Simone Weil, une philosophie du travail…








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Cahiers, OC VI 1, p. 324). Il se trouve que le travail est l’instrument privilégié de la lecture et de la perception du monde, susceptible de donner à chacun la possibilité d’atteindre un niveau supérieur d’attention au réel, sur tous les plans. Tout ce qui prive de la possibilité de lectures multiples du réel dans chaque fonction sociale, et surtout dans le travail, constitue un mal, du rêve, de l’illusion, voire un « crime contre l’Esprit 24 » (qu’il s’agisse des loisirs vils, de l’argent, de l’« opium » des idéologies ou des religions sans spiritualité, de la « force brutale », de la guerre…).

Comme la « guerre, la politique, l'éloquence, l'art, l'enseignement », l’économie est une « action sur autrui [qui] consiste essentiellement à changer ce que les hommes lisent » (« Essai sur la notion de lecture », OC IV 1, p. 78). La domination du système économique sur l’ensemble de l’individuel et du social opère un verrouillage des lectures superposées. La « guerre économique » est une forme de l’oppression en tant que « manière d'imposer une autre lecture », une façon de faire surgir (par la publicité, la création de besoins nouveaux…) un univers fictif « qui ne comporte pas de lecture multiple. Le capitalisme et ses appareils tentent de réduire « à l'état de fantômes » (ibid.) toutes les idées qui pourraient s'opposer à la lecture qu’il impose, une lecture unidimensionnelle, réduite à la valeur marchande, au principe « plus vaut plus ». Si l’économie, comme la guerre, est une « action sur l'imagination », comment « se soustraire à l'effet d'imagination », « à l'effet d'irréalité », afin d’avoir « à sa disposition […] les diverses manières de combiner […] les données » (Cahiers, OC VI I, p. 303) ? Tel est notre problème.

Pour un bon usage de la pensée de Simone Weil
Soulevons une question pour conclure et faisons deux remarques. La question devrait prendre tout son sens après ce qu’on vient de voir : pourquoi cette résurgence d’un besoin de spiritualité dans les sciences de gestion, alors que nous vivons dans sociétés sécularisées ? Ce qui fait naître un besoin de spiritualité, à mon sens, c’est le fait que dans toute société a existé un lien entre les moyens matériels et des éléments qu’on peut caractériser très généralement de « spirituels » : un ensemble de valeurs, de formes de conscience du sens de l’existence humaine, de ce qu’est une vie réussie. La singularité du capitalisme est que, comme l’observe Christian Arnsperger, sa « logique fait jouer aux moyens matériels simultanément le rôle de moyens spirituels 25 ». Arnsperger développe : la société capitaliste « fait comme si les moyens matériels pouvaient être en même temps des moyens symboliques permettant à chacun d’être reconnu par les autres en les dominant ou en éveillant leur jalousie [par la concurrence, la compétition, la volonté d’être le meilleur, le plus riche], et des moyens spirituels » permettant à chacun de donner un sens à son existence » dans un monde où, précisément, la notion d’une dimension supranaturelle de l’existence n’est plus primordiale.

Ajoutons deux remarques. La première est que S. Weil s’est montrée sensible à la question des niveaux de nécessité dans la « mécanique sociale ». Or, il y a une forme actuelle d’oppression qui tient au règne d’une forme nouvelle de nécessité, qui n’est ni celle des lois de la nature, ni celle de la contrainte sociale à laquelle il fallait céder. Cette forme nouvelle consiste à nous faire agir en tant qu’autre que soi-même, en persuadant qu’on aurait pu se donner la règle extérieure qui nous fait agir. Le manager n’est d’ailleurs pas étranger du tout à cet agir en tant qu’autre que soi :

« Les managers ne sont jamais responsables des “décisions” qu’ils appliquent. […] Dans la mise en place d’un plan social, si le choix des licenciés et les modalités de licenciement dépendent de la direction des ressources humaines, celle-ci a des moyens limités et aucun pouvoir sur la décision elle-même 26. »

Autrement dit, remarque encore de Gaulejac, l’argument de la « guerre économique » légitime la neutralisation des outils du pouvoir ; la « neutralité » de la « mise en œuvre gestionnaire de la décision » occulte la réalité du pouvoir ».

