Loisirs et société à Brazzaville pendant l’ère coloniale








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* Ambiance et animation urbaine
La vie urbaine est animée par ses rues, les places, les bars, les buvettes, les salles de danse et les cinémas. Au cours des années 1920, les nouvelles formes de divertissement (le cinéma, la danse en couple) ont lieu dans des espaces clos, avec paiement d’un droit d’admission. On peut y boire et y manger. Les rythmes, les instruments et les paroles de chanson viennent de toute l’Afrique centrale. Les fonctionnaires venus de Guadeloupe et de Martinique, les domestiques et artisans de la côte, les tirailleurs, les ouvriers et les employés de bureau d’Afrique-Occidentale participent à leur renouvellement.
De tels divertissements attirent les migrants vers la ville, surtout après la Deuxième Guerre mondiale. Les gens se retrouvent pour partager des intérêts communs occasionnellement ou de manière plus structurée à travers des associations d’aide mutuelle à forte orientation récréative. Ces réseaux permettent aussi de faire face aux dépenses extraordinaires comme les maladies ou le deuil et deviennent presque aussi importants pour le maintien social que le travail lui-même.
Premières distractions
À la fin du XIXe siècle, les travailleurs n’ont pas beaucoup de divertissement : ils se retrouvent pour fumer, jouer aux cartes, parier et boire. Des querelles éclatent souvent à propos des femmes, même dans les années 1930, car il n’y en a pas assez. Le taux d’alcoolisme est élevé, favorisé par le paiement du salaire en jetons à dépenser dans les boutiques de la factorerie ou sous forme de rations d’alcool. Cette forte demande d’alcool est bénéfique pour le commerce mais l’administration se rend vite compte du manque de vision de sa politique. En outre, elle voit le contrôle de la consommation d’alcool comme une étape nécessaire permettant d’imposer l’ordre dans la ville. En 1906, l’administration essaie d’interdire la vente de boissons alcoolisées mais c’est un échec. Après la Première Guerre mondiale, le gouverneur général Augagneur reprend cette lutte en interdisant la consommation d’alcool importé ou local. Les vins bon marché non couverts par l’interdiction voient leur vente considérablement augmenter. La distillation locale d’alcool par les femmes se poursuit par ailleurs sans changement, malgré les raids sporadiques de la police.
À partir des années 1920, Poto-Poto, avec son grand mélange de populations, est la partie de la ville la plus célèbre pour ses associations de danses « héritées des ancêtres ». Cependant, chaque quartier a ses joueurs de tam-tam et son groupe de danse ; ils se font une concurrence acharnée. Le dimanche, les groupes des différentes régions se produisent, les danseurs se vêtent alors de « costumes fantastiques ». À côté d’eux, de petits commerçants vendent des cacahuètes, des piles de charbon, des cigarettes, des allumettes, des sardines, du lait condensé et du sel. Avec la première célébration de la fête nationale en 1891, le 14 juillet devient le jour « traditionnel » des associations de danse de quartiers. Ils montrent leurs derniers pas, chansons et costumes. Au tout début du XXe siècle, des danses associées à de nouveaux rythmes et instruments de musique font leur apparition à Brazzaville. Elles sont probablement introduites par les Cabindais et les Africains de l’Ouest ou par ceux ayant séjourné dans des camps de travail pendant la construction de la ligne Léopoldville-Matadi. Vers la fin du XIXe siècle, les orchestres cabindais jouent des airs empruntés aux Portugais et aux Euro-Africains de Luanda, adaptés et joués sur des sifflets, des harmonicas. Entre les deux guerres, une nouvelle vague de musique et de danse se développe, sans doute en lien avec le retour au foyer des ouvriers de la construction du chemin de fer. La maringa par exemple, similaire à la rumba, se danse en couple, à l’intérieur, au son d’un accordéon. Cette vogue suscite dans les années 1920 et 1930 une inquiétude parmi les missionnaires à cause de son apparente sensualité et parce qu’elle s’accompagne d’une forte consommation d’alcool. La foule de Brazzaville peut aussi se divertir au spectacle et au son des fanfares ou des orchestres de clairons et de tambours. Dans les années 1930, il y a au moins six orchestres de ce type qui jouent lors des fêtes religieuses et laïques, des manifestations sportives, des bals et des concerts du dimanche après-midi.
