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VI

La prise de Nowo-Georgiewsk n’intéressait pas immédiatement la continuation des opérations. Elle constituait une opération distincte, dans le dos des armées qui avançaient vers l’est. Le général von Beseler, le vainqueur d’Anvers, et son chef d’État-Major extrêmement actif, le colonel von Zauberzweig, étaient des gens sur qui l’on pouvait compter : il ne serait pas question de ce qu’on appelle un siège avec toutes ses lenteurs. Un investissement aurait suffi pour faire tomber Nowo-Georgiewsk. Les 80.000 hommes de la garnison ne pouvaient pas tenir longtemps. Il est étonnant que le grand-duc ait voulu défendre la ville alors que, plus tard, Brest-Litowsk et Grodno furent abandonnés. Il devait pourtant se dire que la forteresse ne pouvait tenir et que les forts n’étaient pas en état de résister au tir de l’artillerie lourde.

Le général von Beseler résolut d’exécuter l’attaque contre les forts du nord-est ; cette direction était indiquée par la voie ferrée Mlawa-Zjechanôw-Nasjelsk qui fut établie de bonne heure. Elle était particulièrement importante pour amener l’artillerie et pour le transport des munitions, si l’on voulait n’avoir qu’un court chemin à parcourir sur route et éviter les retards de la construction de chemins de fer de campagne. La forteresse était particulièrement forte de ce côté. Mais l’abondance des munitions d’artillerie lourde créait une compensation en faveur de l’assaillant. L’artillerie fut amenée, dès que la voie fut terminée jusqu’à Nasjelsk.

Le 9 août, l’investissement était terminé ; la mise en place de l’artillerie et des munitions commença aussitôt. À la mi-août, les batteries purent ouvrir le feu. Leur efficacité ne parut pas suffisante. Les gens qui sont toujours mieux renseignés après qu’avant ne manquèrent pas pour dire que le procédé de l’attaque brusquée était inopérant : que ce qui convient dans un cas ne convient pas dans l’autre. Ce flottement eut rapidement un terme. Les forts du nord-est furent pris sous un tir persistant et enlevés d’assaut. Ensuite, on attaqua sur tout le front au nord de la Vistule. Nos troupes, qui ne se composaient guère que de landsturm et de landwehr, eurent du mordant : Nowo-Georgiewsk tomba le 19.

Sa Majesté l’Empereur visita la forteresse et adressa ses remerciements aux troupes. Nous fûmes invités, le général-feld-maréchal et moi. Je pus me rendre compte aussi bien de la puissance de destruction de l’artillerie lourde que de la mauvaise construction des forts.

Les troupes devenues disponibles furent alors, avec le consentement du G. Q. G., affectées à la 10e Armée qui, malheureusement, ne reçut ce renfort que très tard. Les batteries les plus lourdes devaient être engagées contre Grodno. Kovno était déjà tombé dans l’intervalle.

Le gouvernement de Pologne était, à la fin d’août, complètement aux mains des Alliés. L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie se partagèrent, comme elles avaient déjà fait, l’administration. La frontière, à l’ouest de la Vistule, était la Pilitza ; à l’est, elle passait par le cours inférieur du Wiepech. Ainsi furent formés le gouvernement allemand de Varsovie, à la tête duquel fut placé le général von Beseler, et le gouvernement austro-hongrois de Lublin. Cette coupure a été nuisible aux intérêts communs des Alliés : elle a fait échouer beaucoup de mesures indispensables.

Le commandant en chef de l’Est avait eu, depuis l’automne

1914, l’administration de la Pologne occupée. Il l’a cédée au général von Beseler ; mais, en échange, il fut surabondamment gratifié au nord-est de fonctions administratives.

Nowo-Georgiewsk aura peut-être été la dernière forteresse entourée de forts, prise après investissement. Non pas que je croie au désarmement. Le monde sera bientôt guéri de cette illusion. Qu’on le regrette ou non, l’humanité n’en arrivera jamais là. Mais les forteresses avec ceinture de forts ont fait leur temps. Elles ne peuvent pas résister à l’artillerie moderne et à sa dépense énorme de munitions. Des fortifications terrestres resteront nécessaires, mais elles prendront davantage le caractère d’une longue ligne de positions le long de la frontière.

VII

Lorsque, le 10 août, la 12e Armée reçut l’ordre de remonter le Boug avec son aile droite, ellejétait échelonnée en arrière et à l’ouest par rapport à la 8e Armée qui progressait des deux côtés du Narew vers Lomja. J’essayai de maintenir, pendant la continuation de l’avance, ce dispositif qui permettait aux deux armées de se couvrir mutuellement sur leur flanc. Mais, peu à peu, les deux armées arrivèrent à la même hauteur avec leurs ailes intérieures sur la voie ferrée Ostrolenka-Lapv. Au sud du Boug, le groupe d’armées du prince Léopold avança en conséquence.