La seconde remarque est que les analyses données dans la dernière partie de mon exposé, ainsi que la question posées en conclusion, m’inciteraient plutôt à être très réservé sur l’usage que l’on peur faire de S. Weil pour « penser le management et les sciences de gestion » dans une perspective durable. J’insiste sur cette dernière expression, car il me semble qu’elle définit le cadre limité dans lequel il est possible de trouver une inspiration chez S. Weil pour des tâches de management. Expliquons-nous.

Il y a, dans les rapports entre dirigeants et ouvriers, une opacité qui ne tient pas à la mauvaise volonté – pas même celle des « chefs » –, et dont la suppression ne tient pas non plus à la seule bonne volonté des uns et des autres 27. C’est ce qu’écrivait S. Weil dans un « Appel aux ouvriers de Rosières 28 ». S’adressant directement aux travailleurs de cette entreprise, elle leur disait : « L’impitoyable loi du rendement pèse sur vos chefs comme sur vous ; elle pèse d’un poids inhumain sur toute la vie industrielle. On ne peut pas passer outre. » Toutefois, elle ajoutait quelque chose qui importe beaucoup :

« Il faut s’y plier aussi longtemps qu’elle existe. Tout ce qu’on peut faire provisoirement, c’est d’essayer de tourner les obstacles à force d’ingéniosité ; c’est chercher l’organisation la plus humaine compatible avec un rendement donné 29. » (OC II 2, p. 326)

Or, il ne faut pas confondre le souci de ce qu'on peut faire « pour l'instant [...], dans les conditions actuelles » (« Lettres à Victor Bernard », La Condition ouvrière, op. cit., p. 224) et le projet d’une « amélioration méthodique de l'organisation sociale » :

« Une amélioration méthodique de l'organisation sociale suppose au préalable une étude approfondie du mode de production, pour chercher à savoir d'une part ce qu'on peut attendre, dans l'avenir immédiat et lointain, du point de vue du rendement, d'autre part quelles formes d'organisation sociale et de culture sont compatibles avec lui, et enfin comment il peut être lui-même transformé. » (Réflexions…, OC II 2, p. 37)

Il faut, comme toujours chez S. Weil, distinguer les plans. Il y a une « ingéniosité » requise pour décider « tout ce qu'on peut faire provisoirement », mais elle ne tient pas lieu d’une « étude approfondie » qui vise la véritable fin que nous devons poursuivre : la transformation du mode de production. S. Weil se désole de constater que, « contrairement à ce qui eut lieu pour la lutte contre la nature, la lutte contre l'oppression sociale se mena […] sans aucune méthode » (« Notions du socialisme scientifique », OC II 1, p. 315). Elle a consacré l’essentiel des ses forces intellectuelles, jusque dans L’Enracinement, à l’élaboration d’une telle méthode, ce qui dépasse de très loin la recherche de « compromis ». Il est vrai que l’équilibre cherché, à un moment donné, entre les droits des travailleurs et les nécessités de la production « ne peut jamais être fondé que sur un compromis » (« Principes d'un projet pour un régime nouveau », OC II 2, p. 432), mais ce compromis – soumis aux aléas de la force, des circonstances changeantes – ne saurait valoir comme solution « dans l'avenir lointain ».

