’on sût l’employer à l’intérieur très adroitement contre certaines personnalités. Nos directions politiques semblaient souvent brutales et capricieuses, parce qu’elles se présentaient au monde avec une soudaineté surprenante. On eût pu l’éviter facilement par le moyen d’une propagande large et prévoyante.

Non seulement en temps de paix nous ne pensions pas à la propagande, mais tous les éléments nous en manquaient. Nous n’avions pas un service de télégraphie enveloppant le monde, avec son réseau de câbles et des stations de télégraphie sans fil. Les efforts entrepris pour porter remède à cette situation n’avaient encore rien produit. Nous ne possédions pas de journal influent qui, solidement établi sur le terrain national, eût pu étendre son action sur l’étranger et jouir d’un grand prestige à l’intérieur, comme le Times en Angleterre, le Temps en France et le NowojeWremja en Russie. Ces trois feuilles avaient un caractère national bien accusé. Les journaux, par l’intermédiaire de qui l’étranger était renseigné sur l’Allemagne, étaient entachés d’internationalisme, étaient les adversaires de notre forme de gouvernement et donnaient une image partiale et fausse de la pensée allemande, du mode d’existence et de la situation du pays.

Il importait donc, sur ce terrain de la propagande, de réparer de longues négligences, d’entamer la lutte contre les fronts ennemis de l’intérieur, de combattre pour obtenir qu’on intensifiât la guerre sous-marine qui fut décidée à cette époque. Nous ne devions pas renoncer à des moyens de guerre qui avaient une importance aussi décisive.

Je pus me convaincre, d’après les conversations que j’eus avec des personnalités influentes, combien était encore méconnue, même en temps de guerre, la nécessité d’une propagande inspirée de hautes pensées, vivantes et capables d’atteindre les masses. Le gouvernement ne montrait que tiédeur et hésitation. Il ne comprenait pas la nature de la propagande. On l’écartait, sous prétexte qu’elle avait une apparence de charlatanisme, tandis qu’au contraire un des caractères de la vraie propagande est que l’on ne soupçonne pas sa présence : elle travaille sans bruit. Le gouvernement, conscient de sa propre impuissance, regardait une réaction large et vigoureuse contre la propagande ennemie comme une entreprise plus ou moins dépourvue de chances de succès. Avec une pareille conception, ou avec des mots comme celui-ci : « Notre cause est bonne, nous n’avons pas besoin de défenseur », on n’arrivait à rien ; nous avions toutes sortes de raisons de passer enfin à l’action, et non seulement de nous défendre, mais encore d’attaquer. C’était le seul moyen de rendre à l’ennemi ce qu’il nous faisait et de tenir bon dans le grand corps-à-corps des nations.

À mon entrée au G. Q. G. je ne trouvai que les éléments misérables d’un service qui ne méritait pas le nom d’organisation de la propagande.

Je ne parle pas du bureau Erzberger, ne sachant rien de son activité. IF n’entra d’ailleurs en jeu que plus tard.

Dans le courant de l’été 1916, le G. Q. G. avait demandé à la chancellerie d’organiser sérieusement un service de propagande. Après que l’on eut vaincu diverses oppositions, en particulier celle du ministère des Affaires étrangères, la section militaire de ce service fut constituée en juillet.

À côté de cette section qui ne se proposait que des buts purement militaires, on envisagea la création par le ministère des Affaires étrangères de services analogues pour la propagande économique et politique. Le chef de l’État-Major général n’avait fondé la section militaire qu’à cette condition préalable. Ces trois sections devaient, après avoir reçu des directives du ministère des Affaires étrangères, entreprendre une propagande large et active, qui ne craignît pas d’attaquer la propagande ennemie et qui ne se contentât pas de se défendre faiblement contre la campagne de mensonges menée par nos adversaires. Malheureusement, le service de propagande économique et politique des Affaires étrangères se confina dans l’organisation d’un service de presse et de brochures qui se contentait d’influencer la presse en publiant des démentis, en expliquant les événements politiques et en tirant parti des faiblesses ennemies. C’était répandre une goutte d’eau sur un foyer brûlant et renoncer à toute action d’importance.

À la section militaire, le colonel von Haeften créa peu à peu une vaste organisation. Elle était subordonnée au G. Q. G., mais recevait les fonds du ministère des Affaires étrangères qui avait en retour le droit de surveillance et le droit de donner des directives uniques ; les Affaires étrangères n’ont pour ainsi dire pas usé de ce droit.

Le colonel von Haeften est un officier d’une grande valeur intellectuelle, et tout rempli d’un brûlant patriotisme, qui pénètre tout ce qu’il touche de sa puissance de travail soutenue par un idéalisme enthousiaste et qui possède à la fois le don de construire et celui d’entraîner ses collaborateurs. Ce qui a été créé est dans l’ensemble son œuvre et celle de ses collaborateurs.

Le colonel von Haeften s’efforça de pénétrer dans les pays neutres en utilisant, en première ligne, l’image et le film.

On attribua une importance de premier ordre à la propagande orale. La transmission des nouvelles de bouche en bouche est le meilleur moyen de propagande, c’est le plus dangereux. L’idée est là présente, et personne ne sait d’où elle vient.