Le commandant en chef de l’Est avait, pour ce mouvement en avant, à régler des détails tactiques sans importance pour la grande guerre. Le lieutenant-colonel Hoffmann et moi, nous eûmes beaucoup de conversations avec les armées. Les deux chefs d’État-Major, le colonel Marquard et le commandant comte Schwerin, étaient d’excellents soldats qui furent pour leur général d’utiles collaborateurs.

Lomja fut pris le 9 août par le sud-ouest. Nous eûmes, pendant assez longtemps, une escadrille de bombardement à notre disposition en Prusse Orientale. La forteresse de Lomaf, où se trouvait un Q. G. de corps ou un Q. G. A., avait été souvent bombardée, et les rapports avaient toujours annoncé un brillant succès. Sur place, je ne trouvai maintenant aucune trace de dégâts. J’en fus heureux pour les troupes qui eurent d’excellents cantonnements. Ce n’est que plus tard que nos bombes devinrent plus efficaces et que nos aviateurs également s’intéressèrent davantage au bombardement.

Dans la continuation de l’avance, on remarqua que les groupes d’armées Mackensen et prince Léopold appuyaient vers le nord, ce qui provoqua un glissement vers la gauche de la 12e et de la 8e Armées. Le 18 août, le maréchal von Mackensen arrivait devant Brest-Litowsk, le groupe d’Armées du prince Léopold e Armée de Bialystok, l’ancien siège de l’excellente administration prussienne de la Nouvelle Prusse orientale à la fin du xviie siècle et au commencement du xixe. La 8e Armée s’avança dans l’étroit espace qui sépare Bialystok du Narew, en direction nord-est sur Grodno, pour prendre Ossowietz par le sud. Ossowietz fut occupé le 22 août. Nous avions eu l’intention de le prendre par l’est et par le nord, et nous l’avions pris par le sud. C’est ainsi qu’il arrive à la guerre. Les deux armées continuèrent à avancer, pendant les derniers jours du mois d’août, au-delà de la ligne Bialystok-Ossowietz, en obliquant vers le nord-est, la 12e Armée vers la région au nord de Wolkowysk, la 8e Armée sur Grodno. Ainsi l’action tactique de ces deux armées s’éloigna de plus en plus de celle des deux groupes d’armées du sud qui, après la prise de Brest-Litowsk, les 25-26 août, continuèrent à avancer sur Pinsk et Barano-wystchi. Peu à peu, elles furent engagées dans les opérations qui étaient en préparation plus au nord.

Au commencement de septembre, la 8e et la 12e Armées atteignirent la région de Grodno et, au sud-est, environ quinze jours après, elles devaient arriver à Lyda, au nord du Niémen. Cela leur avait demandé environ deux mois à dater du début de l’offensive. La 12e Armée avait dû faire un large détour vers le sud. Combien il aurait été préférable d’avoir pu, au lieu de faire ce mouvement, attaquer par Lomja-Grodno ! Cela ne fut pas possible. Mais même une opération par le nord de Grodno, jointe à la prise de Kovno, aurait bien plus rapidement atteint cette région, et aurait été bien plus fructueuse, même si elle n’avait pu être exécutée avec toutes nos forces, que dans la première quinzaine d’août.

Un moment, il sembla que le G. Q. G. voulait, dans cette situation, suspendre l’avance vers l’est. Il préleva des éléments importants de l’Armée von Mackensen, plus tard même de la 12e et de la 8e Armées, pour le front occidental et le sud de la Hongrie. Mais il laissa libre cours aux opérations commencées par la prise de Kovno et notre avance en Lithuanie et en Courlande.

VIII

La prise de Kovno fut un exploit audacieux. Pour la rendre possible, la 10e Armée avait dû diminuer de plus en plus la densité de ses lignes au centre et à l’aile gauche de son vaste front ; ce n’est qu’ainsi qu’on avait pu concentrer à l’ouest de Kovno des troupes d’attaque d’une certaine importance. Le commandant en chef de l’Est et le général von Eichhom prirent sur eux la responsabilité de cet affaiblissement des autres parties du front. Le général von Eichhorn s’était toujours plaint auprès de moi de la trop longue inaction de la 10e Armée et la nouvelle mission qui lui était confiée le réjouit. C’était, de même que son chef d’État-Major, le colonel Hell, un homme d’audace et à qui les responsabilités ne faisaient pas peur. Ses qualités d’esprit étaient des plus brillantes, il était un éducateur modèle de ses troupes.

