L’économie des conventions : une lecture critique à partir de la philosophie pragmatiste de John Dewey








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L’économie des conventions : une lecture critique
à partir de la philosophie pragmatiste de John Dewey



Elisabeth Chatel

Maitre de conférences en sciences de l’éducation,

Université de Rouen et IDHE-ENS Cachan

chatel@idhe.ens-cachan.fr
Dorothée Rivaud-Danset

Economiste, Professeur agrégée des Universités

Université de Reims et CEPN-UMR CNRS 7115

dorotheerivaud@noos.fr


I Introduction

L’économie des conventions (EC) émerge en France, au début des années 1980, à partir d’un projet de recherche ambitieux, beaucoup plus critique que thématique. Les pères fondateurs se sentent à l’étroit dans les frontières de l’économie ; très critiques à l’égard de l’économie néo-classique, ils ne sont pas satisfaits des voies ouvertes par d’autres courants. Tous déplorent le primat de l’intérêt individuel sur tout autre principe explicatif du comportement, l’absence de la dimension sociale de l’économie s’exprimant à différents niveaux de l’analyse économique : ignorance du caractère ‘construit’ du marché et des catégories d’évaluation des biens et des personnes ; dissociation entre les politiques économiques et les politiques sociales. Les économistes des conventions ambitionnent donc d’ouvrir une voie de recherche alternative à celle des économistes néo-classiques mais, alors que la cohérence de cette dernière réside dans son assise philosophique, celle-ci fait défaut à l’EC. C’est depuis les pragmatistes que nous lisons les travaux de l’économie des conventions, nourrissons leur critique et avons l’ambition de montrer qu’un tournant pragmatiste permettrait de mieux traiter leurs sujets privilégiés. La philosophie pragmatiste n’étant pas unifiée, nous nous concentrerons sur les textes de John Dewey. Dewey présente l’intérêt d’avoir confronté sa méthode à celle des économistes utilitaristes, posant les bases d’une critique pragmatiste de ce courant. De plus, le mot pragmatiste est parfois mobilisé par le courant de l’économie des conventions et, dans ce cas, c’est dans un sens proche de la pensée de Dewey [EC (2003a) et EC (2003b)]1.

Un tel rapprochement n’a jamais été tenté, mais ce n’est pas la première fois qu’économistes et pragmatistes sont confrontés. Alors que la proximité entre les philosophes pragmatistes et les économistes institutionnalistes est un fait bien établi2, la nature des relations entre les premiers et l’économie utilitariste est contestée. Il ne s’agit pas dans ce papier de débattre des rapports entre le pragmatisme et l’utilitarisme, rapport étroit pour certains, antagoniste pour d’autres, mais simplement de rappeler, dans cette introduction, la modernité de Dewey, lorsqu’il critique le tournant pris par l’utilitarisme au début du XXème siècle. Dewey a bien perçu les dangers qui menacent l’utilitarisme, dès lors que ce courant prône le calcul des conséquences futures de nos actes comme critère de la conduite humaine. Ces dangers sont de deux ordres. Premièrement, l’effet pratique de cette théorie est d’inciter les personnes à se concentrer sur la sphère subjective et privée. Cet effet pratique tourne le dos à l’orientation réformiste qui caractérisa l’utilitarisme de Bentham pour lequel l’appel au calcul faisait, en réalité, partie d’un mouvement philanthropique préoccupé des effets sociaux de tous les actes, spécialement de ceux de l’appareil législatif et de l’administration [(1922), p. 205]. Deuxièmement, l’utilitarisme met le présent au service du plaisir futur, subordonne donc le présent au futur et l’activité productive – le moyen – au résultat ; le résultat est apprécié pour lui-même, indépendamment des processus qui ont permis de l’obtenir. L’utilitarisme a, de ce fait, transformé toutes les opérations actives en de simples instruments. L’instinct et le plaisir de la possession (Beati possedentes) sont privilégiés aux dépends de l’instinct et du plaisir de la création. Laissons la parole à Dewey : « L’utilitarisme a apporté une caution intellectuelle aux tendances du capitalisme qui font de l’activité économique non pas un instrument au service du public ou un moyen de développer sa créativité personnelle, mais un moyen d’accumuler des ressources à des fins privées» [(1920), p. 152]. Sa critique pourrait fournir une caution intellectuelle aux économistes hétérodoxes.