Pour répandre la propagande par l’image et le film, on institua une section graphique, un service de l’image et du film et plus tard la société par actions du film universel. Le film est un moyen d’éducation populaire ; le colonel von Haeften voulait, après la guerre, l’employer à cet effet, il en tint compte dans son organisation de guerre. L’image et le film, de même que les représentations graphiques sous forme d’affiches, ont une action plus pénétrante et plus concentrée que la parole écrite et ont, par là, plus d’action sur les masses.

Il faut ajouter à cela la propagande de presse par le moyen des télégrammes, des radiogrammes et d’articles, la propagande par le moyen de brochures et de conférences. Le colonel von Haeften s’efforça par-dessus tout d’intervenir, par une rapide transmission des nouvelles, dans la partie de la presse neutre qui nous était hostile.

On s’occupa également de la propagande artistique. Nous sommes allés peut-être un peu trop loin sur ce point. Les Affaires étrangères y attachaient une particulière importance et s’en étaient déjà occupé auparavant.

Pour servir d’organe au colonel von Haeften, on avait institué près des ambassades dans les pays neutres et dans les états alliés, comme aussi dans les territoires occupés à l’Est, des « Offices militaires auxiliaires à l’étranger », dont le rôle était d’adapter à l’esprit de chaque pays les documents que leur transmettait l’Office central et de veiller à leur diffusion.

Ils travaillaient dans une entente étroite avec l’ambassadeur.

Il était tout à fait impossible que le colonel von Haeften pût réussir seul à réparer toutes les négligences du temps de paix, à dominer la propagande ennemie et l’esprit qu’elle entretenait chez les neutres, et surtout à pénétrer en pays ennemi.

La position insulaire de l’Angleterre et des États-Unis rendait cette dernière chose impossible. On pouvait, au contraire, pénétrer en France par la Suisse et par l’Espagne ; mais il nous était impossible d’aborder l’Espagne. Il ne restait donc d’ouverte qu’une porte étroite, la Suisse, qui donnait également accès à l’Italie.

La propagande allemande ne réussit que péniblement à s’affirmer ; ce qu’elle fit demeura, en dépit de tous les efforts, bien au-dessous de la tâche qui était immense. Nous n’atteignîmes pas efficacement les peuples ennemis. Un gouvernement vigoureux, soutenu par une véritable énergie guerrière, y étouffait dès leur naissance, et avec une violence sans ménagements, tout sentiment de lâcheté ou de faiblesse et toute manifestation en faveur de la paix, en faveur surtout d’une « paix de conciliation ».

Nous n’avons pas non plus obtenu de résultats essentiels dans les pays neutres, ni chez nos alliés.

Nous essayâmes aussi de faire de la propagande sur le front ennemi. À l’Est, le Russe avait fait son malheur lui-même ; le travail que nous pouvions y faire n’était donc pas très important. À l’Ouest, le front ennemi ne s’était pas encore laissé pénétrer par l’esprit de l’intérieur ; aussi la propagande que nous avons peu à peu tenté d’y introduire ne pouvait y avoir aucun succès.

Il en eût été tout autrement si derrière le colonel von Haeften se fût trouvé le chancelier avec toute la puissance que lui conférait son emploi, doublée d’une forte volonté. Je lui demandai souvent de créer un vaste ensemble. L’organisation d’un département impérial de propagande devenait d’une nécessité inéluctable. J’insistai particulièrement sur ce point, quand la propagande, par le moyen de manifestations d’hommes d’État, se montra de plus en plus efficace. Lord Northcliffe n’avait pas tort, quand il prétendait qu’un discours d’un homme d’État anglais valait pour l’Angleterre 20.000 livres, 50.000 livres quand les Allemands l’imprimaient et 100.000 livres s’ils n’y répondaient pas. Au feu roulant des manifestations des hommes d’État ennemis ne répondit de notre côté aucune défense efficace, encore bien moins pensait-on à étouffer cette propagande. La section militaire du ministère des Affaires étrangères ne pouvait organiser cette lutte, il eût fallu pour cela des fonctionnaires impériaux pourvus de l’autorité nécessaire. Enfin, en août 1918, on fit un faible effort dans ce sens, on créa quelque chose de très imparfait ; d’ailleurs... il était trop tard !

Dans ces conditions, il ne fallait pas espérer que l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne marchassent de pair dans leur propagande, comme on le faisait dans l’Entente, d’une manière si remarquable. Nous regardions tout cela comme affaire « intérieure » qui ne concernait que nous-mêmes, ou l’Autriche-Hongrie, au lieu de comprendre que nous n’étions qu’un corps unique sur lequel l’ennemi tenait le bras levé pour l’anéantir d’un seul coup.

L’armée ne trouva aucun allié pour l’aider dans une propagande vigoureuse qui partît de notre pays. L’Allemagne renonçait à lutter contre l’âme des peuples ennemis pendant que son armée était victorieuse sur les champs de bataille.

IX

Durant l’automne 1916 l’armée ne reçut encore qu’un faible apport moral de la part du pays. Jusque-là l’inconvénient n’était point trop grave. L’armée était fatiguée et même épuisée, mais son esprit et son moral étaient bons.

Il y avait d’étroites relations entre l’armée et la patrie.

L’on accordait les permissions en aussi grande quantité que possible. Le nombre des permissionnaires est d’ailleurs toujours demeuré au-dessous de ce que l’armée 'eût désiré, ainsi que moi-même. Sans parler de la situation militaire, l’état des transports empêchait d’accorder autant de permissions que je l’eusse fait volontiers. Durant les périodes de grande tension militaire, il fallait les réduire.