Le XXXXe C. A. renforcé, sous les ordres du général von Litzmann, devait exécuter l’attaque.

Ce général était un boute-en-train qui avait sur le soldat un grand ascendant. Il avait établi sa gloire militaire par la percée de Brzeziny du 22-25 novembre 1914. Il avait autrefois écrit contre le corps des officiers de la Garde, mais cette percée lui avait montré la vigueur de ce corps d’officiers. J’ai, moi-même, l’honneur d’avoir été fantassin, et j’ai connu, au 8e régiment de grenadiers, un corps d’officiers qui avait sa tradition, comme les corps d’officiers de la Garde. Ces traditions sont légitimes, mais elles ne doivent pas créer de passe-droits, ni conduire à l’arrogance ; car, alors, elles deviennent antipathiques et condamnables.

Ce qui rendait difficile l’attaque de Kovno, c’était le nombre insuffisant des obusiers de gros calibre. Ceux que le G. Q. G. nous avaient affectés, à la fin de juillet, avaient dû être engagés devant Nowo-Georgiewsk. Il ne nous restait guère que quelques batteries qui ne pouvaient être mises en position que sur rails et n’avaient qu’une faible portée. Mais nous ne nous laissâmes décourager par aucune difficulté et nous construisîmes des voies ferrées. Étant donnée la situation, l’attaque ne pouvait être exécutée qu’entre la voie ferrée Wirballen-Kowno et le Niémen. L’aile droite de l’attaque était constamment très menacée, et elle le devenait davantage à mesure que nous progressions. L’artillerie russe pouvait à tout instant la prendre de flanc. L’aile gauche fut couverte au nord du Niémen par une brigade de landsturm qui, ayant suivi l’offensive de l’armée du Niémen, avait poussé au-delà de la Dubissa jusqu’aux ouvrages du nord-ouest de Kovno.

À la fin d’août, les voies ferrées étaient terminées, mais on manquait de munitions pour les obusiers lourds. Je donnai mes réserves ; le lieutenant-colonel Rostock, qui était à la tête du ravi taille ment en munitions des armées de l’Est, avait toujours une petite réserve. Le 8 août, tous les préparatifs furent enfin terminés, et l’attaque put commencer. Jamais forteresse n’a été attaquée avec des moyens plus modestes, mais les troupes qui l’attaquèrent étaient animées par l’élan de leurs chefs.

À ce moment, soit dit rétrospectivement, les Russes étaient encore près de la Vistule en face de Varsovie.

Dès le 6 août, l’infanterie monta en position dans le secteur d’attaque, pour permettre à l’artillerie une meilleure observation. Le 8, la lutte d’artillerie commença. Toute une série de fortes positions durent être prises d’assaut les jours suivants. La force des troupes d’attaque semblait faiblir : néanmoins, le général Litzmann parvint jusqu’au 15 à se rapprocher de la ligne des forts. Par bonheur, les Russes, fortement impressionnés par le tir de l’artillerie, furent peu résistants. Une compagnie réussit à pénétrer, le 16, dans la ligne ouest des forts, suivie par les autres unités. Le 17, le général Litzmann passait le Niémen, s’emparait de la ville et des forts de l’est. Le butin fut moindre qu’à Nowo-Georgiewsk. La forteresse n’avait pas été investie. Elle communiquait par le front est avec l’armée. Je n’ai jamais su pourquoi celle-ci ne lui était pas venue en aide ; peut-être la chute rapide des forts l’avait-elle surprise.

Tous les ponts, y compris celui, si important, du chemin de fer, et le tunnel de la rive est étaient détruits. Celui-ci, heureusement, était réparable et fut bientôt réparé. Nous pûmes rétablir quelques communications à l’est du Niémen dans la direction de Wilna, même avant l’achèvement du pont du chemin de fer, qui était d’une importance vitale pour la continuation escomptée de l’opération.

La ville de Kovno n’avait pas été détruite, à l’exception de quelques fabriques qui avaient été incendiées. La population s’était enfuie. J’ai vu là quelle était la situation difficile de la troupe,, obligée de trouver des cantonnements sans le secours des habitants.

