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QUARTIER GÉNÉRAL DE L’EST, A KOVNO.


V

Je ne veux donner qu’une idée de l’œuvre administrative du commandant en chef de l’Est et je le fais avec plaisir, car je dois mes remerciements à ceux qui furent nos auxiliaires dans ce domaine, de même qu’à mes collaborateurs du domaine purement militaire. Le travail que nous avons accompli ensemble jusqu’à mon départ à la fin de juillet 1916 a été une belle et grande œuvre, digne de bons Allemands. Elle a été utile à l’armée et à l’intérieur, ainsi qu’au pays lui-même et à ses habitants.

Pour cette lourde tâche, j’eus besoin de nombreux collaborateurs. Ils ne furent pas appelés en bloc, mais peu à peu, au fur et à mesure des nécessités. Un vaste État-Major administratif se constitua progressivement à côté de mon État-Major militaire, sous la direction du premier quartier-maître, le général von Eisenhart-Rothe. Le général von Eisenhart-Rothe avait une grande compétence dans -de nombreux domaines de la vie économique. Il a servi avec dévouement et ses suggestions ont été utiles. Plus tard, en qualité d’intendant général, il a été pour moi un auxiliaire particulièrement précieux. À la fin d’octobre, il importait tout d’abord d’étendre l’organisation administrative aux territoires nouvellement occupés de la zone des étapes. Les régions à l’ouest en étaient déjà pourvues. Une bande de territoire, le long du front, restait zone d’opérations et sous l’autorité immédiate des commandants d’Armée.

Les différentes Zones d’étapes s’étaient organisées de manière différente ; il fallait simplifier pour ne pas avoir trop de complications, mais il fallait le faire avec prudence pour ne pas avoir de mauvais résultats.

Vu l’énormité de la tâche et l’étendue du territoire administré, un nombreux personnel était nécessaire, malgré toutes les économies possibles. Bien qu’à mon avis le nombre importe moins que la valeur, il y a pourtant une limite. Je ne pouvais pas descendre au-dessous d’un certain nombre ; d’ailleurs, aucune autre organisation n’aurait pu le faire. La somme de travail que chacun devait fournir était très élevée et demandait toute l’activité d’un homme.

J’attachais un grand prix à conserver à l’organisation un caractère militaire, seul possible dans le cadre de l’inspection des étapes, et je choisis principalement des militaires qui n’étaient plus aptes au service armé. Mais je pris aussi des civils. Je tenais naturellement à avoir des spécialistes, n’étant pas de l’avis que la majorité des gens soit capables de remplir n’importe quelle fonction. Je me suis souvent rendu compte qu’il faut de la compétence professionnelle pour travailler vraiment au profit de la collectivité. Pour la besogne purement administrative, je pouvais me contenter de gens sans connaissances spéciales : une volonté claire, une instruction générale et du bon sens suffisaient.

Pour l’agriculture et les forêts, pour la justice, les finances, l’église et l’école, il fallait absolument des gens de métier. Au début surtout, il fut difficile d’obtenir le personnel nécessaire, vu les besoins énormes de l’armée et de l’intérieur. Dans la suite, cela devint plus facile, lorsque les services administratifs du commandant en chef de l’Est commencèrent à jouir d’une certaine réputation. Nous prenions des renseignements sur les postulants auprès de leurs supérieurs hiérarchiques de l’intérieur. Les services administratifs ou les inspections d’étapes en faisaient de même pour les emplois subalternes. Je voulais avoir, en pays étranger, des gens de confiance. Nous n’engageâmes des indigènes qu’en Courlande, et encore avec une certaine réserve.

Chacun se mit immédiatement avec zèle à sa lourde besogne. Nous travaillions dans des conditions complètement nouvelles pour nous et dans un pays bouleversé par la guerre, où tous les liens administratifs et économiques étaient rompus. Nous étions en présence d’une population étrangère, composée de différents éléments hostiles les uns aux autres, qui ne comprenaient pas notre langue et qui, en grande partie, nous détestaient. L’esprit de devoir, qui est l’héritage de la discipline prussienne et d’une tradition allemande séculaire, anima tout le monde.

