Loisirs et société à Brazzaville pendant l’ère coloniale








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* La haute société
Les récentes études montrent que les « Européens » ne représentent pas un groupe invulnérable mais au contraire ils apparaissent bien souvent comme faibles, instables, divisés. À Brazzaville, trois stratégies sont prises pour établir « un espace socio-psychologique suffisant entre Européens et Africains » : le racisme, la ségrégation de l’espace mise en œuvre entre 1910 et 1925, la mise en place de rituels sociaux élaborés qui rappellent aux Européens leur condition de classe régnante. Au fur et à mesure de leur mise en place, ceux qui fraternisent avec les Africains se heurtent à la désapprobation générale. L’idéologie, le statut social et le prestige sont des éléments essentiels du maintien de la présence européennes en Afrique coloniale. La distanciation physique également.

Les loisirs au poste-frontière
Au cours des trente premières années de l’établissement de la frontière, les Européens (administrateurs, soldats ou agents de comptoirs commerciaux) disent ressentir un certain malaise. Beaucoup d’entre eux auraient été attirés par l’Afrique par goût de l’aventure, patriotisme, suite à des désillusions en France, ou pour échapper à une situation personnelle défavorable. La Troisième République n’a pas embrassé l’impérialisme avec beaucoup d’enthousiasme mais le puissant lobby colonial s’attacha à maintenir vivante dans l’esprit du grand public la « mission » coloniale de la France par le biais d’articles de journaux ou de magazines, d’expositions, de discours et d’évènements sociaux. À la foire universelle de Paris de 1900, le pavillon d’Afrique centrale présente Brazzaville. Mais la réalité de la ville déçoit beaucoup d’espoirs romantiques. « Presque toujours, les nouveaux arrivants découvraient l’ennui et la frustration là où ils avaient espéré trouver la grande aventure et des défis ». Même après l’arrivée des compagnies concessionnaires en 1900 et l’augmentation de la population blanche jusqu’à 250 personnes, les conditions de vie demeurent rudimentaires : les infrastructures de base manquent, les loisirs sont pratiquement inexistants.
Les Africains et les Européens cohabitent dans des maisons individuelles. Il n’est pas rare que les Européens se mettent en concubinage avec des Africaines. De tels « mariages temporaires » sont acceptés et même considérés comme faisant partie de la vie militaire française en Afrique. La concubine africaine peut jouer un rôle important dans la maison comme se cantonner au rôle de partenaire sexuelle.
C’est véritablement par les loisirs que les Européens vont accroître leur prestige sur les populations locales. La pratique de la chasse se développe. Elle a l’avantage d’être distrayante, de pourvoir en viande la communauté blanche et d’impressionner les populations. À la fin du XIXe siècle, les éléphants, les hippopotames, les crocodiles et les antilopes abondent autour de Brazzaville. Très vite cependant, il faut repousser les frontières de la chasse au-delà des confins de la ville, le gros gibier faisant défaut. Au début du XXe siècle, la chasse cesse d’être une « ressource expansionniste vitale » pour n’être plus qu’un sport. Les éléphants, à cause des chasseurs d’ivoire, sont dès cette époque devenus assez rares pour que le gouvernement du Congo français fixe des quotas de chasse (décrets de 1904 et 1909).
Les nombreuses réunions et les rassemblements de la population blanche de Brazzaville procurent l’occasion de cimenter les liens sociaux et d’amortir les exigences de la vie quotidienne au poste colonial. On y raconte ses exploits de chasse, les dernières nouvelles de France autour d’alcools importés d’Europe. L’arrivée de visiteurs est toujours vécue comme une fête. L’interaction avec la communauté plus large et plus prospère de Léopoldville est par ailleurs essentielle. Entre les deux guerres, la capitale du Congo belge se dote de magasins variés et d’installations de loisirs (hôtels, clubs) qui attirent ces derniers.
Cependant, en l’espace de trente ans, la population blanche de Brazzaville se développe. Un groupe varié d’administrateurs, de soldats, de missionnaires et de commerçants la compose. Les administrateurs du Plateau et les officiers du quartier Tchad adoptent une position de supériorité par rapport aux autres en s’efforçant de perpétuer la distinction de l’aristocratie française. La communauté se soude autour du racisme anti-africain4. Ce racisme s’accompagne d’une grande violence. Il est à noter que l’AEF étant la mission la moins désirable, les administrateurs sous pression recrutent tous les Blancs qui se présentent à eux malgré leurs antécédents, leurs expériences ou leur moralité.
Loisirs distants
Entre les deux guerres, la société blanche de Brazzaville développe tous les signes extérieurs d’une « classe régnante absolue ». Les contacts avec les Africains se font de plus en plus rares en dehors du travail. Entre 1910 et 1925, la ségrégation résidentielle s’impose et de nombreux édits interdisent aux Européens de vivre à Bacongo ou à Poto-Poto.