Le général von Eichhorn, immédiatement après la prise de Kovno, poussa le général Litzmann et ses troupes d’attaque le long du chemin de fer jusqu’à Wilna et il porta les troupes voisines au-delà du Niémen par le passage ainsi obtenu. En même temps, il dirigea le gros effort des autres éléments de la 10e Armée, du XXe C. A. commandé par le général von Hutier, sur Olita, et poussa des unités plus faibles à travers la foret d’Augustow sur Grodno ; elles agirent en étroit contact avec la 8e Armée, déjà arrivée à la même hauteur.

Le général von Eichhorn avait l’intention de forcer le passage du Niémen sur toute la ligne, agissant ainsi dans l’esprit de notre opération. Ce projet eut toute notre approbation. Si, d’un côté, et en particulier au point de contact des armées, nous avions de nombreuses dispositions à prendre, d’autre pari l’initiative des Armées nous facilitait la besogne. Celles-ci n’avaient qu’à nous dire en temps voulu comment elles comprenaient la situation, et quelles étaient leurs intentions. Les limites d’Armées sont toujours des points délicats. À l’Est, et surtout dans la guerre de positions, on s’en aperçut moins que plus tard à l’Ouest. Les limites de secteurs devinrent parfois de hautes barrières qu’on se contentait de longer, mais au-delà desquelles on ne regardait jamais. L’intervention du haut commandement fut nécessaire si l’on ne voulait pas que les limites de secteurs devinssent des points faibles.

Le centre et l’aile droite de la 10e Armée progressèrent au prix de violents combats. Sous la pression des événements de Kovno, les Russes évacuèrent d’abord la rive gauche du Niémen, après avoir méthodiquement détruit les ponts du fleuve ; ils continuèrent bientôt après à se replier sur Orany. Le XXIe C. A. prit Olita dès le 26 août. À la fin d’août, la 10e Armée avait franchi le Niémen et elle progressait lentement vers la voie ferrée Grodno-Wilna. Avant d’atteindre la voie ferrée, elle se heurta à une violente résistance, dont elle ne put d’abord venir à bout. Les Russes commençaient à déplacer vers le nord des forces prélevées en Pologne orientale.

La pression exercée par l’avance de la 10e Armée dans la direction de Grodno ne fut pas considérable, par suite de l’immensité des forêts, au nord-est de cette forteresse. Toutefois, les Russes avaient été échaudés. Ils abandonnèrent Grodno avec une rapidité surprenante devant l’attaque de l’aile droite de la 10e Armée et en particulier de la 8e Armée. Le général von Scholtz, avec la 75e D. R., s’empara, dès le 1er septembre, des forts sud-ouest de la ville, et, le 2, il s’empara de la ville elle-même après de violents combats de rues. Immédiatement à l’est de Grodno, sur la Kotra et sur son affluent nord venant du lac Osiery, il rencontra aussi une forte résistance ennemie.

L’artillerie de siège était devenue inutile. Elle fut mise à la disposition du G. Q. G.

Le général von Gallwitz atteignit en combattant le Swif-lotseh. Le groupe d’armées du prince Léopold de Bavière avait traversé la forêt de Bialowitz qui, d’ailleurs, n’est pas un marais impraticable, mais où on trouve des chemins. Plus au sud, les troupes étaient encore en voie de progression sur Pinsk.

IX

Les combats de l’armée du Niémen, en juillet et en août, n’avaient jusqu’ici eu de relation avec les grandes opérations que par le fait qu’ils fixaient des forces ennemies. Naturellement, la 10e Armée et l’Armée du Niémen coopéraient l’une avec l’autre par leurs ailes intérieures sur le Niémen. Lorsque commença l’attaque sur Kovno, cette coopération devint de plus en plus étroite et, au moment de la prise de la forteresse, les deux armées combattirent sur le même champ de bataille La coopération s’était ensuite relâchée, mais elle allait maintenant se trouver très accusée.

Le général Otto von Below faisait la guerre sur un théâtre isolé. Il avait par suite plus de liberté de mouvements que les autres commandants d’Armée qui combattaient dans un cadre plus étroit. Nous pouvions nous contenter de lui donner des directions générales.