Les sciences de gestion ou du management ne pourraient avoir de sens pour S. Weil, par conséquent, que dans le cadre de « ce qu’on peut faire provisoirement ». Il faut certes s’approcher, dans le système tel qu’il est à un moment donné, d’un « équilibre entre les droits des travailleurs » d’une part, et d’autre part les « nécessités de la production » ou un « rendement donné ». Mais rien ne dit – et S. Weil dit tout le contraire – que les nécessités de la production ou un rendement donné soient dans l’ordre des choses, appartiennent au niveau de la « nécessité véritable ». S. Weil ne conçoit aucun compromis durable qui dispenserait (je cite à nouveau) de l’« unique et perpétuelle obligation de remédier dans l’ordre de ses responsabilités et dans la mesure de son pouvoir, à toutes les privations de l’âme et du corps susceptibles de détruire ou de mutiler la vie terrestre d’un être humain » (L’Enracinement, op. cit., p. 99). Or je crois qu’elle considérerait que notre système socio-économique concoure à sa manière à ces « privations de l’âme et du corps ». Je crois qu’elle verrait dans le management et les sciences de gestion une tentative pour assurer le développement durable d’un système de domination en perfectionnant les formes antérieures d’organisation scientifiques du travail.

À mon sens, toutefois, et pour ne décourager personne, je voudrais terminer en disant que si la lecture de S. Weil ne nous garantit pas que nous réussirons dans le projet de nous libérer de l’oppression, sa réflexion peut au moins nous permettre d’échapper à ce qu’elle appelait le « plus grand malheur » qui, pour nous aussi, « serait de périr impuissants à la fois à réussir et à comprendre » (« Perspectives », Oppression et Liberté, op. cit., p. 38). J’espère du moins que j’aurai contribué modestement à faire passer ce qu’elle cherchait à comprendre.


* Conférence donnée à l’invitation de l’association « Philosophie et Management », Bruxelles, le 27 novembre 2014. Que Laurent Ledoux trouve ici l’expression de mes remerciements.

Les Œuvres complètes de S. Weil (Paris, Gallimard) sont citées selon les abréviations suivantes : OC, suivi du tome et du volume (ex. : OC VI 2 = Œuvres complètes, tome VI, volume 2).

1. Julius Dickmann, « La véritable limite de la production capitaliste», La Critique sociale, n° 9, septembre 1933, p. 109.

2. Cette idée que l'entreprise n'est plus représentée par le capitaliste mais par des techniciens de la direction – les technocrates annoncés plus tard par Burnham –, S. Weil la développe longuement dans son article de 1933, « Perspectives » (OC II 1, p. 270 sq.).

3. S. Weil cite ce passage d'un livre de Jean-Paul Palewski, paru en 1928 : « Nous arrivons à l'époque qu'on a pu appeler l'ère des techniciens de la direction, et ces techniciens sont aussi éloignés des ingénieurs et des capitalistes que des ouvriers. Le chef n'est plus un capitaliste maître de l'entreprise, il est remplacé par un conseil de techniciens. » (p. 270)

4. Ce qu'est la méthode de Taylor, que S. Weil analyse dans « La rationalisation » (OC II 2, p. 458-475).

5. L'ouvrage de Jacques Lafitte, Réflexions sur la science des machines (paru en 1932, rééd. Paris, Vrin, 1972), intéressa particulièrement S. Weil.

6. Cette expression se trouve dans la réponse à une lettre d'Alain, en 1935 (S, p. 112).

7. Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995 p. 83.

8. Dominique Méda, « La fin de la “valeur” travail », in Le Travail quel avenir, Paris, Gallimard, coll. « Folio », p. 214.

9. Voir le collectif Penser le management et les sciences de gestion avec Hannah Arendt, éds. L’Harmattan (2014). Des tentatives en ce sens, faisant usage de l’œuvre de S. Weil, ont été faites, notamment par Thierry Pauchant. Voir son art paru dans les Cahiers Simone Weil, xxi 1-2, mars-juin 98, pp. 111-140 et « Pour une éthique spirituelle du travail. Quelques inspirations de S. Weil », dans Pour un management éthique et spirituel (dir. T. Pauchant), Montréal, éd. Fides-Presses HEC, 2000, pp. 219-244. Voir également ainsi que S. Le Loarne et Christine Noël, « Les coopératives, un lieu idéal pur développer sa spiritualité au travail ?... », Revue interdisciplinaire Management & Humanisme, n° 8, août-octobre 2013, pp. 19-39. Je tente, dans ce qui suit, de me livrer à cet exercice dans une perspective toute différente. 