Les membres de l’élite urbaine préfèrent la musique européenne et latino-américaine, introduite par les soldats étrangers cantonnés à Brazzaville pendant la Première Guerre mondiale.
À la fin des années 1930, l’arrivée de la rumba latino-américaine balaye les préférences de classe et devient la base de la musique populaire urbaine à la fin de l’époque coloniale. La société blanche se prend elle aussi d’engouement pour la musique latino-américaine. Les Blancs et l’élite africaine pratiquent également le tango, la biguine (danse apparentée à la samba brésilienne venue de Martinique) et d’autres danses venues d’Outre-Atlantique.
Pour beaucoup, les hymnes et les rites des églises de la mission ont rendu familière la musique religieuse européenne. Dès 1884, un harmonium accompagne les cantiques de la messe. C’est « un outil de propagande » selon Chavannes, chef du poste français. À la mission, les frères catholiques jouaient du piano, du violon et du cornet pendant la messe. Une fois le patronage instauré, les garçons apprennent à jouer de la trompette, du clairon et du tambour dans un orchestre qui joue lors des processions et à l’église. Lorsque les équipes sportives de la mission jouent, l’orchestre du patronage les accompagne sur le terrain à l’ouverture et à la mi-temps. Le groupe religieux le plus fascinant aux yeux des habitants est celui de l’Armée du Salut qui arrive à Brazzaville en 1935. Par ailleurs, les orchestres militaires qui jouent dans les parades et les défilés interprètent des airs militaires français et des chansons traditionnelles.
À partir des années 1920 est introduit le gramophone mais seule l’élite peut s’en procurer un. En 1938, ils sont en revanche si répandus que chaque secteur de la ville a son réparateur de phonographe. L’engouement général pour l’Angleterre fait que HMV (His Master’s Voice) est la marque la plus plébiscitée. Les disques inondent le marché africain à tel point que le comité de censure a des difficultés à contrôler leur diffusion. La musique transatlantique commence à être connue à Brazzaville.
Les bars et les associations
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les bars et dancings avec orchestres et disques de gramophone amplifiés se multiplient. Les heures d’ouverture sont limitées par des lois municipales (16h à minuit les week-ends et jours de fête). Ce sont des lieux de rencontre essentiels pour faire connaissance, connaître les dernières nouvelles et écouter de la nouvelle musique. Les Brazzavillois aiment fréquenter les bars de leur côté de la ville. Parmi les plus populaires, citons Chez Faignond à Poto-Poto ou Beauté-Braza à Bacongo. Chaque bar est connu pour le type de musique qu’il diffuse. Chez Faignond, avec sa clientèle mixte d’Européens et d’aristocrates africains, on annonce de la musique européenne en semaine, africaine et antillaise le samedi, du jazz le dimanche.
L’une des grandes attractions de ces grands bars-dancings est la présence de jeunes femmes habillées de vêtements luxueux qui viennent parader et faire admirer leurs pagnes à la dernière mode, leurs robes courtes, leur coiffure, leur maquillage, leurs bijoux et leurs coiffes. Elles composent et chantent pour divertir la clientèle. Elles appartiennent à des associations d’aide mutuelle que Balandier suggère être celles de « prostituées de haute classe ». Néanmoins, il semble que la prostitution à Brazzaville n’ait jamais été vraiment organisée. La principale tentative d’organisation de la prostitution est menée par le pouvoir colonial. La prostitution est légalisée par le décret de 1909 tout comme en France. Mais ce décret a des effets limités car peu de femmes acceptent de passer les visites médicales hebdomadaires obligatoires. La majorité des femmes qui s’engagent dans la prostitution le font à leur propre compte. Une mesure plus controversée permet l’ouverture de bordels officiels malgré l’opposition de certains administrateurs. Les premiers remontent à la Deuxième Guerre mondiale, lors du stationnement d’un grand nombre de soldats des troupes alliées en ville. En 1946, ces bordels deviennent illégaux.
