Scan, ocr, corrections & mise en page : François Roduit 2012








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SCÈNE 4
L'Inconnu repousse les doubles rideaux et apparaît brusquement. On ne l’a pas vu passer le rebord de la fenêtre. Sa venue doit sembler à la fois naturelle et mystérieuse. Il est élégant, un peu trop même: frac, gants, cape, canne à pommeau, on dirait un dandy qui sort de l’Opéra. Il regarde Freud avec sympathie. Celui-ci, se sentant observé, se retourne.
L’INCONNU (très naturellement). Bonsoir.
Freud se lève brusquement, s’appuyant sur le bureau.
FREUD. Quoi ! Qui êtes-vous ? (Silence.) Que voulez-vous ? (L 'Inconnu sourit mais ne répond toujours pas.) Par où êtes-vous entré ? (L’Inconnu reste aimable et silencieux.) Que venez-vous faire ici ? (Croyant comprendre qu'il s’agit d’un voleur.) Il n’y a plus d’argent, vous arrivez trop tard.

L’INCONNU (avec une moue). Je vous préférais lorsque vous posiez des questions.
FREUD. Qui êtes-vous ?
L’Inconnu sourit, peu disposé à répondre. Freud, n'y tenant plus, ouvre alors le tiroir de son bureau et en extrait un revolver. Mais, au moment de le pointer vers l’inconnu, il se sent un peu ridicule et le garde entre ses mains.
FREUD (articulant très distinctement). Qui êtes- vous ?
L’INCONNU (légèrement). Vous ne me croiriez pas. Et ce n’est pas ce jouet qui vous y aidera. (L’Inconnu s’approche du sofa et s'y laisse élégamment tomber.) Causons, voulez-vous ?
FREUD (posant l’arme). Monsieur, je ne parle pas à un homme qui entre chez moi par effraction et refuse de se présenter.
L’INCONNU (se levant). Très bien, puisque vous insistez...
Il va prestement derrière le rideau, y disparaît deux secondes. Il en ressort essoufflé, les vêtements en désordre. Voyant Freud et semblant le découvrir, il se précipite vers lui, tombe à ses pieds.
L’INCONNU. Monsieur, monsieur, je vous en prie, sauvez-moi ! Sauvez-moi, ils me poursuivent. (Il joue à la perfection.) Ils sont là, derrière moi... (Il court à la fenêtre et semble apercevoir des hommes en bas.) La Gestapo ! Ils m’ont vu. Ils entrent dans l’immeuble ! (il se jette à nouveau aux pieds de Freud.) Sauvez-moi, ne dites rien !
FREUD (un instant pris au jeu). La Gestapo ?
L’INCONNU (le suppliant de manière trop théâtrale). Cachez-moi ! Cachez-moi !
FREUD (dégrisé, le repoussant assez violemment). Laissez-moi tranquille !
L’INCONNU (cessant subitement son jeu). N’avez- vous pas de pitié pour une victime ?
FREUD. Pour une victime, oui ; pas pour un simulateur.
L’Inconnu se relève.
L’INCONNU. Alors ne me demandez pas de vous raconter des histoires.
FREUD (se ressaisissant et parlant avec autorité). Ecoutez, je peux faire deux hypothèses pour expliquer votre irruption ici: soit vous êtes un voleur, soit vous êtes un malade. Si vous êtes un voleur, vos confrères de la Gestapo sont passés avant vous sans vous laisser une miette. Si vous êtes un malade, vous...
L’INCONNU. Quelle serait la troisième hypothèse ?
FREUD. Vous n’êtes pas un malade ?
L’INCONNU (à qui ce mot est désagréable). Malade, le vilain mot, comme un coup de main que la santé donnerait à la mort !
FREUD. Et pourquoi viendriez-vous, sinon ?
L’INCONNU (mentant). On peut trouver bien d’autres raisons: la curiosité, l’admiration.
FREUD (haussant les épaules). C’est ce que disent tous mes malades !
L’INCONNU (mentant). Je viens peut-être pour quelqu’un d’autre...
FREUD (idem). C’est ce qu’ils disent ensuite.
L’INCONNU (agacé). Bon... eh bien même, admettons que j’ai besoin de vous... que me proposez- vous ?
