Les technologies numériques vont renforcer la capacité de contrôle des Etats africains sur leur territoire et les activités de leur population








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date de publication13.04.2017
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La transformation numérique à venir des Etats africains

Il y a aujourd’hui plus d’Africains détenteurs d’un téléphone portable que d’une carte d’identité. Et il est désormais plus facile pour un Etat d’interagir avec ses habitants par l’interface d’un téléphone portable que par tout autre moyen. Cela peut n’avoir l’air de rien, mais c’est pourtant l’entame d’un changement de paradigme, susceptible de transformer en profondeur les sociétés et économies africaines.

Après l’Etat moderne post-colonial, dont la greffe a eu beaucoup de mal à prendre, l’Etat numérique semble mieux adapté pour répondre aux problématiques socio-économiques africaines. Quatre changements de rupture distinguent cet Etat numérique de l’Etat moderne, dans des attributs constitutifs de ce dernier : le contrôle du territoire, des hommes et de leurs activités ; l’administration bureaucratique des affaires publiques ; la distribution de services d’intérêt public aux personnes et aux entreprises ; l’impulsion et la régulation du développement économique.

L’Etat moderne s’est distingué d’autres formes préexistantes d’institutions par son contrôle hégémonique d’un territoire sur lequel il exerce le monopole de la violence légitime. Pour la communauté qu’il régit, l’Etat moderne s’est également investi du rôle de promoteur du développement économique, qui le conduit à réguler et contrôler les activités humaines. Autant de caractéristiques que les Etats modernes africains ont eu grand peine à reproduire. Les problématiques sécuritaires récurrentes dans le Sahel ont illustré le peu de contrôle qu’exercent les Etats de la région sur leur territoire. Faiblement dotés en moyens et en infrastructures, les centres névralgiques des Etats peinent à contrôler les périphéries géographiques, sociologiques et économiques de leur territoire. Le braconnage des ressources naturelles, les insurrections armées répétitives des périphéries et minorités (Centrafrique), le poids démesuré de l’économie informelle sont quelques-uns des symptômes de cette déficience d’une proportion significative des Etats modernes africains.

  1. Les technologies numériques vont renforcer la capacité de contrôle des Etats africains sur leur territoire et les activités de leur population

L’observation satellitaire offre de nouvelles possibilités en matière de maîtrise de la sécurité et de planification de l’aménagement du territoire

Le Gabon vient de se doter d’une agence d’études et d’observation spatiale (AGEOS), équipée d’une antenne de réception de signaux de satellite qui couvre un rayon de 2800 km autour de Libreville. Les applications du traitement de ces données seront nombreuses. Elles permettront notamment de surveiller avec précision l’espace maritime du Golfe de Guinée, pour vérifier que les bateaux soient dotés des balises attestant de leur droit à y circuler et, au besoin, envoyer une force de contrôle des niveaux de capture des bateaux de pêche ou d’arraisonnement des bateaux non autorisés.

L’AGEOS doit permettre également de suivre en temps réel l’état du bassin forestier du Congo, deuxième poumon vert de la planète après l’Amazonie, et lieu de braconnages d’animaux, d’exploitations forestières illégales et d’un début d’agriculture intensive de palmiers à huile et d’hévéaculture, dont les effets sur la biodiversité suscitent des inquiétudes. L’observation satellitaire, si elle est couplée à des moyens d’intervention physique rapide sur le terrain, impliquant idéalement plusieurs pays dans les zones frontalières, et si elle fournit des informations inédites en amont des politiques publiques de gestion de l’environnement et d’aménagement du territoire, représenterait un bond qualitatif déterminant dans la capacité de contrôle et de gestion des territoires en Afrique. Un projet similaire au Sahel aurait un impact majeur tant pour la lutte contre le terrorisme et la contrebande dans le désert du Sahara, que dans l’amélioration des politiques environnementales (grande muraille verte pour le Sahel et le Sahara ; lutte contre l’assèchement du lac Tchad).

Le mobile money comme outil de suivi et de régulation des activités informelles

Les nouvelles technologies numériques apportent également une réponse à l’un des grands problèmes africains : la gestion de l’économie informelle. Le sujet a épuisé des centaines de recherches académiques et de projets d’appui au développement, sans que des évolutions notables ne soient perceptibles. L’apparition et le développement du mobile money, notamment au Kenya où près de 40% du PIB transiterait par la téléphonie mobile, offre une chance inouïe à l’Etat de traçabilité des transactions monétaires et, derrière, d’analyse des activités économique des habitants de leur territoire.

