L’invention du parlage








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2. La sagesse avant la parole ?



Mais, demandera le lecteur attentif, pourquoi s’intéresser à l’origine du langage, si ce dernier se découvre tout entier dans le présent de ses occurrences, dans la dérive des langues qui n'est que l'aspect historique de la dérive des conversations, laquelle se produit à chaque fois que nous ouvrons la bouche ? Ne suffit-il pas de rendre compte de ce qui se passe quand nous parlons aujourd’hui et maintenant, pour saisir l’essence même de cette activité proprement humaine ?

Bien sûr, répondrai-je, et le travail des spécialistes du langage parlé est irremplaçable : de la psychanalyse qui écoute « ce » qui parle  (derrière les différents discours que tient l’analysant) dans la conversation privée du divan aux diverses disciplines de la linguistique (saisissant et comparant mots et phrases des langues vivantes ou éteintes, voire mortes), de la sémiologie (science des signes), de l’analyse des discours à l’étude des œuvres littéraires, de la médiologie (analyse des médias) aux recherches sur la communication ou l’expression… Il se véhicule désormais un énorme savoir sur ce qui se dit, ou tente de se dire depuis le gazouillis du bébé (passé au crible de recherches du CNRS) jusqu’aux déclarations politiques les plus solennelles, voire aux démonstrations scientifiques les plus indubitables.
Toutefois… il peut être très utile d’aller un peu voir et entendre ces hommes que nous croyons singes parce qu’ils ne parlent pas, puisqu’ils nous donnent à croire que nos ancêtres leur ressemblaient. Plutôt que de nous efforcer de les faire parler avec nous, et finalement, comme nous6, ceci peut avoir l’avantage insigne de nous faire travailler sur l’actualité de la « singesse humaine ». Car il est clair que pour être hommes parlants, nous n’en demeurons pas moins singes sinon sages, et que la sagesse, si elle existe, a certainement davantage à voir en nous, aujourd’hui encore, avec ce temps béni où la folie verbale et conceptuelle ne nous emportait pas dans sa radicale impuissance à cerner le réel dans les mots, ni dans son acharnement désespéré à le faire au risque du terrorisme intellectuel, ou de la suicidance collective par amour de l’idée vraie pour tous.

Encore ne faut-il pas s’imaginer, dans une tradition humaniste épuisée avec le tourisme de masse dans les paradis terrestres encore disponibles, que se confondent sagesse et candeur de l’enfant sauvage. Si la sagesse existe, elle a de tout temps été à conjuguer avec les pratiques collectives de négociation des conditions de vie, avec la ruse calculatrice et l’affrontement, avec la reconnaissance et la prévision.

Que recouvrirait donc ce joli néologisme de « singesse humaine », tentant d’attraper au vol la sagesse –si difficile à définir et à pratiquer- pour la rendre à son hypothétique source animale ? J’ai tenté d’y inscrire une intuition dont je ressens de plus en plus l’urgence dans la pensée de nous-mêmes et du monde : à savoir -non pas une nouvelle mouture de l’innocence rousseauiste, ni même son envers -un appel réitéré à la méchanceté nietszchéenne- mais le sentiment que nous sommes depuis très longtemps embringués –comme espèce intelligente et sociale- dans un effort spécial, une difficulté naturelle spécifique dont notre langage "parabolique" est à la fois un effet et un essai de solution, mais de solution impossible. Autrement dit : nous cherchons dans les mots à résoudre une difficulté à être primates qui a sans doute précédé de loin ces mots, et que ces derniers ne parviennent qu’à évoquer ou à déplacer, jamais à guérir.
Le spectacle des sociétés d’êtres non-parlants, tel que nous le dévoile l’extraordinaire travail des primatologues nous montre en effet d’emblée ceci : ces sociétés semblent infiniment plus complexes à l’intérieur qu’à l’extérieur. Elles paraissent vouées à se rendre la vie bien plus infernale que ne le voudrait la seule adaptation à un environnement parfois hostile. Tout se passe comme si ces formes de vie collectives si proches des nôtres se consacraient à rendre le monde plus compliqué qu’il n’est, peut-être pour mieux être prêtes à affronter de dangereux changements inattendus des conditions extérieures, tel le passage de l’arbre forestier à la savane, au désert, aux immensités nues, à la glace, à la mer.
Tout comme le jeu des enfants est un exercice qui sert plus tard à apprendre à se défendre et à attaquer, il existerait ainsi une joute sociale permanente dont le but naturel serait de se tenir constamment à la hauteur d’événements imprévisibles en provenance d’horizons incertains. C’est ainsi que désaccords et réconciliations, batailles et comportements solidaires, alliances et tromperies, hiérarchies et contestations, bref, toutes les pratiques sociales incessantes du monde des primates, pourraient avoir pour fonction centrale de s’élever –comme collectivités- au dessus des aléas les plus impondérables du monde. En ce sens, la vie sociale serait une vie politique depuis des temps paléontologiques, en tout cas bien avant la naissance des mots mêmes qui tentent pour nous de fixer le paysage et d’agencer les parties de la société.
Mais parler de politique avant la parole, est-ce bien raisonnable ? En tout cas ce fut le choix de Franz de Waal, l’un de nos plus grands éthologues, dont l’un des maîtres-ouvrages s’intitule précisément « la politique du chimpanzé » 7, car –pour qui a tant soit peu approché (fut-ce par la lecture) la vie quotidienne en liberté de ces cousins sauvages, il est devenu évident que la négociation intense et non entièrement balisée a précédé la parole et l’a probablement induite.