À mesure que je connus le pays, je me rendis compte que telles et telles choses étaient impossibles, et je modifiai mes vues. Assurément, on aurait pu encore mieux faire ici ou là et obtenir davantage ; cela va de soi. Mais j’avais à obtenir des résultats rapides dans des conditions que je ne connaissais pas. Ici encore, pour les questions économiques, il valait mieux se tromper que ne rien faire, car on pouvait toujours corriger. Ce n’est qu’après des essais que je pouvais me rendre compte. S’il s’était agi de problèmes politiques, il aurait fallu plus de prudence ; mais ce n’était pas encore l’heure.

VI

Le territoire qu’avait à administrer le commandant en chef de l’Est s’étendait au sud à une partie de la zone des étapes du groupe d’armées du prince Léopold, qui avait été zone des étapes de la 12e Armée. La forêt de Bialowietz était également sous l’administration du commandant en chef de l’Est. Notre domaine administratif suivait toutes les modifications apportées à la zone des étapes et se développait parallèlement à elle. Il y eut, jusqu’à la fin de 1915, les districts suivants :

Courlande, Lithuanie, Suwalki, Wilna, Grodno et Bialystok.

Plus tard, cette division fut modifiée. D’abord Wilna et Suwalki furent réunis en un district de Wilna ; après mon départ en juin 1916, on groupa encore, suivant mon désir, les districts de Wilna et de Lithuanie en un district de Lithuanie. On réunit les districts de Grodno et de Bialystok. Ce district agrandi fut réuni, en automne 1917, au district de Lithuanie.

Les administrateurs de Courlande et de Lithuanie ont fait parler d’eux dans le public.

En Courlande, le commandant von Gossler fut un administrateur d’un esprit calme et clair. Il était membre du Reichstag, grand propriétaire foncier et avait été préfet. Il sut d’une part, rendre plus conciliants les Baltes qui, depuis 1905, étaient très irrités contre les Lettons et, d’autre part, prendre contact avec ceux-ci et les amener à collaborer avec lui. Aujourd’hui encore, on garde en Courlande un excellent souvenir de sa juste et sage administration.

Le lieutenant-colonel prince von Isenburg, administrateur de la Lithuanie, était plus impulsif ; il le fut peut-être trop parfois. Il aimait le travail, et il exploitait de manière remarquable son domaine familial. Il avait déjà pris part à l’administration de la Pologne occupée et c’est là que je l’avais distingué. Il fut plus tard victime de la politique. Mais, au temps où j’étais à Kovno, la politique ne jouait pas encore de rôle dans l’administration. Il eut l’occasion de déployer librement son activité dans les autres domaines, et de prendre contact avec la population et le clergé de son district, qui était encore petit.

Je dois renoncer à énumérer tous les autres administrateurs qui ont rendu des services. Dans le district de Bialystok, l’inspecteur des étapes, le baron von Seckendorff, fut une personnalité particulièrement remarquable. Il imprima à son administration un cachet spécial et sut assurer, mieux que d’autres, une harmonieuse collaboration entre le capitaine du cercle et le commandant d’étapes.

Les administrateurs étaient, à tous égards, responsables de leur administration auprès des inspecteurs des étapes et du commandant en/chef de l’Est. Ils avaient sous leurs ordres un service qui correspondait à mon État-Major économique.

Les districts administratifs étaient divisés en cercles, qui étaient souvent aussi étendus qu’une zone d’étapes à l’ouest. Les attributions du capitaine de cercle étaient surtout d’ordre administratif et économique. Il n’avait pas de pouvoir sur la justice, qui constituait un service à part. Sur le même pied que le capitaine de cercle étaient les capitaines commandant les villes d’une certaine importance.

Les capitaines de cercle avaient sous leurs ordres les bourgmestres et les représentants régionaux pour les petites villes et la campagne. Les représentants régionaux étaient préposés aux représentants locaux. Aux capitaines de cercle étaient adjoints, pour l’exploitation agricole du pays, des officiers spéciaux d’administration chargés de la culture des terre, de la régie des biens, ainsi que de la mise en valeur des récoltes. D’autres services, sous les ordres des capitaines de cercle, étaient chargés de recueillir les matières premières de toutes sortes nécessaires pour la guerre.

 






Croquis n° 6. — Zone d’administration du commandant en chef des armées de l’Est.

L’unification de l’administration, telle que je viens de l’esquisser, ne fut réalisée dans les différents districts que peu à peu, conformément à une ordonnance du 7 juin 1916.