La dématérialisation de la monnaie est un enjeu énorme pour les Etats africains, qui ne semblent pas encore en avoir pris pleinement conscience. C’est pour eux une opportunité sans précédent d’élargir l’assiette du prélèvement fiscal à des opérations jusque-là hors de leurs radars. Dans les pays à la population très commerçante et aux rentes étatiques limitées, comme au Sénégal, au Mali, au Bénin, au Togo, au Burkina Faso ou en Tanzanie, la perception fiscale via le mobile money est le levier le plus évident de renforcement des ressources de l’Etat. Le défi consiste à mettre en place ce système fiscal sans freiner la dynamique actuelle, portée par une demande qui vient des citoyens et agents économiques eux-mêmes, premiers adeptes de cette dématérialisation de la monnaie. En effet, le mobile money offre des avantages significatifs à l’usager : la sécurité de ne pas transporter du cash sur soi ; la facilité de transférer de l’argent, notamment pour les personnes non bancarisées, qui n’ont plus besoin de se déplacer ou de confier l’argent à une tierce personne. Pour les entreprises, le mobile money est également une manière d’interagir avec des clients sans avoir besoin de développer un réseau physique de points de vente, au coût parfois inabordable.

Plusieurs préalables importants sont nécessaires pour faciliter cette dématérialisation des transactions monétaires. Le premier tient à la législation bancaire. Dans les espaces d’Afrique francophone, les régulateurs (BCEAO et BEAC) se saisissent de cette question avec un temps de retard par rapport à leurs homologues d’Afrique de l’Est et le font avec beaucoup de conservatisme, en focalisant leur attention sur les mesures, certes nécessaire, de lutte contre le blanchiment d’argent et de prévention des transactions liées aux groupes terroristes. Les opérateurs de téléphonie mobile, obligés de s’allier avec des partenaires bancaires, se voient contraints par une législation bancaire qui ne répond pas aux spécificités de leur clientèle. Typiquement, les pièces justificatives nécessaires à l’ouverture d’un compte bancaire (pièce d’identité, justificatif de domicile et parfois même justificatif d’emploi) ne sont pas adaptés à une population qui vit dans l’informelle, voire même à une population de mineurs à qui pourraient être proposés un certain nombre de transactions financières, avec des limites encadrées. Ce travail d’adaptation de la législation, indispensable, n’est pas encore véritablement enclenché en Afrique francophone.

L’identifiant unique des personnes, des entreprises et du patrimoine est un préalable au développement du plein potentiel du mobile money et, plus largement, du numérique

Un autre préalable indispensable au suivi et à la régulation des transactions monétaires dématérialisées, est l’identification des opérateurs (personnes physiques et morales). Il s’agit notamment de pouvoir rattacher précisément un numéro de téléphone portable ou un compte mobile-money à l’identité de son utilisateur, voire même à l’identité de son entreprise. Ainsi, demain, il serait possible de savoir combien gagne un chauffeur de zemidjan de Cotonou dont la moto-taxi se serait acquittée de la taxe nécessaire à l’exercice de son activité et qui se serait vu octroyé un identifiant d’auto-entrepreneur ou de membre d’une coopérative. Pour peu que ses courses soient demain toutes réglés par transfert mobile money, il sera possible à cet opérateur, qui symbolise l’économie informelle d’Afrique de l’Ouest, de justifier de ses revenus devant un établissement financier, de s’affilier et cotiser à une caisse de protection sociale adaptée, de reverser une TVA à l’Etat intégrée au prix de ses prestations. Pour arriver à ce résultat, dans un horizon pas si lointain, il est nécessaire que chaque habitant, chaque entreprise, et chaque bien physique (notamment la propriété foncière) se voit attribuer un identifiant unique dans une base de données principale, à laquelle seront rattachés des bases de données secondaires. Ainsi, au registre principal des personnes physiques, chaque individu se verrait attribué, suite à une campagne d’identification biométrique, un identifiant, auquel les registres secondaires des personnes (carte d’identité, passeport, permis de conduire, carte verte de la sécurité sociale, abonnement téléphonique) se référeraient systématiquement. L’interconnexion des trois grands registres (personnes physique, morales et patrimoine géo-référencé) donnerait naissance à un système d’information pays d’une puissance sans équivalent dans la jeune histoire des Etats africains. Pour la première fois, ces derniers seraient en mesure de connaître et de réguler les activités humaines sur l’ensemble de leur territoire. Ce système d’information pays peut sembler relever de la science-fiction. Un pays comme le Rwanda n’est pourtant pas loin de l’avoir déjà mis en place. D’autres, comme le Burkina-Faso ou le Gabon s’engagent, à leur rythme, dans cette direction.