Les blessés et les malades, de leur côté, apportaient au pays des nouvelles de l’armée et celle-ci en recevait à son tour par suite de l’arrivée des renforts et des blessés guéris.

Le trafic des lettres, journaux et colis était bon, l’armée ne limitait pas le choix des journaux. Elle excluait seulement quelques organes du parti de la social-démocratie indépendante. C’était du reste au général commandant en chef d’une armée qu’il appartenait d’interdire les journaux. Je ne connais qu’un petit nombre de cas dans lesquels ils firent usage de ce pouvoir.

L’armée recevait encore alors des renforts suffisants. Ceux-ci ne servaient pas seulement à compléter les formations existantes, il nous fallait encore les employer, bien à regret, à la formation de nouvelles divisions. Cela était nécessaire pour pouvoir opérer plus librement en face des attaques que nous attendions de la part de l’ennemi, tant à l’Ouest qu’à l’Est. Les 13 divisions, ainsi constituées aux dépens des bataillons existants, devaient être prêtes à entrer en ligne au printemps de 1917.

La guerre de tranchées avait produit ce résultat que les troupes, qui ne disposaient pas, à cet effet, de travailleurs spéciaux, avaient organisé par elles-mêmes toutes sortes d’entreprises d’un caractère économique. Ces entreprises étaient naturellement fixes et les hommes qui y étaient employés y demeuraient au moment du déplacement des divisions. Il en était résulté un véritable gâchis dont nous souffrions. Nous fûmes amenés à former, à l’aide des hommes ainsi employés dans chaque division, une compagnie fixe d’exploitation. Ils quittaient donc leur ancien groupe. On dut, par suite, abaisser encore une fois l’effectif des bataillons qui se trouvèrent le plus atteints par cette mesure ; on y fut obligé également parce que les jeunes commandants de compagnies n’étaient plus en état de surveiller, même approximativement, le service intérieur des compagnies d’une force supérieure à 200 hommes, et de les conduire au combat.

Les divisions reçurent un commandant de l’artillerie. On créa de nombreuses formations nouvelles en artillerie de campagne et en artillerie lourde. On créa aussi une artillerie spéciale d’armée qui resta indépendante des groupements divisionnaires et eut pour rôle de renforcer, au front, l’artillerie des divisions. Les 9 batteries de celles-ci étaient insuffisantes pour une largeur de front de 2 ou 3 kilomètres. Les besoins en artillerie avaient augmenté d’une façon prodigieuse.

Outre ces nouvelles formations, il y avait des armements nouveaux.

Les forces aériennes, en particulier l’aviation, furent augmentées. Elles avaient atteint un tel développement, qu’il parut nécessaire de les mettre sous les ordres d’un général de corps d’armée spécial, qui était lui-même subordonné au chef de l’état-major général de l’armée. Le premier général commandant en chef les forces aériennes fut le général von Hoppner. Il avait fait ses preuves comme chef d’état-major d’armée et comme chef de troupes et il développa de toutes ses forces cette arme d’avenir. Son chef d’état-major fut le colonel Thomsen qui, jusqu’alors, avait dirigé les forces aériennes. En dépit des efforts déployés par l’état-major général avant le début de la guerre, nous étions entrés en campagne avec des moyens insuffisants en ce qui concernait la lutte aérienne. C’est à la puissante activité du colonel Thomsen et du lieutenant-colonel Siegert qui travaillait à l’intérieur que le pays et l’armée sont redevables de ce que, durant la guerre, nos forces aériennes se développèrent toujours plus victorieusement. On allait maintenant attacher une importance prépondérante au développement de l’aviation de chasse qu’il fallait munir d’un bon appareil de combat ; mais on ne négligea pas les autres spécialités. On porta aussi une attention vigilante aux escadrilles de bombardement.

Le dirigeable cessa de compter au nombre des moyens de combat de l’armée, il constituait une trop grande cible. La marine continua de l’employer.

Les armes de défense contre avions furent perfectionnées et multipliées, et le service de défense, tant au front qu’au pays, organisé d’une manière très vaste. Mais cela nous coûtait encore des hommes et du matériel de guerre qu’il fallait enlever au front.

Dans la guerre de tranchées, la cavalerie ne trouvait pas son emploi. On avait déjà commencé et l’on continua à former, avec les éléments des régiments de cavalerie, des régiments de cavaliers-fusiliers de la force d’un bataillon, et à dissoudre les escadrons de Landsturm et de Landwehr. Leurs chevaux étaient devenus indispensables pour les nouvelles formations d’artillerie et pour les convois. La diminution du nombre des chevaux dans l’armée était devenue extraordinaire ; les pays neutres ne nous en procuraient qu’un nombre insignifiant. Le pays et les régions occupées ne suffisaient pas à couvrir la différence. Nous avions de nombreux vides. Nos chevaux de sang avaient fait leurs preuves pendant la guerre, mais notre race de chevaux d’attelage léger n’était pas assez fine et son élevage n’avait pas été suffisamment poussé ; nos chevaux lourds ne se montraient pas à la hauteur des fatigues de la guerre.

L’armée se vit obligée d’affecter aux armées les colonnes et trains, qui, jusqu’à présent, avaient dépendu des divisions, et à en faire des organes de secteurs. L’encombrement des chemins de fer était devenu excessif par suite des relèves continuelles de divisions au cours des batailles défensives parce qu’elles entraînaient avec elles le transport des colonnes et des trains. J’ai regretté ces mesures qui nous étaient imposées par les circonstances, parce que la surveillance du service et l’entretien étaient mieux assurés par les divisions que par les armées et les groupes d’armées.