FREUD. De prendre rendez-vous ! (Le poussant vers la porte.) A bientôt, monsieur, à une heure qui nous conviendra à tous deux et dont nous aurons décidé tous les deux. A dans quelques jours.
L’INCONNU (l’arrêtant). Impossible. Car demain, je ne serai plus là, et dans huit semaines, vous non plus.
FREUD. Pardon ?
L’INCONNU. Vous serez à Paris, chez la princesse Bonaparte... puis à Londres, à Maresfield Gardens... si ma mémoire est bonne...
FREUD. Maresfield Gardens ?... mais... vous pouvez dire ce que vous voulez, je n’en sais rien... je n’ai rien prévu...
L’INCONNU. Si, si. Vous y serez bien. Vous aimerez le printemps londonien, vous serez fêté, et vous parviendrez à finir votre livre sur Moïse.
FREUD. Je vois que vous lisez la presse scientifique.  
L’INCONNU. Comment l’appellerez-vous, déjà ? Moïse et le monothéisme. Je préfère d’ailleurs ne pas vous dire ce que j’en pense.
FREUD (l’interrompant). Je n’ai pas encore choisi le titre ! (Répétant pour lui-même, intéressé par la proposition de l’Inconnu.) Moïse et le monothéisme... pourquoi pas ? la suggestion est b... Vous vous intéressez à la psychanalyse ?
L’INCONNU. A vous seulement.
FREUD. Qui êtes-vous ?
L’INCONNU (reprenant son évocation précédente). Mais le plus étrange est que vous regretterez Vienne.
FREUD (violemment). Sûrement pas.
L’INCONNU. On ne savoure le goût du fruit qu’après l’avoir mangé; et vous êtes de ces hommes qui n’ont de paradis que perdu. Oui, vous regretterez Vienne... Et vous la regrettez déjà puisque, depuis un mois, vous refusez de partir.
FREUD. C’était par optimisme. Je croyais que la situation allait s’arranger.
L’INCONNU. C’était par nostalgie. Vous avez joué en culottes courtes dans le Prater, vous avez proclamé vos premières théories dans les cafés, vous avez marché, enlacé à votre premier amour, le long du Danube, puis vous avez voulu mourir dans ses eaux glauques... A Vienne, c’est votre jeunesse que vous laissez. A Londres, vous ne serez qu’un vieillard. (Très vite, pour lui-même.) Et comme je vous envie pourtant...
FREUD. Qui êtes-vous ?
L’INCONNU. Vous ne me croiriez pas.
FREUD (pour en finir avec l’incertitude). Alors sortez !
L’INCONNU. Comme vous devez être las du monde pour vous débarrasser si tôt de moi. Je vous aurais cru plus accueillant envers les malades, docteur Freud. Vous me mettez dehors. Est-ce comme cela qu’on traite un névrosé ? Lorsque vous êtes le seul recours ? Imaginez que je vous quitte pour aller me jeter sous une voiture ?
Freud, sincèrement surpris par son comportement, se laisse choir sur le sofa.
FREUD. Vous tombez mal, ce soir, il n’y a plus de docteur Freud... Guérir les autres... Croyez-vous que soigner les hommes m’empêche, moi, de souffrir ? Il est même des soirs où j’en veux presque aux autres de les avoir sauvés; je suis si seul, moi, avec ma peine. Sans recours...
L’INCONNU. Elle reviendra. (Freud a un geste interrogatif) Anna. Ils la garderont peu de temps. Ils savent très bien qu’ils ne peuvent pas la garder.  Et vous la tiendrez dans vos bras, lorsqu’elle reviendra, et vous l’embrasserez avec ce bonheur qui n’est pas loin du désespoir, avec ce sentiment que la vie ne tient qu’à un fil, un fil si étroit, si mince, et que le fil se trouve, provisoirement, retendu... c’est cette fragilité-là qui donne la force d’aimer...
FREUD. Qui êtes-vous ?
L’INCONNU. J’aimerais tellement vous le dire quand je vous vois comme cela.
Il a un geste pour lui caresser les cheveux. Freud, surpris, réagit en prenant une décision. Il se lève énergiquement. On voit qu’en lui le praticien renaît.
FREUD. Avez-vous besoin de moi ?
L’INCONNU (légèrement surpris). Oui. Non. C’est à-dire... j’ai été ridicule... l’optimisme m’avait brouillé la tête... en vérité, il me paraît douteux...