Les capitaines de cercle, en tant qu’organes de police, disposaient d’une gendarmerie. Chaque district constituait un détachement de gendarmerie, l’ensemble de la zone du commandant en chef de l’Est constituait un corps de gendarmerie. J’ai particulièrement regretté l’absence de service de gendarmerie indigène. L’Allemagne ne pouvait pas donner tous les gendarmes nécessaires. Nous dûmes retirer du front, pour ce service, des hommes de vieilles classes. On leur donna une instruction spéciale, de façon à les mettre à peu près au courant de leurs fonctions. Nous aurions bien voulu faire mieux, le consciencieux colonel de gendarmerie Rochus Schmidt et moi. Nous n’avions qu’une organisation de fortune. Peut-être certains gendarmes — et c’est regrettable — ont-ils contribué au mécontentement qui apparut plus tard. Que pouvaient-ils faire pour obtenir quelque chose dans un pays étranger, en face d’une population hostile, dont ils ne pourraient suffisamment se faire comprendre ? Je ne veux, par ce point d’interrogation, que mettre en vue toutes les difficultés avec lesquelles les Allemands eurent à compter en pays étranger. Les actes malhonnêtes et le défaut de scrupules ne sont jamais excusables. De nombreux gendarmes ont payé leur fidélité de leur vie en luttant contre les nombreuses bandes armées. Ceci ne doit pas être oublié.

Dans le cadre administratif s’insérait, suivant la division par cercles, l’organisation judiciaire. Chaque cercle eut son tribunal de cercle pour la population indigène. Nous étions bien obligés de créer des tribunaux, puisqu’ils étaient totalement absents. Une sorte de juridiction supérieure fut organisée sous forme de tribunaux de district, qui étaient peut-être superflus. La juridiction suprême était représentée par le tribunal supérieur de Kovno, dirigé par le président Kratzenberg, qui était également le chef de l’administration judiciaire.

Le rôle des tribunaux d’étapes n’eut aucunement à souffrir de cette juridiction à l’usage du pays. Les deux juridictions coexistèrent et collaborèrent en parfait accord.

L’exploitation forestière des différents districts était indépendante de la division en cercles. On créa des inspections des forêts suivant l’étendue des surfaces boisées ; la plus connue a été l’inspection militaire des forêts de Bialowietz.

VII

À ce cadre administratif il fallait donner la vie, si l’on voulait accomplir une œuvre utile. Il ne fallait pas travailler d’une façon bureaucratique, mais suivant les besoins. Heureusement, nous n’avions pas « le précédent », ce fossoyeur de toute initiative.

Dans toute cette œuvre d’organisation administrative, j’ai été remarquablement secondé par les capitaines de réserve von Brockhusen et baron von Gayl. Le premier, avant la guerre, était préfet ; le second, directeur de la société agricole de la Prusse orientale à Kœnigsberg, en Prusse. Un bon édifice a été élevé, qui répondait parfaitement aux graves besoins.

Nous fûmes particulièrement attentifs aux conditions d’hygiène de la population. La lutte contre le typhus exanthématique, qui sévissait en nombre d’endroits, fut menée avec succès. Nous y perdîmes beaucoup de médecins.

Pour tranquilliser la population et pour favoriser le développement économique du pays, nous commençâmes le paiement des bons de réquisition établis par la troupe pendant les opérations. C’était un travail extrêmement compliqué et difficile. Dorénavant, nous payâmes tout au comptant. Je voulais par-là accroître la production, ce à quoi je tenais beaucoup, et aider le pays.

Il nous importait de mettre la main sur les produits agricoles, et de pourvoir à une exploitation agricole bien ordonnée. La tâche était rendue difficile par la très faible densité de la population (le cercle de Banske, par exemple, n’avait que quatre habitants par kilomètre carré). Désireux de venir en aide à l’intérieur et sur les instances de l’intérieur, nous voulûmes trop entreprendre au point de vue de l’étendue cultivée. Nous eûmes recours au service des sociétés allemandes. Nous prîmes de grands domaines en régie ; des charrues à tracteurs et des machines agricoles de toutes sortes furent livrées, des semences furent réparties. Les chevaux de la troupe aidèrent au labourage. Mais l’essentiel était d’encourager au travail la population rurale par un juste établissement des prix et le paiement au comptant.