Le pragmatisme de Dewey nous intéresse en raison de sa croyance dans la possibilité de réformer la société. Si cette croyance a cessé d’être au cœur de l’économie utilitariste, en revanche, les économistes des conventions entendent renouer avec elle. Nous allons montrer comment la philosophie pragmatiste de Dewey peut à la fois l’étayer et répondre à notre besoin de clarifier le projet de l’EC. C’est à partir d’une réflexion sur les concepts de base – rationalité, convention, institution - qu’est menée cette entreprise de clarification. Le refus de s’accorder sur une définition du terme convention a permis aux différences de conception entre les fondateurs de se développer librement. Ce flou délibéré qui handicape le rayonnement de ce courant explique que, dans un premier temps, nous nous interrogeons sur les concepts centraux mobilisés par l’EC. Nous proposons de conserver l’expression ‘économie des conventions’ pour désigner un principe méthodologique. Dans un deuxième temps, nous explorons, en prenant appui sur des travaux philosophiques opposés à l’atomisme logique, les possibilités d’une méthode faisant de l’économie une science sociale, au sens fort du mot. Le pragmatisme de Dewey permet d’ouvrir un espace de réflexion pour traiter les questions morales et politiques.
II. Rationalité, convention et institution : des concepts à clarifier

Pour clarifier le projet de l’économie des conventions, nous avons choisi de nous interroger sur les concepts de base, en privilégiant si possible, les textes fédérateurs et le plus petit dénominateur commun et en évitant de personnaliser les critiques3. Nous ne sommes pas dupes et savons que clarifier c’est critiquer et orienter, comme le montrera la suite de ce texte. Cette clarification nous conduit à nous interroger sur l’utilité du concept de convention et à proposer d’y voir une méthode de recherche.
De la rationalité limitée au juste

La conception de la rationalité privilégiée par l’économie des conventions demande à être clarifiée. Certes, tous les conventionnalistes s’accordent pour rejeter la conception de la rationalité au cœur de l’économie néo-classique, à la fois parce que la rationalité optimisatrice suppose des capacités de choix qui, le plus souvent, ne sont pas réalistes et parce que les capacités de calculer ex ante la solution optimale dont est doté le décideur vident l’action de tout contenu propre, la rationalité instrumentalisant l’action. Mais les textes fédérateurs évitant de débattre de la question de la rationalité, l’alternative proposée par l’économie des conventions couvre un large espace allant de la rationalité interprétative où les raisons d’agir sont à rechercher dans les processus mentaux (croyances, représentations) à une raison pratique où les raisons d’agir sont à rechercher dans la visée, la prise en compte des conséquences et l’ajustement à la situation. Cet espace multidimensionnel intègre également la raison morale et l’adhésion aux valeurs de la société dont on est membre.