L’Armée du Niémen avait, jusqu’à la mi-juillet, tenu la ligne de la Dubissa jusqu’au sud-ouest de Schaulen, la Wenta et la Windau jusqu’à la hauteur de Hasenpot et de là jusqu’à la côte. Pour le commencement des opérations, le général von Below reçut l’ordre d’attaquer, par une manœuvre enveloppante, les forces considérables ennemies qui se trouvaient à Schaulen, et de progresser au nord du Niémen vers l’est, en couvrant son aile gauche vers Riga. L’opération était en de très bonnes mains. Le général von Below, qui déjà en temps de paix avait une réputation d’officier remarquable et de grand caractère, avait commandé avec beaucoup d’intelligence à la bataille de Tannenberg, et s’était distingué par l’habileté de ses instructions à la bataille des lacs de Mazurie. Le général-feld-maréchal von Hindenburg avait une estime particulière pour son caractère viril et droit ; aussi le proposa-t-il, en novembre, à Sa Majesté, pour commander la 8e Armée, bien qu’il fût un des moins anciens commandants de C. A. Le général von Below a complètement justifié la confiance qu’on avait placée en lui. Son chef d’État-Major, le général von Bôckmann, avait été longtemps à l’État-Major général ; il avait fait ses preuves pendant la guerre comme commandant d’unité et avait l’étoffe d’un bon chef d’État-Major d’Armée. Ces deux hommes collaboraient avec une harmonie parfaite. Nous pouvions être convaincus, au quartier général de Lotzen, qu’on tirerait des opérations du nord du Niémen tout ce qu’il serait possible d’en tirer avec les forces disponibles.

Les communications de l’arrière de l’Armée du Niémen étaient difficiles. Les voies ferrées normales n’allaient pas plus loin que Laugzargen au nord-est de Tilsitt et que Memel. Le Niémen était bien navigable, mais il ne pouvait servir à ravitailler que l’aile droite de l’armée, et son débit était si peu régulier qu’il n’était pas possible de compter sur lui. Une tentative de transporter par canots, en remontant le fleuve, des renforts urgents pour l’aile droite de l’Armée, se termina par un fiasco. Les canots s’échouèrent sur des bancs de sable en territoire russe.

Libau ne pouvait être utilisé comme port de ravitaillement qu’avec une grande prudence. La flotte russe et les sous-marins anglais étaient encore maîtres de la partie orientale de la Baltique. Cependant, nous avions, avec du matériel trouvé sur place, organisé un faible trafic sur la voie ferrée qui allait de Libau vers l’est. De bonne heure, nous avions commencé la construction d’un chemin de fer de campagne Laugzargen-Tauroggen-Kielmy ; mais, vu le manque de main-d’œuvre, les travaux n’avançaient que lentement. Lorsqu’une grande opération fut projetée, il fallut penser à développer le réseau ferré. La voie ferrée russe la plus directe allait de Memel à Prekuln, à l’est de Libau. On se mit à reconstruire cette ligne ; mais, dans la suite, il fallut interrompre les travaux, le commandant en chef de l’Est ayant dû céder de la main-d’œuvre pour la construction de la voie ferrée Willenberg-Ostrolenka. La voie de Prekuln fut terminée au commencement de juillet. Elle fut infiniment précieuse, bien que son exploitation laissât fort à désirer. La voie ferrée Libau-Moschaeïki fut transformée en voie normale. Dans la suite, nous établîmes aussi la jonction avec le réseau ferré lithuanien à l’est de Kovno par Kosche-dary. Enfin, nous commençâmes à construire la voie normale Tauroggen-Radziwilischki (sud-est de Schaulen). Le pont de bois sur la Dubissa devait être une œuvre d’art.

Vers la mi-juillet, le regroupement de l’Armée du Niémen, après l’arrivée des renforts envoyés dès juin, était terminé. L’E.-M. de l’Armée fut fortement déçu de ne pas recevoir, à cause de l’offensive sur le Narew, toutes les unités sur lesquelles il avait compté. Pourtant, il ne renonça pas au plan de l’opération. Il ne laissa qu’une ligne très peu dense sur la Dubissa jusqu’à Kielmy. Entre Kielmy et Schaulen, le Ier C. A. Rés. fut concentré comme groupe de choc. Venaient ensuite, jusqu’à Windau, un front faiblement tenu, et un nouveau groupe assez fort au nord du chemin de fer de Libau. Il y avait là deux à trois divisions d’infanterie et autant de divisions de cavalerie.

Le 14 juillet, au moment de la chute de Prasnysch dans le nord de la Pologne, et alors que plus au sud les Russes étaient encore à l’ouest de la Vistule et au sud de Lublin-Scholm, le général von Below franchit la Windau, dans l’intention d’envelopper par le nord, par une avance dans la direction de Mitau et de repousser par le sud-est, au moyen du Ier C. A. Rés., les forces russes considérables qui se trouvaient vers Schaulen, tandis que les faibles éléments du centre resteraient passifs. L’aile droite de l’Armée sur la Dubissa devait d’abord rester dans l’expectative et n’intervenir que lorsque l’opération progresserait.

Les Russes, semble-t-il, ne s’attendaient pas à une attaque et ils n’avaient pas prévu non plus son extension vers le nord.

