De l’analyse économique moderne








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LE NŒUD ONTOLOGIQUE

DE L’ANALYSE ÉCONOMIQUE MODERNE

(HUME-MARX-SCHUMPETER)*


"M. Weber ne répugnait pas à déclarer que dans la mesure où il lui était permis d’en juger vu son ignorance presque totale de la question, il ne voyait aucune objection de principe à ce que les économistes faisaient dans la réalité, tout en n’étant pas d’accord avec eux sur ce qu’ils croyaient qu’ils faisaient, c’est-à-dire sur l’interprétation épistémologique de la marche suivie."

Joseph Aloïs Schumpeter1

Nous voudrions commencer ici à délier le nœud qui attache l’analyse économique moderne à ce dont elle prétend pourtant s’être détachée à son principe, c’est-à-dire l’ontologie, et où, si l’on nous permet ce jeu de mots, elle s’en-lyse d’une manière qui ne supporte pas d’être tranchée.

Précisons tout d’abord que nous entendons parler ici de l’ontologie en son acception traditionnelle. En ce sens, elle se confond avec la métaphysique générale (la connaissance de l’être de l’étant en général, déterminé par les Grecs, et depuis eux, comme ousia, présent-subsistant), condition de possibilité de toute métaphysique spéciale (ayant pour objet soit l’étant suprême, dieu, soit l’étant physique ou humain). Cependant, ce n’est qu’en apparence que l’ontologie a la primauté sur la métaphysique spéciale ; car elle ne s’intéresse jamais à l’être de l’étant qu’en vue de connaître son fondement, et par là elle est toujours d’emblée onto-théo-logie, ou onto-ego-théo-logie ; elle est donc toujours entremêlée à la métaphysique spéciale.

Quant à l’économie, elle est née en Grèce en liaison avec l’ontologie et l’analyse. Le nom originaire de l’ousia fut en effet le foyer de l’oikos, estia, foyer de la propriété, de la richesse, et aussi bien foyer religieux du culte offert par Zeus à Hestia, la divine virginité immobile au cœur de la demeure des dieux. C’est là une étymologie que Platon et Aristote attestent et avec laquelle Heidegger met en rapport l’allemand An-wesen, "la propriété rurale fermée sur elle-même". Cependant, au cœur de l’oikos, où s’effectuait le partage des richesses, était tenu jalousement celé le xoanon ; cet eidolon talismanique, lié symboliquement par un fil de laine ou une chaîne d’or, conférait à son possesseur la gloire (doxa) et le pouvoir de l’orthodoxa2 que, dans le Ménon, Platon décida de délier de l’invisible et d’enchaîner par la connaissance de sa cause pour pallier son égarement dans l’opinion vulgaire manipulée par la sophistique  ; ce fut l’œuvre de La République, et en particulier de son Livre VI, où la diérèse est rattachée à un principe anhypothétique  ; prémices de la constitution de l’analyse démonstrative péripatéticienne (Analytiques seconds, II, 1). Aristote, par ailleurs, circonscrit l’achèvement "manifeste" (Economiques, I, 1, 1343 a 10) de l’oikos dans les limites entéléchiques de la polis, le fait de nature (Pol., I, 2, 1252 b 30) dont la résolution analytique commande la définition de l’épistémè praktiké ékonomiké (I, 1, 15-20 ; 2 ; 3, 1253 b 1). Ce n’est qu’à partir de cette fondation générale de l’oiko-nomia, de l’institution de l’oikos dans son nomos méta-physique, que ce qui se tient là a pu être regardé comme eidos ou idea, et que l’économie a pu être placée sous le joug de la politique, elle-même déterminée comme la science architectonique.