FREUD. ...que je puisse vous aider. Naturellement ! (Jubilant par habitude.) Ils se croient tous uniques quand la science présuppose le contraire. Je vais m’occuper de vous puisque, de toute façon, cette nuit, il faut attendre. (Il relève la tête vers l’Inconnu.) C’est curieux, je n’ai pas très envie de vous ménager.
L’INCONNU. Vous avez raison.
FREUD (se frottant les mains). Soit. Commençons. (On le voit ragaillardi.) Très bien, allongez-vous là. (Il indique le sofa. L 'inconnu s’exécute.) Quel est votre nom ?
L’INCONNU. Sincèrement ?
FREUD. C’est la règle. (Patient.) Quel est votre nom ? Le nom de votre père.
L’INCONNU. Je n’ai pas de père.
FREUD. Votre prénom.
L’INCONNU. Personne ne m’appelle.
FREUD (agacé). Avez-vous confiance en moi ?
L’INCONNU. Parfaitement; c’est vous qui ne me croyez pas.
FREUD. Bon, changeons de méthode. Racontez- moi un rêve... votre dernier rêve.
L’INCONNU. Je ne rêve jamais.
FREUD (diagnostiquant). Verrouillage de la mémoire par la censure: le cas est sérieux mais classique. Racontez-moi une histoire.
L’INCONNU. N’importe quelle histoire ?
FREUD. N’importe quelle histoire.
L’Inconnu regarde alors fixement Freud, comme s’il sondait son âme. Il semble un instant puiser sa force dans le regard de Freud, puis se met à parler.  
L’INCONNU. J’avais cinq ans, et à cette époque le ciel avait toujours été bleu, le soleil jaune, et les bonnes chantaient du matin au soir en laissant échapper de leurs seins entrouverts un parfum de vanille. Et puis un jour je restai seul dans la cuisine de la maison. C’était une vaste pièce dont tous les meubles étaient collés aux murs, agrippés, comme pour fuir l’immense espace vide où les carreaux blancs et rouges dessinaient des chemins fuyant de toutes parts. D’ordinaire, c’était mon terrain d’aventures: à quatre pattes, on pouvait courir entre les jambes des domestiques, récupérer des bouts de lard ou lécher des fonds de plats à gâteaux... Pour quoi tout le monde était-il sorti ce jour-là ? Je ne sais pas, c’est une question d’adulte, je ne l’avais pas remarqué, j’étais là, assis sur les carreaux rouge brûlé et blanc perdu. Chaque carreau révélait un monde; il n’y a que pour les adultes que les carreaux constituent platement un sol; pour un enfant, chaque carreau a sa physionomie particulière. Celui-ci, dans le relief de ses irrégularités et la variation de ses coulées, racontait l’histoire d’un dragon qui se tenait, la gueule ouverte, au fond d’une grotte; un autre montrait une procession de pèlerins; un autre un visage derrière une vitre tachée de boue, un autre... La cuisine était un monde immense où venaient affleurer d’autres mondes, montant d’ailleurs, par les yeux borgnes des carreaux. Et puis soudain, j’ai appelé. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pour m’entendre exister, et pour voir arriver quelqu’un. J’ai appelé. Il n’y eut que le silence. (Freud semble de plus en plus frappé par ce récit.) Les carreaux devinrent plats. Ils se taisaient. Le fourneau s’était endormi. La cheminée, où d’habitude ronronnait toujours une casserole, semblait morte.
Freud, le regard fixé dans le souvenir, bouge les lèvres en même temps que l’Inconnu.
L’INCONNU. Et je criais. Et ma voix montait au premier, au second, retentissait entre les murs vides où il n’y avait nulle oreille pour l’entendre.
FREUD (continuant, comme s’il connaissait le texte). Et ma voix montait, montait... et l’écho ne m’en revenait que pour faire mieux entendre le silence.
L’INCONNU (poursuivant sans interruption). La cuisine était devenue étrangère, une juxtaposition de choses et d’objets, un sol bien propre.
FREUD. Le monde et moi, nous étions séparés désormais. Alors j’ai pensé...
FREUD ET L’INCONNU (l’inconnu prononce en même temps que lui les mots sur ses lèvres). «Je suis  Sigmund Freud, j’ai cinq ans, j’existe; il faudra que je me souvienne de ce moment-là.»