Les prix que nous consentîmes restèrent au-dessous de ceux qui étaient pratiqués par le gouvernement général de Varsovie, mais ils étaient parfaitement suffisants. Nous tenions compte des charges énormes qu’avaient à supporter nos finances. Le gouvernement du prince Max augmenta immédiatement les prix. Je ne vois pas pourquoi. En tout cas, on ne lui en a pas su gré.

Le rendement du sol fut èn général médiocre et il déçut nos espoirs. Il n’y a pas de drainage, on ne peut labourer que tard. La nature des semences n’était pas judicieusement choisie, les engrais artificiels n’étaient pas connus. On n’eut de bons résultats que pour le trèfle et le foin, ainsi que pour le colza et le lin.

Le transport des récoltes au chemin de fer ou à d’autres points de chargement fut particulièrement difficile. Sur les mauvais chemins, avec de petites voitures à un ou à deux chevaux, il fallait souvent des jours pour le transport. Nous encouragions ce transport par des primes, mais nous ne pûmes qu’atténuer le mal. Beaucoup de récoltes ne furent pas livrées.

La forte mise à contribution de notre cheptel rendait particulièrement importante l’utilisation du cheptel du territoire occupé. Naturellement, la guerre l’avait fort diminué. Il fallait faire des recensements. C’était un travail difficile. Les bêtes étaient cachées dans les caves ou dans les forêts. Nous arrivâmes pourtant peu à peu au résultat, malgré l’absence de tout cadastre. Cela nous permit d’organiser progressivement une exploitation régulière.

Nous fûmes très attentifs à la culture des légumes et des fruits ; ou créa des fabriques pour la préparation de la marmelade et des confitures. On rassembla et on fit sécher de grandes quantités de champignons. On appliqua aussi le procédé qui -permettait de faire servir la paille et le bois à l’alimentation.

La pêche des nombreux grands lacs fut donnée à bail ; par Libau, on organisa la pêche maritime.

Tout ce qui pouvait servir à la nourriture fut exploité.

La détresse des villes était grande. Pendant l’hiver 1915-1916, nous fûmes obligés de leur venir en aide avec les ressources des magasins militaires. Plus tard, la situation s’améliora considérablement. L’armée eut ce qu’il lui fallait et je pus aider l’intérieur. Je me rappelle que M. von Batocki me convoqua au mois de juin-juillet 1916 pour me demander de venir en aide à Berlin. Je fus à même de le faire.

Pour venir en aide au pays, nous autorisâmes l’activité des comités formés à l’étranger en vue de secourir les différentes nationalités des territoires occupés ; la seule condition posée fut que ces secours ne seraient pas exclusivement destinés à une seule nationalité, mais que les autres en auraient une part. Les comités juifs qui disposaient des plus grandes ressources, provenant d’Amérique, firent une œuvre tout à fait considérable et très utile. Leur activité est digne d’éloges, elle est la preuve du fort sentiment de solidarité de ce peuple. La première cuisine populaire juive, qui fut organisée à Kovno, porta mon nom. L’aumônier israélite, le rabbin Rosenack, m’en avait prié.

Dans toutes les questions d’agriculture et d’alimentation, j’eus de très précieux auxiliaires ; d’abord le membre de la Chambre des Seigneurs bien connu, le commandant comte Vorck von Wartenburg, le conseiller intime capitaine de cavalerie von Rüinker, et plus tard le conseiller aulique commandant Heckel.

Naturellement, nous eûmes à nous occuper du recensement des chevaux. Les capitaines de cercles remplirent en cela le rôle des préfets en Prusse. Nous étions obligés de prendre dans le pays beaucoup de chevaux si nous ne voulions pas mettre l’Allemagne encore davantage à contribution. Le cheval lithuanien est petit, vigoureux, sobre et endurant ; il peut donc faire un très bon cheval d’armée.

Le pays souffrait évidemment de ces réquisitions incessantes, en particulier en fait de chevaux et de bêtes à cornes. Les autorités administratives locales nous l’ont souvent signalé. Mais je ne pouvais faire autrement que maintenir nos exigences. Le pays que nous administrions ne fut pas plus pressuré que d’autres territoires. L’Allemagne aussi était mise à contribution. Une grande part du mécontentement qui se manifesta plus tard s’explique par ces exigences militaires nécessaires. Il est possible qu’il ait été accru par quelques actes de brutalité, assurément condamnables. Mais ce furent les excitations démagogiques qui attisèrent ce mécontentement.