  1. La numérisation de l’Etat comme solution aux déficiences de la bureaucratisation

L’émergence d’un important appareil administratif en charge de la conduite des affaires publiques est une constante de l’Etat moderne. Sous les tropiques africains, le groupe social des fonctionnaires aura été un acteur prépondérant dans le processus d’appropriation par les sociétés nationales des appareils étatiques hérités des systèmes coloniaux. Dans les Etats qui bénéficient de rentes liées à l’extraction de ressources naturelles, la paie des salaires de la fonction publique est un moyen privilégié de redistribution sociale de la rente étatique. De manière générale, la sécurité des emplois et la (quasi) régularité des revenus octroyés aux fonctionnaires est un pôle de stabilité précieux pour la consommation et l’épargne dans les sociétés africaines. Ces attributs positifs doivent être reconnus et estimés à leur juste valeur.

Toutefois, le surdimensionnement des effectifs des administrations africaines et la faiblesse de leurs capacités organisationnelles (processus de travail orientés vers des objectifs de résultats fixés par des choix politiques) en font parfois des freins importants au développement et suscitent une défiance réelle, tant des citoyens-usagers de l’administration que des détenteurs du pouvoir politique. Ces derniers se voient parfois obligés de contourner une administration sclérosée et source de certains problèmes, pour espérer faire avancer un agenda de réformes.

La transformation numérique des Etats africains est le levier le plus évident pour sortir des apories de la bureaucratisation. Comme le précise le rapport Lemoine sur la transformation numérique de l’économie française1, les technologies numériques transforment les organisations par leurs propriétés d’automatisation, de dématérialisation et de désintermédiation de processus manuels ou nécessitant une infrastructure physique. A l’aune de ces nouvelles potentialités organisationnelles, plus de la moitié des emplois des agents publics africains, notamment ceux affectés aux tâches back office de renseignement de données administratives, de communication interne (commis de courriers et secrétaires administratives), d’intermédiation administrative entre l’Etat et les usagers (distribution des actes administratifs, paiement des soldes, collecteurs d’impôts et de taxes), sont appelés à disparaître à plus ou moins brève échéance. Cette perspective oblige à s’interroger sur les bénéfices et les coûts – notamment sociaux – de cette transformation.

Tout processus de développement ou de transformation porte en lui à la fois une énergie créatrice et une énergie destructrice. En réinterrogeant des schémas de pensée et en reconfigurant des modèles d’actions, le numérique remet en cause des formes d’organisation, des intérêts sociaux ancrées dans plusieurs décennies d’histoire. Il va sans dire que ce processus de changement ne se fera pas sans heurts et sera vécu par des catégories de la population comme une crise remettant en cause leur mode de vie. Ignorer cet état de fait ne rendrait justice ni aux promoteurs du nouveau modèle, ni aux tenants de l’ancien.

Les bénéfices de l’application d’une transformation numérique de l’administration publique sont cependant suffisamment importants pour mériter considération. Le secteur public, dont le poids dans le PIB des économies africaines varie de 15% à 30%, mais qui emploie souvent plus de la moitié des salariés de l’économie formelle, pourrait connaître des gains de productivité significatifs qui impacteraient positivement l’ensemble de l’économie. Les délais et les coûts d’un ensemble de procédures administratives seraient réduits, libérant du pouvoir d’achat et du temps productif aux usagers (dans un domaine comme l’attribution des titres fonciers ou les permis de construction, l’impact économique et social de cette optimisation du processus serait colossal) ; le coût de fonctionnement de l’administration publique serait considérablement réduit, libérant autant de ressources qui pourraient être directement (allocations sociale) ou indirectement (investissements dans des biens collectifs) distribués aux citoyens ; les capacités de fraudes et de corruption des agents publics seraient considérablement réduites, notamment parce qu’ils ne seraient plus en contact direct avec l’argent. Sur ce dernier point, les initiatives se multiplient sur le continent africain.