À l’Ouest on organisa ou l’on révisa partout méthodiquement la construction des positions d’après la nouvelle méthode qui consistait à disperser toutes les installations et à les échelonner en profondeur, comme aussi à les adapter plus exactement dans leur forme extérieure à l’aspect du pays. À l’Est on pouvait s’en tenir davantage aux anciennes méthodes. En dehors de la construction des deux grandes positions stratégiques à l’Ouest, il fallut y entreprendre sur toutes les parties du front de grands travaux ; c’est ainsi par exemple que l’on approfondit à l’est d’Arras et devant Verdun le système de positions existant et que l’on renforça le front d’Alsace-Lorraine, dont on s’était peu occupé jusque-là. Les armées travaillèrent avec beaucoup de zèle à la construction des positions, le soldat travaillait pour la conservation de son existence. Les travailleurs que nous reçûmes du pays ne suffirent pas à assurer tous les travaux sur toute la longueur du front. Cela nous obligea à employer aux travaux la troupe elle-même, mais c’était du temps perdu pour le repos et pour l’instruction ; il était naturel qu’un désaccord se produisît par suite de ces besoins contradictoires. Les armées voulaient travailler sans cesse (c’était ce qui leur paraissait le plus urgent), tandis que le lieutenant-colonel Wetzell et moi soutenions qu’il était urgent de développer l’instruction dans l’armée. On dut faire de nombreux compromis.

Pour préparer l’armée aux grandes luttes défensives qui étaient imminentes, on fit paraître une instruction sur la « bataille défensive ». Le colonel Bauer et le capitaine Geyer, qui possédait une grande intelligence tactique et une grande clarté d’expression, ont pris à sa rédaction une part essentielle.

En opposition absolue avec l’ancienne défensive qui se resserrait autour de lignes rigides et facilement reconnaissables, on préconisa une nouvelle méthode plus large d’échelonnement en profondeur, qui prenait des formes plus élastiques et plus mobiles. Il fallait naturellement qu’en fin de bataille la position restât entre nos mains, mais le soldat d’infanterie n’était plus obligé de se dire : « Je demeure ici et j’y dois mourir » ; il avait le droit de se retirer dans toutes les directions, quoique dans des limites déterminées, en présence d’un tir violent de l’ennemi. Il fallait reconquérir par une contre-attaque le terrain perdu.

Le « groupe » ou demi-section, dont l’importance avait déjà été signalée, en temps de paix, par des chefs clairvoyants, devint la base de l’unité dans le combat d’infanterie. La situation des sous-officiers, comme chefs de groupes, gagna par là même considérablement en importance. La tactique devint de plus en plus individuelle. Demander toujours plus aux chefs des grades inférieurs et même aux simples soldats, au moment où la formation de l’officier, du sous-officier et des hommes de l’Ersatz devenait toujours plus mauvaise et qu’il s’ensuivait un abaissement de la discipline, était une entreprise osée, dont le succès était mis en doute par beaucoup d’officiers de valeur.

Il s’éleva des tempêtes dans mon état-major ; il me fallut lutter et me faire le défenseur de la nouvelle tactique. Tout ce que la bataille de là Somme nous avait appris au sujet de l’emploi de l’artillerie et des avions, comme au sujet de la collaboration des armes, fut utilisé dans le nouveau règlement. Il devint un manuel à l’usage de toute l’armée et des armées alliées, dans la mesure, pour celles-ci, où les circonstances l’indiquaient. Sans cette réserve, le nouveau règlement eût été dangereux ; car il fallait, pour répondre à ses exigences, des troupes qui sans avoir reçu peut-être une formation parfaite, fussent au moins pénétrées d’un véritable esprit d’abnégation et de discipline.

La « bataille défensive » fut complétée par le « règlement pour l’instruction des troupes à pied, pendant la guerre », qui fut établi par l’É. M. d’armée du général Fritz von Below. Il témoigne de la profonde connaissance qu’avait ce remarquable général du caractère de notre infanterie. Dans mon état-major parurent un grand nombre d’autres règlements concernant les différentes armes et la construction des positions. Le règlement pour l’instruction de l’artillerie n’était pas terminé à la fin de l’hiver. La « bataille défensive » en indiquait les points essentiels. On avait compris, au cours de la guerre, qu’il ne fallait pas délaisser « l’art du tir », mais qu’il fallait plutôt l’approfondir. Dans ce but le général de l’artillerie au G. Q. G. fit distribuer aux troupes des revues mensuelles qui étudiaient les règles du tir et la technique des armes d’artillerie.

Sur tous les terrains se dépensait dans l’armée une activité intellectuelle intense. Nous avions avec la troupe un échange de pensées très étroit. L’armée reçut le meilleur de ce que nous pouvions lui donner.

Les règlements écrits seulement sur le papier n’avaient aucune utilité, il fallait les faire passer dans la chair et le sang des officiers et des soldats. Nous créâmes, près de Valenciennes, un cours pour les officiers supérieurs et pour les officiers d’état-major, dans le but de leur expliquer les idées nouvelles sur la bataille défensive. Le Kronprinz allemand en organisa un semblable près de Sedan.

Aux armées, on avait organisé des cours de toute nature pour l’instruction des jeunes officiers comme chefs de compagnies et pour celle des sous-officiers.

