I comment la mère Michel fît la connaissance de son chat








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Émile de La Bédollière

Histoire de la mère Michel et de son chat




BeQ

Émile de La Bédollière

Histoire de la mère Michel

et de son chat


La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 1291 : version 1.0

Histoire de la mère Michel

et de son chat

Édition de référence :

Le Nouveau magasin des enfants.

Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1860.

I



Comment la mère Michel fît la connaissance de son chat.


Il y avait à Paris, sous le règne du feu roi Louis XV, une vieille comtesse qu’on appelait Yolande de La Grenouillère, femme riche en terres et en argent comptant : c’était une respectable dame qui distribuait volontiers des aumônes aux pauvres de Saint-Germain-l’Auxerrois, sa paroisse, et même à ceux des autres quartiers. Son mari, Roch-Eustache-Jérémie, comte de La Grenouillère, était mort glorieusement à la bataille de Fontenoy, le 11 mai 1745. La noble veuve l’avait longtemps pleuré, et le pleurait encore plusieurs fois par semaine. Restée sans enfants, dans un isolement presque complet, elle s’était abandonnée à une bizarre manie, qui ne déparait en rien, il est vrai, ses vertus réelles et ses qualités éminentes : elle avait la passion des animaux ; passion malheureuse s’il en fut, puisque tous ceux qu’elle avait possédés étaient morts entre ses bras. Le premier en date dans son affection avait été un perroquet vert, qui, pour avoir eu l’imprudence de manger du persil, avait succombé à d’effroyables coliques. Une indigestion de croquignoles avait enlevé à madame de La Grenouillère un carlin de la plus belle espérance. Un troisième favori, singe de l’intéressante famille des ouistitis, ayant un soir rompu sa chaîne, alla rôder sur les arbres du jardin, y reçut une averse et gagna un rhume de cerveau qui le conduisit à la tombe. La comtesse avait eu ensuite des oiseaux de diverses espèces ; mais les uns s’étaient envolés, les autres étaient morts de la pépie. Accablée de tant de désastres, madame de La Grenouillère versa beaucoup de larmes. Ses amis, la voyant inconsolable, lui proposèrent successivement des écureuils, des serins savants, des souris blanches, des kakatoès ; mais elle ne voulut rien entendre : elle refusa même un superbe caniche qui jouait aux dominos, dansait la gavotte, mangeait de la salade et faisait des versions grecques. « Non, non, disait-elle, je ne veux plus de bêtes chez moi ; l’air de ma maison leur est funeste ! » Elle avait fini par croire à la fatalité.

Un jour qu’elle sortait de l’église, elle vit passer une bande d’enfants qui se bousculaient à l’envi en poussant de joyeux éclats de rire. Lorsque, installée dans son carrosse, elle put dominer la multitude, elle reconnut que la cause de ce vacarme était un pauvre chat à la queue duquel des malveillants avaient attaché une casserole. L’infortuné courait depuis longtemps, sans doute, car il paraissait accablé de fatigue. Voyant qu’il ralentissait sa marche, ses persécuteurs formèrent un cercle autour de lui et commencèrent à lui jeter des pierres. Le malheureux chat courbait la tête ; certain de n’être environné que d’ennemis, il se résignait à son triste sort avec l’héroïsme d’un sénateur romain. Déjà plusieurs projectiles l’avaient atteint, lorsque madame de La Grenouillère, saisie d’une compassion profonde, descendit de sa voiture, fendit la presse et s’écria : « Je donne un louis à celui qui sauvera cet animal ! »

Ces mots produisirent un effet magique ; ils transformèrent les bourreaux en libérateurs ; le chat faillit être étouffé par ceux qui se disputaient l’honneur de le recueillir sain et sauf. Enfin une espèce d’Hercule terrassa ses rivaux, s’empara du chat et le présenta à demi mort à la comtesse.

« C’est bien, dit-elle ; tenez, mon brave homme, voici la récompense promise. »

Elle lui donna un louis d’or tout neuf qui sortait de la Monnaie ; puis elle ajouta : « Débarrassez ce pauvre animal de son incommode fardeau. »

Pendant que l’espèce d’Hercule obéissait, madame de La Grenouillère regarda l’être qu’elle venait de sauver. C’était le véritable type du chat de gouttière, et sa laideur naturelle était augmentée par les accidents d’une course longue et irrégulière : ses poils ras étaient souillés de boue ; on distinguait à peine, à travers des mouchetures variées, sa robe grise zébrée de noir. Il était d’une maigreur presque transparente, si efflanqué qu’on lui comptait les vertèbres, si chétif qu’une souris l’aurait abattu ; il n’avait pour lui qu’une seule chose, c’était de la physionomie.

« Mon Dieu, qu’il est laid ! » dit avec conviction madame de La Grenouillère après avoir terminé son examen.

Au moment où elle montait dans son carrosse, le chat fixa sur elle ses gros yeux vert de mer, et lui décocha un regard étrange, indéfinissable, à la fois plein de reconnaissance et de reproche, et si expressif que la bonne dame en fut brusquement fascinée ; elle lut dans ce regard un discours d’une éloquence prodigieuse. Ce regard voulait dire : « Tu as cédé à un mouvement généreux ; tu m’as vu faible, souffrant, opprimé, et tu m’as pris en pitié. Maintenant que ta bienveillance est satisfaite, tu me regardes, et ma difformité t’inspire du mépris ! Je te croyais bonne, mais tu n’es pas bonne ; tu as l’instinct de la bonté, mais tu n’as pas la bonté. Si tu étais vraiment charitable, tu continuerais à t’intéresser à moi par cela même que je suis laid ; tu penserais que mes malheurs viennent de ma mauvaise mine, et que la même cause – quand tu m’auras laissé là, dans la rue, à la merci des méchants, – la même cause, dis-je, produira les mêmes effets. Va, ne t’enorgueillis pas de ta bienfaisance incomplète !... tu ne m’as pas rendu service, tu n’as fait que prolonger mon agonie : je suis un paria, le monde entier me repousse, je suis condamné à mourir ; que ma destinée s’accomplisse ! »

Madame de La Grenouillère fut émue jusqu’aux larmes, ce chat lui parut surhumain ; – non, c’était un chat : il lui parut suranimal ! Elle songea aux mystères de la métempsycose, et s’imagina que ce chat, avant de revêtir sa forme actuelle, avait été un grand orateur et un homme de bien. Elle dit à sa dame de compagnie, la mère Michel, qui était restée dans la voiture : « Prenez ce chat et emportez-le.

– Eh quoi ! vous l’emmenez ? madame ! repartit la mère Michel.

– Assurément : tant que je vivrai, cet animal aura place à mon feu et à ma table : si vous voulez me plaire, traitez-le avec autant de zèle et d’affection que vous me traitez moi-même.

– Madame sera obéie.

– C’est à merveille ; et maintenant à l’hôtel ! »

II



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