Le paiement de la solde des fonctionnaires en République Démocratique du Congo se fait désormais par virement bancaire automatique vers les comptes individuels de l’ensemble des agents publics, pour mettre fin aux ponctions quasi systématiques qui prévalaient lorsque la paie se faisait de main à main, dans un pays de la taille d’un continent aux infrastructures de transport encore déficientes. Au Rwanda voisin, plus aucune contravention n’est payée à un policier. Les contrevenants se voient astreints à régler par transfert d’argent, souvent via leur téléphone mobile, le montant de leur pénalité directement dans un compte unique de l’Etat, lequel s’assure ainsi de l’unicité de caisses, problématique récurrente des Etats africains, dont les régies financières ont souvent été comparées à des gruyères… Plusieurs Etats, dont le Togo récemment, se sont « attaqués » au problème de leurs régies financières, en créant une agence unique de perception des recettes (fusion de la direction générale des impôts – recette intérieures – et des douanes – recettes extérieures). Ces agences, qui ont pour objectif affiché d’optimiser la perception, notamment avec la mise en place de procédures numérisées (e-tax), sont également un moyen pour les nouveaux pouvoirs de casser l’emprise de groupes de fonctionnaires aux comportements prévaricateurs sur les ressources de l’Etat, en imposant de nouvelles personnes, une nouvelle culture du service public et de nouvelles méthodes de travail. Cette tendance va se généraliser, et les conflits sociaux qu’elle va entraîner avec les fonctionnaires de ces régies, parmi les mieux organisés et les plus influents dans l’appareil d’Etat et dans leur société, ne vont pas manquer.

Prévenir les conflits pour accélérer la transformation numérique

La prévention et la gestion de ces conflits sociaux demeure l’un des grands impensés des stratégies numériques en cours. Il s’agit également d’un handicap pour le processus de transformation en cours.

Les résistances sociales au changement sont nombreuses et, très souvent, légitimes. Plusieurs millions de personnes en Afrique sont concernés par la perte éventuelle de leur emploi du fait de la numérisation de l’administration publique. Les fonctions les plus vulnérables au changement emploient massivement les agents les moins qualifiés, qui ont peu d’option de reconversion, tant dans le secteur public que dans le privé. Le coût social de ces pertes d’emplois n’est supportable pour aucun pays. Il est donc primordial que les Etats africains s’engagent dès maintenant, et de manière sérieuse, dans une gestion prévisionnelle des emplois et compétences (GPEC) des agents administratifs, pour moduler dans le temps et accompagner autant que possible ces réaffectations de personnel. La GPEC n’est plus un gadget inspiré des méthodes de management du secteur privé ; elle devient un outil indispensable pour réguler et atténuer le coût social de la numérisation de l’Etat, sans avoir à retarder indéfiniment le changement, par peur des conflits.

  1. Repenser radicalement les services d’intérêt publics aux personnes et aux entreprises

Retarder la transformation numérique des Etats serait s’empêcher de reconfigurer radicalement et d’améliorer la qualité des services publics délivrés aux personnes et aux entreprises par les Etats africains. Or, le besoin devient plus qu’urgent d’améliorer les services de santé, d’éducation, de culture offerts aux populations, et de faciliter le cadre des affaires aux investisseurs individuels, aux TPE et aux PME africaines, chaînons manquant du développement endogène de l’Afrique. La capacité des Etats à délivrer des services d’intérêt général, non réductibles au jeu des intérêts particuliers, est le fondement de leur légitimité. En plus des fonctions traditionnelles de garant de la sécurité de leurs habitants, les Etats modernes ont pris en charge les politiques sociales visant à garantir la cohésion sociale, ainsi que les fonctions de régulation indispensables aux économies de marché. La « faillite » d’un certain nombre d’Etat (Centrafrique, Somalie) et les contestations violentes connues lors des Printemps arabes et des révoltes récurrentes en Afrique subsaharienne, n’est pas sans lien avec les défaillances de ces Etats à honorer leurs fonctions de prestataires de services publics de qualité et de régulateur efficace du marché. Dans ces deux domaines, les Etats africains post-indépendance ont pourtant connu des succès indéniables.