En pleine musique
Après la Seconde Guerre mondiale, la musique congolaise est en plein essor, portée par le développement de l’industrie musicale à Léopoldville-Kinshasa. Certains groupes de musique amateurs qui débutent à Poto-Poto et Bacongo se structurent sous forme d’association-mutuelle et se produisent dans des réunions sociales, tremplin d’envol de plusieurs musiciens congolais. Ces petits groupes renouvellent la rumba congolaise au cours des quinze ans précédant l’indépendance. Les cuivres des orchestres de style européen cèdent la place aux chanteurs avec des guitares. La principale source d’inspiration émane des racines africaines et latino-américaines. L’élite affectionne le swing ou le be-pop venus des États-Unis mais ces danses ne concurrencent pas la rumba.
Après-guerre, de nouveaux styles de chansons et de mixage instrumentaux apparaissent à Brazzaville sous l’impulsion de grands chefs d’orchestre dont le plus célèbre est Paul Kamba. De formation européenne, il servit de modèle à ceux qui ne savaient pas comment négocier les opportunités de la ville coloniale. Né en 1912, il passe sa jeunesse dans l’atmosphère de la mission, fut enfant de chœur à la cathédrale. Bon joueur de football, il devient un arbitre respecté de la FAC, travaille comme employé de bureau dans la compagnie de chemin de fer Congo-Océan puis pour le Service des mines. À la fin des années 1930, il crée une association d’aide mutuelle appelée Bonne Espérance dont la principale activité consiste à chanter, jouer et expérimenter les nouveaux sons de la rumba, pour les retravailler dans un dialecte africain, le lingala. En 1948, connu des autorités européennes, il est nommé chef de la section musicale du nouveau centre culturel de Poto-Poto. Il est surtout apprécié pour ses talents de chanteur. En 1943, il forme un orchestre, le Victoria-Brazza, très fameux, recherché pour jouer dans les cérémonies ou les bras-dancings. Malgré son succès, Kamba ne gagne jamais assez d’argent pour cesser son emploi de fonctionnaire.
Les chansons populaires deviennent le moyen d’expression des frustrations de la vie quotidienne et des rêves d’avenir. Le chanteur et vedette de cinéma Tino Rossi était particulièrement à la mode à Brazzaville à cause de son sens de la mode et de ses ballades romantiques.
L’enregistrement des chanteurs et des orchestres locaux se développe comme une industrie artisanale à Kinshasa après la Seconde Guerre mondiale. Un groupe d’entrepreneurs grecs arrivés au Congo belge pendant la guerre est pionnier en la matière. En 1948, Jéronimidis lance sa compagnie Ngoma, qui enregistre Paul Kamba. Par la suite, d’autres compagnies voient le jour, toujours sous l’impulsion d’entrepreneurs grecs. Les studios achètent des instruments et encouragent les jeunes à venir s’y réunir pour improviser. Les bandes magnétiques sont envoyées à Paris, Londres ou Bruxelles pour l’impression en disques 78 ou 45 tours, ensuite renvoyés au Congo pour la vente. Les disques sont vendus dans les magasins européens ou dans des petites boutiques ou stands situés autour des marchés. Tout un marché noir actif se développe à travers le Pool.
La radio fait son apparition dans les années 1930 : un petit émetteur avait été installé à Brazzaville par un club radio européen et certains Africains aisés pouvaient se permettre de payer un abonnement pour avoir leur radio branchée sur les diffusions de la Radio-Coloniale Paris. Les programmes comportent surtout de la musique classique, de l’opéra, des critiques de films et des bulletins de nouvelles. La construction de l’émetteur le plus puissant du continent africain pendant la Seconde Guerre mondiale change la donne : en 1946, la station radio devient Radio Brazzaville. On la place sous l’administration de la Radiodiffusion française. La diffusion dure six heures par jour, les émissions sont surtout orientées vers la population européenne. En 1950, un second programme, Radio AEF, est introduit pour les auditeurs africains. L’abonnement est à la portée des salariés mais l’achat d’un poste de radio représente toujours une dépense conséquente. Le poste de radio devient le point central d’une pièce et il n’est pas rare d’inviter de la famille ou des amis pour venir l’écouter. Les programmes sont un mélange de ce que l’administration française veut que l’auditoire africain écoute et de ce que les auditeurs veulent écouter.