Pour toutes les armes la préservation et l’affermissement de la discipline étaient la base fondamentale ; sans elle, il ne peut y avoir d’armée. Elle devait servir de contrepoids à certains phénomènes inévitables qui se produisaient dans la vie des troupes. En campagne, les conditions du logement des troupes, par suite du fréquent déplacement des groupes et des changements continuels, devenaient toujours plus défavorables. Le danger augmentait de voir les hommes se tirer d’affaire eux-mêmes. Le sentiment du « mien » et du « tien » se perdait de toute façon. Le vêtement et l’équipement étaient devenus de plus mauvaise qualité, ce qui rendait plus difficile la bonne tenue des soldats. Beaucoup de raisons, en particulier le manque de lumière dans les abris, contribuèrent à développer la négligence extérieure des troupes. Le soldat se laissa aller. La vie de la guerre devait exercer sur l’homme son action. Les caractères vigoureux s’en trouvèrent fortifiés, mais ils étaient rares la moralité de la masse devait en souffrir et toujours davantage à mesure que la guerre se prolongeait. Aucun de ceux qui pensaient parmi les soldats ne pouvait ne pas s’en apercevoir. Il en fut toujours ainsi dans toutes les guerres. Il devenait d’autant plus nécessaire que le pays apportât à l’armée un appui moral et qu’il demeurât fort lui-même, d’autant plus nécessaire aussi qu’on renforçât le sentiment du devoir et la discipline. La manière dont le soldat se comportait dans les lieux publics, dont il rendait les marques de respect, était le signe extérieur, certain, de la valeur des troupes. L’on pouvait remarquer beaucoup de choses qui laissaient à désirer.

On enseigna, à l’infanterie, les nouvelles méthodes de combat et le tir ; partout l’on organisa des cours pour les chefs de sections et les commandants de compagnies.

On développa sur une grande échelle l’instruction dés mitrailleurs et l’on établit pour les mitrailleurs d’élite un champ de manœuvres spécial.

L’artillerie perfectionna sa science du tir et sa collaboration avec les avions. Le relâchement qui s’était produit par suite de la création de très nombreuses formations nouvelles exigeait qu’on le corrigeât au moyen d’une instruction plus soignée donnée sur tous les points du front.

On créa aussi pour les formations de lance-bombes, pour le génie et les unités de signalisation, des champs de tir et d’exercices sur lesquels ces différentes armes se perfectionnèrent dans leur métier que l’on apprenait aussi à connaître aux officiers des autres armes.

L’instruction fut poussée sans interruption aussi bien pour les troupes en ligne que pour celles qui étaient à l’arrière du front. On vit régner une animation qui ressemblait à celle du temps de paix. Partout on s’efforçait d’apprendre à l’armée ses pénibles devoirs et de rendre ses pertes plus supportables.

À l’intérieur, on travaillait selon les mêmes principes. Mais les conditions étaient défavorables et le personnel d’instruction trop âgé. Le ravitaillement était insuffisant et les formations d’Ersatz étaient trop rattachées au pays et pas assez à l’armée. Ce fut mon désir constant de transporter, dans la mesure du possible, l’instruction de l’Ersatz dans les dépôts de recrues, à l’arrière du front. On avait commencé de le faire, mais on fit beaucoup plus dans la suite.

Naturellement c’était mon désir et celui de tous les chefs que ce travail pratique n’arrivât pas à fatiguer la troupe. Le repos corporel était une condition indispensable de la discipline elle-même et seul un repos suffisant pouvait détendre peu à peu les lourdes impressions morales du soldat. Il fallut pourvoir à ce qu’il fût mieux logé. Il lui était impossible de se récréer dans des baraques vides. Nous devions emprunter au pays le mobilier des habitations. Malheureusement, il ne demeurait pas toujours sur place ; et les troupes l’emportaient dans leurs déplacements. Comme distractions que l’on pouvait offrir aux troupes, il y avait les concerts donnés par la musique militaire et toujours si appréciés, les jeux physiques de toute nature, les séances de cinématographe ou autres représentations, et les bibliothèques.

Les rangs des sous-officiers du temps de paix étaient éclaircis ; une grande partie d’entre eux, comme d’ailleurs des officiers, étaient tombés à l’ennemi, d’autres avaient passé aux nouvelles formations, ou servaient à l’intérieur comme instructeurs. À ceux qui, sortis du front, les remplaçaient, manquait l’habitude de commander et de prendre soin de leurs hommes. La vie dans les tranchées effaçait les distances entre les grades au détriment de la discipline ; il était difficile d’obvier au danger de voir leur autorité diminuée. La plupart des sous-officiers étaient d’excellents chefs au combat et des auxiliaires très sûrs pour les officiers ; ils ont rempli loyalement leur lourde tâche et la patrie leur doit à eux aussi une particulière reconnaissance.