Dans la plupart des Etats subsahariens, un effort colossal d’investissement en infrastructures d’éducation et de santé a été mené entre 1960 et 1980, contribuant à une amélioration significative des conditions de vie et à une augmentation de l’espérance de vie des populations du continent. Mais cet effort initial a été ensuite enseveli sous le double effet d’une croissance démographique puissante et sans interruptions depuis cinq décennies, et d’une réduction conséquente des marges de manœuvre budgétaire des Etats, du fait des charges de fonctionnement courant de l’administration, des charges de la dette et, dans certains cas, du fait de détournement significatifs des ressources de l’Etats qui les ont durablement affaibli.

Le constat général qui s’impose aujourd’hui sur la quasi-totalité du continent est celui d’infrastructures publiques de santé et d’éducation saturées et délabrées, incapables d’accueillir les nouvelles cohortes démographiques. Lorsqu’elles en ont les moyens, les populations se détournent de ces services. Le nombre d’étudiants ou de patients africains à l’étranger, le boom des établissements d’enseignement et des cliniques privés, en sont autant de symptômes. Les perdants du système sont ceux qui n’ont pas les moyens d’aller ailleurs. Et ils sont nombreux.

Les Etats africains n’ont plus les moyens de leurs ambitions sociales. Ils ne veulent pas l’admettre. Cela les empêche de réinterroger la manière dont ces services sont produits et distribués. En focalisant, historiquement, leur action sur l’augmentation du réseau de distribution des services sociaux, les Etats africains ont fortement négligé le contenu de ces prestations. La qualité de l’éducation et de la santé publique s’en ressent. Les défaillances des systèmes éducatifs et sanitaires publics deviennent des handicaps majeurs au développement, en privant les populations les moins privilégiées des moyens de leur émancipation.

A l’ère du numérique, et en considérant leurs ressources propres actuelles ainsi que l’augmentation constante de la demande, les Etats africains doivent envisager réduire leur fonction de réseau de distribution physique de services d’éducation et de santé, en la concédant en partie à des opérateurs privés ou semi-publics, qui peuvent le faire à moindre coût, et se concentrer sur leur fonction de garant de la qualité du service dispensé et de mise en place d’un système de péréquation garantissant un accès à ces services aux ménages aux revenus modérés.

Il est incompréhensible que dans un nombre important d’Etats africains, les manuels scolaires d’histoire n’enseignent toujours pas en détail l’histoire nationale ou encore l’informatique. Le taux de redoublement moyen dans un pays comme le Gabon, de 30%, l’un des plus élevé au monde, est inadmissible, dans un pays où le taux de scolarisation est pourtant de 96%. Les hôpitaux sans médecins sont légions et les personnels de santé mal formés ou aux comportements dangereux sont une réalité largement vécue.

En laissant le secteur privé supporter le coût d’investissement de l’extension des réseaux de distribution des services d’éducation, de santé et de culture, et en se focalisant sur le contrôle de la qualité de service et les mécanismes de solidarité permettant aux populations les plus démunies d’accéder à ces services, les Etats africains pourraient enclencher une période de progrès social et d’amélioration des conditions de vie de leurs populations aussi importante que celle des décennies 1960 – 1980. En considérant la densité actuelle de la population comparativement à la période postindépendance, l’impact de cette nouvelle vague de progrès social en serait démultiplié.

Des nouveaux opérateurs privés sont prêts à investir dans les secteurs de l’éducation et de la santé en ciblant les populations les plus démunies.

Les technologies et les business model susceptibles d’accompagner cette nouvelle phase de progrès social sont multiples et commencent déjà à se développer. Ainsi, l’opérateur privé Bridge International Academies offre des services d’éducation aux populations aux revenus inférieurs à $2 US par jour. En 2016, la compagnie a créé plus de 400 établissements de niveau pré-scolaire et primaire, principalement au Kenya et en Ouganda, qui accueillent près de 100 000 apprenants issus de milieux défavorisés. Bridge International Academies a développé pour ce faire un modèle d’affaires à coûts réduits innovant, basé sur la faiblesse des coûts de construction (les matériaux utilisés pour les écoles sont simples et non coûteux – usage de tôles plutôt que des briques de ciment – dans des zones où le foncier leur est offert ou n’est pas onéreux), l’uniformisation des enseignements via des cours en ligne préenregistrés, et le recours à des répétiteurs managés avec des objectifs de résultat. La start-up de l’éducation facture ses services aux parents d’élèves à un prix compétitif, en moyenne de $6 dollars par mois (3600 FCFA/mois).