Notre tentative de clarification commence par la contribution de Herbert Simon, bien que celle-ci constitue une référence ambiguë : référence incontournable pour certains, à contourner pour d’autres, sa critique de la rationalité optimisatrice est susceptible de plusieurs lectures dont certaines pourraient contribuer positivement à orienter le projet de recherche de l’économie des conventions dans une direction pragmatiste. C’est dans les travaux de Simon sur la décision dans les organisations, menés à l’origine en collaboration avec James March, que le rapprochement avec ce projet est le plus fécond [March et Simon (1958)]. S’agissant de la question de la rationalité dans les organisations, March et Simon rejettent la figure du décideur faisant face à un problème structuré comme un choix mobilisant le calcul et qui prendrait en compte l’ensemble des options. Le choix est toujours exercé au regard d’un schéma simplifié, limité et approximatif de la situation réelle, ce schéma étant produit par un processus psychologique et sociologique de définition de la situation [March et Simon (1958), p. 136-137]. Beaucoup plus tard, dans un article de 1991 sur les organisations, Simon reprend, en quelques phrases, la même idée. La première étape de l’action rationnelle consiste à concentrer son attention sur des aspects spécifiques de la situation globale et à former un modèle. C’est dans le cadre de ce modèle que s’exerce le calcul rationnel [Simon (1991), p. 37]. L’obstacle décisif provient des limites de la perception de la situation dans laquelle le décideur est lui-même engagé et non des limites de la capacité de calcul des êtres humains. Ces limites entraînent que le modèle, censé reproduire la situation, est largement dépendant de l’expérience de chacun et de sa place dans l’organisation. Simon, comme les autres théoriciens de la décision dans les organisations, adopte dans ces textes une problématique éloignée de la vision cartésienne du penseur détaché de la situation et capable, en conséquence, de la saisir dans son intégralité.

Les adeptes de Simon, parmi les économistes des conventions, se sont focalisés sur les capacités limitées à traiter l’information et à calculer, bien qu’à l’époque des calculettes et des ordinateurs ultra-puissants, les capacités limitées de calcul au sein d’une organisation ne soient pas l’obstacle décisif à la décision rationnelle optimale.

Une autre lecture était possible, suivant laquelle le rejet du choix rationnel débouche sur la raison pratique. Cette direction non-cartésienne et pragmatiste est suggérée dans les travaux de certains conventionnalistes4, en revanche elle est absente des textes fédérateurs. Elle déplace le centre de gravité de la théorie qui passe du choix rationnel à l’engagement dans des actions qui permettent de mieux connaître la situation et, ainsi, d’arriver à l’expérimentation. L’éventualité dans laquelle on s’est lancé est tenue pour être la solution que l’on expérimente pour y voir plus clair. Elle est satisfaisante si elle permet de ‘définir la situation’. En cas d’échec, des solutions qui n’étaient jusque là que virtuelles seront vues comme des solutions possibles pour dénouer la situation. Le continuum de l’action permet d’éviter le piège du découpage du temps avec sa phase ex ante qui place le décideur hors de l’action.

Comme l’a indiqué l’introduction à cette section, l’alternative au choix rationnel proposée par l’économie des conventions couvre un large espace, qui s’étend au delà de la rationalité procédurale de Simon et même de la raison pratique. Certains ont établi une proximité entre la rationalité et le juste, en jouant sur la polysémie du mot. Le juste peut s’entendre comme ce qui est ajusté, qui convient à la situation. Ce sens qui traduit une méfiance vis à vis des universaux et de la raison transcendante oriente vers la raison pratique et l’action raisonnable. Le juste est également le contraire de l’injuste, donc ce qui est conforme aux valeurs, aux attentes d’équité et de justice ; ce deuxième sens oriente vers la morale et les universaux. La notion de juste renvoie aussi à ce qui peut être justifié, argumenté, le système de justification pouvant changer d’une Cité à une autre. Ce troisième sens développé par Luc Boltanski et Laurent Thévenot [1991] semble très proche du précédent. Cependant les Cités se caractérisent par des ordres de grandeur différents que les auteurs se refusent à hiérarchiser. Il n’y a pas une Cité et un ordre de grandeur qui soit supérieur. La pluralité des échelles de valeurs va de pair avec le premier sens du mot juste. En cas de conflit, les parties prenantes choisiront leurs arguments de façon à les ajuster à la situation. Elles se disputeront pour qualifier la situation à partir de registres de justification de plusieurs Cités.