10. S. Weil remarque : « Ce qu'on appelle le juste milieu consiste en réalité à ne satisfaire ni l'un ni l'autre des besoins contraires. C'est une caricature du véritable équilibre par lequel les besoins contraires sont satisfaits l'un et l'autre dans leur plénitude » (L’Enracinement, OC V 2, p. 119).

11. Vincent de Gaulejac, La Société malade de la gestion, Paris, éd. du Seuil, 2005, pp. 25, 97, 235-236.

12. Il importe peu que l'appréciation de la psychotechnique donnée par S. Weil soit sommaire (pour une appréciation plus positive, voir Georges Friedmann, Problèmes humains du machinisme industriel, Paris, Gallimard, 1954, pp. 35-43 en particulier).

13. Dans une lettre à l'ingénieur Victor Bernard, S. Weil parle de ce qui est « moralement intolérable » à l'usine (La Condition ouvrière, op. cit., p. 240).

14. Les « besoins de l’âme » font l'objet de la première partie de L'Enracinement.

15. Voir Expérience de la vie d'usine, OC II 2, pp. 296-297. Si l'aliénation se définit comme le fait de ne pas pouvoir vouloir ce que l'on fait, ni dans les modalités ni dans le but de l'action, comment définir le fait d'être dans une situation où il faut vouloir son aliénation ?

16. Ce lien est suggéré rapidement dans un passage de la conférence de 1937 sur la rationalisation : « La rationalisation a surtout servi à la fabrication des objets de luxe et à cette industrie doublement de luxe qu'est l'industrie de guerre. » (OC II 2, p. 471)

17. « Qu'il s'agisse d'une entreprise, d'une nation ou de toute autre chose » (OC II 2, p. 542), précise une variante.

18. C’est pourquoi, de ce point de vue, le capitalisme peut créer autant de misère que de richesse ; la « subsistance » n’est pas son problème.

19. Vincent de Gaulejac, La Société malade de la gestion, op. cit., p. 110.

20 Ibid.

21 V. de Gaulejac parle même de la « violence interne, voire arbitraire, des décisions prises » (ibid.).

22 « Les licenciements son présenté comme des fatalités, conséquence d’orientations stratégiques définies en haut lieu à partir de critères indiscutables » (V. de Gaulejac, La Société malade de la gestion, op. cit., pp. 111.

23 Ibid., p. 108

24 « Condition première d'un travail non servile », La Condition ouvrière, op. cit., p. 433.

25 Christian Arnsperger, Critique de l’existence capitaliste, Paris, éd. du Cerf, 2008, p. 196

26 Vincent de Gaulejac La Société malade de la gestion, op. cit., pp. 111-112

27 « Ils montrent beaucoup d'ingéniosité dans la fabrication des cuisinières, vos chefs. Qui sait s'ils ne pourraient pas faire aussi preuve d'ingéniosité dans l'organisation de conditions de travail plus humaines ? La bonne volonté ne leur manque sûrement pas [...]. Malheureusement leur bonne volonté ne suffit pas » (« Un appel aux ouvriers de Rosières », OC II 2, p. 326-327).

28 Qui devait paraître dans Entre nous le journal de l’entreprise fondé par le directeur technique, Victor Bernard (voir La Condition ouvrière, op. cit., pp. 205 et 212 ; p. 210 pour la citation).

29 Avec des variantes, c’est une formulation qu’elle reprend plusieurs fois. Voir les « Principes d'un projet pour un régime intérieur nouveau dans les entreprises industrielles » : « Établir un certain équilibre, dans le cadre de chaque entreprise, entre les droits que peuvent légitimement revendiquer les travailleurs en tant qu'êtres humains et l'intérêt matériel de la production. » (OC II 2, p. 432) 

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