Un temps. Freud se retourne lentement vers l’Inconnu.
L’INCONNU (continuant sur le même ton songeur). Et tu as pensé aussi, mais sans le formuler cette fois-ci: «Et la maison est vide quand je crie et je pleure. Personne ne m’entend. Et le monde est cette vaste maison vide où personne ne répond lorsqu’on appelle.» (Un temps.) Je suis venu te dire que c’est faux. Il y a toujours quelqu’un qui t’entend. Et qui vient.
Freud regarde l’Inconnu avec effarement. Puis il s’approche de lui, le touche. Sentant qu'il est réel, il recule.
FREUD. C’est impossible. On vous aura renseigné. Vous êtes allé à la Gestapo, vous avez lu mes papiers.
L’INCONNU. Pourquoi ? Avez-vous déjà écrit cela ?
FREUD (un temps). Non. Ni même raconté. (Un temps.) Vous venez de l’inventer !
L’Inconnu ne répond pas. Désarçonné quelques instants, tenant à douter, Freud trouve une idée.
FREUD. Ne bougez pas. (Il attrape son pendule sur la table.) Allongez-vous, oui, là, couchez-vous.
L’Inconnu se laisse faire. Freud place son pendule devant le visage de l’Inconnu en l’agitant lentement d’un mouvement de balancier.
FREUD. Vous êtes fatigué, vous vous laissez aller, vous...
L’INCONNU (amusé). L’hypnose, docteur ? Je croyais que vous aviez abandonné cette méthode depuis des années.
FREUD. Lorsque le sujet est trop crispé pour accepter l’échange, rien ne vaut mon vieux pendule. (Continuant la manœuvre sur un ton persuasif) Vos paupières se font de plus en plus lourdes... il faut dormir... vous essayez de lever le bras gauche mais ne le pouvez pas... vous êtes si fatigué, si las. Il faut dormir. Dormir, il le f...
L‘Inconnu s‘est endormi. Pendant tout le temps de l’hypnose, une étrange musique, indéfinissable, très douce, va désormais baigner la scène d’irréalité. Le ton de l’Inconnu va devenir lui-même musical lorsqu'il répondra aux questions de Freud.
FREUD. Qui êtes-vous ?
L’INCONNU. C’est pour ses semblables que l’on possède un nom. Moi, je suis seul de mon espèce.
FREUD. Qui sont vos parents ?  
L’INCONNU. Je n’ai pas de parents.
FREUD. Sont-ils morts ?
L’INCONNU. Je suis orphelin de naissance.
FREUD. Vous n’avez aucun souvenir d’eux ?
L’INCONNU. Je n’ai aucun souvenir.
FREUD. Pourquoi ne voulez-vous pas avoir de souvenirs ?
L’INCONNU. Je voudrais avoir des souvenirs. Je n’ai pas de souvenirs.
FREUD. Pourquoi voulez-vous oublier ?
L’INCONNU. Je n’oublie jamais rien, mais je n’ai pas de souvenirs.
FREUD. Quand avez-vous connu Sigmund Freud ?
L’INCONNU. La première fois qu’il s’est fait entendre à moi, il a dit: «Je suis Sigmund Freud, j’ai cinq ans, j’existe; il faudra que je me souvienne de ce moment-là. » J’ai écouté cette petite voix frêle et enrhumée de larmes qui montait au milieu des clameurs du monde.
FREUD. Mais Sigmund Freud est plus vieux que vous. Quel âge avez-vous ?
L’INCONNU. Je n’ai pas d’âge.
FREUD. Vous ne pouviez pas entendre Sigmund Freud, vous n’étiez pas encore né.
L’INCONNU. C’est vrai: je ne suis pas né.
FREUD. Où étiez-vous lorsque vous avez entendu sa voix ?
L’INCONNU. Nulle part. Ce n’est ni loin, ni près, ni même ailleurs. C’est... inimaginable, car on n’imagine qu’avec des images, or là, il n’y a plus rien, ni prairies, ni nuages, ni étendues d’azur, rien... Où êtes-vous lorsque vous rêvez ?
FREUD. C’est moi qui pose les questions. Où sont les hommes, là où vous êtes ?