Mais l’économie moderne ne prétend-elle pas précisément s’affranchir de la métaphysique ? Il est vrai, en effet, qu’elle tend à s’en tenir à la science de son domaine. C’est ainsi que pour le médecin Quesnay elle est une physique sociale ; chez Hume elle appartient à la science de la nature humaine, qui emprunte sa méthode analytique à la philosophie naturelle de Newton dont s’inspire encore la théorie walrasienne. Cependant, si l’on admet avec Heidegger que le comportement scientifique est seulement possible s’il se tient au préalable engagé dans le rien, alors il devient douteux que l’économie moderne ait déjà atteint à une telle liberté. Elle reste en particulier tributaire de deux déterminations ontologiques typiques de la modernité, le progrès et la valeur, dont le fondement est le cogito, advenu sous la plume de Descartes, "naturalisé" ultérieurement par Hume ; plus généralement, l’unique et légitime accès à la nature humaine est pour elle le connaître, l’intellectio, en son sens physico-mathématique, lors même qu’elle tient à distance l’économétrie. Or, la modalité d’être de la res cogitans est toujours celle de l’être au sens du présent-subsistant, et cela pour toute l’époque moderne jusqu’à Husserl inclus. Ainsi Heidegger peut-il déclarer que :
"le renversement philosophique opéré par la philosophie moderne < en direction du cogito > se trouve dans son principe, et ontologiquement, annulé et non avenu. […] < La métaphysique ancienne > se transforme en un mode de pensée dans lequel on tente d’accéder, à l’aide des concepts ontologiques traditionnels, à une connaissance ontique positive de Dieu, de l’âme et de la nature".3
Bien entendu, la question se pose ici de savoir dans quelle mesure cette affirmation de Heidegger s’applique à l’économie, c’est-à-dire dans quelle mesure celle-ci est une métaphysique rentrée ou, ce qui revient au même, sortie hors d’elle-même dans le domaine de la connaissance positive. En particulier, nous nous demanderons si l’analyse économique moderne n’est pas condamnée – compte tenu de ses présupposés ontologiques – à renouer avec l’ontothéologie (en son sens large) pour conjurer la dissolution de son statut scientifique dans l’activité identifiée par Aristote sous le nom de chrématistique (proprement dite), pseudo-science de recherche "des sources et des méthodes d’échange destinées à procurer le maximum de profit" (Politique, I, 9, 1257 b), seule forme d’intelligence productive fondée sur une opération analytique, qui, comme l’analyse économique moderne, prétend s’affranchir des limites du politique. Pour les Anciens, l’analyse du mouvement (de la production ou de la nature) est en droit seconde par rapport à la connaissance de ce mouvement téléologiquement réglé (sur l’ordre politique ou théologique). C’est pourquoi, chez Aristote, il n’y a pas plus d’économie mathématique (recourant en particulier à la statistique) que de physique mathématique (reposant sur un calcul de l’infini). L’infini, pour lui, est un terme arithmétique, pas même géométrique et encore moins physique, qui ne désigne rien de positif mais seulement l’indéfinie répétitivité de l’opération du calcul (Physique, III, 6), soit le futur faux infini de Hegel. Et c’est parce que la chrématistique poursuit spéculativement la fin indéfinissable d’une vie illimitée, au regard de laquelle tout moyen de vivre apparait toujours pauvre, qu’elle comporte une opération analytique immanente, comme instrument de l’auto-production de la "subjectivité",4 mue par le désir de s’accroître indéfiniment, mais travaillant finalement à la production de "cette étrange richesse", "celle dont l’abondante possession n’empêche pas de mourir de faim..." (Pol., I, 9, 1257 b 10).
Dans cette communication nous nous en tiendrons à trois représentants de l’économie moderne : Hume, Marx, Schumpeter. Tous trois se montrent soucieux d’affranchir l’analyse économique de la métaphysique, grâce à une réflexion critique sur l’histoire, la théorie et l’idéologie. Nous suivrons le fil conducteur de la définition de l’analyse économique donnée par Schumpeter dans l’History of economic analysis, ouvrage paru en 1954, et tenu pour une bible par de nombreux historiens de la pensée économique dans le monde.