Ce n’est que dans les années 1960 que naît le style très caractéristique de la musique congolaise avec plusieurs guitares jouant des mélodies entremêlées, complétées par différentes combinaisons d’instruments comme les saxophones ou les clarinettes.
Notons qu’un très grand nombre d’activités de loisirs étaient davantage orientées vers les hommes, surtout avant la Seconde Guerre mondiale : « les loisirs « séparés » n’étaient pas dus uniquement au manque de temps [dont pouvaient bénéficier les femmes] mais aussi à la perception culturelle que toute bonne épouse et mère n’avait pas de temps libre et que les distractions publiques n’étaient tout simplement pas une affaire de femmes. »

* Le culte de l’élégance
À la fin du XIXe siècle, les domestiques et les travailleurs des factoreries marquent le Nouvel An en se parant de leurs plus beaux vêtements. Le dimanche est aussi le jour où l’on se débarrasse des habits quotidiens du travail pour endosser les « habits du dimanche ». Les vêtements illustrent un important marqueur de temps : « ils transforment le temps concret ordinaire en temps extraordinaire »2. C’est durant le temps du loisir que les gens peuvent s’habiller comme ils le souhaitent. Le vêtement exprime un moment dans le temps, un goût personnel, le niveau de ressources, le statut social. Balandier l’associe à « la façade sociale ».
Pendant la semaine, les Brazzavillois portent de vieux vêtements pour travailler dans la chaleur des chantiers, au marché, sur le fleuve ou dans leur champ. Ceux qui travaillent pour les Européens portent des uniformes « et c’était l’un des principaux attraits de ces emplois ». Le code vestimentaire imposé accentue le rôle de subordination de ces travailleurs au sein de la hiérarchie coloniale. Les employés sont pénalisés s’ils ne portent pas les vêtements adéquats au bureau. Les domestiques doivent porter des shorts et ne sont jamais autorisés à porter des chaussures. Quant aux policiers qui patrouillent dans les quartiers de Bacongo et de Poto-Poto, ils portent une chéchia rouge, une chemise, un short, des jambières, mais pas de chaussures.
La convergence des traditions vestimentaires
Beaucoup de travailleurs de Brazzaville viennent de sociétés d’Afrique centrale où le vêtement n’est guère associé aux besoins utilitaires, car ni le climat ni les conditions de travail ne le nécessitaient. La « politique du costume » y était déjà très importante. Le vêtement, symbole de prestige ou de pouvoir, manifestait une identité, un statut social, des valeurs personnelles. La distinction sociale était par exemple exprimée par les bijoux, les scarifications, la complexité des coiffures, la richesse des pagnes. À partir du milieu du XVIIe siècle, les textiles venus d’Europe et d’Inde remplacent le raphia produit localement. Dès cette époque, on observe la superposition des anciennes et des nouvelles traditions vestimentaires. Ainsi, une personne importante porte à cette époque des habits fabriqués à partir des plus belles étoffes d’importation européenne associés à des bijoux en cuivre, des fourrures, des griffes de léopard... Au XIXe siècle, comme le tissu d’importation européenne était devenu plus répandu parmi les gens ordinaires, les puissants se réapproprièrent les vêtements et accessoires traditionnelles. La différenciation sociale est ainsi maintenue par la rareté des produits. Il n’en reste pas moins que les nouvelles formes d’habillement, introduites à Brazzaville par les travailleurs des autres parties de l’Afrique, les Antillais et les Européens, se greffent sur une pratique déjà existante.
Les photographies, les sketchs et les descriptions des Européens montrent que les chapeaux militaires ou les hauts de forme étaient tout particulièrement appréciés par les chefs, les interprètes et les grands négociants. Les chapeaux sont en effet un symbole de pouvoir en Afrique centrale bien avant l’introduction du casque colonial européen. On voit ici combien peuvent converger entre elles les différentes traditions vestimentaires.
Dans la ville coloniale, toute personne disposant d’argent liquide peut se procurer des pagnes ou des vêtements d’occasion. Bien s’habiller signifie essayer de nouveaux articles et les combiner selon différents styles. La mode devient un agent du changement tout en confirmant les divisions existantes. Les étrangers qui occupaient à Brazzaville un grand nombre de postes comme artisans, employés ou domestiques favorisent l’introduction de vêtements masculins de styles orientaux. Souvent éduqués à l’européenne, ils venaient en effet de régions exposées depuis plus longtemps que le Pool à l’influence européenne3.