Ménager le territoire du commandant en chef de l’Est aux dépens de l’Allemagne, pour obéir à un sentiment déplacé d’humanité, eût été un non-sens. Étant donnée la grande productivité du sol en Allemagne, toute réduction des travaux de culture y aurait d’ailleurs eu des conséquences bien plus funestes que la diminution de ces travaux dans le territoire du commandant en chef de l’Est.

Il était particulièrement important de recueillir les matières premières. Ici encore, on paya comptant. Le juif fut un intermédiaire indispensable. Nous envoyâmes à l’intérieur, pour les besoins de l’industrie de la guerre, un grand nombre de peaux et de fourrures, du cuivre et du laiton, des chiffons et de la ferraille ; nous eûmes d’ailleurs nos propres fabriques à Libaut Kovno et Bialystok. Peu à peu, se constitua la section commerciale qui finit par devenir très vaste et qui fut dirigée par un homme extrêmement remarquable, le conseiller intime, commandant Eilsberger, plus tard directeur au Ministère des Finances.

On attacha une grande importance à la confection du fil de fer barbelé. Le capitaine Markau, qui était en temps de paix à la Société générale d’électricité et qui fut pendant la guerre chef du service télégraphique de l’Est, eut la direction de ces fabriques. Ainsi toutes les capacités furent utilisées.

Le service militaire des chemins de fer avait, entre autre organisé à Libau de grands ateliers.

La récupération des matières premières favorisa quelque peu le commerce. Les restrictions de circulation que nous fûmes obligés d’imposer pour assurer la sécurité militaire l’empêchèrent de se développer plus librement.

Les vastes étendues forestières invitaient particulièrement à l’exploitation. Mais on interdit toutes les coupes inconsidérées. Il fallait une quantité de bois énorme pour l’organisation des positions et pour les traverses des chemins de fer. Les scieries se multiplièrent, et nous pûmes, tout en satisfaisant à nos propres besoins, envoyer du bois sur le front occidental et en Serbie. Du bois d’œuvre fut envoyé en Allemagne ; on donna aussi du bois à la population pour la reconstruction des habitations.

Le chef des services de l’aviation créa à Alt-Autz, en Courlande, un atelier particulièrement bien organisé pour la cons-traction des hangars et des baraquements.

On constitua de grands stocks de traverses.

C’était un grand travail que de constituer les provisions de bois nécessaires au chauffage, et, pour l’hiver 1915-1916, ce fut d’autant plus difficile que nous n’avions aucune base pour l’estimation des quantités nécessaires.

Des quantités considérables de pulpe de bois furent envoyées en Allemagne pour la fabrication de la poudre et du papier. Le commerce, dans le territoire occupé, en fut de bonne heure rendu libre, pour notre plus grand profit et celui de l’intérieur. Je fus heureux de pouvoir faciliter l’approvisionnement en papier des journaux de l’intérieur.

Le flottement du bois, sur le Niémen et de nombreux autres cours d’eau, fut organisé remarquablement par le conseiller forestier Schutte.

L’obtention de la résine fut organisée suivant les projets du conservateur des forêts de Kienitz. C’est un travail lent, mais néanmoins d’excellent rapport. Le procédé nouveau employé par nous fut imité plus tard en Allemagne. On organisa à Kovno une fabrique pour la préparation de la résine.

Nous eûmes encore des établissements spéciaux pour la fabrication des produits chimiques de toutes sortes tirés du bois.

Enfin, nous brûlâmes aussi du charbon de bois.

Le conseiller forestier Kirschner et d’autres forestiers ont consacré leur mémoire par leur savoir-faire autant que par leur activité. L’œuvre accomplie par le conseiller forestier commandant Escherich, comme organisateur et administrateur dans les forêts vierges de Bialowietz, a fait l’admiration de nombreux visiteurs venus d’Allemagne.

L’exploitation économique fut à tous égards poussée à fond, et, autant que possible, nous ménageâmes le pays et ses habitants.

Le souci du change empêchait le paiement en monnaie allemande. D’accord avec la Reichsbank et les autorités compétentes de Berlin, l’intendant d’armée, conseiller intime Kessel et le capitaine Koenigs créèrent une monnaie spéciale du commandant en chef de l’Est que bientôt les gens acceptèrent très bien. Nous attirâmes aussi des banques allemandes dans le pays pour faciliter son essor économique.