L’INCONNU. En moi, mais nulle part, comme sont en eux les songes.
FREUD. Où êtes-vous, ce soir ?
L’INCONNU. A Vienne, en Autriche, le 22 avril 1938, au 19 Berggasse, dans le bureau du docteur Freud.
FREUD. Qui est le docteur Freud ?
L’INCONNU. Un humain qui a brassé beaucoup d’hypothèses, autant de vérités que d’erreurs, un génie en somme.
FREUD. Pourquoi lui ?
L’INCONNU. Les voyants ont les yeux crevés et les prophètes un cancer à la gorge. Il est très malade.
FREUD. Mourra-t-il bientôt ?
L’INCONNU. Bientôt.
FREUD. Quand ?  
L’INCONNU. Le 23 sept... (Ouvrant subitement les yeux.) Désolé, docteur, je ne réponds pas à ce genre de questions.
La musique a brusquement cessé.
FREUD (interloqué à la fois par le réveil soudain et la réponse de l’Inconnu). Mais... on ne sort pas d’hypnose comme cela... vous...
L’INCONNU. Si je réponds à votre question, vous seriez capable de mourir ce jour-là, uniquement par complaisance. Je me sentirais responsable.
Il se lève et gambade dans la pièce.
FREUD (pour lui-même). Je deviens fou.
L’INCONNU. La sagesse consiste souvent à suivre sa folie plutôt que sa raison. (Il secoue ses membres.) C’est amusant d’avoir un corps, mais qu’est-ce que l’on s’ankylose vite ! J’en avais perdu l’habitude. (Se regardant dans la glace.) Comment me trouvez-vous ? C’est amusant, cette figure, n’est- ce pas ? Je me suis fait la tête d’un acteur qui naîtra après votre mort.
FREUD (spontanément). Vous êtes beau.

L’INCONNU (sincèrement surpris, il se penche vers le miroir). Ah bon ? Cela n’a pourtant aucun rapport avec ce que je suis.
FREUD (s’approchant aussi du miroir). Croyez-vous que je me reconnaisse, moi, dans le vieillard barbu qui m’attend dans les glaces ? Je m’y habitue mais je ne m’y retrouve pas...
L’INCONNU. Vous n’aimez pas votre image ?
FREUD. Parce que la bouche bouge en face de ma bouche et la main répond à ma main, je me dis: «c’est moi ». Mais «moi», ce n’est ni ce front plissé, ni ces sourcils poivre et sel, ni ces lèvres chaque jour plus sèches et raides; mon front a été lisse, j’ai eu les cheveux châtains; mais alors c’était pareil; je... j’aurais pu ne pas être ce corps-là.
L’INCONNU. Comme c’est étrange; vous décrivez ce que je ressens moi-même chaque fois que je m’incarne. Je n’aurais jamais pensé qu’il pût en être de même pour vous, les hommes.
FREUD (le regard toujours dans la glace, un temps, contemplant l’Inconnu). Vous m’excuserez: je ne peux pas croire que c’est vous.
L’INCONNU. Je le sais. Tu ne crois pas en moi. Le docteur Freud est un athée, un athée magnifique, un athée qui convertit, un catéchumène de l’incroyance.
FREUD. Pourquoi moi ? Pourquoi ne pas aller chez un curé ou un rabbin ?
L’INCONNU (léger). Rien de plus ennuyeux que la conversation d’un admirateur. Et puis...
FREUD. Et puis ?  
L’INCONNU. Je ne suis pas sûr qu’un prêtre me remettrait mieux que vous. Ces gens-là se sont tellement accoutumés à parler en mon nom, agir pour moi, conseiller à ma place... j’ai l’impression de gêner.
On entend des bruits de bottes et des appels dans la rue.
FREUD. Pourquoi moi ? (Un temps.) Pour me convertir ?
L’INCONNU (riant). Quel orgueil ! Non. C’est trop tard. Dans quelques mois, tu publieras ton Moïse... Je ne t’ai pas converti.
FREUD. Je vous vois.
L’INCONNU. Tu vois un homme, et rien d’autre.
FREUD. Vous êtes apparu brusquement.
L’INCONNU. J’ai pu entrer par la fenêtre.
FREUD. Vous saviez que la Gestapo avait emmené Anna.
L’INCONNU. Tout l’immeuble le sait.