Au début du XXe siècle, les élites urbaines africaines s’identifient de plus en plus à la société coloniale. Elles abandonnent les uniformes militaires de la période précédente pour laisser place à des vêtements plus conventionnels qui imitent les costumes des administrateurs et des agents de comptoirs. À la veille de la Première Guerre mondiale, les costumes blancs et kaki amidonnés sont ainsi très à la mode.
Dans les années 1920, les hommes du Gabon et du Loango introduisent le port de costumes avec des gilets qu’ils accessoirisent avec des cannes, des monocles, des gants et des montres à gousset. Si les chaussures vernies sont trop chères, ils prennent des chaussures en toile. Les Brazzavilloises sont à cette époque influencées par les Camerounaises, les Gabonaises et les femmes originaires du Loango. Ces dernières portent des robes courtes, des chaussures à talon, des bas en soie. Elles se fardent le visage à la poudre de riz. Parfois, l’influence européenne se fait sentir par le détournement des habits traditionnels comme le pagne, qu’on va coudre sous forme de robe longue ceinturée à la taille par un morceau de tissu.
Un guide officiel publié en 1913 par le Bureau du gouverneur général pour les officiers coloniaux de l’AEF donne une liste de vêtements comprenant un casque, un chapeau léger, six uniformes blancs, six tenues kaki, plusieurs chemises légères, une ceinture en flanelle, un ciré, des bottes en cuir montantes à lacets pour se protéger des morsures d’insectes ou de serpents, une paire de jambières et des chaussures en cuir léger pour le soir. Il existe toute une variété de casques. Un magasin de vêtements tropicaux de Bordeaux se vante d’en avoir plus de 600 en stock, avec des modèles destinés aux femmes et aux enfants. Il n’est pas rare que les habits des Européens reviennent à leurs domestiques quand ils quittent l’Afrique.

Les femmes européennes confirment également l’association du vêtement au statut social. Elles ont une importante garde robe. Le journal populaire Le Monde colonial illustré comporte une rubrique mode avec des conseils vestimentaires pour les Françaises vivant sous les tropiques.
« Selon certains informateurs, [les Brazzavillois] voulaient s’habiller le plus possible comme les Européens, car c’était la marque d’un « évolué ». Bien que cette étiquette soit complètement discréditée, c’était une étiquette portée consciencieusement et fièrement car cela démontrait la réussite dans la nouvelle société, l ‘éducation occidentale, la connaissance des manières européennes et la sophistication d’une personne urbaine ». La familiarisation avec les vêtements occidentaux vient de l’observation des Européens (les domestiques servent très souvent de conduits d’information) et de l’éducation à l’école de la mission. La mission distribue en effet des vêtements aux enfants ainsi que des uniformes aux scouts ou à ceux qui participent à la gymnastique ou au football. Cela ne va pas d’ailleurs sans causer des problèmes par rapport à l’école communale, moins fréquentée. « La réussite de la manipulation et du contrôle des symboles était au cœur de l’expérience coloniale ».
« La « domestication » des femmes et leur futur rôle d’épouse et de mère se démontraient (...) par leur tenue. Elles portaient des camisoles, des pagnes, des coiffes, des perles autour des chevilles et marchaient pieds nus ». Les hommes, quant à eux, portent des costumes, des chemises, des cravates, des chaussures et des chapeaux en rapport avec leur rang social.
Vêtements et consommateurs
Se développe à Brazzaville un style très différent de celui observé dans les villages. La demande de vêtements va croissante. Ils ont l’avantage d’être plus accessibles et meilleur marché que d’autres marchandises convoitées (comme les lampes à huile, les meubles, les bicyclettes, les gramophones). Les missionnaires désapprouvent les jeunes gens qui s’engagent dans cette « frénésie » de la mode, finissant parfois par s’endetter. Les Brazzavillois se caractérisent en effet par leurs sommes considérables dépensées en vêtements. Les couturiers sont très nombreux dans la ville. Les couturières formées en couvent sont particulièrement recherchées. Aller faire des essayages est un moment de détente sociale.