Pour peu que l’on suppose que nos ancêtres étaient, quelque temps avant de parler, proches des actuels primates non-parlants, ce n’est pas trop s’avancer que de soutenir que la parole viendra s’enchâsser dans une immense complexité sociale et psychologique, mais aussi dans une véritable foisonnement d’histoires individuelles et collectives réellement « politiques », dans un continuum de mondes amicaux et hostiles.

Les savoirs accumulés en éthologie animale et surtout en primatologie in situ –l’étude des grands singes en liberté-) en témoignent à l’envi : point n’est besoin du langage articulé pour connaître l’affection ou la haine durables, pratiquer l’amitié, la méfiance ou le rejet, dominer, être dominé ou promouvoir l’égalité, partager équitablement ou monopoliser des trésors, sombrer dans la délinquance ou s’élever à l’altruisme, cultiver les amitiés désintéressées, même entre sexes, ressentir le deuil des proches, organiser la paix ou la guerre, apprendre la cuisine à ses descendants ou transmettre le souvenir de dangers ou d’avantages ignorés pendant plusieurs générations, etc.
On doit donc nécessairement se demander pourquoi et comment on a pu passer d’une aussi remarquable capacité sociale et individuelle sans paroles, à la polarisation de toutes ces possibilités par une instance unique, finalement assez pauvre : le langage symbolique vocalisé. Pourquoi et comment, par ailleurs, cette unique structure, absolument universelle et coïncidente avec l’humanité elle-même, n’existe matériellement qu’en s’incarnant dans une multitude de langues non compréhensibles récipro-quement...
On peut arguer que cela s’est opéré très graduellement et à travers des pratiques concrètes dont nous ne connaîtrons jamais l’évolution exacte, pour ne pas l’avoir vécue ni l’avoir confiée à nos propres ancêtres fossilisés.

Mais pour être scientifiquement recevable, cette objection n’est pas satisfaisante : ce n’est pas parce que l’observation en temps réel manquera toujours, et que l'énigme des origines restera à jamais "insondable" pour reprendre l'expression des grands linguistes des origines Joseph Greenberg et Merritt Ruhlen8, que doit être interdite toute expérience en pensée. De plus, notre objectif n’est pas ici de prétendre décrire une évolution naturelle sans posséder aucune « preuve », mais de soutenir l’argument logique suivant : soit une société de primates non-parlants, nous avons le droit de nous demander ce qui va la contraindre à se conformer aux implications de sa saisie dans la discipline d’une grille symbolique conventionnelle, ne serait-ce qu’en passant en revue tous les éléments qui, au contraire, s’opposent à cette tendance, ou simplement affaiblissent son utilité.

Nous pouvons poser l’hypothèse que, parmi l’ensemble des conditions qui poussent une société de primates vers tel ou tel style de communication, il en est certaines qui vont se révéler inévitables, ou même fatales, quant à la « tombée » de cette société dans le langage de type moderne. Encore faut-il définir ce dernier, ou tout au moins marquer spécialement les traits qu’il recouvre, en rapport avec notre hypothèse.

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