En 1920, les loisirs publics (restaurants, cafés, parcs et installations sportives) émergent à Brazzaville. Mais Léopoldville-Kinshasa continue de représenter l’attraction majeure pour la population blanche, quatre fois moins nombreuse que celle de la capitale du Congo belge (qui rassemble 1515 personnes en 1926). « Se mêler à la société blanche cosmopolite de Léopoldville était non seulement un grand divertissement et une occasion d’admirer les dernières modes, mais cela confirmait aussi l’excitation et le sens de leur mission qui avait inspiré les premiers Européens ». On peut y déguster facilement du foie gras, du caviar, de la pâtisserie et des vins.
Au milieu des années 1930, la population blanche de Brazzaville n’a plus besoin de traverser le Pool pour se divertir. Elle peut désormais passer ses soirées parmi plusieurs grands établissements dont le grand hôtel « Congo-Océan » ou l’Hôtel des Messageries, qui, tous deux, disposent d’un dancing, d’un cinéma, d’un restaurant.
Entre les deux guerres, les Européens et les Africains deviennent de plus en plus ségrégués les uns des autres pendant leur temps de loisir. Les Portugais et les Grecs qui vivent avec des femmes africaines et qui possédent illégalement des magasins dans Poto-Poto et Bacongo sont considérés comme des traîtres car ils brouillent les cartes du prestige et de l’ordre colonial. « Les rapports sexuels avec les femmes africaines étaient encore tolérés, surtout si les hommes étaient célibataires ou du poste militaire, mais c’était devenu plus clandestin qu’autrefois et c’était même jugé « scandaleux » par certains ». La ségrégation est enseignée dès le plus jeune âge au patronat et chez les scouts du fait de la mise en place d’organisations séparées. À travers la ségrégation résidentielle, la ségrégation des aménités publiques et celle des réunions sociales, un mur s’élève entre les deux communautés5.
Le rassemblement symbolique de la communauté blanche autour du gouverneur général a lieu le 14 juillet, pour le Nouvel An ou lors de la fête annuelle des anciens combattants. Il n’est cependant que de façade. Les divisions sont visibles dans la multiplication de clubs exclusifs fondés sur une profession ou des intérêts communs (administrateurs, commerçants, anciens combattants), des intérêts culturels (Société pour la recherche au Congo, un club littéraire et artistique, Club français), des origines européennes (Bretons, Corses, Portugais), une affiliation politique ou religieuse (Club catholique, franc-maçon), des intérêts sportifs (athlétisme, foot, bowling, natation, tennis, pilotage).
Les clubs les plus prestigieux sont le club corse et le CAB (club sportif réunissant toute « l’élite des jeunes gens de la colonie ») où les administrateurs supérieurs et les officiers militaires jouent le rôle de leaders. Le grand nombre de Corses présents à Brazzaville (environ 20% de la communauté blanche au début des années 1930) s’explique par la pauvreté de l’île et le fait qu’il existe une tradition de service colonial au sein de certaines familles corses. Leur statut au sein de la communauté se rehausse sous Antonetti, un Corse gouverneur général pendant dix ans, fondateur du club corse de Brazzaville en 1931. En 1936, ses membres comprennent le maire de la ville, le consul de France à Léopoldville, le président du tribunal, le directeur des Approvisionnements médicaux et le commandant de la nouvelle force aérienne. L’adhésion au club permet aux administrateurs de rang inférieur de nouer des contacts importants. L’invitation au bal annuel est très recherchée.
Les femmes européennes trouvent dans les loisirs le moyen d’affirmer leur rang social. Plus généralement, leur rôle fut important dans la mutation du poste de frontière initial en une véritable société coloniale. Dans leur grande majorité, elles ne travaillent pas. Si elles le font, elles sont institutrices, sages-femmes, infirmières, missionnaires ou coiffeuses. Elles sont supposées jouer leur rôle d’épouse, de mère et de maîtresse de maison à plein temps. Il est cependant bien vu d’avoir un travail bénévole car il a le triple avantage d’être utile, de démontrer les largesses du colonialisme français et de grandir le mari par la même occasion. À la fin des années 1920, des débats ont lieu dans les cercles coloniaux sur la position des femmes en outre-mer et leur rôle dans la société. Il est établi que « les femmes françaises pouvaient avoir une bonne influence sur leur mari et contribuer à la stabilisation de la société coloniale » et qu’elles « aidaient à maintenir l’équilibre moral et intellectuel de la société coloniale ». À Brazzaville, elles semblent avoir contribué à renforcer la fermeture et l’exclusivité raciale de la communauté blanche. Si l’arrivée des femmes blanches coïncide avec la distanciation spatiale entre les populations africaines et européennes, ce ne sont pas elles qui ont créé la société ségréguée de Brazzaville. Elles font plutôt partie d’un processus amorcé depuis le début du XXe siècle avec la mise en place d’une ségrégation urbaine spatiale et temporelle. Par ailleurs, rien ne prouve que les relations qui pouvaient au début exister entre certains Européens et des Africaines aient eu une influence positive sur leur perception de l’autre.