Ils poussèrent dans la direction d’Okmjany, contre la 6e D. R, qui marchait au centre, et l’obligèrent à se replier vers l’ouest. Mais ils furent menacés de telle sorte sur leur flanc droit qu’ils ne purent pas exploiter leur succès.

Les divisions d’infanterie de l’aile gauche battirent, dès le 17, les Russes à Autz, mais elles se laissèrent ensuite entraîner vers le sud par le repli de la 6e D. R. ; l’enveloppement perdit ainsi de son efficacité. Après des combat s incessants, qui durèrent jusqu’au 23 juillet et dont l’ensemble a été dénommé « bataille de Schaulen », la 5e Armée russe fut rejetée au-delà de Schaulen sur Poniewetz. Elle put s’échapper en partie, le feu de notre cavalerie, qui était arrivée sur son dos, n’étant pas assez vigoureux. Poniewetz fut occupé par nous dès le 29 juillet. À l’aile gauche, la cavalerie poussa jusqu’au golfe de Riga et suivit l’avance de l’infanterie sur Mitau, qui fut pris le 1er août. Plus au sud, la Dubissa fut franchie et la ligne Kovno-Poniewetz atteinte avant le 29 juillet.

On dut penser à organiser les communications de l’arrière et à ravitailler les troupes en munitions. La plus grande partie des convois avait été engagée avec la 12e et la 8e Armées et l’Armée du Niémen en manquait. Son avance se ralentit. Le jour de la prise de Kovno, elle était sur la Swjenta et la Jara. Là, il y eut un long arrêt, tandis que l’aile gauche continuait à pousser vers la Duna. Au sud de Riga, les Russes gardèrent une grande tête de pont qui, pendant longtemps, devait rester pour nous un danger. Par contre, dans les premiers jours de septembre, la Duna fut atteinte entre Uxküll et Friedrichstadt, et l’ennemi qui s’y trouvait, rejeté sur l’autre rive.

Entre temps, les Russes avaient reçu des renforts. Les faibles forces de l’Armée du Niémen étaient disséminées sur de très vastes étendues, de sorte qu’elle ne pouvait, pour l’instant, continuer à progresser. Elle était en contact avec l’aile gauche de la 10e Armée lorsque celle-ci, après la prise de Kovno, se heurta de nouveau à des forces ennemies considérables, à mi-chemin de Wilna.

Une entreprise de la flotte, dans le golfe de Riga, resta sans influence sur les opérations de terre.

La rapide avance de l’Armée du Niémen montre qu’elle aurait pu atteindre encore davantage si elle avait été plus forte et mieux équipée, en particulier, mieux pourvue de convois.

Pendant la seconde quinzaine d’août, l’idée de la continuation de l’opération à l’est du Niémen avait pris plus de consistance. Le flanc de l’armée russe reculant de Pologne ne pouvait être atteint, si toutefois il pouvait l’être, que par un coup porté dans la direction générale Kovno-Wilna-Minsk. Cette attaque devait être exécutée par la 10e Armée, pendant que la 8e et la 12e Armées ainsi que les groupes d’Armées du sud maintiendraient le contact avec l’ennemi.

Le flanc des opérations de la 10e Armée avait besoin d’être couvert au nord, du côté de la voie ferrée Riga-Dunaburg, qui forme la jonction de plusieurs voies ferrées venant du nord-est et de l’est, ainsi que du côté des lignes Polotzk-Molodetschno et Orscha-Borissow-Minsk. L’Armée du Niémen devait continuer son avance, avec Dunaburg comme objectif principal, tandis que de forts détachements de cavalerie suivraient les deux dernières lignes de chemin de fer indiquées.

Les Russes, qui avaient, en face de la 10e Armée et de l’Armée du Niémen, un front continu, mais faiblement tenu au nord-est de Kovno, devaient donc être percés, c’est-à-dire rejetés au-delà de Wilna et sur Dunaburg, tandis que les divisions de cavalerie avanceraient sur Polotzk-Minsk.

Il restait à se demander si, étant donné que la retraite des Russes était déjà très avancée vers l’est, l’opération serait fructueuse. Sans aucun doute, chaque jour qui passait diminuait nos chances. Ne devions-nous pas nous contenter d’une poussée par Olita-Orany sur Lida ? Je rejetai cette idée, toutes les tentatives analogues pour arriver à une attaque de flanc n’ayant donné aucun succès au cours de la précédente campagne d’été. Je m’en tins donc à l’idée de la grande opération, qui pouvait avoir encore un meilleur succès. Cette fois encore, nous étions obligés d’agir sans certitude absolue. Il était évident que la 10e Armée avait besoin d’être renforcée. On lui affecta les troupes d’investissement de Nowo-Georgiewsk.