Ce ne fut pas un problème simple que de trouver les ressources financières à toute cette œuvre administrative. Le conseiller des finances, capitaine Tieseler, qui se distingua par sa clarté de vues et sa grande activité, se consacra à cette tâche avec la plus grande habileté. Il eut à dresser un budget exact pour toute l’administration et à trouver les recettes correspondantes.

Le budget du personnel fut, je l’ai déjà dit, aussi réduit que possible. Il y eut une lutte très vive entre les différentes sections qui se disputaient les emplois et les indemnités pour leurs subordonnés. Les administrateurs des étapes me transmettaient sans cesse de nouveaux desiderata. Je dus concilier toutes les exigences et je me fis une idée des soucis et des charges de notre administration des finances. Lorsque nous fûmes parvenus à dresser notre premier budget, nous l’envoyâmes au Ministère de la Guerre à Berlin et au premier quartier-maître général. Il fut mis à l’étude et finalement approuvé, après beaucoup de tiraillements.

Nos recettes étaient assises sur les douanes, les impôts et les exploitations d’État.

Toutes les recettes durent être établies de façon aussi simple que possible. Il aurait été impossible d’appliquer des systèmes plus compliqués, et par suite plus justes, vu le manque de personnel qualifié, l’absence de tous travaux préparatoires et la difficulté que la population aurait eue à s’y retrouver. Suivant l’exemple russe, nous eûmes principalement recours aux douanes, aux impôts indirects et aux monopoles.

Les droits d’importation furent perçus à la frontière par les fonctionnaires de l’administration prussienne, moyennant une redevance à- celle-ci. Les envois particuliers destinés à l’armée étaient naturellement exonérés. Ne furent donc frappés que les quelques envois destinés à la consommation de la population. Les recettes de ce titre furent peu considérables.

Nous établîmes un faible droit d’exportation sur la pulpe de bois. Il ne rendit pas beaucoup.

Les impôts furent de meilleur rendement. Le capitaine Tieseler établit un monopole du commerce des cigarettes qui me semble être un modèle du genre. On institua à peu près de la même façon des monopoles de l’eau-de-vie, des édulcorants, du sel et des allumettes. En fait d’impôts directs, nous dûmes établir une cote personnelle basée sur des lignes très simples, car nous manquions de moyens pour déterminer un meilleur système de taxation.

Comme impôt direct, il nous fallut instituer une sorte de capitation grossière ; la base nous manquait pour un système perfectionné d’impôt personnel.

On institua aussi un impôt sur la propriété foncière et immobilière de même qu’une patente.

En général, la population fut satisfaite de ces impôts. D’ailleurs, elle n’était pas très fortement grevée. Le rendement de toutes les contributions, y compris les contributions communales, ne s’élevait qu’à 19 mark 50 par an et par habitant, au lieu de 32 mark 75 avant la guerre. Il n’y eut que l’impôt sur les chiens auquel on ne put s’habituer. Les chiens, par suite de la rage, étaient devenus un véritable danger public, contre lequel il fallait prendre des mesures. Cet impôt disparut d’ailleurs une fois le résultat cherché obtenu.

Les exploitations d’État ne nous donnèrent pas d’abord de gros bénéfices. Les dépenses d’installation et d’amortissement étaient considérables et, d’autre part, vu l’encerclement économique de l’Allemagne, ce qu’on cherchait n’était pas la réalisation de bénéfices, mais le maximum de production.

Je n’ai, dans ce qui précède, esquissé que l’essentiel. D’autres sources de recettes furent établies peu à peu. Le résultat fut favorable. Les recettes suffirent à couvrir les besoins de l’Administration sans qu’on eût à recourir à l’Empire. Un grand travail, mais un travail entièrement délicat dans ses différentes parties, avait été accompli.