Des innovations similaires existent dans les domaines de la culture ou de la santé. La mise en place de systèmes d’informations sanitaires numérisés et intégrés, de systèmes d’alerte des épidémies basées sur des transferts d’information par téléphonie mobile, de plateforme de conseils préventifs et d’orientation, de dispositifs de consultations et osculations par vidéoconférence, avec des spécialistes médicaux qui peuvent orientés des assistants médicaux à distance, d’outils de vérification numérique de la conformité des médicaments vendus, sont autant d’innovations qui contribuent à une amélioration significative des soins de santé. Et qui peuvent être développés et déployés par des opérateurs privés, prêts à consentir les investissements nécessaires, dans un cadre de régulation fixé par les Etats, garants ultimes de l’intérêt général.

La numérisation des services administratifs aux entreprises va renforcer l’attractivité de l’Afrique auprès des investisseurs nationaux et internationaux, et contribuer à la croissance

Des innovations tout aussi radicales contribuent à améliorer la qualité de service des Etats aux entreprises, dans leur fonction de régulateur de marché. Les lenteurs et coûts des procédures du cadre des affaires – à savoir l’ensemble des normes et obligations qui régulent les activités des opérateurs économiques – constituent un frein important à l’activité des entreprises africaines et contribue au manque d’attractivité de ces économies vis-à-vis d’investisseurs internationaux. Le Doing Business, comparaison internationale des pays sur l’efficience de dix procédures administratives courantes des entreprises, voit ainsi l’Afrique s’illustrer dans le bas du classement. Les solutions de simplification de ces procédures administratives existent pourtant et sont connues. Des pays comme l’Ile Maurice et le Rwanda y ont d’ailleurs eu largement recours et se sont illustrés parmi les pays les plus réformateurs au monde ces dernières années. D’autres peuvent leur emboîter le pas. D’autant plus que ces solutions technologiques peuvent ne rien coûter au budget des Etats. De plus en plus, les modèles d’affaires s’orientent vers une rémunération de la solution technologique non pas à l’achat, mais à l’usage, via les transactions effectuées par les futurs usagers, qu’il s’agisse d’entreprises ou de particuliers. De nouveaux Partenariats Publics Privés se nouent entre des Etats qui concèdent des fonctions administratives (perceptions des droits de douanes, émission de visa aux frontières, collecte de taxes locales, émission de titres fonciers, distribution des pensions et allocations sociales) à des opérateurs privés, parfois dans le cadre de co-entreprise, dont ils régulent et surveillent la qualité de service. De nouveaux types de concessions émergent aux côtés des anciennes concessions dans les secteurs de production/distribution d’eau ou de ramassage des ordures.

L’expérience a prouvé que les concessions ne sont pas des solutions miracles et ne conduisent pas toujours à des situations optimales (tendance à la surfacturation ou au sous-investissement). Elles demandent une vigilance constante des Etats. Elles n’en demeurent pas moins une option rapide et significative d’amélioration de la performance administrative. Ces concessions sont également un moyen de réorienter des agents de l’Etat dans des structures privées à la culture managériale et aux incitations différentes. La transformation numérique n’est pas seulement une source de destruction d’emplois, elle est également un levier stratégique de créations de nouveaux emplois, susceptible de répondre au défi économique central de l’Afrique du XXI° siècle, qui doit transformer son dividende démographique en orientant vers des emplois créateurs de valeur la jeunesse vibrante du continent africain.

  1. L’Etat comme force d’impulsion du développement de l’économie numérique

L’économie numérique, qui recouvre les activités de conception et déploiement de technologies de traitement et de transmission d’informations (informatique, télécommunication), et tous les services aux personnes et aux entreprises qui se créent autour de ces technologies, est aujourd’hui le moteur de l’innovation et de la croissance dans le monde. Symbole de cette nouvelle économie, les GAFA – Google, Apple, Facebook, Amazon – ont une valorisation boursière supérieure à l’ensemble des 40 entreprises côtés les plus importantes en France, de l’indice du CAC 40 (1316 milliards d’euros versus 1276 milliards de d’euros en février 2016).