La plupart des factoreries du Pool offrent une vaste gamme de produits. Parmi les entrepreneurs européens qui répondent à cette demande croissante du marché, les Portugais sont les plus importants. Ils s’installent parfois à Bacongo et à Poto-Poto malgré le décret municipal de 1934 qui interdit aux Européens la possession d’un commerce dans les quartiers africains de la ville. Le magasin le plus connu, le plus fréquenté par les élites africaines, s’appelle « Kitoko » (« beau » ou « élégant » en lingala). Il appartient au Portugais Mario de Figueiredo. Toutefois, la majorité de la population achètent leurs vêtements dans les marchés, décrits dans les années 1920 comme « un grouillement de pagnes ». À cette époque, se développe également un grand commerce de vêtements d’occasion envoyés en Afrique par des fournisseurs européens et américains spécialisés dans le secteur. Après la Première Guerre mondiale, un stock de l’armée américaine abandonnée en Europe arrive par exemple à Brazzaville.
Le vêtement européen devient la tenue préférée des Brazzavillois dans les années 1930. Les femmes continuent cependant à préférer le pagne africain, l’associant parfois à des robes de style européen. Après la Seconde Guerre mondiale, le retour des anciens combattants, le cinéma, la musique favorisent le développement d’une culture populaire internationale. L’arrivée de nouveaux tissus synthétiques en polyester rend les vêtements plus résistants et plus faciles à entretenir. Dans les années 1950, les jeunes femmes de l’élite portent des robes courtes. Il reste néanmoins rare de voir une femme mariée, même instruite, s’habiller avec des vêtements européens. Le caractère à la fois utilitaire et esthétique du pagne est un facteur d’explication. De nouveaux motifs sont constamment introduits. Ces imprimés reflètent les dernières tendances. Ils peuvent représenter des personnalités comme de Gaulle ou Churchill. Par ailleurs, en raison de la baisse de leur coût, les chaussures en toile ou les sandales commencent à faire partie de l’habillement urbain.
Les modes controversées
Lors des deux dernières décennies de tutelle coloniale, les vêtements deviennent le symbole du changement, des « outils d’innovation ». « Le choix du vêtement représentait une part infime du plus grand rêve qui associait la richesse et le statut social au confort et à la consommation ». Des critiques apparaissent sur la manière dont les gens s’habillent. Les polémiques portent sur les styles, la sexualité, le coût des beaux vêtements... Dans le journal de l’Union éducative Mutuelle de la jeunesse de Brazzaville, des articles dénoncent la trop grande importance accordée à l’apparence extérieure, en écho avec les critiques des premiers missionnaires catholiques.
En 1957 est organisé le concours de beauté « Miss AEF ». La compétition pour élire « Miss Brazzaville » déclenche une discussion animée pour savoir si les participantes doivent porter le pagne africain ou des robes courtes. Au final, les finalistes portaient « des tenues très révélatrices, à la grande satisfaction du public composé en majorité d’hommes ».

Ainsi, la mode touche aux débats sur la relation homme-femme, la richesse, le mariage, la famille et le rôle des femmes dans la société.
Au cours de la dernière décennie de tutelle coloniale, les jeunes gens de Bacongo établissent des clubs ayant la mode pour objet exclusif. Ce sont eux les précurseurs des fameux « sapeurs » qui se développèrent à partir des années 1960, lorsque la mode devint une affirmation contre la précarité économique et la tentative de domination politique par l’organisation de la jeunesse du parti. Les jeunes gens de la période coloniale incorporent leur fascination pour les vêtements dans leurs associations d’aide mutuelle. Ils expriment, au même titre que les clubs de foot ou les groupes de musique populaire, les intérêts croissants de la jeunesse urbaine. À travers le culte de l’élégance, ils cherchent à définir leur condition sociale tout en s’admirant les uns les autres et espérant séduire les jeunes filles. Les vestes avec les grandes épaulettes, les pantalons larges se terminant en fuseaux aux chevilles et les mocassins à grosses semelles sont particulièrement plébiscités. L’extravagance de ces clubs est particulièrement critiquée. On déplore notamment que « les jeunes du monde entier s’adonnent au culte de James Dean (...) et sont tous contaminés par le virus du « Rock and Roll » et danses du même genre » .
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