L’officier avait pleine conscience du sérieux de ses devoirs comme éducateur et comme instructeur de sa troupe. Ce sont des rôles qui ont besoin eux aussi d’être appris. En temps de paix, il fallait à l’officier 12 ou 15 ans pour arriver à être commandant de compagnie. C’était cette longue expérience qui le rendait capable de bien remplir sa tâche : la connaissance qu’il avait du service, son habitude de conduire les hommes, le souci de ses subordonnés étaient devenus pour lui une seconde nature. Il fallait maintenant mettre à la tête des compagnies des jeunes gens après un ou deux ans de service. Certains d’entre eux ont pu remplir leur tâche, à d’autres il manquait beaucoup de qualités. Savoir ainsi commander est à la fois un don et un résultat de l’éducation et du tact naturel. Le zèle et la bravoure ne peuvent toujours remplacer tout cela. Tant à l’intérieur qu’au front, on s’occupa de former des commandants de compagnie, mais les plaintes qui nous vinrent de la troupe au sujet de l’inexpérience de certains d’entre eux étaient souvent vraiment fondées. Nous étions là en présence d’un fait très grave. L’on courait le risque de voir se perdre les relations parfaites entre l’officier et le soldat.

Le bon officier du temps de paix, que l’on a d’ailleurs si souvent attaqué, nous manquait, il dormait sous le gazon son dernier sommeil. Les années de guerre formaient une trop courte période pour qu’on pût préparer pour le remplacer d’autres officiers doués d’aussi hautes qualités et de connaissances aussi profondes et qui possédassent, au même degré, le sentiment de leur responsabilité vis-à-vis de leurs hommes, toutes qualités qu’avaient créées en lui les longues années de paix. Notre système militaire ne pouvait trouver de plus éclatante justification que celle que cette guerre a apportée. Un député social-démocrate connu, qui me rendit visite à Kovno, en qualité de correspondant de presse, me déclara combien il avait dû changer son jugement au sujet des officiers de l’active. Ils s’occupaient de leurs hommes, disait-il, avec une profonde intelligence et un grand dévouement ; cela était plus difficile aux officiers de complément. Je me réjouis beaucoup de cet aveu aussi frappant que sincère.

On aurait dû, en de telles circonstances, promouvoir au grade d’officier un plus grand nombre de bons sous-officiers du temps de paix. On le fit à certains endroits. Mon ancien secrétaire de régiment à Düsseldorff était, dès l’automne 1914, officier dans un régiment en campagne.

Vu la formation incomplète et l’expérience insuffisante des commandants de compagnies, en particulier en ce qui concernait le service intérieur, le commandant de bataillon prit un rôle plus important qu’en temps de paix. Mais les commandants de bataillon étaient souvent des officiers du cadre de réserve qui ne possédaient pas naturellement une connaissance bien profonde du service intérieur, si par contre, en vertu de leur âge, ils possédaient plus d’autorité et de fermeté. Mais la guerre exigeait aussi de ces hommes âgés des efforts tout à fait extraordinaires, quand ils étaient obligés de rester constamment en première ligne, pendant les batailles défensives. Leur santé et leur force nerveuse étaient extrêmement éprouvées. Comme chefs dans la bataille, les officiers de réserve comme les chefs de bataillon de l’active ont rendu des services éminents.

C’est aux commandants de régiments qu’incombaient les tâches les plus variées et les plus difficiles ; ils étaient partout immédiatement responsables de leur troupe et devaient rendre compte à leurs supérieurs de la conduite et de l’esprit, du succès ou de l’insuccès de chacun de ceux qui appartenaient à leur groupement. La personnalité, la volonté, l’autorité du commandant se reflétaient dans l’attitude et dans la solidité intime de sa troupe, en particulier du corps des officiers. Il devait pénétrer de son esprit les officiers et les hommes ; il était leur exemple et leur appui, leur fidèle conseiller et leur ami dans le repos comme au combat.

Dans la guerre de tranchées, il ne pouvait que difficilement agir sur la troupe et sur le corps des officiers, mais en fin de compte il imprimait quand même, sur eux, son cachet. Les pertes nombreuses que nous subissions en commandants de régiments par le fait des blessures occasionnaient leur changement fréquent. Il leur manquait souvent le temps qui eût été nécessaire pour créer, à l’intérieur du régiment, des rapports de confiance réciproque. D’autres fois, des commandants de régiments conservèrent leur poste presque pendant toute la guerre. Il y eut des commandants qui durent reconstituer deux ou trois fois leurs régiments, à la suite de durs combats. C’était, pour un homme, une trop rude épreuve. Ils y laissaient à chaque fois un morceau de leur cœur.

À côté du commandant de régiment, ce fut le général de division qui eut le rôle principal, comme en temps de paix, le commandant de corps d’armée. Au cours de la guerre de position et par suite des nombreux déplacements de troupes, on n’avait pu, malgré tous les efforts déployés par le G. Q. G., sauvegarder les groupements à l’intérieur des unités, et cela pour le plus grand dommage de l’ensemble. Les D. I. devinrent toujours plus indépendantes et cela augmenta l’importance du commandant de D. I. C’est à lui qu’aboutissaient tous les fils venant d’en bas ou d’en haut aussi bien dans la conduite du combat que dans la formation des troupes ou dans l’administration. Il était le véritable éducateur de la troupe. On ne pouvait apporter trop de soin à choisir les généraux commandant les D. I.