La 8e et la 12e Armées s’étaient, au cours des opérations, si fortement resserrées qu’il avait été possible, outre les prélèvements destinés au front occidental, de constituer une réserve de plusieurs divisions. Elles furent embarquées pour Kovrvo et, de là, engagées sur l’aile gauche de la 10e Armée ou sur l’aile droite de la 8e.

Entre temps, la 10e Armée avait été très éprouvée du côté de Wilna. L’ennemi avait porté des forces de la Pologne vers le nord. Dans le but d’attaquer de flanc, la 10e Armée et son adversaire s’étaient renforcées vers le nord, dans la direction de Wilkomir. Le combat s’est engagé avec une violence particulière sur la rive nord de la Wilija.

Il y eut de nouveau des journées de tension extrême. J’aurais volontiers avancé le commencement de l’opération, mais la voie ferrée Wirballen-Kovno ne pouvait pas donner plus, étant donné son état d’inachèvement. Les transports demandaient un temps infini. En outre, les chemins étaient mauvais et les troupes n’étaient plus fraîches.

L’avance commença enfin le 9 septembre. L’Armée du Niémen progressa facilement vers Dunaburg-Jacobstadt. Son aile gauche atteignit, Vers Uziany, la route Kowno-Dunaburg et rejeta bientôt l’ennemi au-delà de Nowo-Alexandrowsk. L’ennemi se maintint sur les deux têtes de pont. Il y eut des combats longs et acharnés.

L’aile gauche de la 10e Armée, qui se trouvait au sud de Wilkomir, gagna largement du terrain les deux premiers jours vers la Wilija, en amont de Wilna. Mais ensuite, elle ne parvint que peu à peu à repousser les Russes au-delà de cette rivière.

Entre les ailes intérieures des deux armées, de Dunaburg jusqu’à Wilija, les divisions de cavalerie avancèrent plus facilement. Elles durent d’abord se frayer un chemin, au prix de combats incessants, à travers la région des lacs, entre Wilkomir et Swenszany. Le 13, cette localité était prise. De là, les divisions se tournèrent sur Smorgon, Molodetschno et vers la voie ferrée Molodetschno-Polotzk, à mi-chemin des deux localités. Les divisions de cavalerie de la 8e Armée purent, à leur tour, être poussées en avant. Dès le 14, la voie ferrée Wilna-Molo-

detschno-Polotzk fut atteinte à Smorgon, à Wileika et à l’est de Glubokoje, et l’aile droite russe se trouva fort menacée sur la Wilija, au nord-est de Wilna. La voie ferrée Orscha-Minsk fut coupée dans la région de Borissow. Les divisions de cavalerie trouvèrent là, comme déjà si souvent à l’Est, un nouveau champ d’activité. L’élan de la cavalerie allemande a partout été merveilleux.

La 10e Armée s’efforçait toujours de faire glisser ses troupes vers l’aile gauche. En même temps, elle faisait une conversion en remontant la Wilija sur Smorgon et immédiatement au sud du lac Wischniew sur Wilejka. Ces mouvements étaient difficiles à exécuter et demandèrent du temps. Ils imposaient à la troupe des fatigues énormes, les chemins et le temps étant très mauvais. Les divisions d’infanterie ne purent pas assez vite relever les divisions de cavalerie dans leurs positions très avancées. Celles-ci, vu la faible puissance de leur feu, ne purent pas tenir Smorgon. Cette localité fut enlevée à la lre D. Cav., malgré la plus héroïque défense, par une attaque venue de Wilna.

Les Russes avaient reconnu le danger qui les menaçait, et ils amenèrent dans la région à l’est de Dunaburg, par chemin de fer, des renforts qui apparurent bientôt au sud de Dunaburg. Ils ne se servirent pas de la voie ferrée de Molodetschno par Polotzk. Par contre, ils purent, par Lida et Slonim, exécuter un grand mouvement de conversion en arrière, avec les divisions d’infanterie dans la direction de Molodetschno, avec les divisions de cavalerie dans la direction de Dokschitzv. Malheu-reusement, la grande retraite frontale russe de Pologne vers la Russie occidentale était déjà si avancée que les troupes qui s’étaient infléchies vers le nord purent encore atteindre la Wilija en temps voulu. La manœuvre allemande fut arrêtée. Elle n’avait pas à sa disposition des forces suffisantes pour venir à bout de la résistance ennemie. Les Russes passèrent donc de leur côté à la contre-attaque, en traversant la Wilija au nord de Molodetschno ; mais ils ne purent, eux aussi, progresser. Entre temps, l’attaque allemande sur le front avait également gagné lentement du terrain. En face de cette poussée, les Russes ne purent pas tenir Wilna, et ils se replièrent lentement sur tout le front, tout en combattant. L’année allemande eut encore sur son front la force d’atteindre la région immédiatement à l’ouest de Smorgon, la Bérézina occidentale et la région de Baranowitschi et de Pinsk.