Loisirs parallèles
La situation juridique des Africains de l’AEF s’améliore sensiblement après la Deuxième Guerre mondiale (contrairement à celle du Congo belge où la ségrégation fait encore partie de la politique officielle). L’Afrique-Équatoriale est intégrée dans l’Union française avec une représentation à Paris depuis 1944, l’indigénat est aboli en 1945, un décret de 1947 interdit la ségrégation des aménités sociales, Brazzaville élit un maire africain en 1956. Cependant, comme l’exprime un rédacteur dans l’AEF nouvelle : « des lois et des décrets peuvent créer des droits mais pas des réalités ».
Après la Deuxième Guerre mondiale, la population augmente considérablement : Brazzaville attire pour les nouvelles perspectives d’emploi qu’elle offre. Ces emplois sont créés dans le contexte d’après-guerre, favorable à l’Afrique à cause des difficultés économiques de la France. En Afrique centrale, les Européens sont assurés d’avoir un logement subventionné et des salaires majorés. Entre 1945 et 1960, la population européenne triple. Sa composition change car les Blancs qui arrivent sont davantage issus des basses classes sociales. Ce sont ces « petits-Blancs » qui, ne pouvant pas trouver un logement abordable dans le quartier blanc, s’installent à Poto-Poto. Mais les Africains les accusent de monopoliser les rares emplois. S’il n’y a plus de ségrégation juridique, les contacts avec les Africains en dehors du lieu de travail sont toujours très réduits. La domination blanche continue d’être ressentie par les Africains. En 1957, Balandier écrit que les Blancs sont « enfermés » et « repliés sur eux-mêmes », ils « se protègent ; ils restent sur leurs gardes sans vouloir se laisser entamer par le voisinage africain »6. Rare exemple de rapprochement, la première équipe de football mixte se monte à Brazzaville au milieu des années 1950.
Un article du magazine Liaison remarque en 1958 : les Blancs « s’en vont, n’ayant rien appris de l’Afrique, n’ayant rien appris de la France aux Africains qui conserve d’eux l’unique souvenir de les avoir « vus » dans tel bureau, tel atelier ou tel chantier ».
Si, après la Seconde Guerre mondiale, la part des Africains ayant accès à un enseignement secondaire et à des bons emplois (dans le public comme dans le privé) explose, cette nouvelle classe sociale « ne fut pas capable ni même désireuse de développer une idéologie politique anticoloniale ». L’indépendance fut davantage gagnée à la suite d’événements extérieurs à l’Afrique-Équatoriale que grâce à des développements politiques au sein de la colonie.
Conclusion
Le loisir fut imposé et enseigné par les Européens comme moyen de division de temps et de l’espace afin de contrôler les populations africaines, former des chrétiens ou affirmer le bien-fondé de la « mission civilisatrice ». Vivre en ville représente par ailleurs l’expérience de nouveaux horaires, partout imposés par la loi, l’église, l’école. « Mais la tyrannie de l’horloge n’a jamais remplacé les notions plus anciennes de temps axé sur la tâche ».
Avec le développement de la ville coloniale, le sport, la mode, la danse, les clubs, les associations, les festivals et les rencontres dans les bars se trouvent au cœur de la vie des Brazzavillois. Les nouveaux arrivants apportent leurs propres traditions avec eux ce qui contribue au façonnement de nouvelles formes de loisirs.
Les loisirs jouent un rôle essentiel dans la formation de sous-communautés. Ces réseaux qui se jouaient et se consolidaient par le biais du divertissement prirent une autre ampleur avec l’émergence d’une ethnicité politisée au cours de la dernière décennie de la tutelle coloniale, ethnicité qui rejoue les différences spatiales des quartiers Bacongo et Poto-Poto.
« La présente étude a surtout démontré la capacité de renouvellement des habitants de la ville alors qu’ils s’efforcent d’établir des rapports avec les autorités européennes, de tirer profit des opportunités d’avancement dans la vie quotidienne et de créer des structures façonnant l’environnement urbain et social ». Si la violence coloniale a pour conséquence ce que Georges Dupré appelle « la destruction d’un ordre » ou ce que Jan Vansina considère comme « la fin d’une tradition », les Brazzavillois ont semble-t-il surtout cherché « à reconstituer un ordre social par l’intégration de leurs connaissances et expériences issues de la vie rurale traditionnelle. À cela s’ajoutèrent les connaissances et techniques, les valeurs et les croyances nouvellement acquises ».