L’officier d’état-major était quelque chose de tout à fait particulier. Sa tâche devint toujours plus difficile à mesure que la technique de la guerre se compliquait. Il ne lui suffisait plus de connaître toutes les armes et leur utilisation. Il fallait qu’il fût bon artilleur et, en plus, il devait avoir une opinion nette au sujet de l’emploi des avions, de la signalisation, des questions de transports et de mille autres choses ; il devait même posséder à fond des détails dont le général n’avait pas le temps de s’occuper. Les ordres dont il devait faire le plan devinrent de plus en plus compliqués et longs, bien que l’on s’efforçât de les faire courts. Ils devinrent, hélas ! des chefs-d’œuvre de volonté et de science à mesure que la conduite de la guerre devint plus technique. Il n’était pas possible qu’il en fût autrement, si l’on voulait que tout marchât bien. Cette complexité obligea souvent les officiers d’état-major à réunir dans leurs mains beaucoup de choses différentes. Mais il fallait qu’on exigeât que l’indépendance des autres services n’eût pas à en souffrir et que la personne du général ne passât pas au second plan. Je n’ai jamais pu consentir ni à l’un ni à l’autre.

Le général restait le général. Il était l’instructeur et le chef responsable de sa troupe ; il ne pouvait trop souvent la voir. L’officier d’état-major était son conseiller et son auxiliaire et il devait veiller à ce que le mécanisme fonctionnât sans frottements et que la bonne marche de l’ensemble fût assurée. Ils avaient tous deux des devoirs différents ; tous deux avaient un vaste champ où déployer leur activité. Tous deux se partageaient le soin de la troupe. L’officier d’état-major de la division n’avait non plus aucune responsabilité propre ; les chefs d’états-majors de corps d’armée et d’armée l’assumaient au contraire dans toute la mesure compatible avec la vie militaire. Réserve et travail incessant étaient ce qu’on devait exiger de chaque officier d’état-major.

Le choix et la formation des officiers d’état-major étaient difficiles. Je ne pris que des officiers qui connaissaient le service du front. La formation approfondie du temps de paix ne pouvait être remplacée par la pratique de la guerre, ni par l’instruction que l’on donnait, près de Sedan, dans des corps spéciaux, aux officiers d’états-majors. Le G. Q. G. reçut parfois des plaintes à leur sujet, spécialement à cause de leur jeunesse, mais en général ils étaient considérés. L’état-major avait besoin de beaucoup d’officiers qui se trouvaient ainsi enlevés à la troupe. Il me fallut choisir des hommes assez jeunes pour que la troupe ne perdît pas trop d’officiers qui fussent propres à devenir commandants ; j’ai rencontré parmi eux beaucoup de caractères avisés, droits et virils, qui connaissaient leur métier et le faisaient avec tact. Le leader social-démocrate dont j’ai parlé plus haut reconnut en ma présence, contrairement à ses anciennes opinions, que l’officier d’état-major était l’âme de la guerre. Il l’était en effet.

Après la fin de la guerre, on a dit que l’état-major ne m’avait pas renseigné exactement et qu’il m’avait constamment donné des renseignements trop optimistes sur la situation. Cette affirmation ne correspond pas aux faits et tend à déconsidérer l’état-major à qui l’armée doit tant.

Ce n’est pas seulement des officiers d’état-major, mais de tous les officiers que je me suis constamment occupé ; ils étaient à mes yeux l’armature de l’armée. Dans une de mes dernières notes d’octobre 1918, je déclarai que l’officier était appelé à jouer un rôle décisif dans le relèvement de la patrie.

Nos officiers ont fait leur devoir. Leurs pertes élevées en portent un éloquent témoignage. Que beaucoup d’officiers aient été trop inexpérimentés, on ne peut leur en faire un reproche ; la raison en est, uniquement, dans la situation créée par l’état de guerre et dans la diminution effroyable de leur nombre. Ces officiers, inexpérimentés eux-mêmes, savaient mourir avec vaillance. Dans le combat, dans le besoin ou dans le danger le soldat s’adressait toujours à son officier, même quand il était tout jeune, et c’est vers lui qu’il tournait les yeux. Il est possible que quelques officiers n’aient pas su trouver l’attitude qu’il fallait dans leurs rapports avec leurs subordonnés, il est possible même que quelques-uns aient été gravement coupables envers eux, mais le corps des officiers, dans son ensemble, n’en est pas atteint. Il ne pouvait en être autrement au cours d’une guerre.

Durant la longue période de la guerre de position, la mise en tutelle des officiers subalternes par les officiers d’un grade supérieur avait fait des progrès inquiétants. C’était là un abus très regrettable qui trouvait sa cause dans les grandes facilités que l’on avait de communiquer par téléphone, mais aussi en partie dans l’inexpérience de ces officiers subalternes. Chaque chef avait besoin d’une certaine liberté d’action pour pouvoir faire ses preuves. J’ai toujours insisté auprès des commandements comme auprès des états-majors pour que l’on ne fît pas sur ce point des réserves contraires à la nature même de la guerre.

L’instruction de l’armée en vue de la défensive fut pour le G. Q. G. un travail immense. J’eus la satisfaction de voir que les E.-M. d’armée du front Ouest approuvaient les mesures prises par nous.

À la fin de janvier 1917, rien n’était encore terminé. Les nouvelles formations et les transformations étaient toujours en voie de réalisation. L’armée ne reprit ses forces que peu à peu. Les troupes avaient trop souffert. On avait compris les principes dés nouveaux règlements, mais ils n’avaient pas encore pénétré la troupe à fond. L’équipement en matériel de guerre était encore en retard. La tension sur le front Ouest, en dépit de tous nos efforts et d’un travail incessant, n’avait pas diminué d’une manière importante.

Sur le front Est également et en Roumanie, on travaillait activement, d’après les mêmes principes qu’à l’Ouest. On avait laissé au commandant en chef du front Est et au feld-maréchal von Mackensen le droit de les adapter aux nécessités de leur front d’opération.