I. DÉFINITION
Dans la première partie de l’Histoire, Schumpeter définit l’analyse économique comme l’ensemble des "recherches intellectuelles que l’homme a menées en vue de comprendre les phénomènes économiques, ou, ce qui revient au même, […] les aspects analytiques ou scientifiques de la pensée économique".5 Vers la fin du même ouvrage, il la définira encore "l’ensemble de faits et de méthodes rassemblés par les économistes pour expliquer les phénomènes de la vie économique".6

A s’en tenir à ce niveau de généralité, il faut bien reconnaître la pauvreté et l’imprécision de la définition de Schumpeter. Elle reste floue tant sur l’objet spécifique de l’analyse économique que sur ses méthodes propres. Elle nous apprend seulement que l’économie vise à comprendre les phénomènes économiques, ce qui revient à les expliquer, c’est-à-dire à en fournir une connaissance scientifique, générale et objective. Toutefois, cette indécision épistémologique est philosophiquement lourde de sens et éclairante pour notre sujet. Elle nous révèle en effet la difficulté qu’éprouve l’analytique économique à définir son statut scientifique, comme en témoigne le débat dont L. Walras, l’un des auteurs favoris de Schumpeter, se fait l’écho et voudrait se faire juge dans la 1ère Leçon des Eléments d’Economie Politique Pure. Au reste, Schumpeter admet lui-même, cette fois contre Walras7, que l’économie n’est pas une science exacte comme peut l’être la physico-mathématique aux méthodes de laquelle elle ne participe que pour une faible part. Et à la question de savoir si seulement elle est une science, il répond par une liste non limitative de cinq définitions de la science, pratiquement équivalentes, auxquelles pourrait satisfaire l’économie ; leur lecture renforce plutôt qu’elle ne la dissipe l’impression d’une pensée floue ; cependant, l’une d’entre elles doit dès à présent retenir notre attention, car elle définit l’analyse en son sens général et non strictement économiste :
"[...] est science tout domaine de connaissance qui a mis à jour des techniques spécialisées de recherche des faits et d’interprétation ou d’inférence (analyse)".8
La science "moderne" est donc, comme l’indiquera synthétiquement la cinquième définition, une "connaissance outillée" ("a tooled knowledge") que nous sommes en droit d’assimiler à l’empirisme logique. En effet, Schumpeter restreint à deux traits saillants la diversité des règles méthodologiques relative à la multiplicité des domaines de la science : (1) les faits recevables sur des bases scientifiques se réduisent aux "faits vérifiables par l’observation ou l’expérience", et (2) l’éventail des méthodes acceptables se ramène à l’"inférence logique à partir de faits vérifiables". En son sens très général, l’analyse se confond donc avec l’inférence empirico-logique.

Bien que l’éclectique Schumpeter soit difficilement classable, il est toutefois possible de situer sa formation théorique à la confluence de quatre grands courants : l’école des classiques anglais (Ricardo et Stuart Mill principalement), l’école autrichienne (surtout Böhm-Bawerk et von Wieser), l’école française (de Boisguilbert à Walras), et, enfin, l’école historienne de Werner Sombart et l’école sociologique de Max Weber. Si l’on cherche le plus petit dénominateur commun de ces diverses influences, il ne manquera pas d’apparaître que c’est un empirisme anti-métaphysique. La plupart des auteurs précités sont d’ailleurs mentionnés à ce titre dans le Manifeste du Cercle de Vienne.9 Et s’il fallait, parmi les diverses écoles fréquentées par Schumpeter, désigner celle qui lui ouvrit la porte des autres, alors il faudrait nommer l’école autrichienne et il deviendrait évident qu’il appartient largement au courant de pensée des Grands Viennois par lesquels il a été formé. De 1905 à 1906, il a suivi en particulier les séminaires de Böhm-Bawerk et de von Wieser qui, en 1903, a succédé à Carl Menger, fondateur de l’Ecole de la doctrine d’Utilité Marginale, signalé dans le Manifeste du cercle de Vienne parmi les savants dont le cercle a principalement discuté les travaux.10 La marque attestant cette filiation est sans conteste l’adhésion de Schumpeter au credo positiviste logique d’un langage scientifique unitaire coordonnant les énoncés protocolaires.11 Ainsi admet-il non seulement la thèse strictement empiriste qui réduit l’analyse logique au rôle de moyen de traduction des contenus empiriques élémentaires, mais encore la thèse "économique" machienne, tant débattue au sein du Cercle de Vienne, d’une logique générale, garantissant l’Unité de la Science (Carnap), obtenue par abstraction généralisante ; un "organum d’analyse globale", fonctionnant formellement de la même manière, quels que soient l’époque considérée et le problème traité (économique, biologique, mécanique, électrique, etc.).12 L’analyse empirique est ainsi relevée par une analyse pure, instrument, en l’occurrence, de l’économie pure.