FREUD. Vous jouez. Comment auriez-vous pu me raconter ce que j’ai vécu lorsque j’avais cinq ans ?
L’INCONNU. Te crois-tu si unique ? Il y a des hommes qui ont le pouvoir de raconter des histoires que chacun croit être siennes : ce sont les écrivains. Peut-être ne suis-je pas Dieu, mais seulement un bon écrivain ?... Tu n’es sans doute pas le seul petit bonhomme à avoir, un jour, les jambes écartées sur les carreaux de la cuisine, pris conscience qu’il existait.
FREUD (balayant toutes ces objections par un accès de mauvaise humeur). Je sais à quoi m’en tenir !
L’INCONNU (s’approchant de manière inquiétante). Comme c’est étrange, mon bon Freud, on dirait que, subitement, tu voudrais croire... te vautrer dans la certitude... (Subitement.) Quel âge avais- tu quand il est mort ?
FREUD. Qui ?
L’INCONNU. Ton père ?
FREUD. Quarante ans.
L’INCONNU. Ne fais pas semblant de ne pas comprendre: quel âge avais-tu lorsqu’il est mort dans ta tête ?
FREUD (n‘ayant pas envie de répondre). C’est si loin...
L’INCONNU. Allons, tu devais avoir treize ans peut-être, treize ans de cette vie-ci, quand tu t’es rendu compte que ton père pouvait se tromper, que lorsqu’il se trompait, même, il s’entêtait dans son erreur, et que ce que tu avais cru être l’autorité du juste n’était que la mauvaise foi de l’ignorant. Et tu as constaté qu’il avait des faiblesses, qu’il  pouvait être timide, redouter des démarches, craindre ses voisins, sa femme... Et tu t’es rendu compte que ses principes n’étaient peut-être pas «les» principes éternels comme le soleil derrière les nuages, mais simplement les siens, comme ses vieilles pantoufles, des principes parmi d’autres, de simples phrases qu’il s’acharnait à répéter, comme si leur rabâchage pouvait leur conférer la fermeté du vrai. Et tu t’es rendu compte qu’il prenait de l’âge, que ses bras devenaient flasques, sa peau brune, que son dos s’arrondissait, et que sa pensée elle-même avançait à tâtons. Bref, il y eut un jour où tu as su que ton père n’était qu’un homme.
FREUD. J’ai grandi ce jour-là.
L’INCONNU. Vraiment ? C’est ce jour-là que, plus enfant qu’enfant, tu t’es tourné vers Dieu. Tu as voulu croire, Freud, par dépit amoureux. Tu as voulu remplacer ton père naturel par un père surnaturel. Tu l’as mis dans les nuages.
FREUD. Mais...
L’INCONNU. Ne dis pas le contraire, c’est ce que tu as raconté toi-même dans tous tes livres. Puisque le père terrestre était mort, tu l’as projeté au ciel. C’est l’origine de l’idée de Dieu selon toi: l’homme fabrique Dieu parce qu’il a trop envie d’y croire. Une invention des hommes. Le besoin crée l’objet. (Fort.) Je ne serais donc qu’une satisfaction hallucinatoire ? ! (Criant.) N’est-ce pas ?
FREUD (faiblement). C’est cela.
L’INCONNU. Alors, si tu as raison, Freud, tu rêves debout en ce moment. Rien d’autre. Je ne suis qu’un fantasme !
On entend une cavalcade dans l’immeuble, des soldats qui crient.
L’INCONNU. Car ce soir, parce que tu es vieux, parce qu’ils ont pris ta fille, parce qu’ils te chassent, te revoilà tout petit et tu aurais besoin d’un père. Alors le premier inconnu qui pénètre chez toi de manière un peu incompréhensible et qui parle bien l’obscur, il fait l’affaire, tu oublies tout ce que tu dénonces et tu crois.
Les bruits se rapprochent.
FREUD. Jamais un homme ne m’aurait dit ce que vous avez dit tout à l’heure, sous hypnose.
A ce moment-là, on frappe fermement à la porte. Stupidement, Freud regarde l’Inconnu avec effroi, comme pour lui demander ce qui se passe.
L’INCONNU (chuchotant). Eh bien, répondez.
L’Inconnu se précipite derrière le rideau. Au même moment paraît le Nazi.  
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