Au-delà de ses activités propres, le numérique joue un rôle de catalyseur de gains de productivité pour les autres filières économiques. Par ses propriétés d’automatisation, de dématérialisation, de désintermédiation/ré-intermédiation, le numérique bouleverse les modèles d’affaires de filières comme le commerce, la finance, le transport urbain, l’hôtellerie/tourisme, l’agriculture, la santé, les médias, etc. De nouveaux opérateurs surgissent avec de nouvelles manières d’opérer qui s’appuient sur les propriétés du numérique, et bouleverse la concurrence préexistante. Parfois, ce sont de nouveaux marchés qui sont créés, de véritables « océans bleus » ouverts grâce aux applications techniques des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Ainsi, le traitement et l’analyse des données de masse (big data), produites par exemple par les milliards de petites transactions de mobile money, ouvre de nouvelles opportunités d’affaires pour ceux qui sont en mesure de produire et vendre une information marketing sur les comportements et besoins des consommateurs. L’analyse de cette information a déjà permis aux opérateurs de mobile-banking de concevoir de nouveaux modèles d’analyse du risque crédit, qui reconfigurent les pratiques de la finance et permet de maîtriser le risque de crédit à des personnes aux revenus modérés et non bancarisés, autrefois exclus du système financier formel.

Le Kenya fait figure de modèle africain d’écosystème favorable au développement de l’économie numérique. La Silicon Savannah, terme désormais consacré pour désigner l’écosystème de start-up technologiques à Nairobi, a vu émergé des entreprises innovantes qui ont reconfiguré des marchés entiers en très peu de temps. Ainsi, Craft Silicon, entreprise kényane de conception de logiciels dans le secteur financier créée en 1998, exporte aujourd’hui ses services à plus de 200 clients dans 40 pays en Afrique, Amérique, Asie et Europe. L’exportation des services numériques a connu une croissance fulgurante et commence à devenir significative au Kenya, passant de 22 millions de dollars en 2003 à 100 millions en 2010, selon les données du Ministère de l’Economie. L’économie numérique est un facteur d’inclusion des opérateurs africains dans des chaînes de valeur mondiale, et peut permettre de connecter des opérateurs locaux aux moyens modestes à une clientèle potentielle mondiale. Les potentialités économiques en termes de créations de richesses et d’emplois sont donc énormes.

Du fait des coûts salariaux plus faibles de sa main d’œuvre, l’Afrique peut bénéficier d’une vague de délocalisation de services (offshoring) des économies développées d’Amérique, d’Europe et d’Asie, pour tout un groupe de métiers dont les tâches peuvent être réalisées à distance grâce à la technologie et qui sont sensibles à la compétitivité prix de la main d’œuvre. De plus en plus d’entreprises choisissent ainsi d’externaliser à des entreprises, souvent étrangères, des fonctions qui ne sont pas au centre de leur activité ou de leur expertise, notamment dans la maintenance informatique, la gestion de la relation clientèle ou la gestion des ressources humaines. L’Inde, dotée d’ingénieurs très qualifiés et peu chers, s’est imposé comme le champion mondial de l’accueil de ces fonctions externalisées. Des pays africains commencent à suivre cet exemple. Ainsi, le Maroc a mis en œuvre toute une stratégie de développement de l’offshoring avec pour ambition que ce secteur génèrent 100 000 emplois en 2015. Le potentiel de création d’emplois et de richesses de ces activités délocalisées en Afrique est énorme et constitue une réponse structurante au défi de l’intégration au marché du travail de la jeunesse africaine.

Les Etats ont un rôle primordial pour s’assurer que ces opportunités se concrétisent. L’économie numérique ne peut se développer que sur un terreau favorable, avec des infrastructures numériques performantes et accessibles, une législation favorable et protectrice des droits des usagers (à la protection de leurs informations personnelles, à la sécurité de leurs transactions), et surtout une masse critique de personnes qualifiées à même de développer les services à valeur ajoutée du numérique. L’investissement dans l’éducation numérique au primaire, au secondaire, en formation professionnelle et dans les cycles d’enseignement supérieur est un fondement indispensable au développement du numérique et, malheureusement, encore trop négligé. Des efforts significatifs sont déployés depuis une quinzaine d’années pour renforcer l’infrastructure numérique continentale. Depuis 2000, 13 câbles sous-marins intercontinentaux sont venus renforcer la connectivité des différentes régions d’Afrique. Ces infrastructures sont indispensables pour accompagner la croissance exponentielle de la demande. Selon une étude de TeleGeography, entre 2008 et 2012, la demande en bande passante a quintuplé en moyenne dans le monde, mais a été multipliée par 20 en Afrique. Cette croissance de la demande devrait se poursuivre, selon cette même étude, à rythme de 50% par an entre 2014 et 2019. Selon cette même étude, le prix de la bande passante devrait baisser en conséquence, pour atteindre en 2020 un niveau inférieur au quart du prix de celui de 2012. De nombreux efforts doivent toutefois encore être déployés pour tirer cette connectivité à internet à l’intérieur des territoires. Un investissement que les Etats gagneront à transférer, autant que possible, à des opérateurs privés à qui seraient concédés des droits d’exploitation.