Bien entendu Schumpeter se défend d’être métaphysicien, puisqu’il aspire à défendre l’économie contre toute métaphysique. Il affirme en particulier que l’analyse rencontre son plus sérieux obstacle dans l’Idéologie13, et il s’avère que par Idéologie il nous faut entendre, entre autres, le mauvais usage de la métaphysique, quelque chose comme ce que Kant, avidement lu par le lycéen Schumpeter, nommait l’hyperphysique, soit ce que nous appellerons l’apriorisme synthétique des hypothèses métaempiriques, "hypothèse" étant ici à prendre en son sens newtonien (hypotheses non fingo).14

Mais est-il possible – c’est là notre principale question – de sublimer une analyse empirique, entachée de tous les défauts dénoncés par Marx, en une analyse pure sans tomber dans la métaphysique ? Notre réponse est que cela ne se peut pas. Et nous tenterons de le montrer aux deux points de vue de l’histoire et de la théorie économiques, dont l’entrelacement, fondamental chez Hume, est chez Schumpeter noyé dans "la conception nébuleuse" (Marx) d’une conscience d’objet en général, aveugle à la signification tant historiale que théorique de l’économie moderne.

Visant à démêler l’effort analytique des économistes des diverses influences – théologiques, philosophiques, éthico-politiques, esthétiques ou tout simplement pragmatiques – auxquelles ils peuvent être soumis, Schumpeter affirme en particulier que "le voile de la philosophie peut s’enlever […] dans le cas de l’économie" 15 ; ainsi en irait-il de la philosophie de Hume ou de la croyance en un ordre naturel chez les physiocrates, simple costume idéologique, selon une expression de R. Barre, qui habillerait la théorie du circuit économique et dont celle-ci pourrait être dévêtue pour paraître nue dans sa vérité analytique. Au fond, Schumpeter voudrait, selon les termes qu’il oppose à l’oikonomia de Platon et d’Aristote, que "Le raisonnement analytique" soit, et ait toujours été chez les économistes dignes de ce nom – c’est-à-dire dès les Scolastiques –, "poursuivi comme une fin en soi".16 Il prétend ainsi pouvoir à toute époque séparer sans dommage l’analyse économique de l’économie politique, voire du politique.17 Mais cette dernière abstraction, pensons-nous, constitue un postulat méthodologique qui est dépourvu de fondement et qui rend précisément incompréhensibles aussi bien l’histoire de l’économie que la spécificité de l’analyse économique moderne. Une telle autonomie de l’économie est en effet une prétention typiquement moderne – si l’on excepte la chrématistique contre nature, démêlée de sa forme naturelle et précisément exclue du domaine de la science pratique par l’analyse politique d’Aristote (Pol., 1, 1256 b 30-35) – que Schumpeter transforme illégitimement en un postulat gouvernant la totalité de l’histoire de la réflexion économique. Pour nous assurer que, ce faisant, il commet bien ce que Maurice Caveing, reprenant le concept desantien d’artefact philosophique, appelle un
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