VIII

L’organisation judiciaire fut conforme aux règles établies par la convention de la Haye. Aux termes de celle-ci, les habitants doivent être jugés, au point de vue du droit privé, suivant les lois du pays. Il fallait donc établir quelles étaient ces lois. Étant donnée la confusion russe, ce n’était pas facile. Les lois une fois trouvées devaient être traduites en allemand, afin que les juges allemands pussent s’y conformer. Je crois qu’aucun autre peuple ne s’embarrasserait d’autant de scrupules en temps de guerre dans des territoires occupés. Mais, néanmoins, la propagande ennemie a si bien su nous donner dans le monde entier la réputation de Huns qu’il nous est impossible de réagir. Le président Kratzenberg a, avec sa lucidité et sa pondération, fait une œuvre excellente. Le juge allemand, dans les pauvres petites villes pouilleuses de la Lithuanie, a rendu la justice suivant les lois du pays avec la même conscience et la même gravité qu’à Berlin suivant les lois allemandes. Qui en aurait fait autant ?

D’autres bienfaits pour la population sont nés des directives établies pour l’école par le commandant Altmann, maître des requêtes au Ministère prussien des cultes. Elles ont été établies avec impartialité, tenant compte des droits de toutes les confessions et de toutes les nationalités. Ici, comme ailleurs, il fallait proscrire tout ce qui pouvait faire l’effet d’une politique vexatoire. On manquait d’instituteurs. On eut recours à des instituteurs allemands pris parmi les vieilles classes. Ceux-ci ne parlaient qu’allemand avec les enfants qui s’y prêtaient de bonne grâce, et on nous en a fait un reproche dans la suite. Malheureusement, ces instituteurs ne connaissaient pas d’autre langue. Les instituteurs sachant le lithuanien et le polonais étaient en nombre tout à fait insuffisant. La question des livres scolaires attira aussi notre attention ; différents livres de lecture polonais me montrèrent comment on peut, par les moyens d’ensèignement, former un sentiment national. Dantzig, Gnesen, Posen, Wilna y étaient indiqués comme villes polonaises. Cette constatation fit sur moi une impression aussi profonde que l’esprit de suite avec lequel la France a élevé sa jeunesse dans l’idée de la revanche. Polonais et Français ont ainsi tenu en éveil un fort sentiment national, dont ils bénéficient maintenant. Nous n’avons pas pratiqué pareille politique scolaire, et nous souffrons du fait qu’un fort sentiment national n’a pas été inculqué à notre jeunesse. Ce sentiment est nécessaire lorsqu’un pays a à traverser des crises telles que celles que nous traversons depuis 1914 et, en particulier, maintenant. Cette manière de voir est répudiée par tous ceux qui mettent à sa place l’idéal humain. Ils ont raison à leur point de vue, mais ils ont contre eux la puissance des faits, tant que tous les États ne suivent pas les mêmes principes. Nous aurions aujourd’hui bien besoin d’un fort sentiment national !

Le libre exercice de toutes les religions ne fut aucunement entravé par nous. Nous allâmes jusqu’à procurer aux juifs de la farine de froment pour faire leur pain de Pâques.

Le clergé protestant de la Courlande était complètement pour nous. Avec le clergé catholique lithuanien nous parvînmes bientôt à nous entendre. Par contre, le clergé catholique polonais nous resta hostile. L’attitude du clergé reflétait d’ailleurs, dans une certaine mesure, les sentiments de la population à notre égard, avec cette différence que le clergé lithuanien avait, en général, plus de sympathie pour nous que la démocratie lithuanienne de Wilna, à laquelle ses tendances confuses enlevèrent bientôt tout crédit. Le clergé polonais était l’âme de la propagande nationale polonaise. Même sous le knout russe, il est toujours resté lui-même. Il était encore en lutte avec les Lithuaniens ; quant aux Blancs-Ruthènes, il les avait déjà réduits. Il est incompréhensible que les Russes aient laissé faire. Les Blancs-Ruthènes recevaient — avec l’autorisation russe — la parole de Dieu, non pas dans leur propre langue, mais en langue polonaise. De même que les Ruthènes de la Galicie orientale, leurs frères étaient ici opprimés avec l’aide du clergé.

Dans le domaine de l’école, les Polonais voulurent bientôt passer à l’action. Ils voulaient avoir leur Université à Wilna. J’ai refusé.

Tant que je fus à la tête de l’administration, nous eûmes vis-à-vis des différentes nationalités une attitude neutre. Mettre sur le même pied les Lithuaniens et les Polonais était considéré par ceux-ci comme de l’hostilité contre les Polonais. Je savais bien qu’on ne se fait aucun ami par une politique neutre.