Le numérique engendre des gains de productivité significatifs aux autres filières d’activités et peut leur permettre de remonter la chaîne de valeur

Les Etats africains ont également une responsabilité dans la réflexion stratégique à mener pour la réorganisation des chaînes de valeur des filières d’activité existante, via le numérique. Dans des secteurs comme la logistique, le transport, la finance, de nouveaux modèles d’affaires déjà éprouvés sont susceptibles de créer des richesses et d’améliorer la compétitivité économique. L’Etat peut avoir un rôle d’impulsion pour l’adoption de ces nouveaux modèles. La mise en place, en Ethiopie, de la bourse des matières premières (ECX, créée en 2008), a ainsi permis de réformer en profondeur les chaînes de valeur dans l’agriculture et contribuer à des hausses de productivité significatives, en optimisant notamment la chaîne de distribution des agriculteurs et d’approvisionnement des négociants. L’ECX facilitent, grâce aux nouvelles technologies, la mise en relation des opérateurs et rend transparent l’information sur la production et la valorisation des produits, au bénéfice des vendeurs et des acheteurs. 2,7 millions d’agriculteurs éthiopiens se connectent quotidiennement à l’ECX et contribuent au milliard d’euros de transactions effectuées via cette plateforme numérique en 2014. Dans leur action de promotion du développement et d’amélioration de leur compétitivité pays, les Etats africains ne peuvent plus faire l’économie du numérique comme levier d’amélioration de la performance et d’ouverture à de nouveaux débouchés commerciaux de leurs filière d’activités.

Le poids et l’influence économique des Etats en font des acteurs prépondérants des écosystèmes numériques. A ce titre, il leur faut montrer l’exemple et impulser le changement. En systématisant l’usage du mobile money pour effecteur leurs transferts d’argent (salaires, pensions, impôts et taxes, allocations familiales, bourses des étudiants), en dématérialisant l’ensemble des procédures administratives, en rendant l’information publique disponible sur internet et autres interfaces de télécommunication, en délégant à des opérateurs du numérique un ensemble de services autrefois gérés par des administrations bureaucratique, les Etats apporteront la masse critique d’opportunités qui offriront les conditions de viabilité aux écosystèmes numériques africains.

La révolution numérique comme point de basculement vers l’émergence

L’irruption des nouvelles technologies numériques représente pour les Etats africains qui en feront un usage systématique et efficient, un point de basculement à partir duquel l’histoire s’accélère. La combinaison en cours des dynamiques démographiques, économiques, sociopolitiques et numériques, va conduire à une accélération et un renforcement des impacts transformateurs de chacune d’entre elles. Une nouvelle réalité sociale, économique et politique devrait émerger de ce choc, susceptible d’accélérer l’accumulation de capital et la création des emplois dont l’Afrique a tant besoin. Les changements de rupture apportés par ce nouvel ordre autorisent à parler d’une révolution numérique à venir. Mais comme toute potentielle révolution, la révolution numérique africaine n’est ni inéluctable, ni positive en soi. Le champ est ouvert aux variétés de modalités de régulation qui lui donneront, suivant les choix qui seront fait, des colorations et des impacts sociaux et économiques très différents. Ces choix incombent au premier chef aux Etats, qui ont un rôle déterminant d’impulsion et de régulation du numérique. Pour eux, la révolution numérique en cours ne doit pas être une révolution impensée, subie. L’enjeu de maîtriser cette croissance-transformation est trop important pour que le sujet soit négligé.

1 : La nouvelle grammaire du succès, La transformation numérique de l’économie française, rapport coordonnée par Philippe LEMOINE, novembre 2014

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