1 L’auteur rappelle que le temps est « un réseau chronologique qui encadre, emprisonne la vie urbaine ». Jacques Le Goff, Pour un autre Moyen Âge : temps, travail et culture en Occident, Paris, Gallimard, 1977, p. 73. La capacité de mesurer le temps avec exactitude permet aux employeurs d’imposer la discipline au travail et administrateurs de contrôler les populations.

2 Citation de Susan Orlean, Saturday Night, New York, Knopf, 1990.

3 En 1892, le Duc d’Uzès note ainsi que certains Sénégalais « sont habillés à la dernière mode de Paris » avec des chapeaux, des vestes, des chemises, des cravates, des pantalons, des ceintures, des chaussures et des cannes.

4 Anne Stoler, dans son étude sur les Hollandais de Java montre que le racisme permettait aux Blancs de s’unir et de surmonter leurs divergences. Ils auraient été sinon sûrement incapables de maintenir leur supériorité sur leurs sujets. Cf. Anne Stoler, « Rethinking colonial categories : European communities and the boundaries of rule », Comparative Studies in Society and History, 31, 1, 1989, p. 134-181.

5 André Gide écrit : « on ne peut y prendre contact réel avec rien ; non point que tout y soit factice ; mais l’écran de la civilisation s’interpose et rien n’y entre que tamisé ». Cf. André Gide, Voyage au Congo, Paris, Gallimard, 1927, p.16.

6 Cf. G. Balandier, Afrique ambiguë, Paris, Plon, 1957.
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