Pendant la lente poussée de Wilna sur Smorgon, je m’étais rendu compte que l’opération devait être arrêtée. Une continuation de l’attaque était impossible. En face de la cavalerie ennemie qui, de tous côtés, cherchait à contenir notre avance avec une vigueur toujours plus grande, l’aile gauche de la 10e Armée ne pouvait pas, à la longue, se maintenir sur sa position très avancée. Nous devions nous organiser pour l’hiver, et nous trouvâmes un point d’appui favorable sur la ligne du lac Wischniew, du lac Narostch et du lac Dryswjaty.

Pendant que des éléments nouvellement arrivés à l’armée du Niémen étaient engagés sur le lac Dryswjaty, l’aile nord de la 10e Armée se replia sur la ligne indiquée. La 10e Armée voulut, de même que dans le repli devant Grodno, contenir l’ennemi qui poursuivait ; elle perdit ainsi un temps précieux et fut finalement assez fortement bousculée à l’est du lac Narotsch.

Le flot russe battit vainement notre nouveau front ; puis, peu à peu, ce fut le reflux. L’armée austro-hongroise avait, pendant ce temps-là, essayé d’exécuter une manœuvre d’enveloppement au moyen d’une percée au nord-est de Loutzk. Une contre-attaque l’avait rejetée. Vers Dunaburg, les combats continuèrent encore longtemps. L’armée du Niémen espérait toujours prendre la tête de pont. Mais le ravitaillement en munitions s’effectuait dans des conditions trop difficiles pour qu’on pût attaquer. Sur mon désir, les combats furent donc arrêtés.

Sur toute l’étendue du front jusqu’aux Carpathes, ce fut de nouveau le calme.

La campagne d’été contre la Russie était terminée. Les Russes étaient battus et refoulés par une poussée frontale. L’opération par Kovno n’avait pas eu grand succès, étant arrivée trop tard. C’est la raison principale. L’ennemi avait pu empêcher, sur la Wilija, l’enveloppement qui le menaçait. Il n’aurait pas été en mesure de le faire, s’il avait été à quelques journées de marche plus à l’ouest.

Nous n’avons pu, ni à l’Est, ni à l’Ouest, pendant tout le cours de la guerre, mener jusqu’à ses dernières conséquences aucune grande percée stratégique. La percée entre Wilna et Dunaburg est celle qui fut poussée le plus loin. Elle montre comment la percée stratégique n’est pleinement exploitée que par l’enveloppement tactique consécutif. Il était réservé à l’armée bulgare, en septembre 1918, de montrer au monde les lourdes conséquences de pareille opération. Mais ces conséquences ne furent possibles que grâce à la défaillance complète de l’armée bulgare.

La grande tension des journées de septembre ne nous avait de nouveau apporté qu’un succès tactique. Nous avions passé par des situations extraordinairement graves. Le combat de la lre D. Cav. à Smorgon sur la ligne de retraite de l’ennemi a été d’une grandeur tragique. Juste avant l’arrivée de l’infanterie, elle a dû reculer au prix de lourdes pertes. La situation à l’aile sud du Niémen était, elle aussi, constamment inquiétante, le repli de la 10e Armée dangereux au plus haut point. Mais tout cela n’était que l’accessoire en face de la grande question : l’infanterie progressait-elle assez vite sur les mauvais chemins pour rendre définitif l’enveloppement que les divisions de cavalerie avaient si intelligemment commençé ? Il faut les avoir vécues, s’y être donné de cœur et d’âme, pour savoir ce que sont ces inquiétudes de l’attente.

Nous avions fait un nouveau grand pas vers la défaite de la Russie. Le grand-duc, l’homme à la volonté forte, se démettait. Le Tzar prenait la tête de l’armée.

Partout, nos troupes et leurs chefs avaient fait leur devoir, et c’est à juste titre que, dans l’âme du soldat allemand, s’était ancré le sentiment de sa supériorité absolue sur les Russes. Le nombre avait perdu sa puissance d’effroi.
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