On poussa l’instruction de l’armée austro-hongroise, mais sa puissance ne s’accrut que très lentement.

Le général von Below s’était de son côté occupé de l’armée bulgare ; mais nous étions trop étrangers à la langue et à l’esprit du peuple bulgare. Nous ne pouvions que difficilement dissiper la défiance qu’inspirait aux Bulgares leur mise en tutelle par les Allemands. L’armée bulgare commença cependant à prendre plus de consistance, bien que son G. Q. G. ne fît pas de bien grands efforts pour développer son instruction.

Dans l’armée turque, seul Liman-Pacha travaillait sérieusement. Les troupes turques de Galicie et de Roumanie furent instruites selon la méthode allemande et non sans succès. On en fut là très satisfait, mais leur qualité sur les autres fronts demeura inférieure.

Le G. Q. G. avait tout essayé pour aiguiser son arme de guerre. La tentative que nous fîmes aussi pour augmenter notre force numérique et pour rattraper, sur ce point, la supériorité de l’ennemi, en instituant une armée polonaise, avait pendant ce temps misérablement échoué.

X

L’utilisation dans la guerre des forces de la Pologne intéressait vivement la Quadruplice qui venait de la libérer du joug russe. J’avais déjà auparavant arrêté ma pensée sur ce point et favorisé les enrôlements dans la légion polonaise ; mais ils n’avançaient guère. Il n’y avait rien à changer dans la composition de la légion tirée surtout de la Pologne galicienne ; mais les Polonais de Russie se tenaient entièrement à l’écart.

Durant la première phase de la guerre, la Pologne comptait obtenir son indépendance avec l’aide de la Russie. Un manifeste du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch avait fait entrevoir la restauration du royaume, avec ses anciennes frontières, sous le sceptre du tsar de Russie et avait produit une profonde impression sur tous les Polonais. La situation militaire était maintenant complètement changée. Les Polonais ne pouvaient plus songer a libérer leur pays qu’en marchant avec les Puissances Centrales, et pourvu que nous arrivions à battre la Russie. C’est ce résultat que, pour des raisons militaires, nous devions poursuivre. Il me parut possible que la Pologne consentît à donner ses fils pour se libérer de la Russie. Ses intérêts se confondaient, ici, avec ceux des Puissances. Centrales, comme d’ailleurs sur beaucoup d’autres points.

Lorsque, le 29 août, je devins premier quartier-maître-général, je trouvai un arrangement conclu entre le chancelier impérial et le baron von Burian, le ministre commun des Affaires étrangères de la double monarchie, arrangement daté de Vienne, le 11 août. L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie s’engageaient à créer un royaume indépendant de Pologne sous une monarchie héréditaire et un gouvernement constitutionnel, avec son armée propre, dont le commandement unique serait confié à l’Allemagne. Les deux empereurs devaient publier aussitôt que possible leur intention de fonder cet État ; on le constituerait plus tard. Vilna elle-même était attribuée à cette Pologne dont les frontières seraient reportées le plus loin possible à l’Est, dans la mesure où l’on pourrait l’obtenir dans le traité de paix.

Cette Pologne devait entrer dans l’alliance des deux empires et sa politique étrangère serait réglée en conséquence.

Les deux Puissances Centrales se garantirent réciproquement leurs possessions polonaises actuelles et discutèrent des rectifications de frontières que la Pologne russe devrait leur concéder pour assurer, militairement, la sécurité de leurs territoires. Ces rectifications devaient se limiter à ce qui serait jugé strictement indispensable au point de vue militaire. M. von Bethmann m’avait interrogé plusieurs fois à l’automne 1914 et en 1915 au sujet de mes vues sur le tracé de cette frontière.

Quant à l’avenir économique de la Pologne, les points de vue étaient divergents. M. von Bethmann projetait une union douanière avec l’Allemagne ; cela paraissait excessif au baron Burian. Il désirait que la Pologne constituât un territoire douanier indépendant.

On déclara, des deux côtés, qu’il était très désirable de voir s’abaisser autant que possible les barrières douanières et commerciales qui séparaient encore l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie.

On ne fit pas de réserves spéciales pour le cas invraisemblable d’une paix séparée avec la Russie.

On voyait bien, et le tempérament de M. von Bethmann comme celui du baron Burian le garantissaient d’ailleurs, que ces arrangements avaient dû être précédés de longues discussions, dont il fallait reporter le commencement jusqu’en 1915.

Le chancelier avait, en tout cas, déclaré le 5 avril 1916, que la question polonaise était posée et que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie devaient en trouver la solution.

Le gouverneur général de Varsovie s’était également occupé de la constitution d’une armée polonaise et était arrivé à des résultats extrêmement favorables.

La fondation d’un royaume de Pologne, doté d’une armée propre, était donc admise, d’après ces arrangements des deux hommes d’État. Le gouverneur général de Pologne regardait la constitution de cette armée non seulement comme possible, mais, d’après ses observations, comme pleine d’avenir. La situation militaire extrêmement tendue exigeait impérieusement que la Quadruplice arrivât à égaliser les forces. Le G. Q. G. devait suivre officiellement cette question de la formation d’une armée polonaise. Toute hésitation eût été ici une faute ; il ne s’agissait de rien de moins que de victoire ou de défaite, de vie ou de mort pour le peuple allemand. Il fallait renvoyer 
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