Intentionnellement, je ne fis aucune politique au profit d’une nationalité. Il fallait attendre que fût fixée notre attitude vis-à-vis de la Pologne. Le gouvernement ne pouvant encore prendre de décision en aucun sens, ma réserve s’imposait. D’ailleurs, étant donnée la situation générale du pays, il était prématuré de compliquer l’administration par des problèmes politiques. Je ne pus donc pas me décider non plus à demander au chancelier des instructions politiques. Je lui communiquai simplement mes impressions.

Chaque nationalité avait son journal, soumis naturellement à notre censure. Comme journal allemand, la Gazette de Kovno eut la première place. J’eus comme conseiller pour la presse et la censure le capitaine Bertkau. Doué d’une grande puissance de travail et parfaitement au courant du journalisme, il avait en outre un jugement politique très sûr, et il m’a été très utile. Il avait travaillé auparavant à la librairie Ullstein, tandis que le rédacteur en chef de la Gazette de Kovno, le lieutenant Osman, était un collaborateur de la Deutsche Tageszeitung. Il était l’homme d’ardent sentiment national qu’il me fallait.

J’ai donné à tous les journaux l’instruction très nette de commenter les événements d’Allemagne dans le sens du gouvernement.

Naturellement, je ne pouvais pas permettre à la population -de faire de la politique. La politique fut interdite, ainsi que toutes les réunions.

Malgré les restrictions imposées à la circulation, je permis, dans une certaine mesure, les correspondances postales. Avec l’aide du ministère des Postes, un service fut organisé. On employa les timbres allemands, munis d’une empreinte spéciale.

Enfin, nous facilitâmes les relations des Lithuaniens et des juifs avec leurs frères de race des États-Unis.

Nous vîmes avec satisfaction la vie du pays s’organiser. Le sens de l’ordre de l’Allemand et son sens de l’hygiène firent leurs preuves. Le paysan gagnait plus qu’au temps des Russes. Dans les villes le commerce reprenait.

La population fut dirigée d’une main calme et sûre. L’obligation de saluer imposée aux civils par une armée ne fut pas approuvée par moi. Le pays reconnaîtra aujourd’hui que nous avons agi avec justice et équité.

IX

Les mesures économiques prises par nous pour le territoire occupé furent, dans la zone des opérations, à la charge des unités combattantes. On créa en particulier, dans la zone de l’avant, de nombreuses scieries. Non seulement il fallait beaucoup de planches, mais encore des copeaux pour les couchettes des officiers et des hommes et pour la litière des chevaux. Les troupes, dans la monotonie de la guerre de positions, avaient beaucoup de goût au travail.

J’éprouvais une sensation de même nature et j’étais heureux de pouvoir servir ma patrie d’une façon nouvelle. J’ai fait la connaissance d’hommes remarquables et il m’a été donné de déployer mon activité dans des domaines qui jusque-là m’étaient étrangers. J’ai eu la grande satisfaction de trouver dans ce messieurs de l’administration militaire une confiance absolue.

Ma volonté pénétra toute l’administration et y, goûta la joie de se sentir créatrice. Nous avions le sentiment que nous travaillions pour l’avenir de l’Allemagne sur une terre étrangère. Nous voulions conquérir pour l’Allemagne en Courlande un terrain de colonisation. Je défendis d’acheter du terrain, pour sauvegarder ainsi la base d’une saine politique agraire et coloniale et empêcher la spéculation sur les terrains. Je pensais alors à des prescriptions analogues à celles que la marine a exécutées avec un grand succès à Kiao-Tchéou.

Ce que l’administration du commandant en chef du front oriental a su accomplir dans ce court laps de temps jusqu’au début d’août 1916, moment où je quittai le pays, constitue un grand acte de civilisation. Elle évitait les grands mots et n’en était que plus féconde en travail pratiqué.

Le présent magnifique, que ces messieurs de l’administration m’offrirent plus tard à Pless, sera toujours pour moi un souvenir de cette époque, où il m’a été donné de faire œuvre créatrice au milieu même de la guerre.

Ce travail n’a pas, été perdu. Il a été utile à la patrie, à l’armée et au pays lui-même, au moins pendant la guerre. Est-il resté dans ce sol des semences qui plus tard porteront des fruits ? C’est une question que je pose au dur destin qui nous poursuit et à laquelle l’avenir seul pourra répondre.
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