La deuxième conception du juste a acquis de l’importance. On est ainsi passé du registre habituel de l’économie où la rationalité est conçue comme étant de l’ordre du calcul et de l’optimalité à un registre qui privilégie le justifié ou du moins le justifiable.
Le glissement de la convention aux institutions dans les textes fédérateurs

Le flou qui entoure le concept de convention a été favorisé par la polysémie de ce terme dans le langage ordinaire. En économie, la convention est une référence conceptuelle ambiguë. La convention peut désigner une régularité de comportement qui s’analyse comme une solution à un problème de coordination, ce qui renvoie à la théorie des jeux. Dans le projet de l’économie des conventions5, ce terme a été introduit pour désigner la présence d’un cadre commun d’évaluation des biens ou des comportements qui oriente les acteurs.

A la confusion générée par la polysémie du terme convention dans le langage ordinaire et dans celui des économistes, s’ajoute le trouble venant de la présence en arrière-fond de l’ouvrage homonyme de David Lewis [1969]. Cette référence est problématique dans la mesure où la théorie de Lewis est celle du choix rationnel. Pour Lewis, agir selon une convention consiste à se conformer à une régularité de comportement R, cette conformité étant la solution rationnelle à un problème de coordination. Elle fait disparaître l’incertitude puisqu’un comportement R connu de tous est attendu dans une situation S et une population P. En proposant cette définition de la convention, Lewis transforme un problème d’action avec autrui en un choix entre la régularité de comportement R ou la régularité R’.

Dans le numéro de la Revue Economique [1989], Jean-Pierre Dupuy se saisit de la construction de Lewis pour pourfendre la rationalité substantielle, également appelée rationalité illimitée. Pour Dupuy, la connaissance commune qui soutient la convention vide l’action avec autrui de toute trace d’incertitude. Les autres auteurs qui ont contribué à ce numéro et qui constituent ‘les pères fondateurs’ seront, eux, plus ou moins tentés de prendre appui sur l’ouvrage de ce philosophe analytique et sur la notion de point focal introduite par Thomas Schelling, sans bien voir l’entreprise de déconstruction des institutions menée par Lewis, lorsqu’il définit la convention comme une solution cognitiviste à un problème de coordination traité selon le choix rationnel. Que Dupuy se soit référé à Lewis pour nourrir sa critique de la rationalité économique, cela est cohérent, que des théoriciens des jeux aient pris appui sur Lewis pour conforter leur approche, cela est bien normal, que des économistes des conventions aient été également tentés de le faire pour conforter leur projet est incohérent.

Cette référence conforte une interprétation de la convention, de nature cognitiviste, bien éloignée d’une seconde interprétation qui, elle, se rapproche de la raison pratique. Selon la première, l’appartenance à un monde dont on partage les représentations explique que l’action puisse être collective ; la convention, définie comme convergence des représentations conditionne le déroulement de l’action coordonnée. Selon la seconde, les règles et usages attendus orientent l’activité vers la réalisation d’un projet mais, dans le ici et maintenant de la réalisation d’un projet, c’est le produit visé qui tire l’action ; pour autant, celle-ci ne se déroule pas comme un plan, elle peut faire l’objet de réorientations, de surprises où sont associées créativité et régularité dans le comportement.

Cette étape dans la clarification ne peut, à elle seule, rendre compte de la complexité de la référence à la convention par les économistes de ce courant qui ambitionnent de fonder une théorie de l’action adressée aux décideurs publics. Sur ce fond conceptuel ambivalent, ils introduisent une strate supplémentaire, celle du politique, qui est explicitement présente par l’emploi des termes ‘convention légitime’ et par l’insistance sur la double dimension - cognitive (à la Lewis) et politique - de la convention. Le thème de la légitimité de la convention fait écho aux travaux empiriques des années 1980 sur les catégories de l’action publique, la convention légitime étant celle qui correspond aux attentes d’équité du collectif. Dès lors que la convention est cognitive et politique, la régularité de comportement n’est pas suivie parce qu’elle est une solution rationnelle, puisque optimale, à un problème de coordination, comme l’entend Lewis, elle est un repère conforme aux attentes normatives du collectif.

Sur le plan chronologique, un glissement se produit. La convention se définissait en 1989 comme un cadre commun qui, en évitant à l’agent de s’interroger longuement sur la qualité des biens, la relation de travail salarié ou le comportement des investisseurs financiers, rend supportable l’incertitude venant de l’action d’autrui et, en conséquence, facilite la coordination. En 2003, elle devient la convention légitime qui fonde l’institution définie, elle aussi, comme une référence attendue qui aide à résoudre les problèmes de coordination.

L’institution, absente des textes initiaux6, apparaît dans les textes les plus récents [EC (2003a et b)]. L’institution est porteuse d’attentes d’équité et de garanties de justice. S’y référer permet d’insister sur la dimension politique de l’évaluation et de renouer avec les préoccupations initiales de certains conventionnalistes. « Porteur de normes d’évaluation, le cœur des institutions est ainsi fait de catégories d’évaluation qui mettent en forme les situations sur lesquelles les institutions entendent porter remède, ainsi que les débats à propos des défaillances de ces dernières » [EC, (2003 b), p.7]. Dans les textes communs de 2003 qui sont tout sauf clairs, les institutions tendent à se confondre avec les dispositifs publics politico-économiques [EC, (2003 b), p. 10]. Cependant, on peut s’interroger sur le sens que les co-auteurs du texte coordonné par François Eymard-Duvernay donnent à une « institution ». En effet, pour illustrer des institutions importantes, dans leur perspective de recherche, ils citent à la fois le langage, la monnaie et le droit [EC, (2003 b), p. 8]. Peut-on mettre le langage et le droit sur le même plan ? Le langage ordinaire peut-il être considéré comme « légitime » ou « non légitime » ? Faire du langage une institution ayant un fondement conventionnel, c’est renouer avec la conception de Lewis où la convention est tirée vers le conformisme et se défaire de l’idée de légitimité.
L’institution dans la tradition sociologique

Il paraît opportun de préciser le sens que nous accordons au mot institution, sens à partir duquel nous lisons les travaux de l’économie des conventions. Pour clarifier ce terme, nous prenons appui sur George Mead. Dans Mind, Self and Society Mead [1934] présente l’institution en relation avec le contrôle social. « Une institution n’est rien de plus que l’organisation des attitudes que nous portons tous en nous, c'est-à-dire les attitudes organisées des autres qui contrôlent et déterminent la conduite » [Mead (1934), p.179]. « Il y a ainsi des séries entières de réactions communes dans la communauté où nous vivons et de telles réactions constituent ce que nous appelons des ‘institutions’. L’institution représente une réaction commune de tous les membres de la communauté à une situation particulière. (…) Les institutions de la société sont ces formes d’activité sociale organisées de telle sorte que les membres individuels de la société peuvent agir de la manière requise en adoptant l’attitude des autres à l’égard de ces activités » [ibidem p. 221-222]. L’individu est institutionnalisé en tant que membre d’une communauté, adhérant à ses valeurs et l’éducation doit assurer l’acquisition par chacun de ces réactions sociales.

On pourrait montrer une proximité entre la sociologie de Mead et la pensée de Vincent Descombes [1996] pour qui le sujet ne peut acquérir un esprit que s’il est logé dans un milieu moral, c'est-à-dire formé par des institutions pourvoyeuses d’un sens qu’il peut s’approprier. « L’esprit objectif des institutions précède et rend possible l’esprit subjectif des personnes particulières » (Descombes (1996) p.15]. On pourrait aussi noter la proximité avec la tradition des économistes institutionnalistes américaines selon laquelle les institutions engendrent des modèles appropriés et prévisibles d’action 7.

L’institution, ainsi définie, est déjà là dans la vie sociale, même lorsque l’action est individuelle. S’y référer permet de comprendre la régularité sociale des comportements. Cependant, on peut tenter de distinguer les institutions selon la force et l’étendue du contrôle social dont elles font l’objet. Le contrôle est plus ou moins établi, les infractions sont plus ou moins sanctionnées par le droit etc. Il y aurait en quelque sorte des degrés d’institutionnalisation, c'est-à-dire de construction intentionnelle des institutions de la vie sociale. La graduation partirait des institutions les plus labiles, telles que le langage, pour atteindre les institutions qui, à l’instar de la monnaie, forment un ensemble cohérent et délibéré de règles, associé à des entités collectives, dont le respect est sanctionné par le droit 8.
Comment faire de l’économie des conventions une méthode ?

A-t-on besoin du concept de convention ? La question posée par Louis Quéré en 1993 n’a pas perdu son actualité, avec le glissement du concept de convention vers celui d’institution. Qu’apporte désormais la référence à la convention ? Nous ne voyons pas en quoi le concept de convention serait porteur d’un principe explicatif des conduites humaines, y compris les conduites économiques, alternatif à celui présent dans la définition sociologique de l’institution. Les textes fédérateurs ne nous donnent pas la clé permettant de distinguer au sein des institutions un espace conventionnel qui serait formé par les régularités de comportement les plus labiles ou, au contraire, les plus légitimes.

Nous proposons, en conséquence, de conserver l’expression « l’économie des conventions » pour désigner un principe de recherche en sciences sociales qui signale la présence non-déterministe des institutions, au sens de la sociologie de Chicago, dans l’action. Suivant ce principe, en sciences sociales et économiques, les dispositifs d’évaluation sont toujours des constructions sociales soumises à la réflexion critique. Les indicateurs employés pour mesurer les phénomènes de la vie économique et sociale n’ont pas la nature des outils utilisés pour mesurer des phénomènes physiques. Ces indicateurs exercent des effets intentionnels et inintentionnels sur les phénomènes mesurés. Ainsi, la mesure des cadres a cristallisé cette catégorie sociale, l’a mise en forme, comme l’indique l’expression ‘investissement de forme’ [Eymard-Duvernay, Thévenot, (1983)].

Ce faisant, l’EC conforte la critique de la théorie de l’équilibre général [Benetti et Catelier, (1980)]. Cette critique, connue sous le nom de l’hypothèse de nomenclature, met en avant le travail de codification et de mise en équivalence qui permet l’échange grâce à l’étalonnage des choses9. En parlant de dénaturalisation pour qualifier cette méthode, les chercheurs de l’EC entendent s’opposer à l’hypostasie des catégories économiques. A l’encontre des économistes néo-classiques, ils refusent que l’économie soit séparée du monde social. Dire qu’une catégorie résulte d’une construction sociale ne signifie ni qu’elle ait été inventée ex nihilo ou choisie arbitrairement, ni qu’elle soit sans effet, sans prise sur le réel. C’est le contraire que veulent souligner les économistes des conventions. Cet enjeu est partagé par d’autres courants, ce qui explique que l’on puisse ‘faire de l’économie des conventions’ sans être conventionnaliste.

Le principe méthodologique qui est au cœur de l’EC ne s’applique pas seulement aux dispositifs d’évaluation. Il concerne les sciences sociales en tant que sciences morales et politiques. Il s’agit, pour le chercheur, d’accepter le caractère situé socialement de toute action sans, pour autant, faire jouer aux institutions de la vie sociale un rôle déterministe qui occulterait la singularité de l’action. La présence des institutions dans l’action doit laisser à celle-ci son propre mouvement d’accomplissement. L’attitude des économistes conventionnalistes vis à vis des institutions est prise en tension entre l’opposition à la conception néo-classique de l’homo economicus qui tente de réduire toutes les institutions à du contractuel, c’est à dire à une relation inter-individuelle reposant sur l’adhésion, et la crainte d’un déterminisme social tel que l’homo sociologicus suivrait les règles comme la locomotive suit les rails. Pour réduire cette tension, les économistes conventionnalistes s’interrogent sur l’espace qui va de l’intention à la réalisation de l’action collective. Dans une série de travaux, l’individu représentatif, cher à l’économie néo-classique, est abandonné au profit de personnes prises dans une pluralité de référents : Cités, mondes de production, conventions qui stabilisent la relation de travail, conventions de financement, conventions de l’Etat. Ces référents ne sont pas de simples représentations mentales, ce sont des logiques d’action, des hypothèses du chercheur ou de l’acteur sur la réalisation d’une visée. Les cités de Boltanski et Thévenot, les mondes de Salais et Storper associent la représentation virtuelle et la faisabilité. Le thème de l’épreuve de réalité, au sens de la réalisation d’une visée, repérable également dans les travaux d’Eymard-Duvernay peut être rapproché de l’idée d’expérience présente dans toute la littérature pragmatiste et tout particulièrement chez Dewey. Le terme d’expérience, pour ce dernier, renvoie à la fois aux hypothèses de travail testées par le scientifique en laboratoire et aux preuves de l’action quotidienne. L’expérience est conçue comme la réalisation d’une visée avec sa double face, intention tournée vers l’avenir et épreuve inscrite dans le présent. Elle est porteuse d’une relation futur-présent à la fois cognitive et pratique, où le processus mental de réflexion n’est pas un préalable à l’action, il lui est conjoint.

Nous voulons souligner la divergence entre les conventionnalistes qui associent intention et pratique et ceux qui privilégient une entrée par le cognitif porteuse de déréalisation et incompatible avec le pluralisme10. Pour ces derniers, la proximité avec le pragmatisme de Dewey ne fait pas sens mais sa conception de l’accord nous aide à préciser le risque de dérive de cette orientation cognitiviste. Si l’action collective tient par les représentations, les croyances et si elle tient seulement par ces processus mentaux, autrement dit si les représentations sont dissociées des usages, des dispositifs juridiques, des pratiques et/ou du déroulement effectif de l’action, alors c’est la convergence des représentations qui devient la condition préalable de l’action collective. Lorsque cette orientation cognitiviste est exclusive, aucune force de rappel n’empêche le glissement de la thèse de la convergence partielle et fragile des représentations vers la thèse de l’homogénéité des représentations, comme condition nécessaire de l’action collective. On glisse de la définition de la convention financière d’André Orléan [1990] où il s’agit de deviner une opinion moyenne, construite selon un processus spéculaire inspiré du concours de beauté de John M. Keynes, à une définition de la convention comme étant l’aboutissement d’un processus d’homogénéisation des représentations11.

On entre alors dans un monde étrange et inquiétant où pour agir ensemble, il faudrait penser pareillement. La convention indiquerait la présence d’un accord tacite, d’un gentleman agreement. Cette acception conduit à négliger deux dimensions de l’action collective : la hiérarchie et la dynamique. Si l’existence de relations hiérarchiques, voire de rapports de domination, devient secondaire, alors la différence avec les théories économiques contractuelles (théories de l’agence, théories néo-institutionnalistes) qui fondent la hiérarchie sur l’adhésion contractuelle devient ténue. L’idée d’un consensus préalable relève d’une approche en terme d’équilibre et non de dynamique. Or, c’est dans la dynamique de l’action collective que se construisent les représentations collectives. Leur convergence n’est jamais un préalable, elle s’élabore et quand elle est obtenue, elle n’est que partielle, fragile et provisoire. L’entente entre les acteurs concernés dont l’action collective a besoin pour réussir n’est pas de l’ordre d’un large accord préalable entre pairs. L’action collective commence avant l’accord et se déroule entre des personnes qui, en règle générale, ne sont pas des pairs.

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